‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 173 sur 198 · I . Sur cet intéressant petit livre» voir itifraé · texte numérisé non relu

I . Sur cet intéressant petit livre» voir itifraé

NOTES ET NOTULES 4o3

hérésies au n^ et au m*' siècle. Un fait saute aux yeux : Tinvariable Du triage habitude de chaque hérésiarque un peu en vue de s'appuyer, soit sur tel ^t^

évangile retouché, remanié ou même fabriqué de fond en comble, soit ^'^ authentiques sur telle épître apostolique rédigée en vue du système à soutenir et ^P^''yp • attribuée à Pun des douze disciples ou bien à quelque membre de la L'allégation problématique liste des Soixante-douze. C'est pourquoi Torganisation du de textes canon ne s'obtint qu'à la suite de polémiques multipliées et persistantes P^^^dus sacrés, dont la trace est encore très visible au iv« siècle. A cette date, il n'était - - u, encore ni déterminé, ni fixé, le passage de la Chronique que je com- dts dissidents, mente présentement le démontre, et le troisième tractatus de Priscillien, dont il sera parlé plus bas, l'établit plus clairement encore. Cependant, Lente formation l'œuvre avait été considérablement avancée depuis l'avènement du du canon, nouveau culte au rang officiel, et, surtout, grâce à l'intervention de l'activité pratique des Pères occidentaux. Avec le sens gouvernemental Cette besogne qui les anime tous, ils avaient bien vu que, pour émerger de l'océan des '^'^ '"^^ dfin stériles disputes, fonder une foi stable et en tirer une discipline solide, ^"' ^^^ ^ ^^'^^ il fallait disposer d'un recours accepté de tous comme prépondérant et infaillible. L'ensemble des textes autorisés dut former un tout très serré et inflexible. Ces textes, devenus ainsi la véritable parole de Dieu, n'étaient légitimement interprétables que par « l'Église », en entendant ce dernier mot au sens d'antiquité, d'universalité et de consentement de tous les fidèles, quod ubique^ quod semper, quod ab omnibus credi* tum est.

Nul ne s'occupa de conduire ce mouvement à bonne fin autant que le Fondation grand évèque d'Hippone. Augustin était un philosophe, un penseur; il ^^

avait amplement usé de la liberté, très répandue dans le monde studieux ^'^^^^^dogmatique de son temps, de courir de doctrine en doctrine. Il savait ce que vaut j^ricises^et soUda le droit de tout examiner avec indépendance. Mais lorsque, sous le coup, non plus d'un raisonnement, mais d'un miracle, il eut embrassé la foi chrétienne et^ avec elle, la conviction que cette croyance portait le salut du genre humain, il éprouva l'impérieux besoin de la rendre inattaquable. Or, précisément parce qu'il était familier avec tout le savoir de l'École et avec toutes les souplesses de la dialectique, il ne pouvait nourrir aucune illusion quant à la force de résistance du nouveau dogme. Il ne mit donc pas un instant en doute son incapacité à supporter la dis- Rôle prépondérant cussion. Nous touchons ici à la source profonde d'où jaillit la législation d'Augustin sur l'hérésie. Ainsi s'explique le changement prodigieux que subirent ^^^

les idées de l'auteur des Confessions devenu évêque. Il n'est plus un ^^^^ opération. philosophe, un homme de doctrine; il est un homme politique ayant charge d'intérêts spirituels. Alors, on le voit, en dépit de sa douceur de Pour la réaliser , cœur qui était admirable, se faire ouvertement le promoteur de l'esprit il cesse d'ùre de persécution'. 11 adresse des requêtes en ce sens aux pouvoirs "" /?W/ojo/?A«

homme politique I. J'ai cité, tome I, pages 1 3 1-2, sa lettre au comte Boniface, type primitif de la théorie de la persécution par amour; on peut lire aussi Bpist, 48 ad Vincen-

Goo^^

Lt canon

fixé

par la conciles

africains.

Désormais

ta définition

de Phérésie

est

devenue possible.

publics en les justifiant par le seul respect dû à c Pautorité de TÉglise »• Cette autorité, il la considère comme la raison suprême, ou plutôt il la proclame supérieure à la raison, lui qui naguère avait si librement et si ingénieusement raisonné. « Je ne croirais pas à TÉvangile, si Pautorité de r Église ne m*y contraignait, > disait-il au manichéen Faustus. (Contra Faustum, 33, ii, 5.) Mais avant de parler ainsi, il avait repris à pied d'œuvre la besogne précédemment accomplie par £usèbe, Athanase et Jérôme; ensuite systématisée par certains conciles, notamment celui de Laodicée; et, pour la parachever, il y introduisit une différence considérable. Certains livres dits c ecclésiastiques », tels que le Pasteur d'Hermas, les Deux Votes, le Jugement de Pierre, etc., avaient jusque-là été lus dans les églises (c'est pourquoi on les appelait ecclesiastici) en vue de Pédification. Ils durent disparaître. On peut le constater à Paide des canons d'Hippone (393) et de Carthage (397), tous dictés par Augustin. A partir de ce moment, Paccusation d'hérésie s'appuya sur une base solide, son principal trait consistant en la corruption des textes sacrés : fraus heretica, dit Sulpice au dialogue II à propos de POrigénisme. Dès lors, le mot lui-même prit une signification qui, jusque-là, n'avait nullement été la sienne. J'ai relevé dans le commentaire de Jérôme sur Pépître aux Calâtes un passage caractéristique où il constate que les Grecs entendent par hérésie la faculté pour chacun de choisir Popinion qui lui parutra la meilleure. On est de l'hérésie stoïcienne, de la péripatéticienne, de Pépicurienne, c'est-à-dire qu'on s'est librement rangé sous Pune ou Pautre de ces disciplines intellectuelles. Jérôme trouve cela parfait. Mais aussitôt qu'il s'agit de c l'Écriture >, tout change. Quiconque s'avise de tirer du livre sacré une autre interprétation que c celle de l'Esprit», adieu le droit de choisir. En user est chose coupable; qui s'y hasarde se transforme en hérétique au sens le plus mauvais du mot. Pourquoi? C'est que cet audacieux a osé choisir les pires opinions, eligens quae pejora sunt; autant vaudrait -il pour lui avoir commis les œuvres de la chair. De fait, il les commet: il tombe dans le péché d'envie; il se rend étranger à tout bonheur ^ Cette argumentation, malgré son étrange incohérence, n'a rien que de normal en une matière qui eut dès le début le don de faire déraisonner les esprits les plus nets. L'absolu ne peut être défendu que par Pabsurde, comme Pavaient si bien compris Tertullien et Augustin, précisément parce qu'ils étaient familiers avec les lois de la logique. Évidemment, la doctrine de Jérôme nous transporte très loin du temps où l'apôtre Paul disait : c II est bon qu'il y ait des hérésies, même parmi vous, opportet hereses esse, » entendant par là une saine pratique de la liberté d'interprétation dont, en

tium; Epist. 204 ad Vonaiistas; Tractatus sup^rjoann., 1 1, 3. Au point de vue des faits, en 408, il obtient, par son intervention personnelle, la loi XLIV du titre I De Hereticis, punissant de mort € ceux qui tentent quelque chose de contraire à la religion catholique, quod $it catholicae sectae conirarium ».

I . Cf. pages 3o2-3o4 du tome IV des Œuvres de Jérôme, éditées par Martianay .

effet, les sectes naissantes ne peuvent guère se passer. Pendant leur Abandon période de lutte, elles réclament — elles doivent réclamer — la discus- de

sion et l'examen contre les dogmes établis. C'est ce que firent les Chré- l'ancienne liberté tiens avec une ardeur précédemment inconnue. A la fin du ll« siècle, d'examiner Origène disait encore : « On nous reproche nos diversités d'opinions. Je '' ' discuter, réponds qu'au lieu d'être un argument contre le Christianisme, cette diversité en atteste l'excellence; c'est le sort des choses bonnes et utiles d'être discutées et de soulever des sentiments contradictoires. » {Contra Celsum, III.) S'appuyant du mot de Paul, qu'il déclarait admirable, Origène comparait le néophyte chrétien à un étudiant en médecine qui suit tous les cours et adopte les meilleures leçons; ou à un philosophe qui ne saurait devenir habile qu'après avoir pesé les divers systèmes et en avoir adopté un à bon escient. Ces façons de penser, Ses derniers échos qui ne furent jamais très répandues d'ailleurs, n'avaient pas complète- au IV* siècle. ment disparu au iv« siècle. Quoi, s'écriait Ambroise, parce qu'une institution existe, serons-nous forcés de la tenir pour bonne? Quand vous recevez de l'argent, disait Chrysostome, vous comptez; et en fait de choses divines vous accepteriez, les yeux fermés, l'opinion d'autrui? Et Augustin : « Quelle est cette prétention diabolique de présenter l'ancienneté comme une démonstration valable du mensonge! mais les voleurs et les adultères sont, eux aussi, très anciens! » (Questions de V Ancien et du Nouveau Testament,) Cependant, il ne faut pas s'y tromper, ces éjaculations de libéralisme avaient une portée fort restreinte, toujours relative à des besoins polémiques passagers. On avait eu recours à la liberté pour attaquer le vieux culte établi; on l'utilise parfois encore contre les ultimes débris du polythéisme ; mais aucun des pères, pas même Origène, ne livra jamais aux recherches indépendantes de la raison la vérité révélée. Toujours, elle doit être accueillie avec Manque Raccord vénération et soumission. En cas de difficultés, toujours ce fut la règle des sentiments absolue de s'en rapporter, selon les temps, à la tradition ou à la près- ^^ ^' i^f^^^ cription, disait Tertullien; à l'Écriture, déclarait Cyprien un peu plus /^'f ïtard, le canon étant plus mûr; aux décisions de l'Église, proclament les ^'^^^ ^ Pères du iv^ siècle, alors que la hiérarchie touche à son achèvement. On a vu tout à l'heure avec quelle terrible intransigience Augustin formulait cette dernière opinion au début du v^ siècle.

Je ne critique pas, je constate. Quoi de plus vain que de jeter le discrédit sur des modes de juger qui ont guidé toute une phase historique, en leur appliquant les vues d'un autre temps? L'attitude graduellement Erreur adoptée par les c Pères», loin d'être une affaire de choix, était impérieu- de ceux qui croient sèment indispensable pour que le Christianisme pût remplir sa mission ?^^ ,

de reconstruction morale et sociale. Je ne connais rien de plus futile- ' ^Jm^^'ou^^ ment anti-historique que 1^ sentimentalités sur la tournure, fort peu ^^ constituer libérale, cela est certain, que prit l'activité du culte chrétien dans son par les effort pour devenir le Catholicisme. Ce n'est pas gratuitement, certes, procédés libéraux, que tous les directeurs sans exception, — le cas d'Augustin, si pénétré

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Puissance

destructive

des habitudes

de discussion.

le nouveau culte, pour vivre,

devait

être Juridique,

hiérarchique

et administratif.

Ce que

l'intelligence

et r activité

y ont perdu

et ce que

la culture du cœur

y gagne.

Des difficultés

que présentait

la constitution

du crime d'hérésie.

Augustin,

vieilli et fatigué,

ne réussit pas

à le définir.

de la pratique libérale, si éclairé , si désintéressé, est tout à fait décisif; — tous les directeurs, dis-je, de la nouvelle foi se transformèrent en politiciens pour lui conquérir des garanties juridiques et pour l'organiser administrativement. Depuis les tout premiers temps jusqu'à l'avènement officiel, la tendance à modifier, à améliorer, à raffiner, avait cent fois risqué de réduire le culte en miettes et d'évaporer le dogme en vaines fumées. J'ai soutenu, ailleurs, que si l'administration romaine s'était montrée libérale, comme on lui reproche de ne l'avoir pas été, et si elle avait contraint les chefs chrétiens à se supporter paisiblement les uns les autres, le Christianisme serait resté la flottante et douteuse étiquette de mille sectes sans consistance. C'est l'autre aspect du problème; il importe de soigneusement le considérer. S'il n'y avait pas eu concentration énergique, par suite, gouvernement très vigoureux; s'il n'y avait pas eu organisation solide, bien ordonnée et, par suite, hiérarchisée sévèrement, il n'y aurait pas eu de religion chrétienne. Une religion, dans le sens sérieux et positif cde ce plus beau des mots», n'a jamais existé sans sacerdoce. Toujours la valeur de son influence sociale s'est mesurée à la vigueur de son organisme sacerdotal. Les Pères du iv* siècle eurent donc raison, non seulement de faire de la politique, mais de s'aider de tous les éléments administratifs et hiérarchiques que le polythéisme romain avait élaborés. A leur mâle résolution nous devons les mille années de paix intellectuelle et morale au cours desquelles la part put être largement faite à ces besoins affectifs que l'activité mentale, puis pratique, des périodes précédentes avait trop laissés dans l'abandon. Or, tout se paie. Pour obtenir cette paisible série consacrée à la culture du cœur, il était nécessaire d'élever de fortes barrières contre les révoltes de l'activité, de forger un frein solide contre les retours off^ensifs de l'esprit, l'un et l'autre à leur tour momentanément négligés. La création du canon, la reconnaissance d'un pouvoir traditionnel souverain, la détermination bien nette et bien claire de ce qui constituait le dogme, répondirent à ce besoin.

On se tromperait si on croyait que la besogne était facile. Je viens de citer la tentative de Jérôme pour formuler l'exacte signification du mot hérésie. L'entreprise présentait de si sérieux obstacles qu'au début du v« siècle, c'est-à-dire quand déjà la succession des disputes a procuré peu à peu un corps de théologie ordonné et cohérent, on voit les écrivains autorisés se renvoyer les uns aux autres pour la découverte d'un critérium de la foi ' ; et Augustin est mort sans avoir pu le fournir. Il faut voir ce pauvre grand homme se débattant contre les exigences acharnées du diacre Quodvultdeus, qui réclamait de lui un sommaire

I. Vincent de Lérins, qui écrit vers 440, homnft modéré et judicieux, conièMe qu'il a cherché partout comment on pourrait 8*y prendre pour discerner la vérité catholique de la fausseté hérétique, et qu'il n'y a pas réussi. Cf. Commonitorium Fidei. C'est de là que j'ai tiré le précepte cité tout à l'heure : Quod ubique, quod seniper, quod ab omnibus.

exposé des erreurs contraires à la foi, avec le moyen de les reconnaître. Augustin rinvite à lire Philastrius et Épiphane; mais il sait mieux que personne que ces ouvrages sont une triste bouteille à l'encre ; et Quodvultdeus, revenant à la charge avec insistance, le vieil évêque d'Hippone fatigué, troublé, assommé, écrit en 428 son traité De Heresibus, lamentable preuve de Tobscurcissement de cette grande intelligence. Il y énumère quatre-vingts hérésies en essayant de les caractériser historiquement. Puis, au moment d'aborder la vraie difficulté, à savoir une exposition claire et décisive de ce qui constitue rhérétique, il se dérobe et renvoie te problème à un livre prochain qu'il ne devait jamais écrire. En réalité, c'est qu'au début du v^ siècle, et même après l'organisation du canon, qui allait donner une base positive au crime d'hérésie en en faisant la violation d'une loi, nul ne discernait encore bien nettement de quoi, au fond, il s'agissait '.

Le dogme monothéique était admis ; mais les conséquences logiques Du concept qu'entraînait inexorablement son caractère absolu, étaient à peine soup- ^< l'Absolu çonnées. L'absolu est une notion étrangère à l'antiquité gréco-romaine. ^^"^ '" '^^" L'école platonicienne elle-même, qui se piqua de le rechercher, ne réussit ^'^ ^^^ -''<>'"<«'»«• pas à lui faire une bien large place. Dans les choses religieuses notamment, nul n'aurait pu songer à cette conception rigide qui résume tout le problème en un débat, où l'on voit l'esprit d'erreur et l'esprit de vérité se disputer la possession du cœur de l'homme. Les manières de penser les plus anciennes et les plus répandues s*y opposaient. Au contraire, une telle conception ne pouvait manquer de surgir aussitôt que serait admise la croyance en un Dieu unique, à biographie historiquement constatée et ayant personnellement pris la parole pour marquer les différences entre le vrai et le faux. Elle surgit, en effet, dès la première Effets immédiats heure. Vous pouvez fouiller les annales des sectes religieuses et philo* ^* ^<"' acceptation sophiques antérieures à notre ère, vous n'y trouverez rien d'analogue ^^"""f ^^^ à ces mots prononcés par Jésus contre ceux qui lui refusent leur adhé- ^^ r^^ religieuse sion : c Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera repoussé au dehors comme im sarment et se desséchera ; puis, ramassé et jeté au feu, il brûlera '. » (Jean, i5, 6.) Pour parler ainsi, il faut'être persuadé que la religion que l'on prêche est la connaissance parfaite de ce qui a été et qui sera, en telle sorte que n'y pas croire équivaut à renier le bien et à se jeter dans les bras du mal, comme l'exprime plus haut l'extrait de Jérôme. C'est pourquoi Jean, commentant le langage de son maître (Epist. II, 9-1 0, écrivait aux fidèles de son entourage : c Quiconque

1. La loi XXVIII d*Arcadiu8t hvrt XVI, titre De Hereticist déclare que le vocable € hérétique » désigne ceux qui : c dévient, ne fût«ce qulmperceptiblement, vel tenui atgumeniot du jugement et du sentier de la religion catholique. » Deux siècles plus tard, le Digeste ne trouve rien de plus net à ajouter à cette prétendue définition.

