‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 184 sur 198 · LES SIX CHAPITRES OU MÉMOIRES PERSONNELS · texte numérisé non relu

LES SIX CHAPITRES OU MÉMOIRES PERSONNELS

(BLLB BMBRASSB L'AGITATION RBLIGIEUSB EN HISPANO-GAULE, LA CRISE ASCÉTIQUE ET LE PROCÈS DE TRÊVES.)

Le doMiêr Sbquuntur tempora aetatis nostrab gravia et periculosa

dePriicilliaii. (Chr. Il, 46, i, 18). — Le lecteur est prié de se ressouvenir des motifs

qui nous ont fait commencer notre publication par celui des opuscules

de Sulpice Sévère qui, chronologiquement, aurait dû venir le dernier.

Notre enquête L'étude de la Chronique a été par nous entreprise pour mesurer et sur Sulpice apprécier les facultés mentales et l'étendue d'information du biographe change ici je Martin de Tours. Or, la partie finale de ce petit livre, que les édi-

de caractère, ^q^jj^ qq^ divisée en six chapitres et qui nous reste à examiner, montrera comment Sulpice se laissait impressionner par les événements contemporains ; quel contrôle il était capable de faire subir à son imagination ébranlée par la vue immédiate des choses; quelle critique il pouvait exercer sur ce qu'on lui racontait, et dans quelle mesure il avait droit de se fier à sa mémoire. Notre enquête va donc devenir ici plus précise et plus fructueuse, en nous permettant de pénétrer à fond l'homme intérieur. Les événements que Sulpice va raconter ont été, en effet, la préoccupation majeure de sa vie. Non qu'il ait autant songé que le croit Bemays à lutter contre le Priscillianisme et la propagande priscillianiste; mais parce que dans la personne de Priscillien fut frappé mortellement ce parti ascétique occidental, dont j'ai à plusieurs reprises déjà entretenu le lecteur. Ceci me suggère l'utilité de fournir tout d'abord une explication des mots «priscillianisme» et «priscillianistes», que la rapidité et la commodité du récit m'entraîneront souvent à employer. Il est bon qu'on sache jusqu'à quel point ils soat exacts.

Le Priscillianisme, tel qu*on a cru le connaître jusqu'à la publication de M. Georges Schepss (voir la note p. 104), est un phénomène ulté-

rieur, sans réalité aucune, au moment où Sulpice écrivait, et je prie qu'on se pénètre bien de cette vérité. Dans l'hérésie qui fit beaucoup Ce

de bruit vingt-cinq années plus tard, Priscillien n'entre guère que pour fu'i/ va raconter, son nom, les Manichéens, qu'il haïssait, ayant pris ce nom très popu- ^"^ 'f ^^f^^' laire afin d'abriter leur prosélytisme. Le fond vrai de l'affaire, c'est, je ^^P^^^^ ^'^"*' le répète, l'écrasement de l'ascétisme par la tyrannie hiérarchique et orthodoxe. Voilà ce qui abattit l'âme courageuse de Martin; voilà ce que Sulpice ne peut ni oublier ni pardonner. Les fureurs mal contenues qu'il déverse en toute occasion contre les évêques, sans en oser directement articuler le vrai motif, ne viennent pas d'ailleurs. D'autres purent alors ne point se souvenir ou feindre de ne pas comprendre. Jérôme, champion du parti ascétique, après avoir ouvertement plaidé l'inno* cence de Priscillien (Cataîogus scriptorum), le couvrit ensuite de grossières injures, Ambroise, quand il exprime la compassion que les vaincus de Trêves lui inspirent, ajoute, en s'en lavant les mains, qu'ils avaient dévié de la foi : devios licet afide. Mais la vérité, c'est que ce et il la raconte n'est pas contre la foi que Priscillien et ses amis avaient agi, mais ienUmoire, contre la hiérarchie et la discipline. Leur libre ascétisme, en ce milieu très mondain et gâté, allait à ébranler l'autorité épiscopale et à donner aux initiatives individuelles, aux inspirations non classées et non encadrées, une dangereuse importance. Dans la situation qu'occupaient Ambroise et Jérôme, peut-être ne pouvaient-ils se conduire autrement. Augustin, venu après eux, et qui moralement valait beaucoup plus qu'eux, les imita néanmoins.

