‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 174 sur 198 · Cf. sur SainU Salsa, vierge et martyre · texte numérisé non relu

Cf. sur SainU Salsa, vierge et martyre

2. Cf. ce qui est dit aupra p. 42 1 sur Abdias le Babylonien. Quant aux Acta Pa»H et Theclaetjértmt dans son De Viris les désigne ainsi : icep^o^ou; Theclae et totam baptizaii leonis fabulam. L'anecdote du lion baptisé ne se lit pas dans la version que j*ai employée, celle de Boninus Mombritius reproduite par Grabe. Tertullien raconte que le prêtre d'Asie qui se reconnut auteur de cette tromperie invoquait pour s'excuser le grand amour que lui inspirait Paul. Il n'en fut pas moins frappé de mort subite aussitôt après cet aveu : Convictum atque con/essum, id se amore Fautif ecisse ibi decesaiase {De BaptismcUe, 1 7). Quelles destructions d'écrivains aurait-on vues, grand Dieu! si, de l'année 200 à l'année 1400 et même plus tard, cette catégorie de délits avait été punie avec la même sévérité !

sa mère, alarmée, lui rappelle ce qu'elle doit à un nommé Tam3nrus, son fiancé, c Je n'ai plus de fiancé, répond Thécla, et je n'épouserai ni Tamyrus ni personne. > Sur cette déclaration, les scènes violentes se succèdent. La jeune enthousiaste reste inébranlable dans son dessein de célibat. Le fiancé et la mère s'exaspèrent; et leur irritation en arrive au point d'en appeler au proconsul, détail fort curieux indiquant l'idée qu'on se faisait couramment du pouvoir à la fois illimité et paternel des délégués romains. Ce haut fonctionnaire consent à intervenir comme si la chose allait de soi. c Pourquoi ne veux-tu pas te marier selon la coutume d'Iconium? > dit-il à Thécla, qui, peu émue par la majesté ofOicielle, reste muette, c pensant au Christ et regardant Paul. > Alors Théoclia, furibonde, adjure le proconsul de châtier cette rebelle en la brûlant au milieu de l'amphithéâtre, afin d'apprendre aux jeunes femmes à se mieux connaître : adure, proconsul, inuptam in tnedio amphitheatro. Le proconsul adhère volontiers à cette réclamation. Mais d'abord il expulse de la ville l'apôtre, auteur primitif de tout le mal) après l'avoir lait fouetter devant le peuple qui vocifère : c'est un sorcier, enlevez-le I magus est, toile eum! Alors Thécla est conduite au bûcher; déjà les flammes l'enveloppent; quand, sur un geste de sa main, la pluie, du haut du ciel, s'épanche en torrents, qui tout aussitôt éteignent le feu. La confusion est générale, et notre héroïne en profite pour s'échapper et Thida, courir après Paul. Je ne la suivrai pas plus loin. Un trait qui restera tyft des martyrs caractéristique de la martyrologie imaginaire, apparaît dans ces avenqui ne sont pas tures. Sur dix passiones prises au hasard, il y en a neuf où le patient, martyrisis. anesthésié par intervention divine, ne ressent aucune des tortures qui lui sont infligées. Les flammes du bûcher entourent Thécla sans la brûler; une lionne aflamée, -au lieu de la dévorer, lui lèche les pieds; si le bourreau l'approche, les engins de torture ne lui font que des caresses ; les épreuves les plus terribles ont beau se multiplier, elles la laissent intacte; si bien qu'en dernier lieu elle s'endort doucement à Séleucie dans le repos du Seigneur, pleine de science et de jours. Comment après avoir converti Théoclia et Tamyrus. Ce dénouement, qui marque ses aventures une époque où Ton s'occupait moins de pousser au martyre que de diffèrent prôner la virginité et le célibat, ne se retrouvera pas dans les passiones. ^^*P^"">"^* La donnée étant changée, toujours le héros ou l'héroïne devront finir de par e nouemen . ^^^ violente; mais ce sera le seul changement. Sauf le coup de glaive final, les supplices les plus raffinés resteront sans prise sur les nerfs insensibilisés des patients, ce qui revient à dire qu'ils n'auront été martyrisés qu'en apparence. A cette exception près, le petit roman sur Paul et Thécla, qui, d'ailleurs, devient moins vrai, moins vivant et plus absurde à mesure qu'il se développe, était bien destiné à être ultérieurement très imité. Mais, je le répète, soit surveillance plus stricte exercée sur les hommes de trop d'imagination, soit effet des soucis plus sérieux suscités par la persécution, devenue administrative de populaire qu'elle était, les velléités romanesques restèrent longtemps suspendues. On ne

les vit reparaître que vers le milieu du iv* siècle, alors que le martyre réel n'étant plus à craindre, le public se prit d'un goût passionné pour les récits où les martyrs d'autrefois étaient mis en scène. On en voulut voir partout,' et ce goût gagna les Écoles, où il fut très singulièrement favorisé par certaines habitudes de l'enseignement gréco-romain. Pour l'étudier dans sa toute première éclosion, une lettre, ou plutôt un traciatus épistolaire de Jérôme (cf. 1. 1, p. LXix), va nous fournir d'utiles lumières. Cette pièce, d'ailleurs, a cela de commun avec nos autres matériaux, d'avoir traîné dans bien des mains et de s'être vue citer et commenter à mainte et mainte reprise sans qu'on en ait su ou voulu tirer ce que réellement elle contenait. Au surplus, tel a bien été en général le sort subi par la grande masse des pièces qui concernent l'histoire positive de la sainteté catholique. C'est pourquoi la nouveauté même de cette recherche exige de notre part un redoublement d'attention.

Je dis donc, prenant l'avance sur des exposés plus amples qui viendront ultérieurement', qu'on vit éclater au lendemain du triomphe de l'Église un élan d'admiration enthousiaste et bien méritée pour les martyrs, en réalité les véritables vainqueurs. Naturellement, cet élan provoqua une très pressante demande d'informations sur tout ce qui les concernait. Quoi qu'ait prétendu depuis la critique orthodoxe, on les avait jusque-là plus que négligés; presque abandonnés dans l'ombre que formait autour d'eux un aaonymat quasi universel. Le cri général réclamait des narrations circonstanciées, des indications précises, marquant le temps, le lieu, les liens de famille du héros, et comme il n'existait rien ou à peu près rien qui pût permettre de donner satisfaction aux souhaits du public, l'imagination se chargea d'y pourvoir. On aurait bien tort, d'ailleurs, déjuger le fait avec sévérité; il était inévitable. La chose se produisit simplement, spontanément, et nous ne l'examinerons ici qu'au point de vue du rôle qu*y jouèrent certaines habitudes de l'éducation gréco-romaine.

11 faut se ressouvenir de ce qu'étaient alors les écoles publiques où affluait la jeunesse avec le but exclusif de se former à l'art de bien dire. Le programme des anciens sophistes d'Athènes avait été peu à peu adopté par le monde romain tout entier, depuis que prévalaient les mœurs de la paix. Les professeurs ne songeaient qu'à rendre leurs élèves capables de parler abondamment, subtilement, élégamment, sur toute espèce de sujets; en particulier, sur ceux où le sentiment entre en jeu et qui soulèvent l'émotion. Il y avait des chaires de grammaire pour enseigner les c sciences >: mathématique, astronomie, histoire, et des chaires de rhétorique. Mais, autant les grammairiens étaient peu suivis.

