‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 176 sur 198 · CHRISTIANISME OFFICIEL, HÉBÉSIE ET BATAILLE INTESTINE · texte numérisé non relu

CHRISTIANISME OFFICIEL, HÉBÉSIE ET BATAILLE INTESTINE

Fondstion Longe atrocius periculum {Chr. II, 35, i, 2) et aussi: Duobds dogmstiqns ARRlis (ibid,), — Ceci est le début de Snlpice comme hérésiologue. Sa du première parole est caractéristique : l'hérésie constitue le phis atroce de

Christianisme tous les maux. Cette phrase résume l'époque. A peu près au mêma moment, avec des mérites fort inégaux, mais avec une égale horreur pour les écarts de foi, Philastrius, évdque de Brescia, et Épiphane, évêque de Constance en Chypre, cataloguaient et stigmatisaient les diverses héré» HMref sies connues. Philastrius en compte cent cinquante-six ; Épiphane quatre- Martin, Sulpice vingt; Sulpice lui, — sauf le Gnosticisme qu'il nommera et maudira, mais '' . sans l'apprécier, —> ne s'occupe que de d'Arrianisme», pour adopter r^/fi^^^'^ ^^^ orthographe, sur lequel, d'ailleurs, il ne jette pas de bien grandes lumières. Il a donné à propos du concile de Rimini des détails qu'on ne trouve que dans sa Chronique et qui sont infiniment curieux. Mais en dehors de ce tableau, surtout intéressant au point de vue politique et social, son récit fourmille d'erreurs et de bévues. La singulière indication relative aux < deux Arrius » résulte manifestement d'un passage des œuvres de saint Hilaire qu'il n'a pas su comprendre. La définition géméraie, empruntée à la même source, n'est pas non plus très satisfeûsante. Noble, éloquent, savant, vertueux, Hilaire avait été le digne patron de Martin, et Sulpice dut naturellement tirer de lui toute sa théologie, autant qu'il le put du moins, car il n'était pas de force à lire avec grand fruit ces transcendantes élucubrations. On verra plus bas ce qui est dit de l'évêque de Poitiers et de sa vie militante. Ce n'est pas seulement pour Sulpice, mais pour tout l'Occident, qu'il joua le rOle d'initiateur en . fait de hautes notions théologiques. Il fut surtout le meneur des orthodoxes dans leur lutte contre l'Arianisme gouvernemental, le sauveur et

le docteur de l'orthodoxie. Ce qa'étaient la substance, les personnes ou bypostases, la consubstantialité, toute cette métaphysique du dogme de ta Divinité une et trine, il Ta, le premier, exposée en langage latin. Mais ne le comprenait pas qui voulait. Les simples n'auraient pu l'entendre: a lectione simpliciorum procul est, disait Jérôme. (Bpisi. * XLIX, ctd Paulinum); et Martin aussi bien que Sulpice rentraient dans cette catégorie.

Le mode de publication que j'ai adopté en renonçant à faire de mes ^ Oà rûuteur études sur Martin et sur Sulpice une composition régulière, a beaucoup ^'^^^^'^ J'aborder d'inconvénients. Je m'efforce d'y parer au moyen de manchettes multi* gi tUfficUe terrain. pliées, formant une table analytique complète. Mais il n'est pas non plus •ans quelques avantages. Il m'a notamment fait surmonter toute vanité littéraire en me décidant, ainsi que je vais le dire tout à l'heure, à donner in extenso des recherches qui, au début, avaient été uniquement destinées à m'éciairer et à me guider. Telle centaine de pages devait parfois ne représenter que le droit d'écrire un paragraphe de dix lignes avec sécurité. J'y gagnerai qu'on pensera que j'étais incapable de composer un livre. Mais le chiffre restreint et les dispositions probables des lecteurs qui ouvriront ces volumes étant donnés, je crois qu'il y aura profit pour eux à rencontrer, sous forme désintéressée et après tout coulante bien qu'inesthétique, des matériaux dont le triage n'est d'ordinaire essayé que dans un but polémique ou avec des visées étroitement confessionnelles. Je n'y touche, moi, qu*en vue de projeter un peu de himière sur deux êtres très honnêtes et très sympathiques, tels que j'en ai connu quelques-uns de mon temps, et sur l'époque, extraordinairement semblable à la nôtre, où ils vécurent. Ce désir de pénétrer le lointain passé, en le rattachant à des personnages réels et subjectivement bien vivants, était seul capable de me faire aborder avec intérêt certains travaux qui m'eussent paru insipides, s'il ne s'était agi que d'érudition. Présentés ainsi, au contraire, il y a chance qu'on y trouve im peu de bonne et de saine nourriture intellectuelle. La question arienne, Uarianismt expliquée à travers Martin et Sulpice, est très propre à faire toucher du ^^pi^<l^ doigt les motifs profondément vrais et humains qui présidèrent à la fon- ^^ lonVio^rapht. dation du régime catholique. Elle pourra aussi nous montrer à quel point le sentiment profond des masses occidentales y tint une place prépondérante. Assurément, il ne saurait être question pour ce corn- Absorbante mentaire de toucher à un débat théologique qui remplit le iv« siècle et importance le passionna jusqu'à exclure toute autre préoccupation. Être pour ou ^i^fyt^^u^ contre la divinité de Jésus, c'était alors toute la politique, toute la philo- Sophie et toute la littérature. Ceci soit dit, veuillez le croire, sans aucune intention de recommencer les froides plaisanteries de Gibbon qui ont eu, d'ailleurs, tant de succès. Même l'intermède, très animé cependant et très émouvant, que provoqua Julien, ne réussit pas à suspendre une minute les violentes disputes suscitées par cet absorbant

Goo^^

462 PETITS BSSAIS

sujet. Je ne Taborderd, quant à moi, qu'à ce point de vue : pourquoi Martin et Sulpice furent-ils de passionnés Nicéens?

La manière dont l'auteur de la Chronique pose le problème arien, les

détails dogmatiques dans lesquels il essaie d'entrer, montrent de façon

assez claire que la théologie spéculative n'était pas son fort Mais

précisément parce qu'il comprend mal le fond théorique du débat, son

ardeur anti-arienne et sa chaude adhésion aux décisions de Nicée —

sentiment qu'il tenait de Martin et que celui-ci poussa jusqu'à se laisser

Qj<f battre de verges plutôt que d'en contenir l'expression — me semblent

^^j^^j^^^^ indiquer, avec la dernière évidence, que la divinisation de Jésus fut

futPœurre ^*^^^^^ ^® l'entraînement populaire. Tous les deux, ils restent indifié*

de l'entratnemnt f^nts aux côtés métaphysiques de la question, à ce point que l'acte cons-

populaire, titutif du dogme de la Trinité, l'intronisation officielle du Saint-Esprit

troisième personne de Dieu, s'accomplit sous leurs yeux en 38 1, sans

Preuve qu'ib prennent seulement la peine de le mentionner'. Ils ne savent

^^ , , qu'une chose, c'est que Jésus, qu'ils aiment ardemment, qu'ils connais*

cette appricuiùon g^^^ presque uniquement, dont la vie leur inspire une admiration sans

par les sentiments . ^ «ai ..-*ju'-.j

de Sulpice bornes, — et sa mort plus encore, — cet être de chaur et de sang, qm a

et de Martin; soufiFert dans son sang et dans sa chair, ils ne veulent le voir inférieur à