La résolution des hommes éminents de cette génération était solide- u

ment fixée : ils visent à fonder coûte que coûte un inviolable gouverne- priscillianisme, ment moral, et je crois qu'ils avaient raison. Quand cet intérêt entrait dangereux essai en jeu, tout le reste n'était rien. Augustin, par exemple, qui avait ^' ^^ connu, aimé et pratiqué la liberté philosophique, n'hésita point à la fuirarchie, imposer silence à ce penchant devant les besoins impérieux de l'ordre et de l'unité. Seulement, Martin ni Sulpice n'étaient des hommes Ce fait méconnu éminents, capables de comprendre et de diriger les affaires humaines : par

c'étaient des êtres impulsifs, des âmes tendres et ardentes; le cœur en Sulpice et Martin eux était très grand; la tête de dimension médiocre. J'ai voulu dire cela ^ ^'^ ^ */^ "" tout de suite, parce que le récit de Sulpice contient des parties qui ont Catholiques^, contribué à faire peser d'abominables accusations sur un innocent pendant de longs siècles. Je considère comme le devoir strict d'un éditeur honnête de signaler ce que son réquisitoire renferme d'inexact, et pour quelles causes il a pu se montrer injuste en ce point.

Cette première rectification éclaire bien des détails obscurs. J'y Comment ajouterai celle qui concerne le nom de < priscillianiste >. Ce qualificatif /< qualificatif de ne fut employé que fort tard. Orose, qui dénonça la secte à Augustin * priscillianiste » en 415, par une lettre (commonitorium) d'une rare stupidité, ne le JJî'^^!^^-^ connaît pas. Dans le Code Théodosien, on lit au titre De Heretieis ^ ^ quatre lois où les Priscillianistes sont nommés (loi XL en 407, loi XLIII

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en 410, loi LIX en 423, loi LXV en 428); mais aucun de ces textes ne désigne les hérétiques espagnols. Godefiroy a bien soin de marquer qu'il s'agit des Priskilianoi d'Epiphane, ainsi nommés d'après leur prophétesse Priscilla. Même dans les lois rédigées au moment «ù l'agitation causée en Hispano-Gaule par le drame de Trêves était plus active, on ne trouve ce nom de Priscillianistes que pour désigner des hérétiques exclusivement syriens. Je tiens pour à peu près certain que la transcription adoptée par le législateur latin, Priscillianistae au lieu de Priscillianit, comme il eût dû transcrire le mot grec, a provoqué en grande partie la déplorable notoriété des disciples de l'évêque d'Avila. Il s'est produit, à cette époque, des erreurs du même genre qui ont eu des résultats tout aussi injustes. De fait, plus on étudie l'histoire de la fin de l'antiquité, plus on est frappé du rôle important

Et comment U joué par les mots. C'est donc Augustin qui a généralisé le nom de Kpriscillianisme » Priscillianistes. Il le place en tête de sa réponse à Orose. H l'avait

"' "^^J!^^^^ puisé dans les lois d'Honorius^ car je crois qu'il avait peu lu Épiphane. ^lemrU* Selon Godefroy, il existe un seul texte légal relatif, non pas aux Pris-

du IV siicte. cillianistes, mais à Priscillien. U se trouverait au titre I, loi XX, De Accusationibus. Je parle ailleurs de cette loi, qui est de 383, pour montrer que le savant commentateur se trompe quand il affirme qu'elle concerne les crimes et les troubles que l'hérésie provoqua en Espagne à la même date. Elle est signée de Gratien, qui fût tué en septembre ', et qui, au moment de sa mort, favorisait ouvertement les hérétiques espagnols^ puisqu'on a pu dire que telle fut la cause de sa perte. Ce point réglé, j'ai encore, dans l'intérêt de mon exposition, à fournir rapidement quelques autres indications préliminaires d'un ordre quelque peu différent.