L'ûdmtration pour le martyr

et Péducation grico-romaine.

Vart de parier sur tout, pour tout

et contre tout.

X. Ce qui est avancé ici sommairement sera, en effet, démontré avec détail dans l'essai sur les origines de la sainteté par laquelle ouvrira le tome III; dans Tétude sur Les Quatre Vies ; et aussi à Toccasion de plusieurs passages des trois Episiulae,

Us déclamations « contractées »

et * colorées*.

Influence de cette méthode

de haut enseignement sur la littérature martyrologique.

Les passiones devenues

des exercices oratoires.

autant la foule entourait les rhéteurs : c II suffit de s'attacher à Péloquence; les autres arts viendront par surcroît, > disait le premier Sénëque. Or, Péloquence, c'était savoir parler de tout, à propos de tout, en trouvant des raisons telles quelles, rendues acceptables par divers ornements dont la rhétorique avait le secret, en même temps qu'elle apprenait à les ranger en bon ordre. Une situation étant donnée, prise dans l'histoire, dans la mythologie ou dans la vie courante, mais aussi compliquée que possible, afin de mieux mettre en mouvement les intérêts, la vie, l'honneur, les passions de tel personnage, le chef-d'œuvre consistait à présenter indifféremment un des côtés de la c cause > et à le développer, soit dans un sens, soit dans l'autre, avec une égale faconde. On peut se faire une idée exacte de ce système d'éducation en feuilletant \tS€declafnationes* qui accompagnent presque toujours les œuvres de Quintilien, quelques-unes très vivamtes et très c actuelles », témoignage curieux du trouble de l'opinion, tout aussi grand alors qu'aujourd'hui '. Au surplus, ce n'étaient pas seulement les écoles qui servaient de théâtre à ces exercices. On discutait, on pérorait, on c déclamait » en tous lieux et à tout moment, à la promenade, au bain, à table ; et plus les c cas > imaginés étaient bizarres, plus les problèmes de moralité étaient singuliers, plus ils obtenaient de succès. L'avènement de l'Empire chrétien n'apporta aucune modification à cette manière de comprendre l'instruction supérieure. Les rhéteurs ou professeurs d'art oratoire — en Grèce, par archaïsme, ils se donnaient le nom de sophistes — ne furent jamais plus richement payés, plus glorieusement révérés que sous les seconds et les troisièmes Flaviens '. Il faudrait une page entière pour énumérer ceux qui obtinrent des statues et ceux qui remplirent de hautes fonctions ; car, comme on le dit aujourd'hui du journalisme, la rhétorique c menait atout». L'unique changement à signaler dans cet état de choses, c'est que les procès des martyrs et les récits de < passions > prirent rang dans la catégorie des déclamations usuelles ; — phénomène tout naturel, le martyr étant universellement à la mode et occupant tous les esprits. Au lieu de toujours discuter sur le jeune homme qui avait tué un tyran en se vêtissant d'un habit de femme

1. Quintiliani declamaiUmes quae ex CCCLXXXVIII tuparauni CXLV. Pansi 1 58o, édition Pithou. Il y en a de contractao^ c'est-à-dire» je crois, entrées dans Tusage commun ; il y en a de coloratae, dues à une improvisation. Les sujets les plus fréquemment traités sont le tyrannicide, l'adultère, le rapt, l'empoisonnement, avec une constante recherche de combinaisons, que j'appellerai mélodramatiques en ce sens qu'elles font penser à nos drames et à nos romans popul^res.

2 . Voir notamment un rescrit de Gratien en 376 régulant les traitements des professeurs de rhétorique dans les dix-sept provinces g^auloises (Cod. Thêod,, XIII, 3). Julien offrit à Libanius les plus hautes dignités ; Valens, Valentinien, Gratien, firent de même: c II refusa toujours, disant qu'il trouvait plus grand d'être sophiste. > (Eunapii Sardiani Opera, édition Boissonnade et Wittemback.) Eunape est plein de traits analogues.

{declamatio CCLXXXII); ou sur la belle-mère qui avait empoisonné le fils de son mari avec de l'eau froide ; ou sur le mari qui, ayant ravi une vierge, avait répudié sa femme légitime pour épouser la dite vierge; ou sur le prêtre surpris en adultère flagrant et tué par le mari, bien qu'il fût défendu de tuer les prêtres; — on commença à faire entrer en jeu les situations et les sentiments que les histoires de martyrs pouvaient provoquer. C'était l'exercice oratoire modifié et accommodé en exercice pieux. Jérôme nous a laissé un document à l'aide duquel nous pouvons assister au premier essor de cette transformation de l'ancienne éloquence. Du même coup, il nous sera permis d'y saisir dès leur primitive formation les procédés que suivront plus tard les fabricateurs d'oc/a et de passiones.

Jérôme était né rhéteur. C'est un axiome de Quintilien qu'il fallait Jérôme, rhéteur pour réussir s'adonner à la rhétorique dès l'âge le plus tendre. Jérôme enflammé avait dû suivre ce conseil. Les premiers numéros de sa c correspon- *' chrétien exalté, dance » de jeune homme attestent déjà à quel point l'amour du beau langage le dominait. Au moment où nous le prenons, il devait avoir vingt ou vingt-cinq ans ; et il revenait de Gaule, la patrie par excellence des beaux parleurs. Nutricula causidicorum Gallia, disait, dès le temps de Tibère, Juvénal, à qui Claudien fait écho trois siècles plus tard, en déclarant que les orateurs gaulois remplissent Rome et tout le Sénat. En traversant les Âlpes^ Jérôme avait entendu raconter une étrange anecdote. Un habitant de Verceil, au pays des Ligures, ayant surpris sa femme en flagrant délit d'adultère, avait dénoncé les deux coupables à la justice. La loi romaine n'était pas tendre pour ce genre de délit. Il y allait de la vie. Selon un usage que l'Empire chrétien avait généralisé, le juge livra l'homme et la femme au tortionnaire. La € question >, — crudelisstnuie quaestiones, avons-nous tout à l'heure entendu dire par Sulpice, — était le moyen à peu près unique alors connu pour éclaircir les culpabilités. Qu'il s'agit de vol, de viol, de meurtre, d'adultère ou de tout autre crime, comme précédemment quand c'étaient les délits divers impliqués par le mot de Christianisme qui étaient en jeu, la torture passait pour le moyen par excellence d'obtenir des aveux et de faire surgir la vérité. Rien de plus erroné que de croire que les chrétiens furent soumis, sauf exception extravagante toujours possible, à des cruautés inventées à leur intention. La justice les traita exactement comme elle traitait tous les autres accusés. Il faut ajouter qu'elle a agi ainsi à travers le moyen âge et les temps modernes jusqu'à l'extrême veille de la Révolution. Nos amoureux Verceillois subirent Un procès donc le sort commun; et comme dans le cas du gprand-maître de l'ordre en adultère des Templiers — selon le vers de Raynouard, qui est, détail curieux, ''*" ^^" ^7o* traduit d'une de ces declamationes dont je viens de parler, — la torture interrogea et la douleur répondit. Seulement^ les réponses se trouvèrent très différentes. Soit conscience de sa faute, soit débilité nerveuse, qui lui faisait préférer une mort rapide à d'interminables souf-

Goo^^

des coupables.