personne. Sans doute, il y a un Dieu autre que lui, mais ce Dieu n'est

pas au-dessus de lui. Rien ne saurait être au-dessus de Jésus. On peut

supporter qu'il ait des égaux, on s'arrangera de manière à ne pas faire

grande attention à eux : l'idée qu'il aurait des supérieurs est absolument

insupportable. Ainsi pensaient, ou plutôt ainsi sentaient Sulpice et

Martin dans cette question arieone ; et j'ajoute que c'est aussi de cette

manière que sentait et pensait la fpule chrétienne, en contradiction avec

qm furent aussi les lettrés et les philosophes. Ceci explique pourquoi l'Orient grec, où

cevade tous prédominait la culture littéraire et philosophique, fut arien ^, tandis que

les Occidentaux, ^^^ l'Occident, où le sens pratique et soci|d était aussi abondant que

l'humeur spéculative et le goût de la métaphysique disputeuse y étaient

rares, fut anti-arien. Les précautions très habites prises par le chef de la

secte pour écarter toute idée d'une humiliation infligée au Messie en le

proclamant second Dieu, Seûtepo; ee6;, n'eurent aucun succès auprès des

Occidentaux, qui ne consentaient pas à ce que Jésus acceptât une iné-

La galité quelle qu'elle pût être. C'est leur inexpugnable principe, issu de

tendance d associer

l'humain 1. Non seulement Sulpice ne prononce jamais le nom de la Trinité, mais il

et le divin, emploie sans cesse le mot c esprit > dans un sens plutôt polythéiste, comme on nœud historique le verra quand je commenterai les Dialogues,

de la question 2. Je le dis sous réserve de mon incompétence quant aux détails. Ainsi Har* arienne, nack, dont c'est le métier, — et il s'en acquitte très bien, — pense que les Ori^^énistes, c'est-à-dire la fraction vraiment c scientifique » des orthodoxes, couvrirent de leur autorité la thèse consubstantielle, en lui faisant subir, il est vrai, des diminutions. J'aurai à parler de deux Origénistes qui semblent avoir été des théologiens éminents; mais je ne m'occuperai du premier, Grégoire de Néo- Césarée, que comme le héros d'un conte des Mille et une nuUs, et du second, Grégoire de Nysse, que comme l'auteur ou l'éditeur responsable de ce conte.

la tendance immémoriale qui, depuis les premiers développements de l'hypothèse fétichiste, avait toujours poussé les cœurs vers l'association étroite de la divinité et de l'humanité. U fallait donc absolument que des docteurs surgissent pour accommoder théoriquement cette exigence, devenue impérieuse depuis qu'elle s'était incamée en Jésus, avec cet autre principe, plus puissant, lui aussi, de jour en jour, l'unité de Dieu. Tel est, selon moi, le vrai nœud historique de la question arienne.

C'est à ce point de vue que, si j'en avais le temps et la capacité, je voudrais l'examiner en exposant avec netteté et simplicité ce que la lecture des principaux documents a pu m'apprendre. J'ai beau n'être pas théologien et ne pas viser à faire de la théologie, il ne m'était possible ni d'apprécier le iv® siècle ni de juger Sulpice et Martin sans m'être formé une opinion personnelle sur ce sujet. A mon sens, le mouvement dogmatique, qui reçut sa première et presque définitive solution à Nicée, constitue une étonnante victoire, remportée par les forces instinctives et la filiation historique, contre ce que réclamaient la raison théorique, les textes reconnus pour sacrés et l'autorité des hommes versés dans la science de ces textes. Ârius, en effet, n'est à aucun titre un de ces novateurs hardis qui se mettent en travers d'une tradition dès longtemps établie. U est plutôt le contraire. Quand il dit que le Fils est Dieu par participation, non par substance; quand U lui refuse l'égalité et la contemporanéité; quand il ne lui concède les titres de Xoyic et de Oe&ç que par suite d'un don paternel; quand il le proclame la créature la plus parfaite et la meilleure, créée de rien, avant le temps, créatrice à son tour, mais pourtant une créature, il ne fait que formuler systématiquement les opinions flottantes qui avaient cours avant lui sur la personne du Christ Ce noble et clair esprit, l'Alexandrin Clément, avocat si persuasif et si écouté de la religion nouvelle, tout en mettant la nature de Jésus à part de celle des anges et des hommes, ne disait-il pas : c elle est la plus simple, la plus divine, la plus royale, paaaixcoTdiTï), la plus bienfaisante et avant tout la plus proche de la nature de Celui qui seul est Tout-Puissant. > (Stromates, VII, 2.) Origène, cet autre Alexandrin, le plus éminent de tous, qui croyait à c l'étemelle génération du fils », qui le proclamait digne de tout honneur, après Dieu, \k$xk toO OcoO SXcov, qui fut le premier à le qualifier de dieu, ne l'appelaiMl pas c second Dieu », — la formule deOnpo; Oe^ç est de lui, — et ne le déclarait-il pas inférieur par le rang et par l'essence? (De Oratione, 8.) Ces textes sont décisifs. Il en résulte qu'au iv« siècle les novateurs, ce ne sont pas les Ariens, mais les partisans intransigeants de la divinité totale du Christ et de sa complète ressemblance avec le Père.

Au fond, essentiellement populaires je le répète, de telles vues furent le premier indice bien manifeste d'une rétrogression indispensable et qui, de longue main, se préparait. Jésus était homme, son humanité n'était point contestable puisqu'on l'avait vue et touchée; on souhaitait que, malgré ou peut-être à cause de cette humanité, il possédât toutes

Caractère antique

€t traditionnel

de

Popittion d*Aritts

Ce n*est pas lui qui innove,

ce sont

les partisans

de la divinité totale

du Christ.

Comme quoi

Jésus aétéJaitDuu par Vinstinct

populaire

et la filiation

historique.

cime it perfection du système thiologique.

les grandeurs, toutes les majestés. Quiconque essayait de le diminuer, si peu que ce fût, était considéré comme lui faisant injure. Au surplus, ne nous y trompons pas, la question de la divinité de Jésus est tout à fait au premier rang des problèmes que doit résoudre aujourd'hui encore quiconque souhaite se rendre compte, non pas seulement decequ*aété la religion dans notre long passé, mais aussi de ce qu'elle sera dans notre Sens profond P^^^ ^^^S sivenir. Il faut bien que Sulpice, malgré son peu d'ouverture et toujours actuel d'esprit sur les matières de cet ordre, ait plus ou moins soupçonné l'imde une conception portance du sujet, puisqu'il lui a consacré dix chapitres de son second religieuse; ^y^e de la Chronique. c'e8t-à*dire autant de place qu'à l'histoire de tout le Christianisme pendant les trois siècles précédents. Au cours de cet exposé, qui souvent manque de précision et même d'exactitude, je donnerai dans mes notules quelques éclaircissements, soit sur le fond de la querelle, soit sur les principaux incidents qui la marquèrent. Mais ce ne sera que dans la stricte mesure indispensable à l'intelligence du texte. Mon point de vue n'est ni dogmatique ni philosophique, il est historique, et je viens d'en indiquer le sens général.

L'évolution du théologisme atteignait alors à son apogée. Elle entrait dans une phase suprême après laquelle doit s'ouvrir la grande route conduisant vers la religion définitive de l'Humanité. Ceux qui ne sauraient être religieux sans le concours du principe divin, ne trouveront jamais rien de supérieur au Catholicisme. C'est ce qui nous excuse, nous autres qui avons conquis l'émancipation positive, de laisser parfois échapper nos sentiments de dédaigneuse compassion, non pas pour les protestants et les déistes métaphysiciens, grand Dieu ! — ils ont combattu le très bon combat, ils ont été, à leur heure, le sel de la terre! — mais pour leurs théories épuisées, dégonflées comme ces dragons couleur de pourpre qui servaient d* enseignes aux légions romaines du iv^ siècle. En ce temps-là l'effroi saisissait les barbares, dès que ces redoutables étendards flottaient et sifSaient dans le vent. Aujourd'hui ils feraient rire nos conscrits.