2. Si guis in me non manserit, miitatur fortM aicui palmés et arescei, et colligent eum et in ignem mittent et ardeU

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n'accepte pas cette doctrine, au cas où il viendrait vers vous, fermezlui votre maison et ne le saluez point. Qui lui dirait ave participerait à ses œuvres malfaisantes ^ » Ces deux textes sont relativement anodins; on pourrait trouver mieux ; mias ils sont primordiaux et s'abritent sous deux noms, symbole de douceur et de tendresse. C'est ce qui les met en vedette. Pendant les deux ou trois mille ans qu'a duré le polythéisme historique, il y eut des Dieux passionnément adorés, Apollon et Sérapis entre autres ; mais jamais leurs adorateurs les plus aveugles ne pronon- // donne naissance cèrent de tels anathèmes. L'idée que le mécréant est damné par avance à la et que tout contact avec lui engendre im péril et produit une souillure»

notion (Tkiràie, jjg pouvait trouver d'équivalent que là où j'ai déjà signalé la présence de ce principe très net de l'intolérance sanguinaire, c'est-à-dire dans le Et à robligation monothéisme mazdéen '. Plus tard elle devait mener à des conséquences de réprimer qu'au 1V« siècle on n'entrevoyait point encore bien nettement. Pour cela, les hérétiques, \\ q^ fallait pas seulement que le canon fût fixé ; il était nécessaire aussi que les principales interprétations à donner aux livres canoniques fussent De la difficulté arrêtées. Un tel travail ne s'accomplira que sous la pression de disputes de définir ardentes, prolongées, successivement tranchées dans des assemblées juridiquement publiques à coups de majorité. Il n'était point encore près de son terme lorsque Sulpice rédige sa Chronique, puisque le v« siècle ne devait pas le voir finir. Voilà pourquoi la définition de l'hérésie était hérissée de difficultés qui rendaient impossible de formuler d'une manière satisfaisante les textes législatifs destinés à sa répression. La première loi qui eut ce caractère, celle que Théodose édicta en 38 1 pour imposer la c foi catholique » à tous les chrétiens de VOrhis Romanus, met bien en relief les embarras que je viens de signaler. Il y est enjoint à chacun de suivre la Catholtca Fides. Mais quand le législateur essaie de dire en quoi consiste cette Fides, comprise comme corps de doctrine, il reste court et sort d'embarras en substituant des noms propres à la définition qui ne vient pas : la foi catholique, c'est ce que croient Pierre, patriarche d'Alexandrie, et Damase, évêque de Rome. Imaginez un procès engagé Comment les lois sur une telle donnée. Aussi, est-il tout à fait inexact, sous Gratien et du IV^ siècle sous Théodose, de parler de poursuites judiciaires visant le crime n'atteignirent

jamais j ^^ ^^^^ ve»*^ ad vos et hanc doctrinam non offert, nolite rêciperé in

le délit moral, ^^^^^^ ^^c ave ei dixeritis. Qui enim dixit ei ave, communicat operibus ejua malignU,

2. Cf. supra, p. 187-81 la définition da Tarômaîti. Voici deux vereets du Yasna 3i , Gatha, Ahunavasti 4, qui ressemblent beaucoup aux paroles de Jésus et de Jean : € Que le croyant ne compromette pas sa conscience 'avec le mécréant. N'écoutex pas ses doctrines, ce serait la mort du pays. Traitez-le à coups d*épée. » (T. I, p. 223, Darmesteter.) Bien entendu, j'ai signalé aussi, et au même titre, le monothéisme juif des derniers siècles avant Jésus-Christ, c'est-à-dire quand il fut organisé sacerdotalement. Or, le premier procès pour hétérodoxie, ce n'est pas celui de Priscillien, c'est celui de Jésus, accusé, jugé, condamné pour s'être écarté de la Lettre sainte et avoir blasphémé Dieu. Le Chrisâanisme primitif n*est rien qu'une hérésie au sein du Judaïsme.

d*hérésie. Sans doute, il existait certaines lois, — il y en avait eu dès le règne de Constantin, — interdisant les réunions de telle secte, ordonnant la destruction des manuscrits de telle autre, expulsant leurs adhérents hors des limites d'une ville ou d'une province. Mais ces divers édits ou rescrits, examinés de près, ne sont que des règlements pour s'opposer à une propagande jugée subversive ou pour réprimer des contraventions spécifiquement déterminées '.

J'aurais le droit de m'arrêter, ma présente recherche ayant suffisamment préparé la mise à néant d'une erreur partout répandue, suivant laquelle les poursuites engagées à Trêves contre Priscillien et qui finirent d'une façon si lugubre auraient été le premier des procès en hérésie . Comme D'où il risultt le fait eut lieu dans l'année 383, si les détails que je viens de relever sont ^«« l'affaire constants, ce millésime à lui seul tranche la question. Or, à la chute de ^* Pr'sciUien Gratîen , certainement Thérésie n'était pas un délit ; certainement, aussi , il ^ ^"^^ ^^ n'existait point de loi pour la frapper d'une répression sanglante. Mais, .^^^^^ d'hérésie. puisque je tiens ce sujet, je le pousserai un peu plus loin avec l'espoir de jeter quelque lumière sur la vraie nature des agissements de l'Etat romain contre le Christianisme, dont tout à l'heure il va falloir nous occuper. Qu'il n'y eût pas trace, dans les lois de cette période, d'un délit consistant en le fait de professer telle on telle opinion, cela est indiscutable ; mais que néanmoins ce même fait ait été dès lors considéré par les chefs et les directeurs de la religion chrétienne comme délictueux au-dessus de tout autre délit, criminel au-dessus de tout autre crime, cela aussi ne saurait être contesté. J'ai reproduit le passage de Le crime (T hérésie, Jérôme qui, sans transition aucune, conclut de l'erreur contre c l'esprit non formulé de rÉcriture > aux plus grosses prévarications. Mais Jérôme était un àans les lois, violent, très préoccupé de politique; il serait permis de le récuser; risourmement tandis que si je montre le tendre et utopique Chrysostome, déclarant ^^„, /„ ^prits. que l'adultère et l'homicide ne sont rien comparés à l'hérésie, personne ne le récusera ^. La vérité, c'est que cette conception, bien que la pleine Violence théorie en fût encore inaperçue, ne pouvait manquer de se produire des sentiments étant implicitement et inséparablement contenue dans la doctrine ^^" révélée. Pour le bien établir, il faudrait d'abord, opération difficile, ^"^cet7eard

I . Lea textes à Tappui ne manquent pas, on les trouve dana les édits contre les Donatistes, les Eunomiens et beaucoup d'autres, parmi lesquels je citerais les Manichéens, si ma thèse à leur endroit ne consistait à soutenir qu'ils étaient en dehors da Christianisme. En 386, Valentinien II ou plutôt sa mère Justine, pour défendre les stmi-Ariens de Milan contre les orthodoxes qu'Ambroise poussait à la violence, lança une loi édictant la peine de mort ; — contre les catholiques, n'a-t-on pas manqué de dire. Mais, en lisant cette loi, on constate que la disposition pénale menace uniquement ceux qui troublent Tordre dans la rue et dans les égalises, auctores tumultus,

3. Au chapitre V de son traité De Virginitaté et Matrimonio, discutant contre lea sectes qui repoussaient le mariage, Chrysostome refuse d'admettre aucune vertu hors de rÉgliae orthodoxe, la pire luxure n'étant pas c aussi coupable que la continence des hérétiques ». (Cfi Puech, p. 94.)

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Etroit milangt

du temporel

et du spirituel

dans

les faits d'hérésie.

Tentative pour y démêler le délit mental.

Comparaison

entre Us persécutions

romaines

et les poursuites

catholiques.

écarter les circonstances politiques qui presque toujours ont empêché rhérésie d'apparaître sous son essence théologique, comme un délit purement mental. On ne le voit que sous des espèces où le temporel et le spirituel sont fortement confondus l'un dans l'autre. Je l'ai déjà montré en parlant de la douteuse persécution d'Antiochus Épiphane. Les faits qui se passèrent dans VOrbis Romanus^ au cours du m*" et au début du IV* siècle, peuvent nous aider à mieux débrouiller la question. Au fond, il y a, sinon identité, du moins intime connexité, entre les < persécutions > contre les chrétiens et les « poursuites » ; — c'est le même mot, le second traduit le premier, — contre les hérétiques. Dans les deux cas, il s'agit de réprimer les novateurs en matière religieuse ; — de faire cesser leurs attaques contre la croyance établie ; — de frapper de peines plus ou moins fortes les scandales qu'ils provoquent, les complots qu'ils trament, les troubles qu'ils suscitent. Je marque la progression d'une façon très précise, afin que l'on voie conmient l'intérêt d'ordre public put toujours avoir l'air d'être mêlé à l'intérêt d'ordre spirituel, car c'est par là que cette discussion est rendue si embrouillée. Eh bien! la vraie, la profonde différence entre les persécutions romaines et les poursuites catholiques, la voici : les premières, bien qu'engagées par l'empereur en tant que Pontifex Maximus, eurent pour objet exclusif de préserver la fabrique sociale et politique, en particulier les institutions militaires qu'ébranlait la tendance ultrapacifique du nouveau dogme; — ce dogme, d'ailleurs, laissa parfaitement indifférents les chefs de l'État qui, à coup sûr, ne le connaissaient pas. Au contraire, dans les secondes, même quand le danger de l'État n'est guère contestable, comme en Espagne pour les Maures et les Juifs, le désir de protéger la vérité dogmatique, d'écarter les souillures de l'erreur et de « venger Dieu », forme l'élément prépondérant. Ce contraste peut être mis hors de contestation par un simple coup d'œil sur les circonstances qui marquèrent les débuts de la Réforme.

Avant cette grande insurrection, destinée à couper en deux le Christianisme occidental, l'Église possédait seule le droit de juger les hérétiques, le bras séculier n'agissant que sur sa requête et d'après son verdict. On le vit, pour la presque dernière fois, dans le procès de Jeanne d'Arc. Les gouvernements ne goûtaient pas beaucoup cette méthode. Ils la subissaient néanmoins sans trop essayer d'y résister, lorsque c/ertains côtés, évidemment politiques, de la révolution protestante leur permirent de changer d'attitude. Ce fut une des plus curieuses éclatrcie par celle conséquences de l'étroit mélange du temporel et du spirituel que nous de la Réforme avons signalé dans les affaires de cet ordre. Sans nier un instant la prérogative séculaire du juge ecclésiastique, l'État l'annula à peu près complètement rien qu'en traitant les Réformés comme des perturbateurs. Leur révolte contre le culte et le dogme, étant presque toujours accompagnée de complots avoués ou secrets, fut présentée comme troublant la tranquillité publique. La prospérité d'un pays ne dépend-elle pas

Cette histoire

au XVI' siècle.

étroitement du respect de la foi commune de ses habitants, disait-on? En outre, dans la plupart des cas, la loi laïque enjoignait la soumission à l'égard des institutions religieuses; et, par là, l'hérésie constituait une désobéissance civile et une sédition. Théoriquement, elle ne cessait donc pas d'être de la compétence du juge d'Église ; mais, pratiquement, elle tomba aux mains du juge séculier, lequel, avec une prestesse remarquable, sut la tirer tout entière par devers lui. Les Parlements n'ont jamais jugé les hérétiques qu'en tant qu'auteurs d'attentat; seulement leur procédure fut dirigée de telle sorte que le tribunal ecclésiastique n'eut plus à s'occuper que des cas, fort rares, où l'hétérodoxie ne se compliquait ni de scandale public, ni de désobéissance aux lois, ni de manœuvres séditieuses'.

Maintenant, si on demandait où est l'intérêt de ce fait qui a l'air d'une digression gratuite, il suffit de constater les conséquences inattendues qu'on lui vit produire. Elles nous aideront à pénétrer plus à fond dans les motifs complexes qui, de la simple divergence d'opinion, firent rhérésie; puis, de l'hérésie, firent un délit à la fois mystérieux et terrible. La justice inquisitoriale s'était acquis une renommée tellement sinistre, qu'on devait supposer qu'en devenant laïque, d'ecclésiastique ou monastique qu'elle était, la répression des hétérodoxes s'adoucirait et se ralentirait. C'est le contraire qui advint. Elle fut plus rigoureuse, plus cruelle, plus acharnée, sauf la question de publicité. Tant il est vrai que ses fureurs dépendaient non des personnes et de leur profession, mais du mobile exceptionnel sur lequel cet étrange délit avait été fondé. Les parlementaires, tout en affectant de ne frapper que des coupables contre l'État, n'eurent garde d'oublier la « cause de Dieu » qui, seule, occupait les moines. Le crime temporel leur servit d'enseigne; le crime spirituel stimula leur zèle; il le stimula à ce point qu'on dut regretter les juges d*inquisition. Les archives de Carcassonne ne recèlent aucune horreur qui ne se retrouve dans les registres des Parlements de Toulouse ou d'Abbeville. Détail frappant, ce qui vient d'être dit de la transition de l'ecclésiastique au laïque à l'époque de la Réforme, on aurait pu le prévoir avec une pleine exactitude, si, au lieu de s'en étonner, on eût mieux étudié et compris l'affaire des Priscillianistes. Effectivement, le sanglant épisode de Trêves, en 383, est la préfig^ation typique des faits du xvi*' siècle. Vous verrez, plus bas, l'évêque d'Avila déclinant imprudemment la compétence du concile de Bordeaux, où il ne comptait, je l'avoue, que des ennemis, pour s'abriter sous la justice séculière représentée par l'empereur. Certes, le concile l'aurait indubitablement condamné, en punition de son hérésie, à descendre de son siège épiscopal ; mais il ne l'aurait condamné qu'à cela. L'empereur, ce juge laïque en qui il avait mis sa confiance, s'empara de

1. Cf. Histoire des Tribunaux de l'Inquisition en France, par L. Tanon, p. 533, où cette transition est très nettement exposée.

Comment, à cette époque, rhérésie passa du Juge laïque

au Juge ecclésiastique.

Comment

la modération

et r humanité

ne gagnèrent rien

au change.

Et pourquoi

les parlementaires

furent aussi durs

que les Juges

d'in lubition.

Ceit

le crime temporel

quUis sont censés

punir,

^at le crime

spirituel qu'ils frappent.

Nature

redoutablement

exceptionnelle

du délit d'hérésie.

Dès Pan 38s,

le procii^ de Priscillien

l'avait mise en relief.

On essaiera

plus loin

d'en formuler

la théorie.

ses biens et lui fit couper le cou. Il est vrai que le malheureux eut ainsi la satisfaction d'être décolFé comme perturbateur, débauché et sorcier, non comme hérésiarque.

Mais c'est assez interroger les faits. Il serait temps de nous élever au-dessus de l'histoire concrète pour établir la théorie de ce concept d'hérésie dont Sulpice ne parle qu'avec colère et dégoût sans avoir jamais bien su, non plus que Martin, en quoi, au juste, il consistait. Si je le tente, ce sera pour montrer comment des données très hautes et très pures peuvent, tout doucement, par la muée insensible de l'ambiance, devenir abominables en soulevant une inextinguible réprobation ; — et aussi pour développer quelque peu un point, trop sommairement quoique plusieurs fois déjà indiqué, à savoir, l'installation solennelle et réfléchie de l'Absolu dans les choses religieuses, à titre d'élément essentiel.

r. II, <K 4, ersi, — Sulpii

ou règne de la circoncision,

NiSl BX CIRCUMCISIONE (Chr. II, ^, 4, 23), cf. supruy 3o, 8, 3 ; exiorres patria per orbetn,., dispersi. — Sulpice, qui s'est plusieurs fois refusé à parler de la circoncision, même alors qu'une telle mention eût été nécessaire à l'intelligence du texte, n'ignorait pas la portée fondamentale de cette coutume. A vrai dire, elle a failli être la pierre d'achop- La fin du judio» pement de l'évolution religieuse; et, aujourd'hui encore, elle marque les christianisme Juifs comme des sauvages préhistoriques qui se distinguent opiniâtrement, au sein de l'uniformité de la civilisation, par un tatouage répulsif pour les autres hommes. Il faut avoir constaté, dans l'intérieur des familles les plus éclairées, à quel point cette mutilation, que la loi romaine flétrissait comme criminelle, est prise pour un signe de supériorité et une occasion d'intraitable orgueil. Sulpice n'a donc pas tort d'y voir le signalement complet du judaïsme et, par ce détail, qui ne se rencontre pas ailleurs, je crois, il nous permet de dater avec précision la fin du judéo-christianisme. Il faut entendre que ce dernier mot composé correspond à la période au cours de laquelle les adhérents du nouveau culte restaient encore fidèles aux prescriptions de l'ancienne Loi, en leur conservant une certaine prééminence. Encore, au ive siècle, Jean Chiysostome dénonce ces chrétiens d'Antioche qui observaient les jours de jeûne juifs et pensaient ne pouvoir prêter de serments valables que s'ils les prononçaient à la synagogue ; du moins les considéraient-ils comme rendus par là plus redoutables, 9o6epoT£pou< (Opéra, t. I, p. Sp, édit. des Bénédictins.) A l'époque dont parle Sulpice, cette tendance avait pour effet de rendre le judaïsme prépondérant dans les pays où les deux religions étaient mêlées. Jusqu'aux écrasantes mesures prises par Adrien, fait-il remarquer, l'Église de Jérusalem n'avait consenti à accepter pour Elle met évêques que des circoncis. C'est pourquoi il se félicite de ces terribles aux prises exécutions, la vraie religion y ayant beaucoup gagné selon lui. le patriotisme Juif y^i fait remarquer que l'auteur de la Chronique, en cela fort dissemet idéal chritun. ^jj^ble de son ami de cœur Pontius Meropius Paulinus, nourrissait contre

Caractère et importance de cette crise.