Mise à la frances, le jeune homme s'avoua coupable. La femme, au contraire,

« question » douée de plus d'énergie physique, ou redoutant moins la souffrance que

a exécution i^ honte, protesta jusqu'au bout de son innocence. Il n'y avait plus de très dramatiaue , 1. , , . ».

des couoables P^*^® ^^^ ^^^ corps pour une nouvelle blessure, non erat novo vulnert

locus, qu'elle persistait encore dans ses dénégations. On doit supposer que le consulaire qui dirigeait le procès avait des motifs de croire fortement à la culpabilité de la patiente, car on le vit stimuler lui-même l'activité du bourreau. En tout cas, il tenait pour plus facile à admettre le cas d'une criminelle niant son forfait que celui d'un jeune homme avouant un crime dont il était innocent. On sait que le régime de la justice romaine à cette époque ressemblait à celui de la justice anglaise. Le gouverneur de la province (proconsul, praeses, rector, consularis), selon les lieux (cf. t. III, mon petit essai sur le comte d'Âvitianus et sur Celsus consularis)^ faisait des tournées périodiques consacrées à juger sur place les crimes commis en différents points du pays. Dans notre histoire, le fait s'étant passé à Verceil, c'était le consulaire de Milan, gouverneur de Ligurie, qui devait poursuivre. Or, ce consulaire aurait fort bien pu être Ambroise, le futur évêque, puisque nous sommes sous Valentinien et que la date approximative de ce procès paraît se placer un peu antérieurement à l'élection tumultuaire qui fit passer Ambroise des rang^ de la haute administration dans ceux de la prélature (cf. infrà). Quoi qu'il en soit, les efforts du consulaire et du tortioimairç ne réussirent pas à arracher à l'accusée l'aveu qu'en tout temps les juges ont considéré comme une sécurité pour leur conscience. Il fallut coo* duire ensemble au supplice les deux condamnés, l'un confessant, l'autre niant, le crime qui pourtant n'avait pu être commis qu'en commun. Du premier coup, la tête de l'homme tomba sous le glaive. Au contraire, celle de la femme offrit de telles difficultés que le bourreau dut s'y reprendre à plusieurs reprises. Il fallut changer le glaive; il fallut même changer l'exécuteur, toujours sans résultats. Au septième coup seulement, la patiente fut jetée à terre, non décollée mais frappée de la pointe à ce qu'il semble, car son corps portait sa tête sur ses épaules quand il fut livré aux ensevelisseurs. Cette exécution, si cruellement longue et accidentée, avait ému l'assistance. Un instant la foule intervint. On sut plus tard que les ensevelisseurs, ayant constaté que le corps qui leur avait été confié n'était point un cadavre, eurent compassion. Ils présentèrent au licteur, venu pour vérifier l'ensevelissement, les restes d'une vieille esclave morte le même jour ; et la femme t sept fois frappée » put reprendre sa santé et ses forces dans une ferme des environs de Verceil.

Voilà une histoire qui pourrait lutter de complication et d'intérêt avec les faits-divers les plus émouvants de notre Gazette des Tribunaux. Mais peut-être n'apercevez -vous pas au premier coup d'oeil en quoi elle ressemble à une < passion » de martyr. Jérôme va nous le faire comprendre.

L'aventure ayant' soulevé beaucoup de bruit, un certain Innocentius, camarade de Jérôme et plein d'admiration pour les précoces talents oratoires de son ami, le pria de lui envoyer le récit de ce qu'il avait entendu en Ligurie. Là-dessus, Jérôme se récrie : le repos a trop c rouillé sa verve > pour qu'il se hasarde à toucher à une c chose de miracle > ; et puis, quand même il disposerait de son ancienne facilité d'élocution, la parole humaine ne reste-t-elle pas toujours impuissante à célébrer les € gloires célestes 9 ? Il va pourtant essayer et s'abandonner aux tempêtes de l'Euxin. (Ici une brillante description des périls de la mer Noire en fureur.) Mais il aura c confiance dans le Saint-Esprit >, même aux prises avec le naufrage, r Après tout, dès qu'il s'agit de choses divines, ce n'est pas la possibilité, c'est le courage qu'il faut consulter ^ > Tel est le début de cette déclamation, ornée d'un titre à effet : DeMulieresepties percussa; et grâce aux adroites touches semées dans les trente lignes dont cet exorde se compose, — choses divines. Esprit Saint, question de miracle, gloire céleste, — on se trouve déjà transporté infiniment loin de la Gazette des Tribunaux, Le procès criminel change de physionomie pour prendre un air de sainteté et d'édification. Bientôt il revêtira des apparences ouvertement martyrologiques moyennant quelques coups de pinceau de plus, semblables par la nuance à ceux que je viens de relever. Il en est un qui s'ofifrait avant tous les autres, à savoir l'invocation au Chrbt mise dans la bouche de la patiente avec les interjections et les entrecoupements appropriés. En martyrologie un point est de rigueur : quels que soient son sexe, son âge et sa condition, le martyr doit être doué de facultés oratoires très abondantes. Il est maître en syllogismes; les métaphores coulent de sa lèvre comme d'une source; la prosopopée lui estîamilière. Pendant que ses membres sont rompus, tailladés ou brûlés, il pérore, il discute, il argumente. Un des plus sûrs indices de la c passion » fabriquée, c'est la prodigieuse quantité de discours qu'elle contient'. Cette marque, si propre à déceler les origines rhétoriciennes que nous étudions en ce moment, se trouve déjà accentuée dans l'amplification de Jérôme, encore qu'elle remonte à une époque où le genre était loin d'avoir acquis toutes ses ressources. Sous la morsure du feu qui attaquait ses pieds, sous l'ongle d'acier qui lui fouille les flancs

Le jeune étudiant

Jirônu.

s'exerce à narrer

Vaffaire.

Façon dont il s'y prend pour la changer en « passion ».

Vabus

des discours,

moyen sûr

de discerner

Us « passions »

vraia des fabriquées.

1. Postukuii ut dé ejua rei miraculo, quae nostra aaiate accéderai, non taceremu»,,, quaedamrubigo priatini siccavii eloquii,.. Omnis humanus sermo inferior est lande celestif.. In Eumni Maris credor fragoribus, spiritu aancto confidena,,. in divinis rebua inapici debere non poaaibilitatem aedanimnm...

2. Pour bien mesurer la distance entre un c acte » faux et un € acte > vrai, lire le procès-verbal de la condamnation et de Tezécution de Cyprien de Carthage, spécimen peut-être unique, en tous cas admirable et parfait, d'un jugement de martyr. Le proconsul Moximus Galerius pose clairement ses interrogations ; il signale d*un ton convenable les conséquences qu'entratnera la réponse ; il indique ce que l'accusé doit faire pour se dégager. Celui-ci répond avec fermeté, sans bravade ni forfanterie. Des deux côtés, l'attitude est réservée, le langage simple et bref. (Cf. Acta proconsularia Cypriani, Rulnart, p. 2 16.)

Comment

la femme adulûrt,

sept fou frappée,

défient

lae martyre;

et comment

U/uge

et les agents

de Justice

se changent

en persécuteurs.