Quoi qu'il en soit, cette combinaison admirable, où la majestueuse unité du Dieu unique allait se concUier avec la notion de la muiti* plicité et aussi celle de l'humanité, constituait un degré qui devait être très sérieusement traversé pour qu'ensuite il devint possible d'éliminer irrévocablement le concept théologique tout entier. A ce titre, l'Arianisme, précisément à cause de ses prétentions philosophiques et semi-rationnelles, fut une tentative certainement rétrograde. Il entravait notre marche normale vers la finale adéquation du divin et de l'humain, point de départ et point d'arrivée de l'évolution religieuse universelle. De braves gens qui croient parler en philosophes supérieurs, détachés des passions de secte, nous prient d'être cléments pour l'Arianisme, car, disent-ils, il ne fat qu'un protestantisme trop piécoce. Il fut cela, c'est incontestable. Actuellement, les trois quarts des protestants d'Amérique sont des Ariens. Mais quel dessein bizarre de nous faire admirer

Quetarianisme

était une

rétrogradation,

et pourquoi.

une tentative qui visait à empêcher que rien fût construit! Qu'après la bâtisse élevée et enstiite dégradée et souillée par le temps, il ait été utile de se liguer pour la démolir, on doit l'admettre. Mais cela signifiet-il qu'il y aurait eu gain à ce qu'elle ne fût pas construite du tout, et encore moins qu'il y aurait actuellement profit à recourir à des matériaux usés et démodés pour la reprise d'un plan manqué il y a quatorze cents ans? Je suppose que les trois ou quatre lecteurs qui feuilletteront mon livre avec plaisir sont, comme moi, de résolus partisans de la Révolution et qu'ils savent, tout comme moi, qu'elle consista virtuellement en la destruction totale de l'ancien régime politique et social. Ils n'ignorent pas non plus qu'elle a scrupuleusement rempli cette tâche, rendant par là possible l'érection d'une fabrique nouvelle. Vainement M. Taine vient leur montrer qu'elle a apporté dans son œuvre une absence totale de logique, de mesure et de retenue. Ils lui restent reconnaissants et ne commettent pas^ comme cet écrivain^ si éminemment dépourvu du sens de l'histoire, la bévue de lui demander des principes de stabilité et des méthodes de construction, comme si on priait la tempête de faire germer les plantes et de mûrir les moissons. La Révolution chrétienne, s'il est permis d'appliquer ce mot à une évolution aussi lentement accomplie, procéda absolument de la même manière. Sa ténacité dans le but à poursuivre ne fut égalée que par son incohérence dans les moyens employés pour l'obtenir, et cette incohérence alla parfois jusqu'à ressembler à un abandon. Nulle part on ne le voit mieux qu'en étudiant la question arienne. Commencé avec le dessein exclusif de remplacer par l'Unité l'antique pluralité divine, le mouvement chrétien avait à peine parcouru sa première étape, qu'il semble se mettre en travers de ce programme monothéiste. Les deux Testaments le portaient inscrit sur toutes leurs pages, les apologistes l'avaient proclamé avec emphase, les premiers docteurs en affirmaient hautement la valeur en des écrits où l'esprit de science se mêle encore à l'esprit de foi. Néanmoins, il semble qu'on l'oublie. Â vrai dire, tel est bien le trait principal du conflit qui se dénoue à Nicée ; et la difficulté pour en saisir le vrai sens se ramène à comprendre combien était superficielle l'apparente contradiction entre l'orthodoxie du l^^ siècle et l'orthodoxie du iv®.

Qu'en face de la vieille Écriture, l'attribution à Jésus du rang divin soit radicalement insoutenable, c'est chose facile à démontrer. Il serait sans doute un peu ennuyeux de rentrer dans les sentiers battus de la vieille controverse ; mais les théologiens américains l'ont curieusement rajeunie en lui appliquant la méthode statistique, et nous pouvons bien leur emprunter un instant cette manière tout à fait moderne de faire de l'exégèse. Elle est, du reste, on va le voir, loin de manquer d'efficacité. D'après leurs travaux, les livres de l'Ancien Testament contiennent deux mille et quelques passages où l'existence d'un Dieu unique est exprimée avec assez de netteté pour qu'il soit impossible de signaler, dans un aussi énorme amas de textes, un seul mot insinuant,

Frivolité

et ignoranct

de

certains Jugements

sur le Christianisme

et sur la Révolution,

Caractère

contradictoire

des deux bases

du catholicisme :

Vunitéde Dieu

et la

divinité de Jésus,

Incompatibilitéj en apparence

insurmontable,

entre Porthodoxie du 1er siècle

etceUedulV*,

Comment

Us Ariens avaient

pour eux

Us Écritures

et les docteurs*

La BibU

statistiquement

consultée

ou exégèse

américaine.

fût-ce de la plus lointaine façon, que ce Dieu ait jamais pu avoir un fils semblable à lui. En présence d'une masse à ce point compacte et serrée d'irréfragables témoignages, que devient l'effort des controversistes qui croient trouver la Trinité dans les passages de la Genèse où Jahveh parle de lui-même au pluriel : c Voilà qu'Adam est devenu l'un de nous: ecce Adam unus ex nobts foetus est, » Evidemment, ce ne sont pas quelques formules polythéistes, débris des vieux poèmes dont l'œuvre, attribuée à Moïse, fut originairement composée, qui pourraient ébranler l'autorité des milliers d'hommages rendus par les grands hommes et les prophètes d'Israël, en termes calculés et réfléchis, à la stricte unité divine. Quant aux quatre Evangiles ou Testament Nouveau, on y a recueilli treize cents passages qui mentionnent le nom de Dieu sans aucune allusion à une pluralité de personnes; trois cent vingt qui emploient le mot Dieu au sens absolu et pour marquer la pleine suprématie ; cent cinq qui ajoutent à ce mot des épithètes hautement révérencieuses; quatre-vingt-dix qui parlent de Dieu pour déclarer que toute prière, tout hommage, toute supplique doivent être dirigées vers Lui, vers sa grandeur et sa gloire ; dix-sept, enfin, qui lui décernent très intentionnellement les qualificatifs de Un et de Seul, Il est donc certain que les livres bibliques, ceux de la Nouvelle Loi aussi bien que ceux de l'Ancienne, se montrent exclusivement, énergiquement, passionnément unitaires chaque fois qu'ils ont à s'expliquer sur l'idée de l'Être suprême. Mais ce résultat pourrait n'être pas suffisamment démonstratif si, par exemple, tel évangéliste, tout en exprimant sa foi en un Dieu unique, avait parlé de Jésus de façon à impliquer une similitude de nature entre le Souverain céleste dont Jésus se disait le fils et Jésus lui-même. C'est ce qu'U faut examiner. Nos statisticiens d'Amérique ont relevé trois cents passages où Jésus est dénommé cfils de Dieu». Seulement, il n'est pas un de ces passages qui ne subordonne en tout le fils au père : il lui doit l'existence ; il tient de lui les pouvoirs dont il dispose ; il n'agit jamab qu'à titre de ministre de cette haute volonté. En d'autres termes, par leur teneur totale conmie par leurs tendances de détail, les Évangiles attestent l'infériorité de Jésus vis-à-vis de Dieu, seul être étemel, suprême, infini; voilà l'évidence.