Goo^^

NOTES ET NOTULES 4l3

les fils de Jacob une aversion prononcée. Il a, le premier, tracé le por- Le

trait de ce Juif errant qui tiendra tant de place dans les sentiments premier portrait

haineux du moyen âge : chassé de sa patrie, fuyant à travers le monde, au Juif errant

extorres patria, per orbem terrât um dispersi cernuntur^ on le voit '^^^ ^^^ " ^' '*

promener en tous lieux la malédiction qui pèse sur lui. Précédemment,

des captivités lui avaient été infligées, et le Temple, asile de sa croyance, "

avait été détruit, mais pour un temps seulement. Cette fois, la captivité Ot

est définitive, la subversion irrémédiable, elles ne prendront jamais fin. ta haine mutuelle

Toujours et partout,, la misère du Juif se présentera devant l'univers en «ÎJ^/™^

témoignage du châtiment infligé à ceux qui osèrent porter leurs mains

impies sur le Christ : Cotidie mundo testttnonio sunt, non ob aliud

eos quam ob illatas Christo impias maniis fuisse ptmitos. Cette

vigoureuse esquisse a servi de base à tous les portraits du Juif errant

qui ont été tracés depuis les premiers récits connus du XP siècle jusqu'à

V Ahasvérus d*Edgard Quinet '.

Il n'est que juste de reconnaître que dans ce long échange de malé- Comme quoi dictions et d'anathèmes entre Juifs et Chrétiens, c'étaient les Juifs qui cesoatlesjui/s avaient commencé. Dans plusieurs épisodes de l'histoire martyrologique ^*" commencèrent. on retrouve la main fratricide des fils d'Israël. Mais, en la circonstance spéciale qui nous occupe ici, la révolte de Barchochba, les Chrétiens furent immolés par les Israélites avec une exceptionnelle fureur. Il paraît même certain que beaucoup de Juifs qui s'étaient faits chrétiens, ayant à opter entre la nouvelle religion et l'ancienne, se retournèrent très violemment contre leurs récents coreligionnaires et redevinrent ' plus exclusivement partisans de la < Loi >. C'est, certainement, une erreur que commet Sulpice lorsqu'il attribue à la destruction du Temple par Titus, et ensuite à la destruction totale de Jérusalem par Adrien, une modification profonde dans la situation générale des Juifs de VOrbis Romanus, La dispersion, Siaaicopdt, tant volontaire qu'involontaire, remonte beaucoup plus haut, c Elle était consommée au siècle d'Auguste,» dit M. Delaunay dans son étude sur la Legatio ad Caium. Et de fait, du temps de Tibère, on constate à Alexandrie l'existence d*un ghetto où habitaient 80,000 Juifs, bien qu*ii n'y eût place que pour 10,000. Mais les communautés répandues partout conservaient des liens étroits avec Jérusalem, et, dans leur sein, les espérances messia*

I . M. Chariet Mag^nin, dans une étude excessivement savante, publiée par la - Se vue des Dêux Mondes sur V Ahasvérus ^ relève, en s'en émerveillant, que le . ^

moine Mathieu Paris, qui écrivait au xuf siècle, c ait pu avoir déjà Tidée bizarre ^^ ' *

de faire servir Tezistence du Juif errant à la démonstration des vérités évangéliques : argumenium christianae fidei. > C'est le déjà étonné du critique qui est bizarre. Mathieu ne faisait que rabâcher ce qu'il avait lu dans la Chronique de Sulpice Sévère, et ce que M. Magnin lui-même aurait pu y lire, car, de son temps, ce petit livre était encore dans les écoles : cotidie mundo iestimonio suni. Mais qui donc a jamais porté la moindre attention au biographe de Martin de Tours?

niques, beaucoup plus politiques (jue religieuses, persistaient enflammées encore par les revers de la patrie. Barchochba ou Barchochébas était un homme de premier ordre, égalant ou même dépassant les plus distingués d'entre les chefs de Pinsurrection asmonéenne. La lutte, bien

Graphique netteté que prodigieusement inégale, dura pourtant trois années. Cette fois, le avec laquelle désastre fut définitif et irréparable. Sulpice, sous ce rapport, n'a rien la Chronique exagéré. Adrien, en dépit de sa douceur et malgré l'horreur que lui

'"^^^"^ ^/"^ ^^ inspirait la guerre, peut-être à cause de cette horreur même, avait été

yient de s'opérer, exaspéré par une si longue résistance. Il fit vendre tout ce qui restait d'habitants de la Judée et promener la charrue sur les ruines de Jérusalem, qui perdit son nom pour prendre celui de Aelia Capitolinaet fiit interdite aux Juifs. Déjà, après la catastrophe de l'an 70, il s'était produit un caractéristique mouvement de lutte dans les esprits entre le christianisme et le patriotisme. Un certain nombre de Juifs, jusque-là dévoués aux idées nouvelles, mais en même temps restés fidèles aux vieilles coutumes, s'étaient constitués en hostilité avec c l'Église » par amour pour les souvenirs patriotiques et nationaux que la Synagogue représentait. Après les désastres qu'amena l'insurrection écrasée de Barchochébas, ce mouvement s'accentua dans le sens de la sécession, Sulpice célèbre et le mérite de Sulpice, c'est de l'avoir très graphiquement indiqué. La

ayu enthousiasme longue querelle des Chrétiens universalistes, qui voulaient l'égalité '^ fi"^ entre Israélites et Gentils, et qui demandaient qu'il fClt mis un terme à ce

''l/'^r^/^' que Sulpice appelle c la servitude de la Loi >, avec ces autres chrétiens qui représentaient « les apôtres de la circoncision », était bien finie. Il n'y avait plus de judéo-chrétiens, mais des chrétiens et des juifs furieusement surexcités les uns contre les autres.

Leonida... sacrum... sanguinem fudit (Chr, II, 32, 2, n). — 11 n'est pas sans intérêt de remarquer qu'une seule persécution, sur les neuf que Sulpice met en compte, a été mentionnée par lui avec un détail précis, et cette persécution est celle de Septime Sévère sur laquelle il est fort difiicile de se faire une opinion justifiée. A ne lire que Tertullien, on n'admettrait jamais que le chef d'État, que ce passionné protagoniste de la cause chrétienne traite avec tant d'égards, ait pu être un Le pire persécuteur. Dans certains pays, la répression paraît avoir été dirigée d'Origine, contre les Juifs exclusivement. En tout cas, elle revêtit un caractère unique type t^ès local; même elle semble avoir été uniquement égyptienne. ^' Quoi qu'il en soit, le martyre de Léonide eut bien réellement lieu à

"cltél'ar^uJpic^, ^®**® époque; et il n'y a pas à douter que Sulpice, en lui accordant une mention exceptionnelle, pensait honorer Origène, l'initiateur théologique d'Hilaire, qui fut lui-même le maître de Martin. Léonide est le seul martyr que la Chronique ait désigné nominativement parce que rOrigénisme tenait une place importante dans les préoccupations du public gaulois au iv» siècle.

Je ne suppose pas qu'il soit nécessaire de démontrer que ce n'est

NOTES ET NOTULES 4l5

point par un pur hasard si, de tous les martyrs qu'il connaissait, Sulpice a parlé du père d'Origène de préférence aux autres. Je ne fais point allusion à ce problème de la martyrologie individuelle qui va bientôt être examiné et où Ton verra l'énorme amas des fausses légendes, — entassées sous le titre d'évangélisation apostolique et partout adoptées, notamment en Gaule, — tomber en poussière au simple contact de quelques lignes froidement tracées par Tauteur de la Chronique; si bien qu'on ne saurait dire si jamais la dynamite produisit semblable écroulement. Ce qui nous intéresse ici, c'est plutôt un certain aspect Singularité des sentiments personnels de Sulpice dans leur rapport avec l'opinion '^ *^^ véntûble du public chrétien en général et du public aquitain en particulier. Évi- "^' ^fption, demment, les circonstances de la c passion > de Léonide ne présentent par elles-mêmes rien de saillant. A vrai dire, leur détail le plus intéressant consistait dans la part que prit Origène lui-même à la digne résistance de celui qui lui avait donné le jour. Il l'entoura de son affection et de sa tendresse, multipliant les exhortations et les conseils, et les plus ardentes prières pour l'abriter contre toute défaillance. Sans aucun doute, il eût été bien plus juste de mettre en vedette le nom du fils que celui du père, au point de vue des épreuves subies. Le grand docteur, un peu plus tard, dut supporter et supporta glorieusement de longues et terribles souffrances', bien qu'il n'ait été inscrit dans aucun mart3rrologe. Cela, Sulpice ne l'ignorait certainement pas. Mais, plus le nom d'Origène occupe une grande place dans son esprit comme dans l'esprit de ses compatriotes, plus il se retient de le désigner trop directement pour n'avoir pas à l'apprécier ou à le blâmer sur les questions doctrinales qui s'agitaient alors avec violence autour de cette noble mémoire. La dispute par laquelle furent profondément troublées ^. .

les premières années du v« siècle, passera sous nos yeux puisque c'est dispute originbu Sulpice qui, seul, en a donné un compte rendu un peu complet. Elle . iJ* -^ t conduisit à un double résultat également déplorable pour les vrais intérêts chrétiens : la ruine politique de Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople, et la flétrissure rétrospectivement infligée à Origène. Ce bel exploit fut entrepris et mené jusqu'au succès final par Théophile, Jérôme et Épiphane, trois personnages qui, tous, paraissent, en cette affaire, sous un fort triste jour, mais qu'il y aurait peut-être injustice à mettre dans le même sac. Théophile, un pur scélérat sans phrases, ne visait que la chute du magnanime Jean Bouche-d'Or, objet de son envieuse fureur; et s'il mêla à ses discours le dogme et la persécution, ce fut seulement dans la mesure'où cela lui parut indispensable pour aboutir. Jérôme, que j'ai déjà plusieurs fois présenté à mes lecteurs sous d'assez fâcheuses figures, était, à ce moment^ entraîné par une haine intense, inassouvissable, contre Rufin d'Aquilée, son camarade d'enfance, longtemps son meilleur ami. Si Jérôme, en cette circons-

I. Ettsèbe en donne un récit détailléi Hist, eccles., VI, Sg.

Comme quoi elle fut surtout

ua prétexte

pour satisfaire

des haines

individuelles.

Rôle joua par Épiphane,

Vun

des trois meneurs

du complot.

Comment

il s'y prit

pour dishonorer

Origène.

tance, songea à faire exclure Origène de PÉglise en le frappant dans ses livres, puisque la mort avait mis sa personne hors de portée, ce fut uniquement pour atteindre du même coup Turannius Rufinus qui s^était identifié avec l'illustre docteur du iii« siècle en le traduisant et en le commentant. Quant à l'hétéroclite Épiphane (cf. supra) qui, d'ordinaire, faisait plutôt montre de bruyante sottise et d'étourderie que de malice préméditée, son rôle, au sein du recommandable trio, fut^ pour cette fois, spécialement venimeux et malfaisant. La réputation d'exégète biblique qui entourait Origène agaçait Épiphane dans sa fibre de Juif vantard et vaniteux, disposé à croire que, pour bien comprendre l'Ancien Testament, il fallait être du sang d'Israël. En outre, comme les scribes de sa race, il perdait toute modération et tout scrupule dès qu'il s'agissait d'un adversaire dogmatique. On n'eut donc aucune peine à le déchaîner contre l'auteur des Hexaples et du Péri Archôn, et alors il eut recours à des procédés véritablement inénarrables, j'entends par là qu'on ne saurait comment s'y prendre pour en donner une idée quelque peu exacte. La chose pourtant en vaut la peine, ne serait-ce que pour montrer par le détail à quoi pouvaient servir, au iv« siècle, l'art d'écrire et le droit sacerdotal de juger la conduite et les opinions. Pendant que Théophile violentait et terrorisait les partisans d'Origène, que Jérôme les couvrait d'anathèmes, de sarcasmes et d'invectives, Épiphane, lui, s'ingéniait à soulever contre eux l'unanime réprobation en jetant sur leur chef vénéré une avilissante et irrémédiable flétrissure. Voici comment il opéra: Au livre II de son Panarium, il commence par inventer une secte dont nul autre que lui ne parla jamais et qu'il appelle les premiers OrigénienSy autrement dit les Dégoûtants, confessant sur un ton détaché ne pas savoir si c'est d'Origène Adamantins qu'ils tiraient leur nom^ Ces prétendus Origéniens ne suivaient aucune erreur dogmatique bien particulière; mais, en revanche, marchant sur les traces des plus impurs gnostiques, ils avaient pour préoccupation majeure d'imiter la conduite d'Onan, l'époux de Thamar, en apportant des perfectionnements considérables aux pratiques que la Genèse attribue à ce patriarche. Je laisse à penser avec quelle science du sadisme le plus raffiné l'évêque de Constance s'étend sur la façon dont les Origéniens entendaient la virginité, laquelle consistait pour eux à ne jamais procréer d'enfants; car tel est, disaient-ils, le sommet de toute vertu. Épiphane se délecte de cet appétissant sujet pendant trois longues et mortellement immondes colonnes, terminées par la comparaison inévitable entre Thérésie des Origéniens et un serpent, petit mais extrêmement venimeux, le Scytale, Cela dit et les esprits

I . AdverBus Origenianos priorés qui et foedi nominantur heresis XLIII ou LXIII. Cf. Epiphani Opéra dans Migne, Patrologie grecque, col. 1062, t. XLI. L^épithète Adamaniius avait été décernée à Origène pour marquer que son génie avait la puissance de pénétration et Téclat du diamant.

étant ainsi bien préparés, Épiphane annonce qu'avec Faide de Dieu, il va s'occuper d'une nouvelle hérésie, celle d'Origène Âdamantius'.

Au premier coup d'oeil, le lien que le subtil auteur du Panarium a voulu établir entre les malpropres < origéniens » inventés par lui et le grand docteur, prodige chrétien de l'école d'Alexandrie, ne se discerne pas très nettement. Épiphane, en effet, en donnant à Origène le glorieux surnom qu'il tenait de l'admiration publique, se sent contraint de constater tout à la fois le génie, la science, la pureté de vie et l'indomptable courage d'Origène. On n'en finirait pas, déclare-t-il, d'exposer les mérites et les belles actions d'un homme aussi admirable. Seulement, cette perfection ne se maintint pas jusqu'au bout ^. Les magistrats et les préfets étaient exaspérés de voir cet homme de tant de vertu leur opposer une inflexible résistance. Résolus, coûte que coûte et à tout prix à le courber ou à le déshonorer; ils lui posèrent l'option suivante : ou bien il offrirait l'encens à Sérapis ou bien il serait livré aux fantaisies amoureuses d'un nègre éthiopien. A ce coup l'affreuse ignominie de la menace eut raison de la force d'âme d'Origène : il se rendit ; sacrtficare maluit. Plus tard, ajoute Épiphane, il essaya d'insinuer qu'il n'avait fait que secouer sur Tautel sa main qu'on avait, de force, remplie d'encens. Vain subterfuge ! Son reniement ne pouvait être mis en doute. Le misérable déchu fut destitué du rang de confesseur et /ejeté hors de rÉglise. Au surplus, on ne tarda pas à reconnaître que ses doctrines étaient, après tout, en harmonie avec la lâche conduite qu'il avait tenue. Épiphane ne dit pas ce qu'il aurait lui-même pensé d'Origène, si, martyr jusqu'au bout, il avait opté pour l'autre manière de sortir d'épreuve. Mais une telle explication était inutile. Le but poursuivi se trouvait suffisamment obtenu. Grâce à cette double préparation des indignités < origéniennes » et de l'anecdote du nègre, l'auteur du Panarium estime qu'il a, autant que de besoin, obstrué l'esprit de ses lecteurs d'images répugnantes; et, sous le bénéfice de ce double préambule, il entreprend d'exposer la question de foi soulevée par Théophile et par Jérôme. Sa conclusion est dès lors facile à deviner : < Les dogmes de l'arrogant Origène, qui faussement se qualifie lui-même d'Adamantins, sont absurdes et pernicieux; ils rappellent la vipère dite myoxe, laquelle, selon les naturalistes, engendre en une seule portée plusieurs rejetons. 3 » C'est ainsi que l'associé de Jérôme, pétrissant avec art ses mixtures martyrologiques, hérésiologiques et pornographiques, en arriva, pour sa part, à régler le compte de l'Origénisme. La merveille, ou plutôt l'écœurante tristesse de cette anecdote, c'est qu'Augustin se vante d'avoir lu le Panarium, Il en critique la composition un peu trop confuse, mais

I. Adverêta Origenem Adamantium, heresis XLIV sive LXIV. Ihid., col. 1067.

3. Praeier kaec alia quamplurima sunt egregia facinora; sed perpétua non permoHsit. Tbid., col. 1070.

3,lbid,, col. 1198.