Procédés

oratoires

pour donner

forme de miracle

aux plus vulgaires

détails.

et les mamelles, nec papillis danher inducioej la victime s'écrie: € Seigneur Jésus, sois mon témoin; rien ne fest caché; tu scrutes les

> reins et les cœurs. Tu sais que je nie, non pour ne pas mourir, mais >pour ne pas mentir... Et toi, homme misérable, as-tu pensé que le

> trépas pouvait m'efirayer? Mais je le souhaite, il me rendra à mon

> Sauveur..., etc., etc. >, et ainsi pendant un bon bout de temps. Ces preuves de dévotion exaltée une fois fournies, le narrateur songe à peindre les sentiments d'inhumaine fureur qui agitent Pâme du juge. C'est là un côté fort important de Part de fabriquer des « passions ». Le proconsul ou le persécuteur quelconque y apparaît invariablement comme un être bestial en qui la vue de la douleur éveille des jouissances infernales. Notre consulaire -— on a vu que tel était le titre du gouverneur des districts liguriens — ne manque pas à ce devoir de sa situation. Des signes afireuz attestent extérieurement son irritation et sa colère. Jérôme le montre grinçant les dents, Tœil injecté, animé d'une soif inextinguible pour le sang qu'il vient de goûtera A son gré, le tortionnaire est trop mou; il l'aiguillonne, il l'interpelle, il le couvre d'injures. Quant à la patiente : c Frappe, brûle, déchire, Jésus seul est mon juge, ^ crie-t*elle toujours indomptée ; et Jérôme complète cette mise en scène en décrivant minutieusement l'attirail de la torture romaine.

Cependant, la c Question > a pris fin ; la sentence est rendue, les deux condamnés sont conduits au supplice. La tète de l'homme tombe sans difficulté. C'est le tour de sa complice ; Jérôme se met à compter les coups. Le premier reste inoffensif. Le second n'est pas plus efficace. Jérôme s'en étonne, mais n'explique rien. En revanche, pour le troisième, qui, lui aussi, a glissé impuissant sur le col de la condamnée, il connaît le motif de cette impuissance et il le révèle : il réside dans le nombre trois ^ c'est le sacrement de la Trinité: Igitur tertius ictus sacratnentum frustratus erat Trinitatis! Désormais, nous tenons un des bouts du miracle et la métamorphose de notre fait*divers en c passion » est définitivement opérée. Voilà le narrateur lancé; rien ne l'arrêtera plus.

Plein de trouble et d'effroi, l'exécuteur a perdu toute confiance en le tranchant de son glaive; il veut se servir de la pointe; n'ayant pu décoller, il poignardera. Mais, c ô chose inouïe dans tous les siècles, l'épée se recourbe vers son pommeau afin de regarder son maître vaincu et lui avouer qu'elle-même n'a pas su percer les chairs. » Ce serait sur cet incident, bien capable d'émouvoir l'assistance, que le peuple verceillois aurait mis le bourreau en iiiite et fait mine de délivrer la condamnée. Mais on saisirait mal les naissantes beautés de la fabrication matyrologique, si je ne citais dans leur style même les éjaculations dont

I . Deniibuê frendens, paslua cruore lumintbuM ut fera quao gusêatum semai sanguinem semper $iiit.

Jérôme accompagne cette merveille du sabre recourbé : c Ici, ici! à moi,

> à moi! hitc, hue/ tnihi, mihil l'exemple des trois enfants chantant des » hymnes au lieu de pleurer parmi les globes glacés des flammes et

> alors que l'incendie caresse leur chevelure sainte. Ici, ici, à moi » Daniel, proie réservée aux lions, et que ces bêtes féroces éventent dou-

> cernent avec leur queue. Puis, que tout le monde se •ressouvienne de

> Suzanne, noble par sa foi, condanmée par un tribunal inique et que » sauva un petit enfant. Un juge mieux éclairé décida qu'elle échappe- >rait à la hache; notre condamnée, au contraire, c'est le juge qui a

> voulu qu'elle fût frappée, et c'est la hache qui l'a absoute. > Je prie le lecteur de se reporter à ce que nous avons dit de l'influence perpétuelle et décisive exercée par le livre de Daniel sur la forme que les persécutions romaines prirent dans l'esprit des Chrétiens. Quoi qu'il en soit, un nouveau licteur, muni d'une épée toute neuve, fait remarquer aux citoyens de Verceil que son devoir, à lui, est de mettre la condamnée à mort; si cette loi est désobéie, c'est lui, pauvre subalterne innocent, qui devra périr. Ce discours, aussi touchant que sensé, calme le peuple et l'exécution recommence.

Plusieurs coups sont frappés; mais ce n'est qu'au septième que la femme tombe; non que Dieu, qui manifestement suit pas à pas ce drame, ait consenti à la mort de sa protégée, mais simplement parce que c la sublime puissance de la Divinité », désireuse de sauver la vie de l'innocent licteur, a voulu que la condamnée eût l'air de mourir. EfiFectivement, le bourreau la tient pour morte, ce qui se comprend mal puisqu'il n'avait pas rempli son oflice, lequel consistait à détacher la tête du tronc. Mais, en pareilles matières, ce sera toujours l'usage qiie les exclamations, les épithètes, les hyperboles puissent avantageusement tenir lieu d'indications intelligibles et de détails exacts. En voici un pourtant dont la réalité incontestable tranche sur le reste du récit : la fausse morte ayant été livrée aux ensevelisseurs, ceux-ci la roulent dans un drap et s'apprêtent à la coucher au fond du trou creusé par eux, quand tout à coup elle crie : Seigneur, mon soutien^ je n^ai pas Peur; qtie méfait un homme? A cette exclamation, tirée du psaume cviii, 6 — assez incohérente, mais très classique dans les passiones, Martin s'en sert pour répondre au voleur qui voulait le tuer, — à cette éjaculation, dis-je, prononcée d'une voix forte, les fossores, épouvantés et charmés en même temps, se sentent en présence d'un miracle. Comment en douteraient-ils, d'ailleurs, lorsqu'ils voient le soleil précipiter sa course f afin, déclare Jérôme, que la suppliciée pubse être plus aisément sous< traite à ses persécuteurs»'. Ce renouvellement du prodige qui

Intervention directe de Dieu.

gagner à Josué la bataille de Gabaon, frappe d'autant plus vivement l'esprit des fossoyeurs qu'ils «sont clerici, c'est-à-dire rattachés aux

Pour sauver

une condamnée

de droit commun,

il précipite

"^ le cours du soleil.

t. FêsUnato curau, sol occasum Petit; misericordia Domina ceUrius Ho:i advenii.

45o PETITS ESSAIS

bas rangs de cléricature '. Cela devenait alors d'usage général dans tes grandes villes. Là est le trait de bonne et vraie couleur locale dont je parlais tout à l'heure. Il permet à Jérôme de pousser plus vivement sa narration vers les voies martyrologiques, et nous allons, en conséquence, pouvoir l'abréger, le but par nous poursuivi étant à peu près atteint.