Bien entendu qu'il y a ici des nuances à relever, lesquelles sont parfois assez marquées pour fournir de sérieux appuis à la thèse opposée. Ainsi, cette infériorité que nous venons de constater est toute comparative. On se tromperait absolument en pensant qu'elle aboutit à ramener le Christ, tel qu'il apparaît dans l'Ecriture étudiée de bonne foi, aux proportions d'un simple prophète comme Moïse, Isale ou Mahomet. Quand c'est à Jésus qu'il s'applique, le titre de cfib de Dieu», si volontiers utilisé dans la Bible pour désigner les magistrats et les rois, contracte un sens infiniment plus large et plus profond. Presque toujours il dépasse alors de si loin ses autres emplois qu'on pourrait, sans exagération, dire qu'il tend à assigner à Jésus un rang plus qu'humain aussi

bien vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis des hommes. Par exemple, on peut s'assurer que d'Esprit» a été dispensé sans restriction aucune au Messie, et que celui-ci a reçu le pouvoir sur le ciel comme sur la terre^ ainsi que l'annoncent Jean et Mathieu. Les Actes des Apôtres confirment le fait en disant : « Dieu l'a élevé avec sa droite pour être prince et souverain. » U n'est pas jusqu'à la possibilité de ce qu'on a appelé sa c préexistence 9, à savoir qu'il aurait vécu longtemps avant de paraître sous uae forme chamelle, qui ne puisse s'appuyer de ces paroles énigmatiques, recueillies par Jean : € En vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis.» (17, 8.) Néanmoins, même à pousser très loin l'interprétation de semblables passages, elle ne réussira jamais à surmonter l'objection fondamentale d'Ârius : Il est impossible qu'un fils soit co-étemel à son père. La position de Jésus pourra être rehaussée de façon à faire de lui un être spécialement doué pour une mission éclatante ; mais à aucun moment on ne sera autorisé à dire que les témoignages évangéliques et apostoliques l'aient présenté comme une portion de l'unité divine, comme un fils de Dieu éternellement engendré par son père et égal à celui dont il a reçu la vie. Cela, c'est de la spéculation métaphysique, totalement étrangère aux rédacteurs des livres sacrés. A supposer qu'on souligne çà et là certaines phrases qui, mises sous haute pression, laisseraient transsuder quelque vestige de ce genre, la chose resterait sans valeur au point de vue rationnel. Il est, en effet, impossible d'admettre quand c'est la raison et non l'intuition religieuse qui parle, qu'on ait voulu fonder une doctrine aussi capitale que la pleine divinité de Jésus sur deux ou trois groupes de mots équivoques, indéfiniment sujets à discussion. Il serait trop choquant d'avoir à supposer que les promoteurs primitifs du Christianisme auraient pu se donner pour but de tourmenter les fiiturs adhérents de leur foi en leur donnant un logogriphe inextricablement compliqué à deviner.

Non, sur le terrain des textes, de leur sens et de leur nombre, la théorie du caractère divin de Jésus ne saurait se soutenir. Mais elle n'est pas une question de théologie jii un problème de statistique verbale. Son aspect est double : d'abord, elle constitue une œuvre de haute spéculation élaborée par de puissants cerveaux, pour qui les textes furent bien plutôt des occasions de déployer leur subtilité ; je devrais dire des prétextes, n'était la peur d'avoir l'air de faire tm jeu de mots. Mais il faut se hâter d'ajouter — et c'est notre second aspect — que ces cerveaux d'élite agirent, les uns le sachant, les autres l'ignorant, sous la pression d'un mouvement de l'âme populaire, laquelle, très pauvre en lumière mentale, était, d'autre part, très riche d'amour et d'affection. Immense, assurément, fut la part des docteurs dans la formulation officielle et définitive du dogme; mais très insignifiant avait été leur rôle dans sa construction primordiale et essentielle, car c'est à force de passion, et préalablement à toute dialectique et à tout argument, que les bases solides de l'édifice avaient été posées. En réduisant au silence

Le fort et U faibU

de r argument

statistique.

Mais la théorie

du caractère divin

de Jésus

n*estpas une

affaire de textes.

C'est une œuvre

de haute spéculation,

accomplie

sous la pression

populaire.

d'abord Sabellius, puis Arius, ensuite Nestorius et enfin Eutychès — qui tour à tour et plus ou moins ne consentaient à voir dans le Christ qu'une personne humaine ayant servi d'habitat au c logos 3, — les docteurs firent de Jésus une hypostase du Dieu unique, une incarnation de son verbe, un être vraiment suprême ; seulement, ils le firent sur les injonctions réitérées et impérieuses que Texaltation populaire ne cessait de leur adresser.

// ne sert de rien On vient de voir quels obstacles énormes l'Ecriture et la tradition de dire que Jésus élevaient contre cette passion instinctive des foules. Je ne les ai pas ne fest pas targui ^Q^g indiqués. J'aurais dû, comme pour les miracles, invoquer le témoi- ^^ ''"' gnage direct de Jésus et celui de ses disciples, en me demandant : le Christ s'est-il cru Dieu? s'est-il dit Dieu? Les € douze > ont-ils cru en sa divinité ? L'ont-ils proclamée? Â ces interrogations, le texte sacré répond négativement avec une constante unanimité. Ce n'est pas une fois par hasard, c'est sans cesse que Jésus atteste la suprématie de son père et sa propre dépendance. < Mon père est plus grand que moi, > lui faxX dire Jean (14), formule qui, pour le remarquer en passant, prise au pied de la lettre selon la donnée orthodoxe, devrait se traduire : c Je suis moins grand que moi-même. » N'est-ce pas singulier? Un jour qu'il s'était laissé aller à dire : € Moi et mon père nous ne sommes qu'un » {Ihid., X, 36), comme cette assertion constituait bien positivement une revendication du titre divin, les Juifs, indignés, se préparèrent à le lapider. Interrogés par lui sur la cause de leur fureur : c C'est parce qu'étant homme tu t'es fait Dieu, » répondirent-ils. L'occasion était pressante : si Jésus s'était cru Dieu, il aurait dû répondre : « Il n'y a pas de blasphème à constater ce qui est vrai. Je me suis dit Dieu parce que je le suis. > Il n'articula rien de pareil. Il fit tout le contraire. Équivoquant sur d'anciens passages bibliques où Jahveh qualifie de Dieux les membres de son peuple choisi : < Si l'Ecriture a parlé ainsi, comment serai-je blasphémateur, s'écria-t-il, poiu: avoir dit que je suis le fils de Dieu, moi que Dieu a sanctifié ? »

et que ses disciples Jésus ne s'est donc pas dit Dieu; il s'est au contraire formellement n'ont pas cru défendu d'aspirer à un tel titre. Les curieux versets 32-35 de Jean X ne d sa divinité, laissent aucun doute sur ce point; et, en cette matière, les disciples pensent et parlent comme lui. Au surplus, quelle présomption eût été la leur, s'ils avaient osé manger, boire, dormir, converser familièrement, parfois disputer avec l'auteur des sept jours, et même contrecarrer le créateur du ciel et de la terre ? Dans quelle insondable stupidité ne faudrait-il pas les considérer comme plongés si, ayant une telle opinion, ils avaient admonesté Jésus ainsi que Pierre se le permet quelquefois, pour ensuite le renier; s'ils l'avaient trahi, comme fit Judas, ou taxé de mensonge, comme Thomas? Donner des avis à l'Étemel; livrer à ses ennemis le Tout-Puissant; mettre en doute la véracité du Très-Haut, c'est un degré de sottise et de folie qui serait peu commode à mesurer. Mais les disciples ne tombèrent jamais dans cette aberration. Lorsque Pierre

Goo^^

parle de son maître, certes c'est toujours avec admiration et vénération. Il le nomme le fils chéri de Dieu, le premier- né, le médiateur inspiré; mais, en même temps, il spécifie nettement que Jésus est un agent, un sujet, un délégué, et pour mieux marquer ce détail, il dit : « Dieu oignit Jésus de Nazareth avec le Saint-Esprit. > Appliquée à un Messie inspiré, cette phrase est des plus claires et tout à fait biblique. Appliquée à rÊtre consubstantiel à Dieu, au second membre de la Trinité divine conçue à la manière des Nicéens, elle devient aussitôt colossalement absurde. Pour la traduire avec exactitude, il faudrait dire que Dieu prit soin de oindre Dieu en employant Dieu comme matière d'onction. Jamais on ne fera admettre à un homme sensé que Pierre ait pu dire de telles étrangetés.