// y emploie

sa science

d'hirésiobgue,

son expérience

de pornographe

et son manque absolu

de scrupule en martyrologie.

D*autres

changeaient

des criminels

en martyrs,

Épiphane

métamorphose

le plus illustre

des martyrs

en renégat.

Grâce à la peur

que causait le grief (Chérésie, son œuvre obtient

même

l'adhésion tacite

d'Augustin,

4l8 PETITS ESSAIS

il ne trouve rien à reprendre dans le récit honteusement mensonger dont nous venons de rappeler quelque traits.

Mais non Comprenez- vous, maintenant, pourquoi Sulpice, malgré son désir de

celle de Sulpice. marquer les ardentes sympathies que lui inspirait celui qu'il appelle le plus grand interprète des Écritures — Tractator Scripturarum sanctarum peritissimus — ne le fait que timidement et par voie indirecte ? On tremblait devant la dénonciation des Théophile, des Jérôme et des Épiphane. Des hommes aussi nobles, aussi haut placés, aussi richement doués que Jean Chr3'sostome, avaient succombé sous de semblables attaques. Grands et petits se sentaient paralysés par ce redoutable danger. Il n'y allait pas de la vie, de la liberté, de la fortune; mais la considération, l'honneur, la tranquillité de l'existence étaient en jeu. Sulpice a donc peur, lui aussi, d'être atteint par le soupçon d'hérésie et souillé par les ordures dont il était d'usage d*accabler les suspects. Ces traits de mœurs appar^tront avec une clarté frappante Si notre ami dans l'épisode de Priscillien. Cependant, si notre ami se laissa courber

ne sut pas par la crainte comme tout le monde, il ne descendit pourtant pas aussi résister d la peur, bas que le commun de ses contemporains. Le nom de Léonide, père

du moins d'Origène, inséré si exceptionnellement dans son abrégé des persécumlmcida-Ulpas ^, * ^ vf •-. i x • ^ m. ^^ j- f i r^-

complhement. **®'**> ^^t une preuve qu'il aurait voulu résister; et, en étudiant le Dialogue I nous pourrons nous rendre encore mieux compte du conflit qui se livra alors entre sa préoccupation d'orthodoxie et ses sentiments de brave homme et de noble cœur.

Histoire Saevitum in Christianos, II, 32, 3 ; rapprocher ce texte de : serins

positive trans Alpes (Chr, II, 32, i) et de : pauci immo pêne nonnuîli, XIII, i »

dn Martyr, de la Vita Martini, — Dans les divers morceaux où je me suis occupé

"* ^ , du Martyr et plus précisément dans les petits essais sur la mart3rrologie

3» coup d œil. générale et sur le régime légal auquel les Chrétiens furent soumis, je

crois avoir épuisé tout ce qu'il m'importait de dire concernant ces

La biographie graves questions. Il ne me reste qu'à examiner, de façon plus métho-

martyrobgique. dique, les documents qui se présentent à titre de narrations de la vie et

de la mort des victimes de l'intolérance polythéiste. Jusqu'ici, je n'ai

parlé des Acta qu'au point de vue spécial de leurs sources juridiques,

sans d'ailleurs toucher aux passiones. Je compte soumettre ces pièces

au contrôle tantôt direct, tantôt indirect du texte de notre Chronique,

Ou histoire En même temps, je les rapprocherai de la Vita Martini qui, selon moi,

individuelle les domine toutes par la certitude de son texte, la réalité de sa date, la

de chaque martyr, notoriété constatée et la véracité connue de son auteur; sans compter

qu'elle prétend, elle aussi, à être une biographie de martyr'. Mais si

I . c La gloire du martyre ne manquera pas à Martin... Il put être martyr et il voulut Tètre... > dit Sulpice, et poiuit esse martyr et voluU, (Epistola II, 9.) Je fais remarquer en passant la tendance fondamentale à considérer chaque saint comme un martyr virtuel, cette donnée m*étant indispensable comme préparation à ma théorie du c confesseur >.

spécialement

aux de la période

apostolique.

Li problème

del*éyang€lisatioa

des Gaules

met in jeu

la

véracité de Sulpice

et Pimportance

de Martin,

La question

d*abord prise

au point de vue

universel.

l'étude de ce que j'appellerai la martyrologie individuelle a droit à une Intérêt des récits large place dans mes recherches, certains incidents qui, d'ailleurs, se ^^ ^^ ordre rattachent de très près à cette catégorie de faits et que vit naître la, pour notre travail; période apostolique, m'intéressent bien plus immédiatement. A la rigueur, rien ne m'obligeait d'exprimer une opinion ferme sur les problèmes tant discutés de la statistique des persécutions, sur l'inauthenticité des martyrologes et sur le plus ou moins de juridicité des poursuites contre les chrétiens. Au contraire, dès qu'il s'agit soit de l'époque exacte où les diverses contrées de VOrbis RomantéSy spécialement les Gaules, furent évangélisées, soit des personnages qui accomplirent cette œuvre d'une portée si capitale, je suis obligé d'avoir un système médité, réfléchi, bien arrêté. C'est là un chapitre de biographie martyrologique — les douze apôtres et leurs lieutenants, les soixante-douze (cf. infra, p. 420) sont tous supposés avoir fini par le martyre — sur lequel je ne saurais laisser planer aucun doute. De l'opinion qu'on se fera à cet égard dépend l'idée qu'on devra prendre du vrai rôle historique de Martin, comme aussi de la sagacité ou de la véracité de son biographe ; et le jugement à porter sur eux est étroitement lié à la question des origines réelles de l'Église gauloise.

Ces origines, je viens d'en faire la remarque, sont nécessairement rattachées à l'histoire de l'évangélisation universelle. Or, en ce qui concerne l'expansion initiale du Christianisme, les vingt-huit chapitres de l'écrit intitulé Actus Apostolorum et les dix-huit épitres ou lettres portant le nom de cinq des apôtres constituent notre unique source. Le premier fait qui s'y trouve établi, c'est qu'au cours de la période dont ils nous ont conservé l'écho, tous les actes accomplis par les c Douze > se passèrent en Palestine, tout au plus en Syrie. Nul indice n'est fourni d'une tentative d'évangélisation accomplie, après le miracle des langues, en dehors des frontières palestiniennes et syriennes. On sait seulement que Paul, qui n'était pas apôtre au sens direct, dépassa ces limites. On connaît les incidents de ses voyages de prédication en Asie-Mineure, en Grèce, et aussi en Italie, c'est-à-dire à Rome, où, il est vrai, il se rendit non comme propagandiste, mais comme appelant à l'empereur. Cette partie de l'œuvre primitive d'évangélisation est très historique, pleine de vie, et d'un immense intérêt. Mais ici s'arrêtent les informations ayant apparence de positivité. Il en résulte que, même en prenant les Actes et les Épitres dans tout leur ensemble, comme pleinement valables, ce que l'état de la critique ne permet guère, ces écrits ne nous fournissent aucune donnée sur les premiers mouvements accomplis hors du berceau géographique de la religion chrétienne par les personnes qui avaient vécu auprès de Jésus. L'histoire positive ne sait donc rien de Faction initiale exercée par les Épitres sur le monde romain. C'est là une constatation très remarquable en elle-même.

Elle frappe bien plus encore si on la rapproche de cet autre fait, à savoir, l'extraordinaire abondance des renseignements offerts sur le

Que Vapostolicité

primitive^

sauf rexception

de Paul,

resta limitée

à la Palestine

et à la Syrie,

douze*»

niême sujet par Phistoire que nous qualifierons de traditionnelle ou de Au contraire, légendaire pour ne pas l'appeler chimérique. Impossible d'exagérer seloa rhisioire l'étendue, la variété, la minutie des détails qu'elle expose concernant les traditioimdt, triomphes de la prédication évangélique parmi les peuples non-juifs, dans ^^^^ qu'im hébraïsme bien connu désignait alors sous le nom de

U monde entier, * nations », génies. Malheureusement, autant ces narrations sur la conversion des gentiles ou gentils sont amples, riches et circonstanciées, autant est faible la garantie de crédibilité de pièces rédigées à des Richesse époques indécises par des auteurs imaginaires. Ce que j'ai dit p. 124 de d'invention la verve pseudépigraphique des Juifs de l'Ancien Testament me revient de Vesptit fictif ^^ mémoire. Il n'y a qu'à appliquer ces observations à la littérature les mouyements P'*^*^'^^^® apostolique; et, en les renforçant un peu quant au nombre du personnel ^^^ fictions, en les diminuant beaucoup quant au mérite de forme, on apostolique, arrivera à une estimation suffisamment exacte. Personnages célèbres servant de porte-respect à des élucubrations qu'ils ne connurent jamais ; personnages plus qu'obscurs présentés comme très célèbres ; comparses désignés dans les évangiles, les uns distinctement, les autres vaguement^ toutes ces figures ou plutôt ces ombres entrent en scène et Curieuse création apparaissent sur les points les plus divers de VOrbis Romanus, Une très d^ curieuse création de cet essor de l'esprit fictif est celle des Soixante-

^^oixante- douze. Nos sermonnaires et nos apologistes du temps de la Restauration et de Louis- Philippe aimaient à exercer leur verve démocratique sur ce thème de la terre entière gagnée au vrai Dieu par douze hommes du peuple qu'avait choisis Jésus. Un tel langage — s'il négligeait par trop le rôle de Paul qui, bien que n'étant pas apôtre, fit, à lui seul, plus de besogne que tous les autres — se tiendrait dans la stricte exactitude évangélique. Il a pour lui les S3niop tiques, Jean et les Actes. En revanche, contre lui se dresse la masse compacte de la tradition orale. Elle affirme cette tradition qu'en outre des « Douze » à qui appartenait par excellence le titre d'apôtres ou envoyés, le Christ voulut se donner soixante-douze autres représentants, c'est-à-dire autant qu'il existait, croyait-on, de langues parlées dans l'univers. Tel était mon compatriote Fronto (cf. t.I,p. xxiii) venu du Périgord ou bien de Lycaonie en Judée, accueilli favorablement par Pierre et bientôt rangé parmi les disciples du second degré. Discipulus electus est, dit la légende que j'ai entendu lire étant enfant, à l'office de l'octave de saint Front de Périgueux '. C'est la fonction des légendes de se faire lire^ ne nous lassons pas de le répéter ; et si leur nom est abusivement devenu synonyme de narration imaginaire, c'est, hélas! comme le présent essai l'établira surabondamment, qu'on a fini par s'apercevoir qu'il y en avait à peine une sur cent qui contînt quelque vestige de réalité. Celle de saint Front ajoutait

qu'après le cinquantième jour qui suivit la résurrection, en d'autres

I . c Cunqae Dominus Jesua ad similitudinem septuaginta duarum lingaanim septaaginta duo discipalos asaumpsisaet, beatus Fronto indiscipulum... etc. >

termes la Quinquagésime, Fronto reçut, lui aussi, le don de parler eh tous langages, fraya dès ce moment avec les apôtres, prit toutes leurs manières, et représenta la puissance apostolique selon sa capacité, pro viribus suis in se apostolicam sanctitatem figurahat. C'est dans ces conditions nouvelles, avec un champ de scène considérablement agrandi et avec une liste de dramatis personae largement accrue que la pseudépigraphie proto-chrétienne s'élança dans la carrière, livalisant et dépassant, sinon par le talent, du moins par l'audace inventive, ses bibliques prédécesseurs. Effectivement, plus que Daniel, Esther, Judith, Jonas ou Tobie, les produits qu'elle a laissés ont droit à être qualifiés de romans en ce sens qu'ils s'inquiètent infiniment moins des mœurs, des circonstances et de la couleur locale. Au moment où je formule cette appréciation, ma pensée se dirige particulièrement vers une certaine collection de contes fantastiques où Tévêque babylonien Abdias narre par le menu les faits et gestes des c Douze ».

La critique a étudié trois recueils distincts concernant la vie, les voyages, les aventures et le martyre de ces personnages : celui de Leucius, plus spécialement grec et fort goûté des hérétiques, celui du soi-disant premier évêque de Babylone, Abdias, évidemment d'origine occidentale: enfin les catalogues que l'on rattache sans raison appréciable aux noms de Dorothée, d'Hippolyte et d'Epiphane. Le rédacteur primitif du martyrologe hiéronymien (cf. supra) ne connut pas ces collections. Il fixe bien les jours de commémoration des apôtres, mais selon sa seule fantaisie; car, de son temps, nul dans l'empire romain n'avait encore célébré de fêtes de ce genre. La vogue cultuelle du personnel apostolique ne date réellement que de la fin du ViP siècle. C'est, en tout cas, à cette époque qu'Abdias commença à se répandre en Gaule. Il est à remarquer que ses récits sur Pierre, Paul, Jacques, Jean, Mathieu, etc., très prolixes pour ce qui regarde les pérégrinations de Thomas et de Barthélémy dans l'Inde, sont à peu près muets au regard de l'Occident; ce qui est, d'ailleurs, excusable de la part d'un écrivain c babylonien». Mais enfin ils n'en devinrent pas moins très populaires en Gaule, ainsi qu'on le voit par Grégoire de Tours et par Fortunat de Poitiers. C'est même un des motifs que j'ai eus pour les désigner à part, en dépit de leur extrême platitude de style et de l'impudence très sotte de leurs inventions ; mais ce motif n'était pas le seul.

La première apparition du recueil d'Abdias sous forme de livre imprimé se relie bizarrement à la mise au jour par la presse des opuscules martiniens. Voici comment : l'éditeur primitif d'Abdias, Wolfgang Lazius, < Autrichien Viennois, » introduisit, dans son volume publié en i53i, plusieurs autres morceaux parmi lesquels la Vita Martini et les Dialogues. En les présentant comme inédits il se trompait; mais son erreur fut acceptée comme une vérité, et jusqu'à Jérôme de Prato, la publication de Lazius passa pour l'édition princeps de nos opus-

La pseudépigraphie proto-chritiennt infininunt plus

hardie que la juive.

Des trois grands recueils de fictions de cette catégorie.

De la collection

du

pseudo-babylonien

Abdias;

et du hasard

symboli'jue

qui la rattache

aux opuscules martiniens.

Comme quoi,

en histoire

ecclésiastique,

le faux

est toujours

comme

un est à mille.

Preuve

de

cène appréciation

par r histoire

de la prétendue

apostolicité

gauloise.

Documents positifs

sur

Pévangélisation

primiti\e

en Gaule.

cules '. Il en résulta cet affligeant mélange : l'impeccable authenticité, rhistoricité parfaite, la pureté élégante et immaculée de Pœuvre martinienne de Sulpice, recevant le glorieux baptême de rimprimerie pêlemêle avec les plus niaises et les plus outrageuses falsifications. Mais, au fait, je ne vois pas pourquoi un tel hasard de librairie serait qualifié de déplorable. Bien plutôt faudrait-il y voir un symbolisme marquant le trait essentiel de la méthode hagiographique que nous étudions et où les notions vraies et réelles, comparées aux notions fausses et folles, se rencontrent habituellement dans la proportion de un contre plusieurs milliers. Ce contraste, nous allons le constater de nouveau et dans les mêmes proportions si, quittant le terrain de Tapostolicité universelle, après ravoir ainsi caractérisée, nous transportons notre recherche sur le terrain plus circonscrit de Tévangélisation dea Gaules seules.