Lt petit cUrgi Assurés de remplir la volonté du Très-Haut, les élèves ensevelisseurs ment et trompe n'hésitent pas à enterrer, ainsi qu'il a été dit plus haut, une vieille Us ûgenu femme en place de la ressuscitée. A l'agent qui demande si tout s'est . ^jgfj"!^/^ passé dans les règles, ils répondent en mentant et en raillant : c Veux-tu 'ne sont pas ' ^^^^ ^^^^^ souffrir dans sa tombe celle qui a été frappée tant de fois ? » Leur autre chose qiu impudence est bien naturelle, car ils savent que c'est au diable qu'elle le Démon. s'adresse ; Jérôme l'affirme : In lictore diabolus occurrit. Maintenant, le diable parti plein de confusion, une cachette est préparée pour la fausse morte, qu'on habille en homme après lui avoir coupé les cheveux. Le tour joué au pouvoir civil est ainsi complet; et Jérôme s'en montre ravi. Ce pouvoir avait beau être désormais entre les mains des Chrétiens, l'ancienne impression subsiste ; le peuple voit en lui l'antique oppresseur. Ses actes les plus tutélaires — punition des délits, levée des impôts, etc. — passent pour des œuvres persécutrices; c'est l'état d'esprit général ; c'est celui de Jérôme. Dans le cas actuel, pour faire échec à l'administration, il a fallu se livrer à d'assez gpraves accrocs contre la moralité courante : déclaration frauduleuse, substitution de personnes, toutes tromperies pratiquées par des fonctionnaires publics et les plaçant sous le coup de la loi pénale. Jérôme pourtant les approuve; il les admire; il proclame qu'ils ont agi en collaboration Le n faits-divers » avec Dieu et en hostilité contre le Démon. C'est ainsi que ce vulgaire de tribunal, procès pour adultère se trouve finalement transmuté en une c passion > ^^mmdUe ^ ^'^^® ^® procédés, sinon très honnêtes, du moins très simples et des Acta sinccra. d'application facile. Impossible d'exagérer la platitude et la niaiserie ' de ce morceau, que rend, en outre, tout à fait répugnant un ton de réclame éhontée en faveur de quelques camarades de l'auteur. Il n'y a pas trace du très grand talent d'écrivain que Jérôme déploiera plus tard. Vainement on y chercherait une phrase convaincue et passablement construite. Néanmoins, ce ramassis de fatigantes ampoules et d'assommants lieux-communs fut peut-être l'écrit de Jérôme — la Vita Pauli exceptée — qui obtint le succès le plus profond et le plus durable. Quand son nom eut acquis l'immense autorité qu'attestent cent témoignages, l'épître De Muliere sepiies percussa servit en quelque sorte de programme à l'activité littéraire réfugiée au fond des couvents. C'est d'après ce spécimen singuUer que la Rhétorique gréco-romaine s'introdubit dans

I . Clerici quibus id officium erat. On verra, petit euai sur monachtts, comtnent les chrétiens de la classe populaire se mêlaient, par charité et par lucre, du service des prisons et des œuvres inférieures de la justice.

les écoles monastiques. L'ancienne c déclamation > se vit remplacer par l'amplification martyrologique avec ses harangues pour et contre d'ac cusés et de juges, ses tableaux rutilants de tortures et de supplices, ses apothéoses peuplées d'anges entr'ouvrant le ciel. Ce genre d'exercice devint bientôt l'occupation favorite des jeunes moines adonnés aux lettres et amoureux du bien dire. Or, quand « l'exercice » était réussi, on le copiait à part pour être conservé comme un document d'honneur. Mais // va servir soit plus tôt, soit plus tard, sous un prétexte ou sous un autre, il sortait de type moral des tiroirs, courait de main en main, pénétrait dans la circulation; et ^"* hagiograpkes finalement l'hagiographie se trouvait dotée d'un saint illustre de plus. " '"^^"* ^'' Le fait dut être bien fréquent, car il a été invoqué avec éclat et insistance par un homme qui s'y connaissait et n'était assurément guidé par aucune intention de polémique hostile. Le vénitien Âgostino Valiero, professeur, astronome, philosophe^ historien, évêque de Palestrina et revêtu de la pourpre cardinalice, une des gloires de la fin du xvi* siècle italien ayant entrepris de défendre les moines contre l'accusation de fourberie, expose précisément les habitudes que je viens de décrire, c Dans ces travaux oratoires, on ne songeait qu'à se perfectionner dans l'éloquence, dit le savant prélat. Jamais les moines n'eurent le dessein de tromper. Ce sont les libraires, les imprimeurs et les lecteurs, ceux-ci par avidité, ceux-là par ignorance, qui mériteraient le reproche d'avoir confondu des jeux d'esprit avec des pièces sérieuses et d'avoir pris des essais d'imagination pour des histoires véritables ' . > Cette théorie de l'Évêque de Palestrina obtint tout autre chose que du succès auprès des intéressés; ils s'en montrèrent fort indignés; et c'est évidemment la part de vérité qu'elle contient qui leur déplut. Quant à nous, nous pouvons l'adopter sans inconvénient dans la mesure où elle couvre, pour un peu du moins, la bonne foi des hagiographes. Jérôme, lui non plus, n'était pas de mauvaise foi autant qu'on pourrait le croire. Je n'irai point jusqu'à dire que la lettre à Innocentius est un fidèle compte rendu de ce qu'il avait pu voir et ouïr. C'est affaire au sagace et attentif auteur de V Église au IV^ siècle de traiter ainsi les documents qu'il est censé avoir lus '. Représenter Jérôme comme ayant vu les sept coups de glaive, y m, de BrpgUe compris celui de la lame recourbée, et entendu le discours de la femme en pense adultère, cela est trop cruel. 11 n'y a que les faiseurs d'apologie à yeux ^ucoup de bien, fermés pour accommoder leurs amis de si dure façon. Jérôme, loin de . -^"^VA se poser en témoin oculaire et auriculaire, déclare qu'il raconte € une plus menteur chose arrivée de nos jours >; qtute aetate nostra acciderat. (Cf. la qu'il ne le fut note p. 447.) En cela justement consiste l'honnêteté relative de ce réellement,

1. Rheiorica eccïesiastica seu de modo concionnaudi, par Agostino Valiero, Venise, 1574.

2. M. de Broglie, en vue de prouver la répulsion que les Chrétiens ressentaient à l'égard de Tadministration impériale, apprécie ainsi notre anecdote : c Une > scène touchante eut lieu à Verceil, sous les yeux du jeune chrétien Jérômei qui » se trouvait là de passage et en écrivit un récit vif et animé. »

Atténuation

et excuses

en faveur de ce

futur « père »

de PÉgUse.

Dans quelle mesure

on peut

sincèrement

commettre

des mensonges

au profit de la

yiriti.

Et comment

r esprit de fiction,

historiquement,

n'est pas toujours

aussi méprisable

qù!il nous le parait.