Mais laissons ce genre d'arguments pour lequel je n'éprouve ni goût ni estime. J'ai voulu faire leur part — peut-être l'ai-je faite trop large — aux difficultés scripturaires que les négateurs de la divinité de Jésus pouvaient soulever. Aujourd'hui, présentées selon la méthode américaine et à quinze siècles de distance, elles paraissent insurmontables. On n'imagine pas comment des croyants à l'autorité de la Bible purent refuser de se soumettre à d'aussi pressantes démonstrations. Ils ne s'y soumirent pourtant pas, et ils eurent raison, car, dans la situation historique donnée, elles n'étaient que de pauvres et mesquines chicanes. Les deux points contradictoires, en effet, s'offraient avec un caractère de nécessité aussi impérieux chez l'un que chez l'autre. Une religion uni* versellement souhaitée et attendue était en train de se fonder sur la foi en un Dieu unique, avec le but essentiel et urgent d'établir des règles morales communes à tous et auxquelles ce Dieu pouvait seul communiquer force et durée^ à cause même de son unité. Le concept monothéiste formait ainsi la base solide de l'œuvre nouvelle ; il devait être inébranlablement maintenu. Mais, d'autre part, ce dogme naissant s'était appuyé dès son premier essor sur un système de rétributions et de punitions ultra -mondaines, avec Jésus pour garant et pour metteur en œuvre. Les mérites de sa vie, le sacrifice de sa mort, étaient considérés comme ouvrant accès vers la grâce de Dieu à tous ceux qui croiraient en sa bonne parole. Sans doute, c'était la théorie messianique comprise à la manière du Judaïsme ' et exposée par les philosophes : un envoyé humain supérieur aux hommes et aux anges. On put donc s'en tenir à cette interprétation aussi longtemps que le point de vue monothéiste prédomina exclusivement. Je viens de montrer que c'est bien sous cet aspect que les apôtres, les évangélistes et les premiers Pères conçurent le Christ; lui-même ne s'était jamais vu autrement. Mais cette conception

I. Et aussi dtt Muslim ou mahométisme. Cf. notamment Surate JEI, où Abraham, Moïse, Jésus et les autres sont représentés comme n'étant ni juifs, ni chrétiens, mais musulmans. Cf. Relandus, De religion^ mohammedica, I, 5, 25 : De Legatis Dei,

Il ne se connut

et Us ne le connurent que comme

un efiYoyi divin.

Citait

r interprétation

strictement

monothiiste.

Elle devint

très vite insttfi

Retour à ridée

païenne iT incarnation.

Elit aide

d concilier

les prétentions

opposées

de la Divinité

unique

et du Dieu-homme.

Énergie du mouvement

d'opinion qui se forma

en ce sens.

Puissance

des

motifs historiques

et psychologiques

qui contribuèrent

d sa formation.

n'était pas pour longtemps durer : elle tenait trop de la synagogue et trop de rÉcole. Acceptable pour les juifs platonisants et pour des métaphysiciens judaïsants ', elle laissait trop insuffisamment entrevoir la certitude d'un concours réel, positif, immédiat, qui, tout en restant très divin, devait aussi être très humain. C'est pourquoi on vit surgir de bonne heure l'idée de l'incarnation, familière, sous tant de formes, à la tradition polythéiste, où, fréquenmient , la divinité s'était montrée confondue avec l'humanité. Chaque jour pénétraient dans l'Église des convertis nouveaux, qui ne supportaient pas sans «ouffrance la perte de leurs dieux visibles et tangibles. De là, naquirent des exigences qui allèrent grandissant, le besoin d'un intermédiaire homogène et proche, ne diminuant en rien, d'ailleurs, l'ardent désir que cet intermédiaire possédât la plénitude du pouvoir divin. Une telle prétention avait beau choquer l'autorité des Écritures, l'esprit théorique et toutes les habitudes rationnelles, elle combinait les deux besoins fondamentaux, et, par là, répondait à tout. Elle prit donc peu à peu l'allure d'un courant dont l'énergie était extrême. Dédaigneux des règles intellectuelles convenues, mené par la logique du sentiment et par l'obscur instinct de la filiation historique, il se rua bientôt à travers la Bible, l'École, les philosophes, pour, finalement, les subordonner tous à sa volonté. Quand je parle de logique du sentiment, je ne voudrais pas laisser croire qu'à mon estimation les forces de l'esprit et de la raison se soient trouvées de l'autre côté. Non, les deux thèses, celle du Dieu un et triple, celle du Dieu un avec un fils non égal à lui mais très divin, rationnellement s'équivalent, étant aussi absurdes Tune que l'autre. Mais la première s'étayait de puissants motifs historiques et psychologiques qui faisaient complètement défaut à la seconde. Au surplus, elle trouva bientôt dans le prodigieux Augustin un concours qui lui fournit toutes les apparences de la logique et de la science avec un incomparable éclat. Son écrit sur la Trinité me semble avoir joué, tout au moins en Occident, le rôle d'un phare resplendissant dressé tout à coup au milieu des ténèbres. Où l'on en était à ce point de vue dans les Églises de langue latine, peut être apprécié par la remarque faite plus haut que ni Martin ni Sulpice n'ont l'air de se douter de ce qui s'était passé au Concile œcuménique de 38i. Le Saint-Esprit y avait été authentiquement élevé au rang de troisième personne divine, et ils ne le savent pas. Leurs coreligionnaires des pays occidentaux l'ignoraient aussi, lorsque l'évêque d'Hippone vint leur exposer le dogme, si obscur dans Hilaire, mais cette fois clair et complet, du Dieu en trois personnes. Il le fit avec une force, une profondeur, une émotion qui, aujourd'hui encore, saisissent et remuent, même le lecteur éman-

I. Les critiques sont d*accord pour reconnaître que l*idée abstraite de Dieu qui caractérise la première phase chrétienne est surtout sensible dans Justin, dans Athénagore, dans Hippolyte : Otbç eu; ô irpfi>To; xai fiovo;. Ce Dieu un, premier, seul ressemble beaucoup au « moteur suprême > d'Aristote.