En dehors des informations fournies par Sulpice et que nous écarterons provisoirement, une première indication doit être posée : c'est que l'histoire générale ne nous apprend rien sur ce sujet. Ni Eusèbe, ni aucun des écrivains que ce très érudit compilateur avait pu consulter, ne savaient ce qui s'était passé en Gaule pendant les cent soixante-dix années de l'ère chrétienne ; et cette ignorance des historiens proprement dits se retrouve dans les documents particuliers. On en cite quelquesuns, il est vrai, dont la valeur n'est pas niable. J'en connais deux pour ma part — l'Encyclique des Églises de Vienne et de Lyon, la Passion de Saturnin — qui me semblent fort sérieux. Seulement, la question est de savoir s'ils sont valables pour la période dont il s'agit. La lettre adressée par les chrétiens de Vienne et de Lyon à leurs frères d'Asie est assurémejit authentique, sauf quelques interpolations peut-être. Sans doute, elle a le tort d'être plus grecque que gauloise^ et ce sont des membres de la colonie hellénique qui y tiennent le premier rang. Mais le ton général est celui de la réalité et de la vérité ; et la date assignée.

1 . En voici le titre complet : c Abdiae Babyloniae primi episcopi ab apostolU constituti De Hiatoria certaminis apostolici libri decem, Julio Africano (cujut subinde D. Hieronymus xneminit) interprète.» On remarquera le nom de Jérôme donné en garantie que Técrit d'Abdias a été traduit du babylonien par Jules Africain. Tout le long du moyen âge nulle fraude ne fut valable que contresignée par le véridique auteur de la Vita Pauli, patron de l'hagiographie fabuleuse comme Sulpice fut celui de l'hagiographie honnête. Lazius, après avoir énuméré les divers ouvrages édités par lui, affirme < qu*il les arracha aux vers et aux teignes > qui les dévoraient depuis des siècles, a blottis et a tineis eruit. Mais les opuscules martiniens avaient été édités par Boninus Mombritius en 1498, par Aide en i5oi , par Jehan Petit en 1 3 1 1, etc.

2. Autant peut-on en dire, selon toute probabilité, des martyrs de Marseille qu'une inscription assez récemment découverte a fait connaître. Cf. Le Blant, Inscript, chrét., II, p. xi. Sur le caractère oriental du Christianisme en Gaule, voir la liste des noms des martyrs lyonnais; les formules liturgiques relevées par Mabillon (De Re liturgica Gallicana), toutes venues d'Asie ; et le Manuel d'épigraphiê chrétienne de Le Blant.

Goo^^

juin 177, n'a rien que de parfaitement plausible', yuant à la Passion de L'èpisoie

Saturnin, c'est le récit d'une émeute anti-chrétienne dont le cachet de dts martyrs

réalité et de vie est mieux marqué encore que dans la circulaire de Lyon.

lyonnaise; tout au moins pour la partie de la narration visiblement

restée intacte ^. Seulement, cette pièce excellente est très difficile à

dater et à localiser. Les faits qu'elle relate auraient aussi bien pu se

passer en plusieurs villes différentes et au troisième ou deuxième siècle

tout comme au premier. Pour y voir une preuve de l'existence de la Passion

missions directement apostoliques dans le midi de la France, il faut de Saturnin,

beaucoup de bonne volonté; et ce n'est qu'au moyen d'adjonctions

absolument arbitraires que Saturnin a pu être considéré comme étant,

lui aussi, un des soixante -douze disciples, car sa c Passion > ne dit rien

de pareil. Voici, pour mon compte, de quelle façon j'interpréterais les Authenticité

deux documents qui viennent d'être anal3'sés. L'épisode de Lyon est le de ces documents.

point initial. Les martyrs réunis autour de Pothin ont beau être des

Grecs, c'est sous les yeux du peuple de Gaule que se déroulent

les émouvantes scènes de juin 177. Elles durent remuer les cœurs, et,

par suite, commencer la conquête morale des âmes. Tout au moins est-il Comme quoi

permis de penser que ce début, si noble et si simple, provoqua un '^ atustent

premier travail intérieur qui, développé avec une lente persistance, . ^7"/*^^"^

finit par porter des fruits. Comme il s'était prononcé alors que le ^^ Gaule,

deuxième siècle penchait déjà vers son déclin, il n'y a pas d'exagération

à supposer que le martyre de Saturnin fut une de ses conséquences, en

acceptant pour cet événement la date peu antérieure à la persécution

de Dèce que lui ' assignent Dom Ruinart et plusieurs autres écrivains

orthodoxes. En tout cas, chronologie et topographie à part, la

c passio > de Saturnin a indubitablement eu lieu. Elle est le type de ces

soulèvements populaires si bien . décrits par Tertullien dans son

Apologeiicus et qui furent, ce semble, la forme la plus fréquemment

affectée par les persécutions avant l'année 25o. Seulement, plus ces

deux pièces, la Lettre et la Passio, sont d'une réelle authenticité, plus

complètement est renversée la thèse de l'apostolicité primitive. Au

fond, après les indications que nous venons de relever, elle ne conserve

aucune base. J'ajouterai que, dans l'une et l'autre narration, un trait

1. c Les serviteurs de Jésus-Christ qui sont à Vienne et à Lyon dans la Gaule > à nos frères d'Asie et de Phrygie... > (Cf. Histoire ecclésiastique, \, i.) Je note en passant que la pleine historicité de ce document n'a pas mis à Tabri des inventions et fabrications dont je parlerai plus loin le plus éminent des martyrs qui y figurent. Saint Pothin a été transformé en disciple tantôt de saint Jean, tantôt de saint Pierre. On a même fait de lui un des < Soixante-douze >, ce qui obligeait de lui attribuer cent quarante ou cent cinquante ans d'âge. (Cf. P. Gouilloud, Saint Pothin et ses compagnons, Lyon, 1866.)

2. Passio sancti Saiurnini episcopi Tolosani et martyris post annum 250 (ex compluribus mss.). Voir page 127 des Acta sincera et selecta. C'est une des perles du recueil de Dom Ruinart.

Vinfinie rareté des martyrs.

Cette triple constatation

confirmée

par ce qui se passa

dans les Gaules

en^o^'^n.

La prétendue \

clémence

de

Constance Chlore

expliquée

par le

chijfre minuscule

de chrétiens.

commun se remarque : Pentier isolement où vivaient les héros de ces tragédies. A Lyon, on ne voit qu'un groupe d'étrangers étroitement fermé ; à Toulouse, le martyr est isolé à ce point qu'il faut que deux pauvres femmes compatissantes ' se chargent d'ensevelir ses restes. Nous recueillons donc, comme résultat final de cette partie de notre recherche, qu'à une époque aussi rapprochée que le milieu du lil« siècle, les chrétiens de Gaule étaient en fort petit nombre. Avaientils beaucoup augmenté aux approches de la grande crise qui éclata cinquante années plus tard ? Un fait très curieux et très solidement constaté va nous répondre. Nous en avons déjà mentionné la grande signification.

En 3 o 3, le pouvoir impérial se décida à extirper radicalement et définitivement le nom chrétien. La proscription devint universelle. Rien de plus net et de plus impitoyable que les édits rendus en ce temps-là. Or, que se passa-t-il en Gaule, pays soumis à Constance Chlore, membre très éminent de la tétrarchie suprême? Il n'y eut pas tme exécution, pas une poursuite, tout au plus quelques églises détruites ou simplement fermées. Il résulte de ces faits, dont la certitude est absolue, qu'en admettant l'existence dans les provinces gauloises d'une population chrétienne, même à chiffire moyennement prononcé, l'attitude de Constance Chlore apparaîtrait comme une incompréhensible énormité. Un tétrarque annulant de sa seule autorité les lois portées par ses collègues avec une si furieuse énergie, quelle imagination absurde; principalement lorsque ce tétrarque est le très correct et très pondéré Flavius Valerius Constancius, et que ses collègues sont Dioclétien, un chef suprême à volonté de fer, et les très jaloux et très peu endurants Galerius et Maximianus. Aucun d'eux n'eût supporté un tel désordre. Mais Constance ne le commit pas. Assurément, sa douceur d'âme était grande, son amour pour le peuple gaulois allait aussi loin qu'on voudra ; mais il serait ridicule d'invoquer sérieusement ici de semblables sentimentalités. Donc, aucune hésitation sur ce point; si Constance Chlore n'appliqua pas les édits qu'il avait signés tout comme Dioclétien, Galerius et Maximien, — et cette abstention ne saurait un instant être contestée, — c'est que, dans les portions de l'empire soumises à son gouvernement, le peuple chrétien existait en chiffre imperceptible, et que ceux qui formaient cette minuscule association étaient profondément ignorés ^. Notre investiga-

I . Mulierculae, C'est un terme évangéliqiie qui souvent semble désigner des

personnes de vie peu régulière.

Certitude absolue 2. Rien de plus solidement démontré que Tabstention du gouvernement de la.

de ce fait Gaule au cours de la terrible période 3o3-3i i. Eusèbe (ffistoria ecclesiasUea,

établie VIII, 29) dit que Constance, loin de consentir à la politique persécutrice, pro-

par les « Pères » tégea les c pieux >, c'est-à*dire les Chrétiens, contre toute attaque, écartant

contemporains d'eux le péril et même s* opposant à la destruction des saints édifices : Persecu-

tioni nullo modo assênaum fuisse; immo vero pU>s, suh sjus imperium sm^-

J€ctos, illaesos conservasse et incolumes ac neque sacrtu aedee dimisse. Cet

tion, loyalement conduite, aboutit ainsi à établir que la propagande chrétienne pénétra en Gaule tellement tard et se manifesta si faiblement qu'elle n'obtint quelque éclat qu'assez longtemps après le triomphe de l'Église, d'abord dans la personne d'Hilaire de Poitiers, vers 35o, ensuite, vers 37 5, dans celle de Martin de Tours.

Mais c'est l'histoire historique qui parle de cette manière. L'histoire soi-disant traditionnelle tient un tout autre langage. Quand on la consulte, elle déclare : que le Christianisme, loin d'être arrivé en retard dans les Gaules, y surgit tout de suite; loin de s'y propager lentement, gagna presque aussitôt plus de soixante villes; loin d'y vivre caché et obscur, grandit magnifiquement dans la splendeur et la lumière, si bien que ce pays compta plus d'apôtres de Jésus venus de Judée, plus de disciples de Pierre venus de Rome, et, par suite, plus de martyrs que tout le reste de VOrbis Romanus^. Vous souvient-il des

Vhistcire

traditionnelle

radicalement

contredite

par

V histoire rielU;

exposé dépasse probablement la vérité, Eusèbe l'ayant rédigé en vue de flatter ou de circonvenir Constantin, fils de Constance Chlore. Cependant Lactance — ou Tauteur, quel qu'il soit ,dvL Dé Mortibus pertecutorum, lequel écrivait avant Eusèbe et n'était nullement soumis aux mêmes suspicions — tient à peu près le langage de l'auteur de l'histoire ecclésiastique en y introduisant une légère variante. Il expose que le tétrarque des Gaules, c afin de ne point paraître s'éloigner des préceptes antiques, consentit (voilà la nuance!) à la destruction de quelques conventicules qui n'étaient après tout que des murailles, mais conserva intact ce temple de Dieu qu'on trouve situé en chaque homme vivant : Ne dissantire majorum praeceptis videretur, conveHiicula tau pariâtes dirui passus est; verum autem Dei iemplum, qitod est in kominibus, tMcolumè servavii, » {De Mortibus persectitorum,ib,) Le même écrivain reproduit son assertion un peu plus loin en termes généraux, mais d'une netteté frappante, quand il représente la terre entière comme c tourmentée depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, excepté en Gsiule iVexabatur universa terra praeter Gallias, (Ibid., 16.) Ce témoignage est encore corroboré par une phrase que je relève dans un des documents qu'Optât, évêque de Milève, publia à la fin du iv* siècle à l'appui de. son Histoire des Donatistes, Désireux d'obtenir de Constantin la faveur d'être jugés par un concile gaulois, les Donatistes adressèrent au prince une supplique où ils lui disent : c O grand empereur, que ta piété accorde notre prière, toi, dont le père, à la différence des autres empereurs, n'exerça pas la persécution et sut défendre la Gaule contre ce fléau : Inter ceteros imperatores persecutitmem non exercuU, et ab hoc facinore immunis est Gallia,* (Cf. Migne, Optati Opéra... Libellus precum,) L'ensemble de ces textes est tellement décisif que personne n'a essayé de contester ouvertement leur portée. Dom Ruinart confesse que, de toute évidence, nul et confirmée martyr ne put alors se produire en Gaule, nullum penitus martyrem in Galliis indirectement claruisse. C'est pourquoi, ajoute-t-il, les hommes les plus savants < supposent > par

que les faits constatés dans nos martyrologes < ont dû se produire sans doute > à Ruinart lui-mime, un moment où Constance avait quitté le pays, soit pour passer en Angleterre, soit pour poursuivre les Barbares de l'autre côté du Rhin. C'est dans la préface (p. LVli) des Acta sincera que l'honnête bénédictin développe cette argumentation lamentable. Puisse-t-il y avoir cru lui-même avec sincérité !

I . Sur cette question des martyrs gaulois comparés à ceux des autres pays, voici des informations assex curieuses. Avant de m'ètre décidé à étudier la collection Bollandienne, j'avais eu recours au travail de chronologie hagiogra-

Gravité tt sens profond

de eau contradiction;

qui implique

un redoutable

ébranlement

liturgique

et cultuel.

Tableau

de la mythologie

catholicO'

gauloise.

vers que j'ai cités à mon tome I, où Paulin de Périgueuz, imitant d'ailleurs le dialogue III de Sulpice, explique comme quoi Dieu, qui avait oublié les Gaules pendant plus de trois siècles, pour les dédommager d'un seul coup, leur envoya Martin? Eh bien! c'est là une assertion dont il nous faut prendre l'absolu contre-pied si peu que l'histoire orale, locale, traditionnelle, nous paraisse mériter considération. Écoutez plutôt. Mais avant, si vous voulez vous rendre compte de l'importance de ce sujet et du vrai poids de Sulpice comme témoin d'histoire, pénétrezvous bien que ce qui va suivre, c'est la moelle de notre culte national, celle qui circule par les nombreux réseaux d'un très riche appareil liturgique, animant les fêtes, les cérémonies, les grandes commémorations, remplissant les hymnes, les proses, les séquences, les antiennes; inspirant les œuvres simples et fortes peintes sur le bois et la toile, sculptées dans la pierre et le marbre ; surtout, imprimant ses vives images au plus profond de la mémoire populaire par huit ou dix siècles de solennelles répétitions. Ce n'est pas du folk-lore; le peuple, au lieu de le tirer de ses propres ressources, l'ayant reçu, au début, de la main artificieuse des lettrés. Néanmoins, ces inventions, primordialement réfléchies, inspirées aussi par des mobiles plus que suspects, la piété de la foule les a purifiées et rendues naïves en les localisant, les transformant et les faisant siennes; en sorte qu'après quelques délais, sous la forme de leçons de compositions, de chants, de contes, de récits, on les a vues se substituer tranquillement à la véritable histoire évangélique et apostolique. Depuis lors, chaque fois qu'il a été question de les soumettre à un examen critique, on s'est aperçu qu'elles formaient un conglomérat^ compact, encastrant l'activité rituelle tout entière ; tellement compact et tellement bien ajusté que pour le modifier, ne fût-ce qu'un tout petit peu, c'est le bloc total t^u'on risque de réduire en débris '. Sous le bénéfice de ces indispensables observations, qui ne seront peut-être pas accueillies avec autant de faveur qu'au fond elles le méritent, voici une esquisse du cycle mythologique catholico-gaulois.

La quatorzième année après'l'ascension de Notre-Seigneur, son ami Lazare, le ressuscité, abordait les côtes de Provence dans un léger

phique et géographique dans lequel M. de Mas-Latrie a tenté de classer les c principaux saints et martyrs » d'après les temps et les pays où ils ont vécu. Je retrouve dans mes extraits de ce travail — simplement approximatif, ainsi que le titre l'indique^ mais exact quant à son côté proportionnel — des indications d'où il résulte que, pendant les quatre premiers siècles, il y eut: en Allemagne, 53 martyrs; en Autriche, 12; dans les provinces unies des Pays-Bas, 17; en Suisse, 4; en Grande-Bretagne et en Irlande, 2; dans la péninsule ibérique, 28; en Italie, 322 ; pour la Gaule, trois cent cinquante et un, c'est-à-dire trente de plus que pour la très féconde Italie, et trois fois plus que pour tout le reste de TOccident. (Cf. Trésor de chronologie du moyen àge^ de page 8i5 à page 93 1.)

I. c Toute notre poésie nationale, nos mœurs, nos institutions anciennes, religieuses ou civiles, sont mêlées aux souvenirs de l'ancienne liturgie, » dit Dom Guéranger avec un peu d'exagération et beaucoup de vérité.