c jeune chrétien > dans la perpétration amphigourique et hyperbolique de tant de menteries. Pour se c dérouiller », en bon petit rhétoriden» il a brodé sur de vag^ies ouï-dire, voilà son excuse. Tout intelligent et cultivé qu'il fût, il avait le cerveau saturé des mêmes imaginations martyrologiques que ses plus grossiers contemporains. Il brûle d'apporter sa pierre à l'édifice que l'on construit en l'honneur des victimes de la persécution polythéiste. Les harangues qu'il souiAe à son héroïne improvisée, il n'a pas trop de peine à croire qu'elle les a tenues ; les détails sur les sept coups d'épée que sa verve gasconne — les Gascons naissent partout, même en Pannonie ^ a si bien su compliquer, graduer et varier, il jurerait que c'est ainsi qu'ils furent donnés. Après tout, est-ce que M. de Broglie, oracle des catholiques libéraux de notre temps, n'estime pas lui-même que ces diverses inventions constituaient simplement € un récit vif et animé »? Le principe de la fiction préméditée et pourtant sincère atteste sa présence tout le long de l'histoire. Très considérable fut toujours le nombre des gens qui employèrent, en pleine sécurité de conscience, les faux documents et les faux serments pour persuader aux autres la doctrine tenue par eux comme vraie et le fait qu'Us admettaient comme certain. A peu près à l'heure où Sulpice écrivait sa Chronique, il y eut sur ce sujet une grande polémique où Augustin se montra admirable. Il faut voir dans la lettre à Consentius de quelle énergique réprobation il frappe ceux qui ont recours au mensonge pour démasquer les hérétiques. Mais cette délicatesse morale, Jérôme ne la connut point; elle dépassait trop le niveau commun. On continua à agir comme si la fausseté était plutôt louable que répréhensible lorsqu'elle sert à procurer le triomphe de la vérité, — tout ce qui vise un but aussi élevé étant, au fond, idéalement vrai'. On doit garder ces considérations dans la mémoire, si on veut apprécier avec le véritable esprit historique la littérature concernant les martyrs. J'ai fait voir qu'elle se compose presque exclusivement de falsifications aussi stupides qu'audacieuses. Je viens de montrer par un trait final au milieu de quelles corruptrices habitudes elle naquit. Ayant eu pour début une farce d'écolier, — la femme sept fois guillotinée j aurait dit Jules Janin, — la martyrologie se vit ainsi à jamais vouée au mensonge. Ses assertions doivent donc être impitoyablement expulsées de tout livre sérieux; ce sont des teignes qui gâtent les annales ecclésiastiques et en rendent l'abord nauséabond. Mais, en même temps, combien il serait inique historiquement de ne pas constater qu'elle fut longtemps précieuse sinon respectable ; de ne pas admettre que souvent elle s'inspira de très hauts mobiles; et, par suite, de ne pas reconnaître les services très réels qu'elle a rendus.

I. Aa moment où je révisais ces lig^nes déjà anciennes, nn officier français se coupait la gorge pour échapper à la honte d'avoir fabriqué, sans nul esprit de lucre d'ailleurs, et en dehors de tout bas motif personnel, un faux destiné 4 confirmer un arrêt en la justice duquel il croyait passionnément.

CONSTANTINUS RBEUM POTIBBATUR (Chr. II, 33 , 1 , 32). — Sulpice, Sulpife

contrairement à sa manière quand il s'agit de personnages royaux, pen- parle mieux cherait à parler de Constantin avec une certaine bienveillance. Évi- de Constantin demment, il lui savait gré d'avoir, sur le terrain politique, lait passer le ^"^ ^^ Christianisme de l'état de superstition orientale méprisée et maltraitée ^""^" tmpereurs, au rang de religion respectée et bientôt prépondérante. La plupart des historiens ecclésiastiques ont adopté cette attitude. Sans imiter la courtisanerie d'Eusèbe, ils feignent tous de croire avec lui que Constantin vécut en chrétien zélé. Seulement, l'opinion populaire ne suivit pas ces indications. Nous en avons une bien singulière preuve. Constantin fut baptisé à son lit de mort par l'évêque de Nicomédie, un Arien, il est vrai. Mais» après tout, les dernières années de la vie du vieil empereur avaient été — sinon au point de vue de l'orthodoxie et de la morale, du moins quant aux faveurs accordées à la religion nouvelle — une véritable préparation au baptême. Or, voici l'anecdote peu flatteuse qui s'attacha à sa mémoire jusqu'à devenir un document presque officiel :

Plus Constantin avançait en âge, plus il répugnait à tout acte capable En quoi de le compromettre vis-à-vis de ses sujets païens. Aussi se refusait-il à il n'est pas imité recevoir le baptême. Tout à coup, une lèpre maligne le saisit et affecta ^^f 'f bientôt un caractère menaçant. Les médecins de la cour s'efforcenf i^omaoum. vainement de combattre le mal. En désespoir de cause, tous moyens réguliers leur manquant, pour en finir avec une affection évidemment incurable, ils proposent d'avoir recours à un bain de sang, avec la condition expresse que oe sang serait tiré des veines d'un jeune garçon. L'approche de la mort terrifiait l'empereur; et il allait essayer de cet abominable remède, quand un avis surnaturel le poussa à consulter révêque de Rome, connu sous le nom de Sylvestre II, trente -troisième pape. Sylvestre expliqua au moribond que l'eau baptismale le délivrerait de ses maux corporels bien plus sûrement, en même temps qu'elle lui mériterait son salut dans l'autre monde. Constantin se laissa persuader, reçut l'ablution sainte et se trouva doublement sauvé. Telle est la fantastique histoire qui se lit encore dans le Bréviaire Romain (hiver, p. 249), à quelques détails près. Elle est donc non pas c de foiS. mais c approchant de la foi ». Très probablement Sulpice n'en avait jamais entendu parler.

QUAE SUPBREST ULTIMA BRiT {Chr, II, 33, 3, lo). — Sulpîce ter- Jugements mine son exposé des persécutions en laissant entrevoir, contre son d'ensemble habitude, certaines vues typologiques. Il doit y avoir eu dix persécutions, Sulpice

parce qu'il y a eu dix plaies d'Egypte ; et la dixième sera l'œuvre de ^^^ persécutions. l'Antéchrist, parce que Daniel l'avait ainsi prédit. Hilaire de Poitiers était convaincu que les péripéties de la Nouvelle Loi se trouvaient toutes pré-racontées dans l'Ancien Testament. Sulpice ne peut faire moins que d'admettre cette vue générale, mais il s'en faut que son sens critique en soit suspendu. Il n'est pas une de ses remarques — je vais tout à l'heure

noter celles sur l'attitude de Trajan, d'Adrien, de Maximin et de Licinius — qui n'atteste beaucoup de sagacité et d'impartialité, la dernière surtout. Sulpice rappelle que Licinius, disputant l'empire à Constantin qui avait résolument rangé les Chrétiens sous son drapeau, jugea prudent d'exiger de ses partisans qu'ils sacrifiassent aux Dieux^ sous peine d'être chassés hors des légions. Mais, continue notre auteur, cet incident fiit de peu d'importance, levioris negotii. Il tient donc pour insignifiants les actes de coercition, d'ailleurs parfaitement authentiques, du rival de Constantin, le fait de contraindre des soldats à quitter r armée ou à se mêler des sacrifices c ne comptant pas comme persécution :>, inter persecutiones non cotnputatur. Et comme tout aussitôt Sulpice ajoute qu'après Licinius nul ne persécuta : exinde iranquillis rébus pace perfruimur, cette déclaration met à néant les prétendues violences persécutrices de Julien, dont, sur une vague diatribe d'Au- Leur netuii gustin, Baronius et Tillemont ont fait tant de bruit. Quand je vous dis met d la gint que Sulpice, sur vingt points différents, met les narrateurs soi-disant Its tutrrateurs traditionnels dans leurs petits souliers. Ils n'ont qu'un moyen de se débarrasser de ce gêneur, c'est de ne pas le lire. Ici, ses constatations sont d'autant plus significatives que, né sous d'Apostat», Sulpice avait atteint âge d'homme à une époque où les souvenirs de la crise julienne étaient encore très vivants.