cipé, la vigueur intellectuelle restant toujours admirable, quel que soit le sujet sur lequel elle s'est exercée, quand elle s'élève à tant de hauteur. C'est ainsi que se constitua comme une masse centrale inébranlable l'unité substantielle de Dieu avec, autour d'elle et l'enveloppant chaudement, la pluralité à titre de mystère. Ce qu'avait convoité avec une infatigable ardeur le sentiment populaire, la science théoiogique venait de l'adopter et de le systématiser. Le principe sociologique d'Auguste Comte qui veut que les inspirations affectives marquent la voie et prédominent à condition d'être éclairées et guidées par les facultés intellectuelles, — l'esprit doit être, non certes l'esclave, mais < le ministre du cœur», — avait reçu pleine satisfaction. Pratiquement Comment supérieure grâce à son immense efficacité sociale et morale, la christo- ^ science logie dogmatique le devenait aussi spéculativement, car la supériorité thiohgique théorique du système de la Trinité sur celui de la dualité ancienne ^^ tnq^\irmes n'était plus contestable. Jésus, parfait en divinité, dieu véritablement; tlU systématisa homme véritablement, avec une âme raisonnable et un corps; consubs- les aspirations tantiel au Père par la divinité; consubstantiel à nous par l'humanité; de U foule. semblable à nous en tout, excepté dans le péché ; — cette merveilleuse définition que j'emprunte aux actes du Concile de Chalcédoine, s'empara graduellement des intelligences après avoir, sous des formes moins précises, tout d'abord enivré les âmes tendres. On dit parfois que la divinité de Jésus a toujours nettement signifié pour la foule des chrétiens l'existence d'un second Dieu, inférieur en majesté au Dieu suprême, d'autre part plus aimable et plus abordable. Une telle analyse contient Efficacité sociale sans doute des parties de vérité; mais, en tout cas, « nettement » est de «' morale trop. L'histoire religieuse de tous les temps surabonde de conceptions <'««^'<^o/uftV>n. très peu rationnelles, accueillies néanmoins par l'opinion courante, qui, sans résistance, se laissait dominer. Le dogme trini taire, dont l'élaboration fut complète juste à l'heure où se forma cette atmosphère sut generis qui suivit l'invasion, et dont j'ai signalé plus haut l'importance, en tira grandement profit. Le livre capital d'Augustin, commencé en l'an 400, ne fut fini qu'en 416. Prise en bloc, sans aucun ressouvenir des Bile s'imprime subtilités sur la Substance, les Hypostases, les Personnes, la croyance «« j>'«^ profond en le Dieu triple et un passa, petit à petit, à l'état de notion usuelle, aussi ^^ "^"^' familière à l'entendement que tant d'autres sans cesse répétées, bien qu'inexplicables pour peux qui les redisent, par exemple le lever quotidien du soleil à l'orient et son coucher à l'occident.

Il est vrai qu'un semblable résultat ne put être obtenu à ce degré que grâce à la méthode d'enseignement pratiquée par le sacerdoce catholique avec une si imperturbable uniformité, une assiduité si infatigable et sur un ton de commandement que, jusque-là, on n'avait jamais connu en de pareilles matières. Il nous est encore possible de mesurer avec exactitude ses étonnants effets. J'ai pu les étudier sur moi-même. Je me revois dans ma première adolescence, la tête prématurément remplie par les livres du xviii« siècle qu'au temps des vacances un hasard

Us procédés

de P éducation

catholique

expliqués

par un souvenir

personnel.

Ténacité des croyances ainsi obtenues.

mettait à ma disposition. Le Christianisme et le Catholicisme y étaient attaqués et raillés de cent façons différentes. Dans mon entourage, d'ailleurs, si on croyait à la « Religion > ; si on respectait les usages, on ne la pratiquait point; pas même la traditionnelle présence à la messe dominicale ; pas même une prière ; on n'avait pas le temps. J'avais cependant appris le catéchisme ; en sorte qu'en ma quinzième année, comme encore aujourd'hui, du reste, je le savais dans ses points et dans ses virgules avec une absolue fidélité. Or, au milieu du fouillis de négations, de doutes, de sarcasmes, de moqueries dont ma mémoire était saturée, surnageaient les solutions apprises par cœur avant de savoir lire '. Paisiblement, point du tout incommodées par le voisinage que je leur avais imposé, elles restaient intactes, me fournissant au besoin ^ en particulier sur cette abstruse question des modes d'existence de Dieu — une sécurité spontanée, parfaite, dont je compris seulement la douceur et la profondeur lorsqu'un pur accident^ où le raisonnement n'entrait pour rien, me la fit perdre tout à coup. Oui, ces résultats si longuement convoités par l'ardente passion des masses, si péniblement élaborés en dogmes théologiques par la sagesse profonde des docteurs, tous ces problèmes d'un intérêt si immense tant que subsiste la foi monotiiéiste, je les portais dans les cases encore enfantines de mon cerveau, revêtues de formes admirablement plausibles et lapidaires. « D. Qu'est-ce que

> Dieu? R, Dieu est le créateur du ciel et de la terre et le souverain » Seigneur de toutes choses. — D, Combien y a-t-il de Dieux ? R. Il n'y

> a qu'un seul Dieu. — D, Où est Dieu? R. Dieu est partout — D. Dieu » voit-il tout? R. Oui, Dieu voit tout et connaît tout, jusqu'aux plus » secrètes pensées de nos cœurs. > Vous pouvez peser ces quatre lignes quand se présente à votre esprit le désir de comprendre comment le monothéisme était seul capable de fonder une moralité universelle. Maintenant, ce Dieu unique, puissant et omniscient, il faut le rapprocher de nous, sans toutefois qu'il abandonne une parcelle de son unité. Je récite encore : « D, Combien y a-t-il de personnes en Dieu ? J?. Il y en a trois, » savoir: le Père, le Fils et le Saint-Esprit. — D. Le Père est-il Dieu?

> R. Oui, le Père est Dieu. — D. Le Fils est-il Dieu? i?. Oui, le Fils

> est Dieu.— D, Le Saint-Esprit est-il Dieu? R. Oui, le Saint-Esprit est

> Dieu. — D, Ce sont donc trois Dieux ? R. Pardonnez-moi, ces trois 9 personnes ne font qu'un seul et même Dieu. — D. Y a-t-il quelqu'une » de ces trois personnes qui soit plus ancienne ou plus puissante que les » autres ? R. Non, ces trois personnes sont égales en toutes choses, » parce qu'elles ont toutes trois la même nature et la même divinité. > Voilà les trois êtres divins constitués. Le second, Dieu-le fils, pour entrer en contact étroit avec nous, doit se faire homme. Le mystère grandit et

I. Abrégé du Christianisme en faveur des jeunes enfants, àPérigueuz chez Lavertujon, imprimeur de Mffr l'Évêque. Le tout occupait sept à huit petites pages.

se complique ; son' exposition redouble de simplicité : c D, Qu'est-ce que

> se faire homme ? R. C'est prendre un corps et une âme comme nous.

> — D, Où est-ce que le Fils de Dieu a pris son corps et son âme ? » R. Dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie sa mère, par l'opéra- » tion du Saint-Esprit. — D. Pourquoi le Fils de Dieu s*est-il fait

> homme? R, C'est pour nous racheter de l'esclavage du péché, des

> peines de l'enfer et pour nous mériter la vie étemelle. » Ainsi exprimé sans hésitation ni fissure, le problème du dieu humanisé pour le salut des hommes montre la < seconde personne » puisant une âme et un corps humains à la commune source physiologique et biologique. L'impression de réalité est telle qu'un retour vers le point de départ divin devient indispensable pour la contre-peser : c D. Comment s'appelle le fils de » Dieu fait homme? R, Il s'appelle Jésus-Christ. — jD. Jésus-Christ est-il » Dieu? J?. Oui, Jésus-Christ est Dieu. — D. Jésus-Christ est-il homme? » R, Oui, Jésus -Christ est Dieu et homme tout ensemble. >