QyOO^Z

esquif où les Juifs Tavaient jeté avec Marthe sa sœur, Marcelle servante de Marthe, Marie- Madeleine la fameuse pénitente, et Maxime un des Soixante-douze. La méchanceté juive avait cru vouer à la mort cette famille de Béthanie dont Jésus lui-même baptisa tous les membres. En réalité, c'était la lumière et le salut qu'elle procurait miraculeusement aux Gaulois méridionaux. Lazare fonde le siège central de Marseille, institue Maximin évêque d'Aix et convertit toute la région du Bas-Rhône pendant que ses saintes compagnes édifient les provinces environnantes par leur charité et leurs vertus. Cette entrée en matière est la partie la plus poétique et la plus attachante du tableau que nous esquissons. Au même moment, Trophime, Paul Sergius et Crescent, trois autres Soixante-douze, remontant le fleuve jusqu'à Arles et Tarascon, convertissaient Narbonne et Vienne*. Quant au Languedoc, il voyait sa capitale, l'illustre Toulouse, gagnée au Christ par ce Saturnin dont j'ai mentionné la très certaine, mais très relative historicité. Dans les documents que nous analysons ici. Saturnin est représenté comme un prince grec, parti d'Achaïe pour visiter son parent, le roi des Ninivites, et descendu en Palestine à l'époque où Jean annonçait le Messie. Bientôt gagné aux croyances nouvelles, il fut sans retard rangé parmi les disciples du second degré.

Les contrées intérieures de la Gaule n'étaient pas moins bien traitées que le littoral méditerranéen. Au pays des Lémovices, on vit arriver un cousin de Pierre le chef des apôtres, nommé Martial, lequel, non content d'organiser et d'occuper l'évêché de Limoges, fondait presque tous les sièges du Sud-Ouest, notamment celui de Bordeaux '. Dans des districts voisins, Fronto en Périgord, un peu plus loin, Gatien en Touraine, répandaient la bonne nouvelle. On sait déjà que le premier était le favori de Pierre et que le second avait longtemps servi de page à Jésus qui lui lava les pieds avant la dernière Cène. Plus heureux encore que les Tourangeaux et les Périgourdins, les Berrichons étaient instruits dans la foi par Ursin, lequel paraît avoir été, sous un nom nouveau, cet

La Palestine

transportée

dans la Gaule

méditerranànne.

Le pays gaulois

entier

hangiUsi

par des amis

et des

disciples directs

de Jésus,

1. Les « autorités » citées pour cette première mission sont nombreuses. J*écarte tout inutile débat en en désignant deux qui vont d'un bout de Téchelle chronologique à Tautre bout : le Breviarium Romanum et les leçons en Sorbonne de Tabbé Freppel, plus tard évêque d* Angers. (Sur la famille de Béthanie, cf. Bréviaire d'étét p. 4791 et Irénée ou V Éloquence, etc., p. 43.)

2. Mgr Donnet, primat d'Aquitaine, dans une curieuse préface de son catéchisme diocésain — que j'examinerai ailleurs pour établir comment, de nos jours, le catéchisme lui-même a essayé de se montrer « progressif », — insinue tout doucernent le caractère problématique du rôle bordelais de saint Martial, si bruyamment discuté et si nettement proclamé par les synodes de Bourges et de Limoges au XI* siècle : c Une pieuse tradition lui attribue... etc. » Ce ton est signalétique de la catégorie d'orthodoxes qui auraient voulu maintenir les résultats de la critique semi-rationaliste et qui n'y ont pas réussi. En ces matières, l'école victorieuse est représentée, non pas par Ms^ Donnet, mais par Ms' Freppel. Il ne met point en doute, lui, ni l'opinion des synodes, ni Tapostolicité régionale de Martial.

Goo^^

apôtre Philippe qu'on voit dans les Actes baptiser l'Eunuque de la reine Caudace '. Enfin, à ces deux premiers groupes de missionnaires, s'en joignit un troisième dont les membres avaient été choisis par le « pape > Clément Romain, le second gardien des clefs de TÉglise. Je ne signalerai parmi eux que Denys, membre de T Aréopage, converti par Paul, évêque d'Athènes, évdlque de Paris, éminent philosophe, à coup sûr la plus étonnante de toutes ces personnalités quasi apostoliques. Si j'arrête sur son nom — nous aurons bientôt à reparler de lui, car il est central et décisif dans notre recherche ^ ce dénombrement des illustrations du proto-christianisme gaulois, ce n'est pas, il s'en faut, que la liste soit complète '. Mais, même ainsi écourtée, elle sufnt amplement à l'objet que je poursuis. Après l'avoir parcourue, en effet, on reste sous l'impression qu'une notable partie de l'entourage le plus cher et le plus immédiat de Jésus aurait été transplantée de Palestine dans la future France depuis le premier tiers du i*' siècle. C'est tout ce que j'ai besoin de constater, un aussi remarquable phénomène étant fait, ce me semble, pour frapper les imaginations et laisser trace dans les mémoires. Caractère II est possible que les contemporains aient été émus; mais ils ont F

proiigUta gardé leur impression pour eux; pas un seul témoignage n'a transpiré; / de ces éYénemenu ^^ j^ silence se prolonge bien au delà de la période où les persécutions ' ' ^ romaines pourraient l'expliquer. A la fin du iv* siècle, quand le succès '

une inâiffirence politique du nouveau culte est assuré, il existe partout des chrétiens géniraie curieux et passionnés ; il en existe surtout dans la région ou tout près de plus prodigieuse la région qui avait vu cette merveilleuse propagande se produire avec ; encore. p^^g ^^ retentissement. Deux, entre autres, que nous connaissons, ^ vivaient, celui-ci à Bordeaux, Pontius Meropius Paulinus, celui-là à ' Toulouse, Sulpicius Severus. Ils entretenaient des relations de parenté, d'affaires, de propriété, d'amitié, depuis les sources de la Garonne jusqu'à la Loire et à la mer. Ils étaient grands chercheurs de pièces rares et de faits propres à faire briller leur croyance. Pour s'en procurer, ils disposaient d'amples richesses et d'un vaste patronage. Les lettres et les poèmes de Paulin attestent à chaque ligne son ardeur à connaître des Comment il est histoires miraculeuses afin de les narrer en prose et en vers. Où donc inexplicable eût- il trouvé uxïe aussi riche matière à ses effusions poétiques que

^ue Todyssée de cette famille de Béthanie, fleurissant et embaumant les rives

Pontius Paulinus

ne les ait pas i. « Saint Pierre envoya de Rome sept prédicateurs... Martial à Limoges...

chantés, Gatien à Tours. C'est la célèbre mission à laquelle se rattachent saint Ursin à Bourges et saint Front à Périgueux. » (Irénée, p. 5o.)

2. Avignon, Béziers, Cahors, Autun, plus de soixante évêchés, se vantent avec preuves à l'appui d*avoir été fondés par des ouvriers apostoliques de la première heure. Dans son livre crânement tourné sur les Origines de l'Église de Tours, l'abbé Chevalier mentionne Saint-Paul-Trois-Chftteaux dont le siège devrait son établissement à Restitutus, Taveugle-né guéri par Jésus, c C'est vous, Seigneur, s'écrie Bossuet, qui excitâtes Pierre à nous envoyer dès les premiers temps les évoques qui ont fondé nos Églises. » (Ibid.^ p. 38 f.) Il ne s* agit pas de quelques Églises, mais de nos Églises.

racontes.

de la Durance des plus tendres ressouvenirs de Jésus? Quoi, Paulin ayant près de lui les reliques de Lazare, de Marthe, de Marie de Magdala, ou seulement les restes de Saturnin, serait allé en Campanie pour consacrer les premiers poils de sa barbe sur la tombe de l'assommant saint Félix? Quant à Sulpice, qui s'était pieusement assigné la tâche de Et surtout que recueillir pour ses compatriotes d'Aquitaine tous les faits capables Sulpidas Smrus d'attacher leur fugitive attention en les édifiant et les éclairant, com- "'''^ ait pas ment aurait il dédaigné les merveilles propagandistes de Trophime, de Sergius, de Martial, de Front, de vingt autres, accomplies en pays aquitain ou dans les contrées circonvoisines? Il lisait Eusèbe, il savait que ce premier et unique historiographe du christianisme naissant ne contient aucune information sur la manière dont l'Évangile s'est introduit en Hispano-Gaule. Quelle superbe chance pour donner carrière à ses ambitions de narrateur, tout en rendant service à sa foi ! Rien qu'à exposer, sous forme abrégée, les prodigieux agissements de ce personnel apostolique dont les diocèses gallo-romains avaient retenti longtemps avant qu'il existât des diocèses, il aurait, du même coup, servi efficacement la religion et conquis la renommée. Or, cette occasion doublement enviable, il la laisse échapper. Par ignorance, par inattention, par dédain? Qui voudra l'admettre parmi les lecteurs que notre enquête sur son état mental et moral a déjà un peu éclairés? En vérité, une telle indifférence devant tant de merveilles ne lui ressemble pas du tout. Aussi suis-je porté à soupçonner que les savants hommes — Pierre de Marca, archevêque de Paris sous Louis XIII, M9^ Freppel, évêque d'Angers sous la troisième République — qui ont avancé cette peu soutenable hypothèse, n'avaient lu ni la Chronique ni les Opuscules martiniens. A les entendre, le silence de Sulpice signifierait simplement qu'il n'a pas voulu parler de choses hors de son sujet. L'évangélisation apostolique des Gaules < hors du sujet » d'un écrivain qui s'était formellement engagé « à relier l'histoire sacrée de Moïse au Christ avec les événements postérieurs, usque ad Christi crucem etiam connecterez » voilà une assertion bien étonnante. Est-il croyable que Sulpice ait accordé tant d'attention à Hilaire et à Martin, et refusé, de parti pris, l'aumône d'un simple coup d'oeil aux familiers de Jésus, aux protégés de Pierre, aux envoyés de Paul^? Remarquez qu'à l'heure où il rédige

I . La thèse de Pierre de Marca se trouve développée dans une lettre placée en tête de VHistoire ecclésiastique, publiée par Adrien Valois, texte grec et traduction latine (édit. de 1678). Historien et diplomate en même temps que théologien, Marca essayait de se mettre en travers du mouvement qui poussa les Launoy, les Baillet, un peu TlUemont et plusieurs illustres bénédictins vers l'expurgation des fausses traditions et Tépuration des pièces liturgiques. Ce mouvement obtenait alors un succès qui alla croissant et produisit ses effets jusqu'au second tiers de notre siècle. La réaction commença à se prononcer sous le règne de Louis-Philippe; et le nom de Mg** Freppel marque assez bien l'époque où les néo- bénédictins dom Guéranger, dom Pitra, doni Chamard, etc., achevèrent de

Les deux écoles orthodoxes.

43o PETITS ESSAIS

ses opuscules, les églises et les diocèses, dont la date de création est ici Défaite finale en litige, avaient dû atteindre une complète maturité. Ces sièges épisde celle qui voulait copaux du Sud et du Sud-Ouest notamment qu'on nous montre, dès la expuber première aube, comme autant de petits coins de Judée, s'ils ne sont plus "J,-^^ baignés de leur native lumière orientale, au moins devaient-ils avoir, en revanche, la solidité et le relief qu'auraient pu leur assurer trois cents ans d'ancienneté. Il s'agit donc de nous faire croire qu'un aussi splendîde spectacle a passé sous les yeux de l'auteur de la Chronique Signification sans l'émouvoir et en le laissant froid et silencieux. Mais alors qu'était du silence devenue cette soif d'admiration et de vénération dont mes notes et mes aeSulpice, petits essais, à travers leur apparente incohérence^ ont démontré la vivace énergie ? Qu'avait-il fait de son goût pour les événements singuliers, de sa faculté de les bien choisir, de son don pour s'en approprier // s*est tu les détails en les exposant vivement et honnêtement? Les récits concerparce qu'il nant l'évangélisation de la Gaule n'eussent-ils contenu que la centième ne cuvait parler pj^^ie de ce qu'on leur a fait dire depuis, Sulpice, cela est bien certain, de fables inventées ^ -^ ?x r • • z*' J \ i ^ ^

lonzumps '®^ aurait notés avec foi, répètes avec ferveur; et pour le représenter

après sa mort, comme un muet prémédité, conscient de son mutisme, il faut vraiment ne pas du tout le connaître.

Non, n'ayant rien su parce qu'il n'avait rien vu ni rien entendu, il n'a eu rien à noter ni à répéter, voilà l'évidence. Au surplus, l'apostolicité primitive étant une fable imaginée bien longtemps après sa mort, comment s'y serait-il pris pour la deviner ? C'est au fond évidemment ce qui donne tant de force à sa dénégation, laquelle n'est pas polémique mais préjudicielle, produite par anticipation inconsciente. Dire qu'elle écrase dans l'œuf les iictions contre lesquelles on peut aujourd'hui l'employer ne serait pas juste, car elle les a anéanties avant même que l'œuf fût né. Du temps de Sulpice, nul ne pouvait entrevoir cette future poussée d'inventions fabuleuses que l'abbé Duchesne compare « à une forêt >, Sjy/vam tôt fabulis obsitâm ^ ^ une forêt sortie de terre sous la pression de mobiles, les uns excusables, les autres assez bas, mais partout les mêmes : désir de se rapprocher des sources de la foi, amour de l'antiquité, passion du merveilleux, goût de la gloriole locale, enfin, the iast not the leasf, comme disent les Anglais : appétit désordonné pour les gains en espèces sonnantes et trébuchantes que procurent ces diverses

Du désir enragé circonstances réunies. On doit pourtant bien prendre garde de trop resde se rapprocher, treindre un tel mouvement. Il fut à la fois très local et très général.

coûte que coûte. L'élan pour mettre chaque contrée en rapports directs et'primordiaux avec l'entourage du Christ se manifesta à peu près partout. Si l'on voulait s'en faire une idée, on devrait se reporter aux compétitions de« tribus et des cités helléniques revendiquant la descendance de tel dieu ou

battre, sur toute la ligne, le semi-rationalisme du xviii* siècle, devenu le catholicisme libéral.

i . Cf. De Lacis apostoîicis dans la belle et forte étude sur le Hieronymianus.

des sources de la *oi.

Goo^^

se disputant les cendres de tel héros du cycle troyen. Seulement, sur ce point comme d'ailleurs pour tous les faits d'ensemble postérieurs au iv^ siècle, les habitants de la terre gauloise prirent une initiative plus fougueuse et la portèrent plus loin qu'en tout autre pays. L'énorme végétation légendaire qui y apparaît au v» siècle avait envahi la presque totalité du territoire avant la fin de l'époque carlovingienne. C'est contre cette universelle prétention des origines apostoliques que s'étaient hostilement dressés par avance les textes qu'examine actuellement notre commentaire.

Au chapitre XIII de la Vita Martini, écrite cinq ou six ans plus tôt que la Chronique, Sulpice appréciant l'état religieux des Gaules s'était cru obligé de déclarer que, dans ces pays, antérieurement à Martin, ceux qui avaient reçu le nom du Christ étaient en très petit nombre, c à peine quelques-uns ». C'est pour confirmer cette première information, qu'à propos de l'épisode de Lyon, survenu seulement à la fin du ii* siècle, il l'explique par la tardive arrivée de la c religion de Dieu » de ce côté des Alpes ' . Maintenant, pour se bien rendre compte de l'effroyable dégât que ces coupantes formules étaient appelées à causer dès que la critique les rapprocherait de la prétendue histoire traditionnelle, on doit ne point oublier qu'elles furent rédigées au moment où, sous l'infiuence d'im reste de lumière classique, et par l'effet de la paix conquise et de la suprématie obtenue, s'éveillait l'ambition d'installer authentiquement le Christianisme dans l'histoire courante comme on venait de l'installer officiellement dans la vie sociale et politique. Nettes, concises, brillantes à l'égal de l'acier, impitoyables autant que lui, à peine ont-elles mordu dans le luxuriant fouillis de la mythologie apostolique, martyrologique et proto-épiscopale, le voici à bas jonchant le sol. Sulpice ne fut jamais aimé par le monde de l'orthodoxie pratique et polémique. Il était trop gênant. Un jour même il fut, sous de futiles prétextes, chassé du ciel, où la voix populaire l'avait installé. Quant*à ses livres, les savants affec^ tèrent toujours de ne les lire que du bout du pouce ; et ce n'est point tant par ignorance que de dessein délibéré qu'ils le citent sans cesse inexactement. Il y avait à cela d'excellentes raisons. Vers la fin de juin, lorsque les foins sont mûrs, vites-vous parfois un faucheur au milieu d'une grasse prairie ? L'herbe épaisse et verte abonde à ses pieds. Entremêlée de plantes plus hautes et parée de cent fleurs diverses, elle éclate de sève et de vie : cependant, son temps est compté. Déjà le bras du faucheur a marqué le rythme; la faux bien aiguisée entre en mouvement, et tout de suite les plantes, les fleurs ainsi que l'herbe gisent inanimées sur cette terre dont elles faisaient l'ornement. Tel le texte de

Et comment il sévit

dans plus de soixante diocèses.

De quelle façon

se comportent

Us textes

de Sulpice

yis-d'Vis

de cette forit

de mensonges.