De Voici une autre considération qui ne manque point d'intérêt : c'était,

ce ^u*il faut croire g^ lye siècle, une opinion répandue que, depuis Dpmitien jusqu'à Décios, des persécutions j^ Christianisme avait joui d'une paix absolue. Lactance, qui écrivait à entre Domitien Nicomédie en 3i3, l'affirme formellement. A ce compte, disparaîtraient et Décius, les persécutions de Trajan, d'Adrien, de Marc-Aurèle, de Septime Sévère et de Maximin, c'est-à-dire la troisième, la quatrième, la cinquième et la sixième, selon les chififres convenus. Lactance (ou l'auteur du De Mortibusy 2, 3) désigne Néron, ensuite Domitien; après quoi, l'Église, selon lui, non seulement se releva, mais entra en pleine floraison, floridius enituit, des empereurs aussi nombreux qu'excellents l'ayant plutôt protégée, jusqu'au moment où Décius rompit une si longue paix : Post multos ac bofws principes.., à Decio tam longapax rupta est. Cette assertion singulière n'est pas aussi éloignée de la vérité qu'il le semble au premier abord. On doit en tenir compte ; mais en la subordonnant à ime vue générale par laquelle toute la question est dominée et que voici: à partir de la c tribulation 9 néronienne, jusqu'en 3ii, les Chrétiens ne jouirent jamais d'une pleine tranquillité. Sporadiquement, irrégulièrement, mais en tous les temps et dans tous les lieux, il y eut des explosions plus ou moins redoutables, selon que les magistrats s'y prêtaient ou les comprimaient. L'irrécusable constatation d'actes établissant que l'énergie persécutrice ne disparut jamais totalement, mise en parallèle avec la non moins certaine absence de documents juridiques jusqu'à Décius, doit servir à expliquer le jugement erroné de Lactance. Quiconque maîtrisera bien ces deux points, en apparence anti-

thétiques, n'aura aucune difficulté à comprendre comme quoi le rhéteur de Nicomédie n'a pas tant manqué à la vérité que péché par défaut de nuance dans le langage. On le saisira encore mieux après une lecture attentive du compte rendu de Sulpice, meilleur observateur, historien plus exact et écrivain moins adonné à la rhétorique que l'auteur du De Mortibus persecuiorum. En bien pesant ce que la Chronique dit de Trajan, c qui entama la troisième persécution, mais aussitôt défendit de sévir contre les Chrétiens : Saeviri in eos ultra vetuit; » d'Adrien, auteur de la quatrième, qu'ensuite il déclara injuste : Injustum esse pro» nuntians, et de Maximin, qui ne laissa c vexer » que les clercs de quelques églises; — d'autre part, en bien surveillant l'emploi alternatif, que fait notre auteur des termes vexatio et persecutio, on arriverait certainement à un résultat très rapproché de l'opinion de Lactance.

Quoi qu'il en soit, il est un point où Sulpice ne ressemble à personne Originaliti et se montre d'une admirable originalité. C'est lorsque, mesurant les et beauté effets de la neuvième persécution avec son haut libéralisme, il s'écrie : ^' l'appréaation € Pendant dix années, sans une heure de répit, le peuple de Dieu . *"?/ ^ > :>fut décimé. En ce temps -là, le sang sacré des martyrs baigna > l'empire tout entier. On courait vers ces luttes glorieuses; on » ambitionnait le supplice et la mort avec une ardeur beaucoup plus » grande qu'on ne met aujourd'hui de perverse convoitise à recher- » cher l'épiscopat. Jamais guerre n'épuisa le monde à ce point : » jamais non plus victoire ne fut à ce point triomphante : dix ans de » massacres n'avaient pu nous abattre. > Cela est très simple et très beau, quoique mal traduit par moi. En même temps, le rapprochement entre les coureurs de prélatures et les amoureux de martyre jette une lumière curieuse et profonde sur l'état de cette hiérarchie qui achevait alors de se former par des procédés démocratiques, voire démagogiques (cf. infra, mon essai pour marquer le point exact de maturité où la grande fabrique catholique était parvenue vers l'an 400). Ces diverses remarques, exposées avec plus de détail à leurs places Caractère respectives, sont rappelées ici afin d'attester la valeur de positivité des exceptionnellemait chapitres 32-35 du second livre de la Chronique. Elle paraîtra consi- /wjfti/ dérable si Ton veut bien se ressouvenir qu'au moment où fiit faite cette ^^^l^^^^^^f première tentative pour classer systématiquement les persécutions, toutes les indications fournies par les écrivains antérieurs et même un peu postérieurs, tels qu'Augustin et Orose, ont un caractère fabuleux, désordonné ou dubitatif.

LiBBRTATEM... MUNDUS ACCEPERAT {Chr, II, 35, I, l). —Je ne veux pas laisser passer sans la marquer d'un caillou blanc cette phrase où Sulpice assimile l'avènement du Christianisme à l'égalité officielle avec l'avènement de la liberté. Cela ne devait pas, ne pouvait pas rester vrai longtemps ; quand Sulpice écrit, il n'en restait pas g^and*chose; mais c'est pour lui un plus grand honneur d'avoir compris, péné-

Goo^^

au !V* siècle.

tré et exprimé le vrai sens politique de la révolution accomplie dans le Sens que pouvait premier quart du IV« siècle. Oui, il s'agissait de la liberté religieuse ainsi avoir et mot définie : donner à tous, non chrétiens et chrétiens, le libre droit de suivre la religion que chacun préférerait : ut daremus chrtstianis et omnibus, liberam potestaiemsequendireligionem quatn quisque voluisset^. C'est un des faits qui impriment à l'époque que nous étudions son étonnant caractère de modernité. Plus de religion exclusivement favorisée par l'État; des cultes divers volontairement pratiqués; tel est le principal point par lequel le siècle indécis — c équivoque, » comme l'appelle Auguste Comte d'un mot pas trop heureux — diffère de celui qui l'avait précédé et de ceux qui le suivirent. Avec une énergie extrême, l'État romain, condensation et continuation du régime antique, avait travaillé à reconstituer et à fortifier la vieille unanimité menacée. N'ayant pas réussi dans cette œuvre conservatrice, les véritables hommes d'État s'inclinèrent devant ce qui ne pouvait plus être évité, proclamèrent l'indépendance de tous les cultes sous la bienveillante invitation de la < Déité » ou de la Divinité suprême. Les écrivains orthodoxes traduisent ces mots de façon à faire entendre qu'ils désignent le Dieu judéochrétien; c'est erroné. A la date où nous sommes, je l'ai déjà expliqué plusieurs fois, les païens étaient autant monothéistes que les fidèles de Jésus. L'unité de Dieu n'est pas une invention spéciale des Juifs, non plus que des philosophes grecs. Elle résulte d'une évolution nécessaire, accomplie en partie sous les grands régimes théocratiques longtemps avant Moïse; et, quant au monde grec, très anciennement rendue imminente beaucoup plus par Pythagore et Thaïes en tant que géomètres, que par les écoles philosophiques, y compris celles de Platon. A l'ouverture de Tère dite chrétienne, si l'on regarde attentivement, le monothéisme l'emporte partout; mieux vaudrait dire que partout le polythéisme tombât en discrédit, Timpossibilité des dieux multiples découlant invinciblement des découvertes de la science. Voilà pourquoi les édits impériaux parlent de l'Être suprême sans la moindre intention de désigner la divinité biblique; et tout le long du siècle, ce même langage se retrouve aussi bien sous la plume de Symmaque, de Pretextatus ou d'Ammien Marcellin, que sous celle de Lactance, d'Hilaire ou d'Ambroise. La pratique officielle qui s'établit alors de traiter légalement toutes les croyances sur le pied d'égalité, put paraître un instant assurée de l'avenir. A coup sûr, on s'aperçut très vite qu'un tel plan d'existence était utopique ; si bien que le culte nouveau, dès qu'il disposa de quelque force politique, eut grand soin de l'employer de son mieux pour exterminer l'ancien. On n'en vit pas moins pendant plus de cinquante années vivre côte à côte des religions mortellement ennemies, un spectacle qui ne devait reparaître qu'après quinze siècles

Comment

Us chrétiens

furent lilfiraux

un certain temps

I . Voir les divers édits, notamment celai que rapporte Lactance, t. I. Paria, 1842 : De Mortibu» persecuiorum.

et ne pouvait durer.