Sttlpice,

Nouveauté du ton Le récit qui s'ouvre au chapitre XL VI par ces mots caractéristi* ^"'^^pte '" ques : € Viennent ensuite les affaires de notre temps, » ne ressemble ni par le style ni par les sentiments très émus et très personnels aux précédentes parties de la Chronique, C'est un excellent morceau écrit à la manière de Salluste, où le jeu des passions les plus hautes et les plus basses de l'âme humaine est retracé avec une sobriété vigoureuse : l'admirable altruisme de Martin, l'avidité et l'astuce de Maxime, la ténacité haineuse et sanguinaire des prélats espagnols, l'abjecte servilité de leurs collègues de l'épiscopat des deux côtés des Pyrénées. On est surtout irappé de la couleur singulièrement moderne de ce tableau. Les intérêts en lutte, les doctrines qui se contredisent, les personnages qui emplissent la scène de leur éloquence et de leurs fureurs, tout est marqué au coin d'une nouvelle manière de sentir et de penser, née de

I. Dans un catalogue de conBuls, publié par Bucherias en même temps que le calendrier de PhUocalus, on lit : 383. Merohaudo II et Satumino his cass,, Gratianus occisus est a Maximo Londuni, VIII Kal, tept.

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NOTES ET NOTULES 55l

la concentration de tous les peuples méditerranéens sous un unique régime. Cette modernité, caractère pas assez remarqué du IV siècle, Modernité principalement de la période qu'on avait vu s'ouvrir par l'éblouissante des circonstances et tout à fait parisienne apparition de Julien ; — je me moque de ceux ^«''' ^Vw«» qui se sont moqués de moi pour m'être exprimé ainsi; ils ne comprennent pas le moment historique dont présentement je m'occupe ; — cette modernité, dis-je, fleur précoce d'une civilisation commune trop hâtive, destinée à être vite flétrie pour ne s'épanouir de nouveau que dix ou douze siècles plus tard, s'atteste mieux encore par la façon de conter de notre Aquitain. Pour la première fois s'exerçait dans une région de la future France cet art de narrer, de visu et auditu, des événements où l'écrivain a été mêlé, auxquels il a pris part avec ses passions et ses préjugés, et qu'il se remémore à titre d'impressions vécues et encore vivantes. En lisant les six chapitres qui embrassent dans leur série et Uinaugurt dans leur détail des faits qu'on ne retrouve chez aucun des contem- '^ ^^^ porainsy on croit tenir en main un fragment de mémoires personnels. ^^ mémorialistes Or, les mémorialistes français sont célèbres pour la vivacité de le;ir /^*'V««> narration et aussi pour la redoutable étourderie avec laquelle ils racontent les incidents et dépeignent les hommes. Sulpice, du premier coup, avec leurs qualités a donné un spécimen achevé de cette qualité et de ce défaut. Au milieu ^ aussi des intrigues politiques, des haines religieuses, des compétitions indivi- '*"''* ''^/^«^• duelles audacieusement déguisées sous le manteau de la Foi, il laisse • entrevoir que les persécuteurs de Friscillien étaient de véritables scélérats; que les magistrats civils, à savoir l'empereur Maxime et son préfet du prétoire Évodius, ne songent qu'à gagner des partisans et surtout à remplir les caisses du fisc. Ces circonstances ajoutent encore à son irritation de voir la puissance politique intervenir sous prétexte de défendre les intérêts dogmatiques. Il exprime avec énergie sa réprobation. Au fond, Friscillien et les amis de Friscillien lui inspirent une sympathie qu'il ne réussit pas à dissimuler. Pour leurs adversaires, il ne ressent que haine et mépris. Cela se discerne à merveille dans les vivants portraits qu'il a tracés des uns et des autres. Cependant, je ne Delà légèreté, saurais dire si jamais pages écrites en vue de témoigner pour la justice ^^ f^ paresse auront eu d'aussi cruels et de plus iniques effets. Grâce à elles, — car *J ^^ seules, elles ont paru fournir une base à la calomnie, — Friscillien est ^^j^'^ ^^Jum resté accablé sous le poids, graduellement accru, des plus odieuses et historique, des plus malpropres imputations, que de soi-disant historiens se sont transmises en y ajoutant, tour à tour, quelques ordures de plus. A l'exception de l'Allemand Walsch et du Danois Lubkert, personne n'a jamais songé à contrôler cet amas d'immondices'. Bernays lui-même cite avec complaisance un ignoble passage de Jérôme, utilisant Virgile pour mieux faire croire aux prétendues débauches des hérétiques espa-

î. Walsch, Ketjterhistorie, vol. ni, p. Sgg, § 3. Leipzig, 1766. — De Herêsi PrUcUlianistarum exjantibus denuo collatis, T. H. B. Lubkert. Havniœ, 1840.