Maintenant, comparez et mesurez. Évidemment, si ces formules rapides, impératives, martelées, ont pu prendre de notre temps, dans une intelligence mal préparée, déjà hostile, la valeur de théorèmes arithmétiques, comme, du reste, elles en ont l'allure; — s'il y a eu un moment où, bien que déjà gavé du Dictionnaire philosophique et de Jacques le Fataliste, }Q pouvais répondre : c oui, Jésus- Christ est Dieu et homme tout ensemble, » à peu près comme j'aurais dit : < oui, deux et deux sont quatre, quatre et quatre sont huit, > combien dut être plus vigoureuse, plus pénétrante, plus souveraine, la prise exercée par ces mêmes formules sur Martin, sur Sulpice, sur tous les esprits sans exception, pendant le premier moyen âge; — par suite, combien fut entier et absolu le calme intérieur, ce bien-être des bien-être, qu'elles surent procurer ! A vrai dire, les racines qu'alors elles poussèrent, bien peu ont réussi de nos jours à les réellement arracher. Vers l'an 400, la majorité polythéiste en était à peu de chose près au même point. Je voudrais avoir réussi à mettre en relief une aussi capitale conclusion. C'est le propre de la foi — cette opération fondamentale et nécessaire de notre esprit, dont j'ai essayé (t. I, p. 202 et suiv.) d'analyser les procédés — que, ce qu'elle a planté, elle seule peut le déraciner en s'y employant sous des espèces nouvelles et supérieures. L'action négative, contraire de l'activité positive, est radicalement impropre à une semblable besogne. Pour venir à bout des dieux, il fallut croire en Dieu. Pour venir à bout de Dieu, il faut croire en la grande Providence Humaine dont les bienfaits réels se lisent partout inscrits couramment et peuvent se prouver sans illusion, hallucination, ni mensonge. On ne détruit pas les croyances : elles se remplacent. Sou#ce rapport, le iv« siècle et le XIX* siècle se touchent. La seule différence^ c'est que le cœur redevenant aujourd'hui le maître comme il le fut alors, ne peut rien fonder désormais sans l'adhésion réfléchie et le concours étudié et médité de l'intelligence. Le besoin de croire n'a pas cessé d'être fondamental et

LaformuU

« Dieu et homme

tout ensemble »

aussi couramment

acceptée que le théorème « deux et deux sont quatre».

Ce que la Foi

a planté, elle seule peut le

définitivement déraciner.

Indestractibilité

du besoin de croire.

Mais,

pour lui donner

satisfaction,

il faut que

le dogme nouveau

soit

démontrable.

impérieux. Il crie famine au plus profond de nos entrailles. Son angoisse et sa souffirance sont la cause majeure de notre désordre. Seulement, la force intellectuelle ayant pris un essor pleinement positif ', pour qu*elle accepte un dogme nouveau, il faut que ce dogme soit démontrable.

La fondation Synodus apud Niceam ex toto orbb (Chr, II, 35, 4, i3). — Ici hiérarchique commence le tableau, incomplet et souvent inexact, mais infiniment du varié et animé, que Sulpice a tracé des agitations religieuses de son

Ghristianisme. temps. Il en avait saisi avec une vivacité remarquable le côté qu'on pourrait appeler libéral et parlementaire. J'ai pris l'engagement (t. I«r, p. 19 5) d'appuyer de textes et de faiits précis mes appréciations peutêtre un peu hasardées en cette matière. Je débuterai par quelques détails statistiques qui ne manquent pas, je crois, de signification.

Los Goncilei. Bien pesés, ils nous montrent le mouvement final par lequel le catholicisme fut fondé comme une reviviscence, éphémère mais très énergique, de deux procédés depuis longtemps passés de mode : l'élection et le débat public. Au moment où Sulpice écrit, le chi£fre des assemblées délibérantes tenues par des chrétiens depuis les premiers temps s'élevait à 21 5, si on accepte comme valables les informations que Philippe Labbe a recueillies. Labbe emploie quatre dénominations : voncilta, synodiy conciliabula, conventus. Pour lui le mot concilium marque les réunions les plus importantes. Sulpice, au contraire, leur applique plus volontiers le terme de synodus. C'est ainsi que la Chronique qualifie Nicée, où il y avait 3 18 évêques, et Rimini, où l'on en compta 400. Dans la liste totale de Labbe, les conciles s'élèvent au nombre de 160, alors qu'il n'y a que 3i synodes, 26 conciliabules et 2 conyentus. Or, sur les 160 conciles, ii3 sont postérieurs à l'avènement de Constantin, et ce n'est pas se montrer bien sceptique que d'affirmer qu'antérieurement à ce règne la plupart des conciles qui passent pour avoir été tenus sont plutôt imaginaires. Ainsi 1 1 3 conciles, 3 1 S3modes, 26 conciliabules et 2 couvents^, telle est la part du iv^ siècle. Faites le calcul et vous verrez qu'il ne s'écoula pas un trimestre sans que quelque réunion délibérante ne s'ouvrît sur un point quelconque de VOrbis Romanus, Ces chiffres justifient ce que j'ai pu dire de l'énergie avec laquelle se déploya alors un certain régime parlementaire.

Actuellement, on aime chez nous | accuser le c parlementarisme »

La vie publique

religieuse

et la statistique

des assembÙes

délibérantes.

parlementarisme dans Cbglise.

1 . Positif égale : réel, utile, Certain, précis dans l'emploi vulg^aire que les langues modernes font de ce terme. Régénéré et étendu par Comte, il représente le contraire de Tabsolu, Topposé de la négation, ce qui, le rendant organique et sympathique, lui permet < de caractériser notre meilleure moralité sans perdre pour cela les avantages de sa matérialité ».

2. Sacra Concilia studio Labbei et Cossariii ediia. Vsnise, 172S.

d'être une source d'agitations perpétuelles, de querelles sans fin et de

lutte de personnes où s'use et se dégrade la liberté politique. On ne

parlait guère autrement alors de l'influence exercée par lui sur la seule

liberté dont on se souciât, la liberté religieuse. J'ai lu quelque part la

phrase que voici : c Les conciles du Moyen-Age ne furent pas, comme

ceux de l'époque précédente, des conversations de philosophes. > Je

ne sais pas grand'chose sur ce côté du Moyen-Age; mais, quant au

iv^ siècle, le trait le plus accentué de son activité tfaéologique, c'est

certainement la violence e^Ja^passion. Le calme philosophique lui ûàt

absolument défautTwégoire ae Nazianze, ayant appris la prochaine

ouverture du concile œcuménique de Constantinople qui allait décider

la question de la divinité et de la personnalité de PEsprit-Saint,

s'occupa sur-le-champ, en sa qualité de patriarche de la ville où la

réunion allait avoir lieu, des préparatifs de cette solennité; savez-vous

quel est son premier soin? Écrire aux fonctionnaires sur lesquels il

avait autorité, pour les inviter à se mettre sur leurs gardes, absolu-

ment comme s'il s'agissait d'une émeute imminente. A l'entendre, ils ne

prendront jamais assez de précautions pour obtenir que le congrès

d'évêques qui va s'ouvrir puisse finir pacifiquement. Grégoire déclarait jj mal

n'avoir vu de sa vie un concile tourner à bien, ou produire autre chose qu*on en disait,

que des invectives, des querelles, des disputes de préséance. On se

rassemble à tout propos, dit-il dans son amusante circulaire; on ne

guérit aucun des maux dénoncés ; on « entasse tumultes sur tumultes > ;

et ce que l'on recueille finalement, c'est la honte. Nous disons à peu

près la même chose de nos assemblées. Il est très certain que Grégoire

avait eu des pressentiments fondés, tout au moins à son point de

vue personnel. Le concile le hua et le bafoua cruellement. Il s'en est Comme quoi

vengé en vers et en prose. Comme Martin renonçant, après le procès de // ie méritait

Trêves, à assister aux réunions épiscopales, Grégoire s'écriait : < Ah ! les autant^

conciles, je les salue du plus loin qu'il m'est possible depuis qu'il m'a ^"'^"Z'^"''"**"' '