Ils rabattent

au ras du sol

jusqu'au moindre

arbrisseau.

I. Je donne ici les deux textes côte à côte; ils en deviennent plus significatifs:

Et vere ante Martinam, paud admodam, immo penc nOBnnlli in iltis regionibas Christi nomsn re.eperuut ( Vita, XIII, 9, aa).

Sub Aurelio... ttim primnm intra Gollias mar' tyria visa, serins trans Alpes Dei rsligione susccpta {Chr. II, 3»! I).

Nouvelle démonstration de ce disastre

par

la martyrologit

individuelle.

Valeur des écrits de Sulpice en critique historique.

Pourquoi,

en rétablissant,

J'ai Pair

d'exprimer

une nouveauté.

Sulpice aux prises avec les floraisons et les frondaisons richement étalées et enroulées autour de nos origines ecclésiastiques par la chimérique apostolicité gauloise. Ces belles parures, dont j'ai essayé d'évaluer le sens caché et Timmense valeur cultuelle, deux petites phrases ont eu seulement à les toucher pour leur enlever le mouvement, Péclat et les couleurs de la vie.

Ainsi donc, cette seconde partie de notre investigation aboutit, tout comme la première, à des résultats négatifs concernant Pévangélisation primitive. On vient de voir qu'étudiée dans les Gaules seules, la question révèle une absolue pauvreté quant aux faits réels et certains; une extraordinaire abondance quant aux faits douteux ou purement imaginaires. Et ce n'est pas tout : sur ce terrain, la martyrologie individuelle apparaît beaucoup plus suspecte que la martyrologie générale, en ce sens que les prétentions qu'elle met en avant se contredisent et s'entre-détruisent. Voilà ce que je vais maintenant indiquer avec un peu de détail, en me rapprochant de mon principal sujet : l'attitude historique de Sulpice et la vraie situation de Martin. Seulement il me paraît utile d'aller au-devant d'une préoccupation qui pourrait légitimement assaillir l'esprit de mon lecteur, lorsqu'il m'entend proclamer la très grande valeur critique des textes de la Chronique et de la Vita ilfar^/n», comme si j'avais été le premier à la découvrir. A la découvrir, non, assurément, ce serait exagérer; mais à lui donner sa pleine et complète portée, — laquelle est très grande, on le verra si je conduis mon travail à terme, — oui, en vérité, je crois que j'aurai été le premier. Je puis, d'ailleurs, m'en vanter sans choquer la modestie, car il y a des raisons qui diminuent beaucoup mon mérite. Je vais en indiquer une immédiatement : l'influence redoutable des formules de Sulpice ne s'exerce pas uniquement sur les faux missionnaires palestiniens, sur les fantastiques évoques expédiés de Rome, sur les diocèses institués du temps de Néron. Après tout, pour si étendu qu'ait été le succès de ces inventions, elles rencontrèrent toujours des incrédules qui, sans cesse battus numériquement, cela est certain, ne se laissèrent jamair complètement abattre. C'est ce qu'on a encore vu de nos jours. Alors que les Guéranger, les Pitra, les Freppel et la masse de prélats et d'écrivains que ces noms représentent, aflirment que c nos Églises », comme dit Bossuet, ont été fondées par des amis de Jésus et des délégués de Pierre, d'autres catholiques, en petit nombre, il est vrai, maintiennent de leur mieux les droits de l'histoire et plaident en faveur de solutions plus modérées. Seulement la plupart d'entre eux, tout en repoussant l'apostolicité primitive, admettent, par exemple, la c mission » qu'au IIP siècle le pape de Rome expédia en Gaule, et qui se composait de Saturnin, de Gatien, de Trophime, de Paul, de Martial, de Denys. Or, cette mission — les mêmes noms avec une autre date — bien qu'accommodée à un esprit historique plus délicat et moins chargée d'invraisemblances, le langage de Sulpice la répudie tout aussi nettement que celle dont nous avons

Goo^^

parlé plus haut. Si, jusqu'à la fin du ll« siècle, il exista à peine quelques Des moufs chrétiens en Gaule; si les martyrs, sauf quelques étrangers, y furent 4<u ont fait tenir inconnus, même au iv* siècle; et si Martin trouva le pays à peu près ^"^^^^jj païen dans sa totalité, les évêchés établis sous Décius n'ont pas plus de ^^'^ ^^^ réalité que ceux qu'on dit avoir été organisés par Lazare ou par Martial, lu intransigeants. Il est certain aussi que le martyre de Rogatien et de Donatien' — suppliciés à Nantes dans la circonscription archiépiscopale de Martin, en 3o3, — est tout autant problématique que celui de Denys l'aréopagite à Montmartre c en la i lo* année de Notre-Seigneur >. Ainsi s'explique que, même dans les rangs de l'orthodoxie modérée, on ne se soit jamais soucié de tirer de Sulpice tout ce qu'il contient. Quant aux critiques non orthodoxes, notre auteur étant surtout connu d'eux par une biographie de saint remplie de miracles, jamais il ne leur vint à l'esprit — Michelet excepté, et encore je fais des réserves — que d'une telle source pût sorthr la moindre information sérieuse. C'est pourquoi, au risque de m'attirer le reproche de mettre trop d'insistance dans mes démonstrations, je vais revenir une dernière fois à la charge en faisant descendre notre enquête sur un terrain plus étroit encore que celui de Tapostolicité gauloise considérée dans son ensemble.

Le nom de Denys, en venant se replacer sous ma plume, m'a indiqué la marche à suivre. J'ai annoncé que nous aurions à l'étudier plus attentivement. La raison en est facile à comprendre, car il s'agit d'une figure tout à fait extraordinaire parmi les créations de la mythologie catholicogauloise et qui représente dans notre hagiographie nationale, sous de vraiment colossales proportions, le triomphe de la chimère sur la réalité, de la vérité sur le mensonge. Ceux par qui fut mise au jour cette fiction prodigieuse, la conçurent avec le dessein mûrement délibéré d'établir que la contrée qui commençait alors à s'appeler la France avait eu pour

premier prédicant chrétien le premier évêque de Paris. Au fond, c'était ."!?f"'^ ^',\'!'"'J

j- 1 ' ^ 1- • • /:? j ^^ n j -. x del'ivangHtsaùon

revendiquer lapnmatie religieuse au profit de cette ville, dont on entre- ^^ Gaules,

voyait déjà la primauté politique. Et comme à l'époque où l'effort se

produisit — du milieu du vu* siècle au milieu du ix* — Martin était

en possession incontestée du titre de patron de la Gaule; que les

rois allaient à la guerre avec sa chape pour étendard ; que son tombeau

et sa basilique de Touraine constituaient une véritable Mecque gallo-

firanque, l'opération n'était pas sans offrir de grosses difficultés. Elle

réussit pourtant'; et je soufirirais d'avoir à en convenir avec mes opi-

De Denys l'Ariopagite

comme auteur primitif

1 . Les documents sur Donatien et Rogatien sont considérés comme plus que douteux par M. Tabbé Duchesne, p. loi de son précieux travail sur les Anciens Catalogues épiscopaum,

2. Elle réussit au point qu*on a pu écrire et répéter à satiété que c Ciovis » adopta pour cri de bataille : Mont-Joie et Saint-Denys ». Cette absurde assertion se lit encore dans la préface des œuvres de TAréopagite, traduites par M. Dulac» qui Tappuie comiquement sur Villani, un chroniqueur italien du xiv* siècle!

Goo^^

Biographie

prodigieuse

de ce personnage.

lyabord hique d'Atbèna, iMtèce d'Orient,

il devient

hique de Lutke

des Parisiens,

Athhus

d'Occident.

nions sur le peu de puissance de la ruse et de la fourberie, s'il n'était manifeste, d'autre part, que ce succès de l'astuce réfléchie fut dû à des causes profondes, parfaitement ignorées des foui1>es et des menteurs. En tout cas, chacun peut voir qu'il vaut la peine que j'en dise quelques mots.

Den3's, jeune patricien d'Athènes, voyageant en Egypte pour s'instruire à l'époque de la mort du Christ, vit un jour, à Héliopolis, la lune tomber sur le soleil, bien que ce ne fût pas temps d'éclipsé. Comme il savait l'astrologie, il s'écria : c Ou bien c'est le Dieu de la nature qui pâtit, ou bien la machine de l'univers va se dissoudre. > C'était Jésus qui soui&ait sur la croix. Denys avait vingt-cinq ans lorsque ce fait arriva '. Il n'en eut l'explication que plus tard quand, rentré dans sa patrie et devenu membre de l'Aréopage, il entendit Paul prononcer devant ce tribunal son discours si justement fameux. Éclairé par le mystère du sacrifice du fils de Dieu supplicié pour sauver le genre humain, ses progrès dans la nouvelle doctrine furent très rapides, grâce à la culture scientifique qu'il avait reçue. C'est pourquoi Paul l'établit évêque sur les Athéniens; et bientôt, il eut si fortement organisé le christianisme dans toute la Grèce qu'il lui fut loisible de se rendre à Rome où de plus hautes destinées l'attendaient. Clément venait de succéder à Pierre, et l'on sait (cf. supra, p. 427-28) qu'il était aussi éminent par l'esprit et l'intelligence que par la foi. Avec son coup d'œil d'aigle^ démêlant en Denys un c pêcheur d'hommes», un meneur de peuples, il s'en remit à lui pour la plus importante conquête qu'il y eût alors à opérer et l'envoya en Gaule. Après avoir instruit Athènes^ cette Lutèce d'Orient où il était né, Denys allait se couvrir de gloire et mourir à Paris, cette Athènes d'Occident. Suivi de douze compagnons, il prit la voie de mer et débarqua à Arles'. Notons cet itinéraire, au premier abord assez singulièrement choisi pour des voyageurs qui se rendaient à Paris. Mais il se comprend aisément si l'on se ressouvient que nos légendes apostoliques ont eu, toutes, le Bas-RhOne pour théâtre. Il est certain que si un tel détail a été obstinément reproduit, c'est qu'il se fondait sur quelque fait réel, ce qui permet d'affirmer que l'évangélisation, à quelque date qu'elle ait eu son initiative, a dû l'avoir sur ce pomt3. On aurait aussi le droit d'en conclure que l'anecdote de

1. Cf. Breviarium Romanum, automne, p. 41g. L*anecdote est racontée par Denys lui-même dans sa lettre VII* à Polycarpe, hiérarque, § II. Le petit discours prêté à Denys appartient au Bréviaire : « Nous séjournions à HéliopoUs quand nous vîmes la lune occulter le soleil, d'abord par TOrient... il y a là, dit Apollo* phane, une révolution dans les choses divines. > Cf. p. 5to de la traduction Dulac.

2. Cum duodeuario prior praedicator directus (lettre des évêques à Eugène II en 824).

3. L'École orthodoxe modérée, atténuant par là ses défiances vis-^-vis des récits apostoliques, fait toujours des réserves en faveur de Trophime, ditdple de saint Paul. Elle accorde de la valeur à une déclaration du pape Zo^ime, coii«

la mission de Denys fut rédigée très postérieurement à toutes les autres; mais il n'y a pas utilité à insister sur une chose aussi évidente. Il est Le premier clair qu'en passant par Pextrême Midi pour gagner le Centre et le Nord, pridicant chrétien Denys effaçait les traces des prédécesseurs qu'il voulait remplacer et ^'^' '* "»*"' feire oublier. Les Trophime, les Serge^ les Saturnin, etc., se trouvaient . ^f" . ainsi rejetés dans l'ombre; sans compter que cet habile détour ressem- * ^de'paris blait à une entrée en possession de la maîtrise totale du pays. Anivé notre ' chez les Parisii, Denys ouvrit la première c ÉgMse > qu'ait vue la Gaule histoire hûtionale et ensuite fonda l'évêché de Lutèce, qui fut ainsi le premier en date de ^^ ^''^"^ tous les évêchés. Son active énergie, aidée du concours de ses douze renversée. acolytes, avait rapidement réussi à christianiser la Gaule centrale et septentrionale, lorsque le proconsul Fescenninus lui fit couper la tête, imprimant par là le sceau suprême du martyre à une existence si longue et si bien remplie. Denys, né sous Tibère et décollé sous Adrien, se trouvait avoir vécu cent vingt ans. La mort même ne réussit pas à suspendre immédiatement en lui la vigueur vitale ; car, dans son désir de marquer le lieu où il souhaitait être enseveli, il ramassa son chef détaché du tronc et le transporta de la colline de Montmartre jusqu'à l'emplacement où plus tard fut construite l'abbaye de Saint- Denys. Il me semble avoir eu entre les mains un exemplaire du Breviarium Romanum qui constatait ce prodige dont M^' Freppel n'a pas voulu endosser la responsabilité, je ne sais pourquoi. Contre toutes ses habitudes, il se livre ici à une fugue rationaliste, visant à mettre l'acte posthume de Denys sur le compte des peintres religieux, trop amoureux de symbolisme '. Véritablement, quand on ne met pas en doute que le même homme ait pu pronostiquer astrologiquement la passion de Jésus ; recevoir les instructions de Paul ; être en correspondance avec tous les illustres chrétiens du i«^ siècle; annoncer la fin de l'exil de l'évangéliste Jean; assister aux funérailles de la Sainte Vierge^; convertir l'Attique, la Béotie, le Péloponnèse et les organiser cléricalement; devenir l'évêque

cernant l'œuvre accomplie par ce Trophime dans la Narbonnaiae. Elle considère aussi comme un document autorisé la lettre synodale des évêques de la province d* Arles, réclajiant pour leur rég^ion la gloire d'avoir été évang^élisée c dès le temps des apôtres ». Seulement, on tombe d*accord que cette prédication précoce ne laissa guère de souvenirs, ainsi que l'atteste la ^ossio de Saturnin : raroê in aliqmbu» civiiatibus êcclcsioê paucorum chrisiiatêorum{Acta sincêra, p. aSo).

1 . Hildttin, abbé de Saint-Denys, chapelain et archi-chancelier de Charles le Chauve, auteur de la première rédaction où les vies de Denys de Paris et de Denys d'Athènes se trouvent combinées, est surtout le premier qui ait parlé de i*anecdote de la tête. Il paraît qu*il y a lieu de croire qu'il Taurait inventée, alors que les autres détails avaient été recueillis par lui dans la tradition courante. Mais ce ne sont là que des suppositions (cf. Pairologie latine de Migne, p. io6 et p. 148).

2. Cf. épttre X, à Jean, théologien, apôtre et évangéliste en exil dans l'île de Paihmos, Quant à la Vierge, Denys, qui s'unit aux apôtres à Jérusalem pour Tensevelir, disait d'elle : « Si Je ne savais qu'il n'y a qu'un Dieu, je Paurais adorée,*

Comment,

loin tTexagirer

Punportance

de Denys, Je Pattintu,

des Parisiens après avoir été l'épiscope des Athéniens; enfin, au milien d'une vie crevant amsi de pléthore, trouver le temps d'écrire des ouvrages philosophico -mystiques assez substantiels pour avoir servi de point de départ au travail intellectuel du moyen âge, en lui imprimant la couleur scientifique, — Dionysius magis platonitans quant christia^ nizans, disait Luther, — j'estime petit et mesquin de dénier à un être aussi étonnamment doué le droit de marquer la place de sa sépulture en y portant dans ses bras, à travers deux lieues de pays, sa tête coupée. La rédaction des Noms divins, de la Théologie mystique, de la Hiérarchie^ surtout des Épitres, exécutée en l'an 70 ou 80, est chose tout autant miraculeuse^ puisque ces livres résument et couronnent l'œuvre néo-platonicienne trois siècles avant son élaboration. C'est à peu près comme si Auguste Comte avait rédigé le tome III de la Politique positive en 1 570, avant Pascal, Bacon, Descartes, Leibnitz, Spinoza, Hume, Turgot et Condorcet'. Le lecteur sait que je n'ai aucune indulgence pour ceux qui, admettant la réalité et la légitimité du miracle,—j'interdis d'ailleurs à tout théologiste de ne pas l'admettre sous peine d'incohérence et d'impiété, — s'avisent de le minimiser, parce qu'ils jugent ainsi le rendre plus acceptable. Mais ces faiblesses, difficiles à pardonner à des déistes, ou théistes, ou protestants avancés, ou catholiques libéraux, deviennent de vraies lâchetés chez les défenseurs avérés de la tradition € quand même » tels que Mffr Freppel '. 'ÛXtriict^to^, homme de petite foi, lui aurait dit Jésus, comme il faisait à Pierre qui craignait de marcher sur la mer de Galilée. Tant il est vrai que l'antique croyance a immensément perdu de ses anciennes prises, même sur les âmes qui en sont le plus pénétrées. N'ai-je pas découvert ces jours-ci que les pères de la Société de Jésus essaient, eux aussi, de pactiser avec le rationalisme sur le terrain du miracle ?