Importance et grayiti

gnols. Cette légèreté afiOige, lorsqu'on songe que Bemays était juif, c'est-à-dire désintéressé en la question, et, je crois, philosophe. Je suppose qu'on m'objectera que c'est beaucoup s'échauffer pour quelques plûrases malsonnantes écrites siu: un homme mort il y a quinze cents ans. Mais ce sera faute d'avoir réfléchi que, sous cette espèce isolée, il s'agit d*un intérêt majeur et très général.

Qu'un cas semblable puisse paraître sans importance à de bons croyants, solidement catholiques, je n'en serais pas surpris. Ils se disent :

de cetu question, g^ PrisciUien était vraiment tel que le représentent l'instruction d'Evodius et le jugement de Maxime, les duretés de l'histoire à son égard apparaissent insignifiantes à côté de l'épouvantable châtiment qu'il subit dans l'autre monde; une exagération de plus ou de moins ne mérite pas d'entrer en compte. Si, au contraire, l'évêque d'Avila était innocent, eh bien I Dieu, à qui rien n'échappe et qui est toute justice, lui a, dès longtemps, procuré d'amples et ineffables compensations. Cela est parfait. Je n'ai jamais nié que la foi orthodoxe ne fût féconde en solutions satisfaisantes pour ses croyants. J'ai, au contraire, manifesté l'admiration qu'à ce sujet elle m'inspire. Mais les pauvres esprits qui l'ont perdue, ceux que la positivité a démunis d'illusions ultra -mondaine s; — ils sont nombreux, et ce n'est pas leur faute; — ceux, aux yeux de qui l'uniqae guerdon réservé à la vertu et au courage consiste en cette immortalité subjective que de pieuses remembrances procurent aux bons cœurs, peuvent-ils aussi aisément prendre leur parti des iniquités de l'histoire? Vraiment, non; ils s'en indignent beaucoup, au contraire, car, selon eux, il s'agit de véritables assassinats entraînant suppression de la partie la plus longue et la plus précieuse de l'existence; en sorte que quiconque contribue à les perpétuer ou à les aggraver, leur semble impie au sens

Forfaire au devoir antique de ce mot. Us ont besoin de faire appel à tous leurs sentiments de l'Écriture de bienveillance systématique pour se retenir de fouailler jusqu'au sang les calomniateurs, surtout ces calomniateurs de troisième et quatrième main qui ont forfait au devoir de l'Ecriture publique par négligence et paresse. Pour mieux établir la légitimité de cette observation, tout en restant dans notre sujet, lisons ensemble, si vous le voulez bien, la sentence portée par M. Albert de Broglie (Histoire de l'Élise au IV siècle) sur les doctrines et les mœurs de PrisciUien :

c Cétait an ramassis confas de traditions gnostiques et manichéennes; des

> interprétations rationnelles de la Trinité et de l'Incarnation s'y heurtaient avec » les rêveries du dualisme oriental. Une morale d'une rigueur outrée et des » dehors d'une austérité affectée couvraient mal chez l'hérétique lui-même et

> chez ses amis de secrets mais honteux désordres. » (T. VI, p. 202.)

publique,

chose

iris coupable.

C'est U cas de

M. Albert

de Broglie

yis-à'-vis

de PrisciUien.

Ces lignes, rédigées en style de pontife, se présentent comme le résumé attentif de pièces diverses, que l'auteur aurait certes dû étudier avec soin, puisqu'il y allait de l'honneur et de la renommée d'un groupe d'hommes considérables et aussi, on va le voir, de la réputation de très illustres dames françaises. La question d'hérésie, je ne la touche pas

NOTBS ET NOTULES

ici; il est visible, d'ailleurs, que l'écrivain n'en sait pas le premier mot et qu'il enfde à la queue-leu-leu des termes qu'il ne comprend pas. Mais la question de mœurs, elle était à la portée de son intellect. S'il eût bien voulu regarder lui-même et ne pas copier son inséparable Baronius, il aurait vu sur quel appui fragile — des on-dit en désaccord avec les écrits contemporains et des aveux arrachés à l'aide de la torture par un juge politique — s'étayait ce verdict, qui change en immondes hypocrites et en dégoûtantes coquines les membres les plus distingués du monde espagnol et aquitanique. Eh bien! je dis que déshonorer ainsi de nobles mémoires en prenant des airs entendus, alors qu'on ne fait que répéter de vieilles erreurs et qu'on n'a su ni voulu lire les documents, c'est commettre un très gros péché.