été donné de faire leur connaissance. > Venant d'un tel homme, après

tout très honnête et très éclairé, ce langage est curieux. Seulement il ne

faudrait pas le prendre au pied de la lettre. Nos assemblées modernes

ont fait de très grandes choses, et il serait bien superficiel de les juger

par des anecdotes, d'ailleurs toujours un peu suspectes. Ainsi Grégoire,

visiblement, était impressionnable à l'excès et aussi trop vaniteux

pour affironter le hasard des luttes de parole. Tout ce qu'il a pu dire ne et

supprime pas l'importance des résultats obtenus. En 38 1, la grande et ^u'ii«^ laissa pas

capitale construction du Dieu Triple et Un fut achevée. Rien de plus àejmûtr

faux que les comptes rendus railleurs qui sont d'usage en pareille gtladîsMin

matière. Gibbon a fourni trois ou quatre plaisanteries à l'aide desquelles

on s'imagine caractériser à fond la folle agitation théologique et les

futiles disputes d'un temps qui pourtant établit la paix religieuse. La

folie ou l'étourderie existent plutôt chez ceux qui parlent ainsi. Ces

tumultueuses réunions ont fondé le dogme et jeté les bases de la disci-

et la discipline.

Que Martin

n*ètatt pas

un parlementaire.

Diterminattcm du milieu

oà Pactiviti religieuse

se développe.

La hiérarchie

étant en formation,

les qualificatifs

qu'elle emploie

changent de sens

en restant

les mimes.

pline où notre vie morale allait poser ses puissantes assises pour de longes siècles.

Quant à Martin, puisque j'ai parlé de lui, sa participation aux conciles n'avait jamais été bien remarquable. Sa vocation n'était pas là. On ne constate sa présence à aucune des réunions tenues depuis 372» date probable de son élévation à Pépiscopat, jusqu'à l'an 400, date possible de sa mort. Il ne semble même pas s'être montré aux conciliabules gaulois qui furent tenus à cette époque. C'est sans aucune preuve qu'on affirme sa présence au concile de Bordeaux contre les priscillianistes. Le langage de Sulpice établit clairement, au contraire, qu'il n'y assistait pas.' Lorsque Martin déclara hautement qu'il entendait cesser de collaborer avec les évêques, les grands débats publics du siècle avaient pris fin. C'est celui de Constantinople qui clôt la série. Elle ne devait se rouvrir que cinquante années plus tard, à l'occasion des disputes sur la double natiure du Christ ^

Ce fait général chifEré et posé comme étant le trait saillant du l\9 siècle, nous allons examiner le milieu où il se passa et le personnel qui le mit en œuvre. La recherche semble facile et toute prête : ce milieu, c'était l'Église ; ce personnel, c'était la foul^ des croyants, le peuple, Xa6c, des fidèles, les laïques; puis les clercs de toutes catégories, en partant des simples servants, passant par les diacres, les prêtres et les évêques, pour monter jusqu'à l'évêque de Rome ou le pape. Fort bien; seulement c'est la hiérarchie complète et achevée que je viens de décrire. Mais sachez que si vous lisiez les opuscules de Sulpice en donnant aux qualificatifs hiérarchiques le sens qu'ils ont définitivement acquis, vous les comprendriez tout de travers. En ce temps-là, le dogme, le culte, le régime, la discipline, tout est encore en formation. Presque rien n'est achevé. Il s'ensuit que le vocabulaire reste bien immobile ; mais ses termes, de date en date, changent de sens : Église, clercs, laïques, diacres, prêtres, évêques, ces mots, au premier siècle, disent autre chose qu'au second siècle; ensuite, autre chose au troisième, et autre chose au quatrième. J'ai donc à vous montrer quelle est leur signification au moment historique précis (373-400) dont nos petits livres sont l'écho. Cette explication m'innocentera, je l'espère, du reproche de faire ridiculement le canoniste. Je ne suis pas même philologue. J'ai un dossier très étroit et très modeste : deux cents et quelques pages in-octavo de latin, restées intactes malgré le temps, tracées à une heure bien fixée, par un homme que je crois connaître. De ce dossier je tire honnêtement les témoignages qu'il contient : j'utilise le mieux possible les matériaux ambiants capables de l'éclairer ; mais je ne le perds, lui,

I . Je résume ici ces informations. Il y eut, pendant le iv* siècle, 1 13 conciles, 17 synodes, 36 conciliabules, 2 convents. — Sur ce nombre, depuis Tan 372 jusqu'en 401, on compte: 47 conciles, 7 synodes, 7 conciliabules et i couvent tenus dans les Gaules. Conciles gaulois postérieurs à Tan 383 : cinq, y compris celui de Bordeaux.

Tentative

pour marquer

leur exacte

signification

au

jamais de vue. C'est besogne de greffier, ne demandant qu'un peu

d'assiduité et d'attention. En ce qui concerne le présent essai, il est

plus éloigné encore que mes autres recherches de toute visée ambitieuse.

La première section se compose de petites notes, d'abord rattachées

aux divers mots appartenant au vocabulaire ecclésiastique et que j*ai,

tant bien que mal, essa^'é de relier entre elles', afin de donner une base

solide à ma théorie sur le rôle de l'épiscopat vers la fin du iv^ siècle.

Le reste n'avait été que sommairement rédigé pour me procurer à moi- umps de Sulpice,

même la justification de mes opinions. Sur l'avis d'un ami qui, après

lecture des Prolégomènes du tome I^c et des premières épreuves de ce

tome II, m'a fait remarquer que j'attribuais à la hiérarchie des origines

et une attitude qu'on ne lui prête pas d'ordinaire, je me suis résolu à

présenter sous forme méthodique les données et les considérations sur

lesquelles s'appuie mon jugement. Mon travail se ressent, j'en ai peur,

de ces hésitations. Il contient peut-être des répétitions. Il aurait fallu

tout reprendre sur nouveaux frais. J'avoue n'en avoir pas eu le

courage.

La ' Tout le long de l'histoire politique de la Grèce, mais surtout en Attique,

»cabiilaire l'ExxXY2<rta, c'est l'assemblée du peuple réuni pour discuter ses intérêts et, plus souvent, choisir ses délégués. A Athènes, l'èxxXiiafa avait surtout des attributions électorales; mais, après avoir élu, elle pouvait se transformer en assemblée judiciaire pour punir, c'est-à-dire pour destituer. Lorsque ce mot passa dans la langue du nouveau culte, il conserva sa pleine signification. Vecclesia^ c'est l'assemblée du peuple chrétien. A l'époque où nous sommes, ce mot avait acquis plusieurs sens corrélatifs, qui se retrouvent dans les opuscules '. Le plus fréquent est celui qui désigne le bâtiment, la maison où les fidèles se réunissent pour la célébration du culte 3. J'en donne des exemples tirés des opuscules (textes I, II et III). Pour complément, voir au mot Basilica les faits et les citations qui montrent le sens de Domus orationis, passant à celui de Domus Dei, et l'église devenant peu à peu un temple à la

Caractère originellement démocratique de /'Ecclesia.

1. C'est même pour cela que je place au bas de chaque article les textes numérotés de la Chronique ou des opuscules martiniens, première occasion de ces commentaires. Je n*ai pas à rédiger le lexique historique de TÉglise ; mais j'ai promis de faire le possible pour mettre au clair]Ia langue de Sulpice Sévère.

2. I. Maximinus nonnuUarum ecclesiarum clericosvexavit {Chr, II, 32, 3, i3). II. Hierosolyma... magnificentissimis ecclesiis adornata (Chr. H, 33, 4, 12).

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