Je n'ai pas écrit un mot, dans les lignes qui précèdent, en vue de grossir les côtés extraordinaires de l'Aréopagite. J'ai, au contraire, négligé de parti pris le secours que m'offraient en ce sens le travail du chapelain de Charles le Chauve et les commentaires enthousiastes de M^ Darboy et de M. l'abbé Dulac. Dans ces volumes, qui sont actuel, lement sous mes yeux, fourmillent et foisonnent les détails pittoresques, les épithètes laudatives, les exclamations exaltées, les appréciations passionnément admiratives. Si je ne garantis pas la sincérité d'Hilduin, MM. Darboy et Dulac m'inspirent, en revanche, une absolue confiance

1. L'Aréopagite est la source de la philosophie d*Érigène; Érigène est rinitiateur du côté savant et non théologique de la scholastique; la haute cime du travail néo-platonicien est occupée par Denys; mais pour y atteindre, il fallait que cette œuvre eût été préalablement fondée.

2. Cf. Irinie, IV* leçon, p. 71. Les saints céphalophores ne sont pourtant pas rares. Il y en a plusieurs parmi les disciples de saint Front. Le père Cahier, dans ses Caractéristiques dss saints, en énumère plus de 80, sans prétendre être complet, comme on peut le voir à Tarticle : Têtes coupées.

dans leur probité. Je ne les ai néanmoins pas utilisés. D'autre part, c'est à peine si j'ai discrètement indiqué le rapport qui existe entre l'inspiration très vulgaire du trop habile Hilduin travaillant à attirer la vogue, source de belles recettes, vers son abbaye; et le manifeste intérêt de la monarchie naissante à assigner pour nouveau berceau de la christianisation des Gaules la cité qui devenait, au détriment de la mérovingienne Tours, le noyau central de notre formation territoriale. Ce n'est pas non plus sans regrets que je me suis abstenu de signaler le singulier réveil de cette idée d'un trait d'union^ précédemment suggéré par le très historique Julien, entre Paris et Athènes et renouvelé par le chimérique Denys. Ce sont jeux du hasard ou qui du moins semblent tels quand on les considère par le petit bout, mais dont la fortuite s'atténue étrangement si c'est dans l'ensemble qu'ils sont regardés. La destitution de Martin, la disqualification de Tours paraissent ainsi tantôt le chef-d'œuvre de la fourberie monacale, tantôt le triomphe de ce robuste instinct qui préside À la constitution des nationalités. Mais au lieu d'aborder ces larges et attirants points de vue, afin de plus aisément forcer mes couleurs, j'ai mieux aimé les modérer, même les éteindre. Nous sommes de nouveau descendus sur le terrain de la martyrologie individuelle avec l'intention d'y trouver une preuve de plus, d'abord du manque d'historicité des biographies de martyrs, ensuite de l'incomparable efficacité de nos opuscules à titre de pierre de touche en ces matières. Or, ce qui a été établi par une démonstration générale, il s'agit maintenant de le confirmer sous forme concrète et pour ainsi dire expérimentale. En choisissant à cet effet la figure de Denys comme sujet de confrontation, je crois me montrer irréprochablement loyal. Nul type ne représente aussi brillamment que l'Aréopagite le problème de l'évangélisation apostolique des Gaules. Il n'était pas apôtre direct, mais son existence fut plus mouvementée que celle de tous les apôtres, son maître Paul excepté; et certainement aucun d'eux — à l'exception de Pierre, en tant que problématique évêque de Rome — > ne réunit autour de son nom des sympathies aussi profondes, aussi exaltées, aussi importantes par leurs résultats, aussi prolongées dans leur durée. Les autres figurants du pseudo-apostolat gaulois sont minuscules en comparaison de lui. Il est vraiment le modèle achevé de cette catégorie que j'appellerai les saints fabriqués, par contraste avec la catégorie des saints réels dont Martin a été la presque unique expression, en tout cas la plus primitive et la plus pure. Ces bases bien posées, nous n'avons qu'à rappeler l'argumentation de Pierre de Marca et de M^^ Freppel, en demandant de nouveau : s'il est possible de concevoir que Denys ait existé sans que l'auteur de la Chronique et de la Vita Martini ait connu son existence; — ou bien, s'il est croyable que, l'ayant connue, il ne l'ait pas mentionnée. Ce savant, ce haut magistrat, ce prophète-né, ce philosophe dont la renommée retentissait depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, ce prodigieux martyr, mort dans des

Destitution

de Martin

comme patron

national.

Diminution

et effacement

de Sulpice

si Hilduin n'est

pas un impudent

fabncateur.

Goo^^

circonstances qui certainement avaient ému le peuple chrétien tout entier, si Sulpice n'en avait pas entendu parler, il faudrait le tenir non pour un historien, mais pour le plus lourd, le plus obtus, le plus ignare des mortels. Si, au contraire, Pétonnante biographie de l'apôtre des Parisiens ne lui resta pas étrangère, quelle effronterie serait la sienne d'avoir osé tracer les formules reproduites plus haut avec cette misérablement vaniteuse préoccupation de ne point porter tort à son insignifiant thaumaturge.

Lt problème Voici donc comment se présente Poption que nous avons déjà indi* del'ivattgilisation quée. C'est entre Hilduin et Sulpice qu'elle se pose. Hilduin, en lui-

met ainsi en jeu même, ce n'est pas grand'chose. Quant à Sulpice, on a assez vu que je

de^ttos ûM^es ^^ ^^ point porté à le surfaire, — moralité à part bien entendu, car nationales» ^^^ ^® terrain-là il est l'égal des plus nobles, alors qu'il faudrait dire tout le contraire du chapelain de Charles le Chauve. Mais de même que Denys l'Aréopagite, en tant que premier évêque de Paris, ne nous est connu que par Hilduin, de même Martin de Tours, en tant que premier grand apôtre des Gaules, ne nous est connu que par Sulpice. Il en résulte que, dans notre débat actuel, les deux biographes représentent, celui-ci la foule compacte des tenants de l'apostolicité gauloise, à savoir beaucoup de papes depuis Zozime jusqu'à Pie IX, et encore plus d'évêques depuis les signataires de la lettre de 814 jusqu'à Mcrr Freppel; — - celui-là, le groupe peu nombreux, mais choisi, des défenseurs de la vérité et de la vraisemblance au regard de l'évangélisation gallo-romaine, car tous, en dépit de sa feiusse notoriété de monomane thaumaturgique, devraient voir en lui le plus ferme de leurs appuis. L'un et l'autre, en tous cas, ou plutôt leurs héros respectifs, se disputent cette période de l'histoire de France où l'Église et la nation ne font qu'un: Historia ecclesiastica Francorum^ disent Grégoire, Frédéghaire et tous les autres, quand ils écrivent les annales de la Gaule mérovingienne et carlovingienne. Si Denys a vraiment vécu à la date indiquée par Hilduin, et s'il a réellement agi dans le poste qu'on lui assigne, l'importance et la signification de Martin s'évanouissent; l'évêque tourangeau n'est plus que l'occupant trop longtemps toléré d'une grandeur usurpée. Je ne pense pas que le mouvement des études historiques, si fécond en péripéties inattendues depuis soixante années, ait souvent présenté une alternative plus nettement déterminée et entraînant de telles conséquences. Mais cette manière II va de soi que si je le prends sur ce ton, c'est parce que la Vtta de poser Martini, les trois Epistulae et les trois dialogues — spécimen primorla ques^on clîal d'un genre de narrations destinées à se compter par dizaines et par

iu^/w)5« admise vingtaine de milliers — me paraissent, au point de vue de la véracité et ^ serait" ^'^ de l'historicité, braver toute comparaison, soit avec les deux ou trois

de l'importance récits analogues qui les précédèrent, soit avec les milliers de milliers

de Martin. qui les suivirent. Telle étant ma conviction, complétée d'ailleurs et

corroborée par la certitude que le culte des saints, à qui la Vita, les

Epittulae et les dialogues ont servi de pierre d'assise, est une institution de premier ordre dans le système catholico*féodal, je puis parler comme je parle sans exagération ni paradoxe. Maintenant je conviens de bonne grâce que ceux-là seuls à qui j'aurai fait accepter sympathiquement mon point de départ, pourront acquiescer au brevet de modération que je me décerne. A tous les autres je concède le droit de me taxer d'infatuation. c Vous avez inventé un Martin et un Sulpice qui n'existèrent jamais, > me disait mon grand ami Challemel-Lacour. Dieu sait de quel poids cette parole, passablement aigre, a pesé sur la résolution que j'ai prise d'ouvrir mes cartons tout grands et de procéder par démonstrations diffiisives au lieu du mode concentré de composition que j'avais d'abord adopté. Mais enfin, pour peu que l'on pense avec moi, d'ime part, que l'évolution religieuse est la partie la plus haute et la plus centrale de l'histoire ; d'autre part, que toute religion à popularité prononcée doit être jugée c suivant la manière dont elle était entendue par les masses », on ne sera pas surpris de me voir classer au premier rang les incidents de la christianisation des Gaules. On ne s'étonnera pas non plus de m'entendre attribuer aux révolutions survenues dans la pratique du culte des saints un intérêt sérieusement national; enfin, on tombera d'accord avec moi pour admettre que s'il est grandement affligeant de rencontrer en d'aussi vénérables matières tant de fausseté et de tromperie, cela pourtant n'autoriserait pas que notre besoin, désormais absolument impérieux de consistance et de précision (cf. supra, p. 3 20) piiisse être mis en souffrance. Pour ce qui me#conceme^ je suis la pente de mon travail. J'ai afi^rmé, dès le début, que les opuscules martiniens étaient l'exemplaire unique, dans la littérature soit juive, soit chrétienne — quatre des lettres de saint Paul exceptées — d'une écriture réellement écrite par celui à qui on l'attribue ; maintenue intacte et sans retouche dans sa primitive rédaction; narrant des faits recueillis par un contemporain immédiat qui croyait les avoir vus de ses yeux et entendus de ses oreilles ; — toutes garanties qu'on ne retrouve ni dans les livres juifs, ni dans les livres judéo-chrétiens, ni dans les livres chrétiens depuis Moïse jusqu'à Eusèbe. Évidemment, pour justifier une assertion formulée en des termes aussi entiers, je ne dois négliger aucun des moyens dont je dispose. Or, il me semble, qu'ajoutée aux diverses recherches récemment accomplies par moi à propos de la Chronique, — Sulpice servant de contrôle et de témoin à Sulpice, •» cettte étude sur la martyrologie générale et individuelle a notablement avancé ma tâche. J'aime à me persuader que lorsqu'elle sera achevée, et ce moment est désormais assez proche, nos petits écrits apparaîtront comme une gemme de très pur éclat au milieu du plus énorme amas de pierres fausses, de strass et de verroteries que l'audace de l'esprit de fiction ait jamais accumulé. Alors, peut-être, consentira-t-on à se demander si par hasard nous ne devions pas nous décider à étudier la vie de Martin et l'influence qu'elle a exercée pendant le moyen âge comme un sujet qui constitue, en

Et ce iCtsi pas

tout de suite

qu'on voudra

reconnaître

la Vita Martini comme

première strate de Pkistoire de France.

PETITS BSSAIS

Histoire

poiitiTê

du Hartjr.

Dernier coup d'œil.

De remploi du romoHesque en mûrtyrologie;

quelque manière, la première strate de notre formation nationale. En attendant, et quoi qu'il advienne de ma théorie sur la valeiu: dn saint, en tant que facteur de l'histoire, j'annonce qu'un dernier mot me reste à dire concernant l'emploi du romanesque dans la construction des annales ecclésiastiques.

ExTANT PASSIONBS (CAr. II, 32, 6, 26).— Le mot passtoms,

employé ailleurs pour marquer le supplice subi soit par les frères Macchabées, soit par Jésus (cf. supra 20, 3, i et in/ra 35, 5, 2), indique dans le texte actuel les récits de la vie, des épreuves et des procès des martyrs. J'ai indiqué comment le titre d'acta leur fut donné par abus en vue de laisser croire qu'ils équivalaient à des comptes rendus judiciaires. On a parfois allégué le passage qui présentement nous occupe comme prouvant l'existence, à la fin du IV* siècle, de nombreux écrits intitulés c passions ». Je ne crois pas que Sulpice ait rien dit de pareil. Tout simplement il fait allusion à son guide habituel, l'ouvrage d'Eusèbe; plus spécialement à un morceau d'origine fort obscure, relatif aux chrétiens martyrisés en Palestine pendant la persécution de Dioctétien et de ses successeurs orientaux. Deux versions de ce De Martyribus Palestinae nous sont connues : l'une en grec, très courte et presque toujours placée en appendice du livre VIII de VHistoire ecclésiastique; l'autre, plus étendue de beaucoup, en S3rriaque, et publiée pour la première fois, il y a quarante ans, par M. Cureton. Le texte long par^t n'être qu'un développement littéraire du texte court. M. Bruno Violet qui vient de les étudier attentivement, a conclu ses recherches en affirmant que la version grecque serait un brouillon qu'Eusèbe ne destinait pas à la publicité. (Cf. Rev, de Vkist, des reL, sept.-octobre 1897.) ^° ^^^^ c^> ^^ n'est pas cette douteuse ébauche qui nous fera modifier ce que nous avons dit concernant le nombre extraordinairement minime des vies sincères et authentiques. Au contraire, je profiterai de cette prétendue déclaration de Sulpice en faveur de la martyrologie individuelle pour apporter une dernière démonstration à ma thèse sur ce sujet. A vrai dire, elle resterait boiteuse si, après avoir établi le rôle prédominant joué par l'esprit de fiction dans les biogpraphies apostoliques, je ne marquais pas l'heure à peu près précise qui vit éclore ce goût pour le romanesque, bientôt appliqué aux héros quelconques de la religion nouvelle. Sans anticiper sur mon petit essai touchant € les quatre vies » ou narrations véritablement prématurées, les unes antérieures, les autres contemporaines de la Vita Martini, il est bon de vider cette question de chronologie et de responsabilité dont l'examen est ici mieux à sa place.

et de l'heure On est porté plus qu'il ne faudrait à mettre sur le compte des moines

précise du moyen âge une catégorie de méfaits narratifs dont l'initiative est

quiUvitnattre, loin de leur appartenir exclusivement. J'ai moi-même parlé (tome I,

prolég. I) de la fièvre d'invention qtii sévit sur les couvents au cours du VHP et du ix^ siècle. L'abbé Ducbesne, bien autrement autorisé en ces Que Us moines matières, exposant avec sa lumineuse sagacité les divers motifs qui du moyen ége rendent les Acta africains moins sujets à caution que les autres, remar- sontbindeVofoir que qu'ils eurent l'avantage d'être c défendus contre l'imagination et la ""^krhétorique des amplificateurs du moyen âge > ^ Il est certain que, sous ce double rapport, les hagiographes monastiques se montrèrent richement doués. Seulement, en ceci comme pour tant d'autres choses, c'est un sillon depuis longtemps ouvert qu'ils continuèrent à creuser. La martyrologie imaginaire et déclamatoire ne prit pas la peine d'attendre pour faire ses preuves qu'il y eût des couvents. Non seulement le IW siècle lui imprima une forte impulsion, comme d'ailleurs à toutes les activités qui se déployèrent entre l'an i|oo et Fan mil; mais si l'on veut être tout à fait exact, il est nécessaire de rappeler que le plan de mettre les histoires de martyrs en romans à tendance entra en vogue dès le 11^ siècle. Très probablement Irénée a voulu le désigner par allusion lorsqu'il se plaint c de l'incroyable quantité des écrits apocryphes : Apocryphorum incredihilis nutnerus. > En tout cas, c'est à peine quel- Preuve ques années plus tard que Tertullien dénonce au public chrétien les ptf'''j" Voyage* Voyages de Paul et de Thécla comme une narration mensongère, anté- ^^ j^ iiiécia. rieure à l'époque où il écrivait son tractatus sur le baptême (198 ?). Les fabrications de ce genre restèrent néanmoins infiniment rares. Leur tour ne vint guère que beaucoup plus tard ' ; et c'est une raison pour parler de celle^i avec un peu d'étendue. Elle a d'ailleurs des mérites esthétiques et littéraires qui firent presque toujours défaut à ce genre de composition. C'est un récit sobrement conçu, plein de détails vivants Coupd'œil et vrais, qui nous montre Paul arrivant à Iconium, où il est logé et reçu 'ur ce pettt livre, par un certain Honésiphore. Or, tout auprès de la maison d'Honésiphore .^^ ^'^ise trouvait celle de la veuve Théoclia, mère d'une belle jeune fille non*. ''""^^J^j /„ " mée Thécla. De sa fenêtre Thécla apercevait l'apôtre, c un petit homme à la tête hérissée, au nez busqué — virum statura hrevi, capite reburro, naso aquilino — dont l'être entier respirait cla grâce», surtout quand il prêchait les béatitudes. Le roman s'engage. Comme Thécla ne quittait plus son poste d'observation — minime recedehat afenestra —

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