Je vous en prie, ne me taxez pas d'hyperbole et d'affectation en haussant vos spirituelles épaules. Vous vous associeriez au méfait, voilà tout. Je sais bien qu'on en commet tous les jours de semblables. M. de Broglie est un coupable entre cent coupables ; moins coupable que biend 'autres, par suite de l'ennui terrible qui s'exhale de ses écrits. Mais il nous est ici comme une leçon de choses appropriée à notre matière ; et cette leçon a pour but d'obtenir que l'histoire devienne, chez nous, ce qu'elle devrait être : une école de respect et de vénération, non une lice où chacun pénètre pour s'exercer — suivant ses préférences blanches, bleues ou rouges — à la critique haigneuse et au dénigrement. Je m'attaque ici, sans distinctions ni catégories, à une maladie française par excellence. Jeter la bave, l'invective ou le mépris aux prédécesseurs, c'est proprement le morbus gallicus. Un personnage en vedette nous apparidt invariablement comme une proie à déchirer, une réputation à salir, une gloire à déshonorer. Je ne crois pas qu'on trouve ailleurs que chez nous gi^ir^^if^naUs un fait analogue à celui-ci : l'un des plus grands fondateurs de l'unité ^ yiritabU * française, Armand Duplessis Richelieu, travesti, à trois ou quatre morbus gallicus. reprises, en cinquante ans, par des Français aussi distingués que Vigny, Dumas, Hugo, l'aristocrate pontifiant, le nègre à verve endiablée, l'ultra-coloriste romantique.

Regardez tous, voilà l'homme rouge qui passe !

se transmettant de main en main cette illustre figure pour la barbouiller à qui mieux miçux de vices et de crimes, en lui attribuant l'assassinat et l'empoisonnement comme des pratiques régulières et quotidiennes. Cet intolérable sacrilège, nous le recommençons tous les jours, soit pour Richelieu, soit pour d'autres, Louis XI, par exemple, dans nos romans, nos pièces de théâtre, nos journaux, et cela, le plus souvent, sans motif appréciable et par automatique malfaisance. Les Anglais ont un mot de souche française qui exprime plus fortement cette idée : mischievousness. Je voudrais pouvoir le leur reprendre. M. de Broglie, lui, du moins, s'excuserait à la rigueur en disant que son bizarre arrêt, qui fait de Piiscillien un gnostique, un manichéen, un rationaliste, un dualiste,

Le penchant à dénigrer, à déchirer Us

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un ascète outré, un débauché honteux, le tout d'une seule et même coulée, avait pour but de défendre PÉglise. Ce salmigondis de termes se réfutant les uns les autres, a longtemps été à la mode, en effet, chez les polémistes religieux de toute nuance, et je serais disposé à l'indulgence s'il s'agissait d'un discours ou d'an article de journal improvisés. Mais l'excuse n'est plus valable pour un ouvrage de poids, de beaucoup de poids, six volumes avec notes et citations, visant à la dignité de l'histoire. J'aime la Révolution au moins autant que M. de Broglie aime l'Église. Or, que dirait-il, si, pour déshonorer en la personne d'un de ses représentants le régime que la Révolution a renversé, j'avançais que le maréchal de Broglie, celui qui joue un rôle dans le Secret du Roi^ tout en ayant l'air de s'occuper de l'indépendance de la Pologne, au fond ne songait qu'à recruter pour le Parc aux Cerfs ? Essai La proposition semble, certes, aussi hétéroclite qu'inconvenante.

d'une imitation Remarquez pourtant, en premier lieu, que le maréchal de Broglie était ^" ,. le confident et le favori de Louis XV. C'est un fait établi par le Secret

^luj o'^^r^ ^^ Roi, je suppose. Je l'ai, en tous cas, entendu dire, n'ayant point lu dt M, de BrogUe, ' * *j *^ •* '. . . . « , ^ i > ^ •