écoulés. La singularité de Sulpice, c'est d'avoir cru à sa durée indéfinie. Pourquoi u temps n y croyait encore quand Tliéodose avait déjà solennellement renié "« ^^^ g^^^ l'impraticable programn^e de 3 1 3, en enjoignant « à tous^Bes peuples » de se faire catholiques sous peine de châtiment ^ Le libéralisme en reli-r gionn'étaitpas une chose du iv^ siècle. Même les sentiments de Sulpice, si glorieusement exceptionnels d'ailleurs, qu'il dut tout à la fois à la native noblesse de son âme et à l'influence exercée sur lui par le cœur généreux de Martin ; ces sentiments que nous lui verrons affirmer partout où la violence s'élèvera contre des opinions, Us ne doivent pas être interprétés au sens libéral comme nous entendons ce mot. H s'agit plutôt d*une conséquence loyale et chevaleresque tirée de l'expérience qui venait d'être faite à l'égard des martjrrs. Qu'il parle d'eux, en effet, ou des priscillianistes ou des origénistes, Sulpice se déclare invinciblement convaincu que la persécution, loin d'éteindre les croyances dissidentes, bonnes ou mauvaises, les fomente au contraire et les fortifie. Nous l'entendrons, dans un instant, dire, à propos des mesures dirigées contre les hérétiques d'Espagne, qu'elles exaltèrent ces méchants, au lieu de les réduire au silence : Ut exasperaverit mcUos potius quam com^ pressera. (Infra 46, 9.} Il y a bien de l'illusion dans cette maxime posée ainsi en théorie générale. L'histoire est pleine de répressions qui ont parfaitement accompli leur, objet. C'est une question de tactique et d'opportunité. Ce qui est pleinement vrai dans l'opinion émise par notre ami, c'est que la force n'ayant joué aucun rôle (cf. supra p. 3i i et suiv.) dans le triomphe du Christianisme, il semblait indiqué qu'à son tour le Christianisme devrait se garder de tout recours à la force lorsqu'il se verrait contesté ou attaqué. J'ai montré qu'Augustin avait nourri, lui aussi, des illusions semblables, pour en revenir quand il fut aux prises avec les responsabilités de l'épiscopat. Ce qui distingue Sulpice, c'est que, lui, il n'en revint jamais. Il n'était pas évêque, il est vrai, mais son maître Martin qui l'était, resta sur ce point non moins intransigent que lui. Aussi, à eux deux, forment-ils un couple historique avec je ne sais quel air d'indépendance étrange, presque suspecte, que toujours les autorités régulières et bien pensantes enveloppèrent d'une sourde suspicion.

L*origittaliU

de Sulpice

est iTavoir

opiniâtrement

maintenu V ancien

point de vue.

HSLBNA... QUAE AUGUSTA CUM PILIO CONRBONABAT (CAr.II, 33,

5, 1 5]. — Ces récits tirés des lettres de Paulin, et que lui-même avait enn pruntés à la correspondance de Jérôme, pourraient fournir d'instructifs rapprochements au sujet de la formation graduelle du miracle. On y voit comment, rien que sous l'impulsion du goût alors prédominant pour le

I. Qu'on rapproche Tédit De Fide catholica de ctlui que j'ai cité tout à l'heure. ils se donnent nettement la réplique. Au premier qui reconnaissait à c chacun la liberté de suivre la religion de son choix ») Théodose répond en décidant que nul ne pourra refuser, sans être puni, d'embrasser la foi catholique : Cunetoa populoê catholicmn nonten jubemus amplecH, (Cod. Théod. XVI. Cette loi est de 38o.)

Le miracle et sa procédés déformation.

Variations

des récits

sur Pinvattiott

Ât la Vraie Croix,

La narration iTAmbroise,

typtd'iloiuence qui a échappé

à M, Villemain,

merveilleux, les prodiges s'accroissaient et s'embellissaient en passant d'une main à l'autre. Ainsi, Pontius Paulinus (Epistula 3i ad Sèverutnj ne dit pas que la poussière, portant empreintes les traces des pieds de Jésus, se renouvelait sans cesse après que les pèlerins l'avaient emportée; c'est Sulpice qui invente ce détail afin de donner à son récit plus de réalité et de vie. Dans la question des trois croix, Pontius Paulinus dit que pour mettre fin aux hésitations d'Hélène, < un cadavre fut apporté >, cadaver illatum est. Cela est lourd et maladroit. L'instinct dramatique de Sulpice reste mal satisfait. C'est pourquoi, sans y penser et simplement par suite de sa tendance naturelle, notre auteur imagine l'entrée «a scène du convoi funèbre, envoyé exprès par Dieu, Dei nutUj pour mettre fin à toute incertitude. Je pourrais suivre ce travail de fabrication spontanée de faits inexacts en étudiant cette découverte de la Vraie Croix dans les contemporains et les semi-contem- ' porains, Rufin, Ambroise, Socrate, Cyrille, Théodoret. Chacun d'eux modifie l'historiette à sa guise. Rufin, par exemple, raconte qu'Hélène, sur la proposition de Macaire, évêque de Jérusalem, fit apporter les trois croix chez une dame moribonde. Au simple contact du bois sacré la mourante se redressa pleinement guérie et plus forte qu'elle n'avait jamais été : cum reliqucie cruces nihil profuissent, tertia statim eam sanavit. C'est la version que le Bréviaire romain a adoptée (Printemps, p. 517). Il y a encore le récit d' Ambroise, très bizarrement introduit au beau milieu de l'oraison funèbre de Théodose. Pourquoi l'évêque de Milan entretient ses auditeurs de la trouvaille d'Hélène au lieu de leur parler des mérites de l'empereur défunt, je ne saurais l'expliquer que par des appréciations assez malveillantes: en premier lieu, il est clair que < l'invention de la croix > — dont Eusèbe, si bien placé pourtant pour la connaître, n'avait jamais dit mot non plus que tous ceux qui écrivirent entre 323 et 390 — était toute firaîche. Ambroise, toujours à la piste des « actualités >, voulut profiter de la primeur. En second lieu, l'ensemble même du discours de l'évêque de Milan atteste que les matériaux dont il disposait pour louer le « grand homme > étaient d'une maigreur extrême, l'affreux souvenir de Thessalonique ayant fatalement obscurci les rares mérites réels qu'il pouvait avoir. Quoi qu'il en soit, la narration d' Ambroise a cela de remarquable que le merveilleux en est absent, indice à peu près certain de sa primordialité. Le diable, dit l'évêque, avait soigneusement caché l'arbre sur lequel mourut Notre-Seigneur. Mais ses ruses ne servirent de rien. Une fille d'aubei^e, stàbularia^ mère, il est vrai, d'un empereiu:, mais surtout remplie de l'Esprit saint, sut déjouer les méchancetés du démon. Avec ardeur et avec patience elle cherche la précieuse relique, et bientôt son zèle reçoit sa récompense. Seulement, au lieu d'une croix, elle en déterre trois. Que croire et que faire? Une idée lumineuse lui vient: consulter l'Évangile qui.

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