^ ce remarquable ouvrage. Mais quoi de plus correct que de s'autonser

de livres qu'on n'a pas même ouverts ? Un second point incontestable,

c'est que Louis XV fut un monomane de débauche, qui ne se laissa

guère approcher que par ceux qui partageaient ses goûts et pouvaient

Comme quoi les servir. Un autre point tout à fait certain, c'est que les agissements

an grand-oncle prétendus diplomatiques de Louis XV en faveur de la Pologne n'ont

de ceticmain abouti à aucun résultat et eurent si peu d'importance qu'hier encore ils

WU5 Louis^XV ^'^^îstaient qu'à l'état de secret, — indice assez clair qu'ils servirent de

en recrutant prétexte à une tout autre besogne. Une quatrième considération, diffi-

le Parc aux Cerfs, cile à contester, c'est que, autant les sympathies que le sultan du Parc

aux Cerfs éprouvait pour les Polonais sont problématiques, autant son

goût pour les Polonaises est notoire et avéré, témoin son mariage avec

la fille de Stanislas Leczinski. Qui a bu boira; et nous tenons ici le

Démonstration véritable c secret du roi >• Cette thèse a une base critiquement très

rigoureuse solide, beaucoup plus solide, en tout cas, que celle sur laquelle s'est

de a fait appuyé l'auteur de V Église au IV^ siècle pour traîner une dernière fois

mithûdê'^ employée ^^^ Pnscillianistes aux gémonies. J'y puis, d'ailleurs, ajouter mon témoi-

pour établir S^^^ personnel. J'ai vu, il y a dix ou douze ans, à Varsovie, de très

que Priscillien jolies filles ; et tout permet de croûre que leurs bisaïeules ou trisaïeules

priait tout nu, de l'an 1770 n'étaient pas moins jolies qu'elles; d'où j'infère qu'à cette

date les envoyés de Louis XV eurent de quoi choisir. Je crois que je

et raisonne assez serré. C'est ce que nous appellerions, nous autres gens

qu*ayec ses amis de critique et d'étude, l'argument personnel. M. de Broglie ne pourrait

et ses amies ^^ ^jjj.^^ j^j^ q^>^ g^^ jamais rencontré telle ou telle parente, même très

âdebonuux ^^^^S^'^^y ^^^ femmes de mauvaise vie au milieu desquelles il fait

désordres, paraître Priscillien tout nu '•

I . c Priscillien fut déclaré convaincu (sic) de s'dtrt adonné à des doctrines (mIcJ

Quid multa? comme dit saint Âmbroise, quand il narre quelque anecdote difficile à faire admettre. Que voulez-vous de plus? Est-ce que les éléments de mon réquisitoire ne sont pas corrects et complets? Âi-je besoin d'attendre davantage pour affirmer que les promenades mystérieuses du maréchal de Broglie en Pologne, à une époque où il n'y avait que faire, eurent pour but réel et pratique de renouveler la population féminine du Parc aux Cerfs? Sans doute, la conclusion est pénible. Mais si le mu^chal en pouvait prendre connaissance et s'il comparait ma manière d'argumenter avec celle de son arrière -petit-fils ou petit neveu, il reconnaîtrait que les analogies, les probabilités, les rapprochements dont je me suis servi sont infiniment mieux fondés que les allégations vagues, brouillées et suspectes qui ont suffi à l'auteur de V Église au IV siècle pour décréter c que Priscillien et ses amis se livraient à de secrets et honteux désordres ».

Cessons ce jeu, un très vilain jeu, qui serait inexcusable si le sot pen- Dt la yiniration chant de persifler l'avait inspiré. Il s'explique, Dieu merci, plus loyale- tt du respect ment et plus légitimement. Je suis pénétré de respect pour les familles, ^"'^'^ ^^^ gloire de la France ancienne, et qui ont eu la rarissime destinée de ^^^^^^ Z^^ durer jusqu'au temps de la France nouvelle. Les de Broglie sont l'une ^ ^P P^ * des plus glorieuses. Après avoir tenu une honorable place parmi les hommes éminents du vieux régime, ils ont pris une part non moins honorable parmi ceux du régime nouveau. Loin de pousser personne à manquer de vénération pour les braves gens du temps passé, je la prêche à tout le monde. C'est, à vrai dire, ma principale préoccupation. Le motif unique des sentiments défavorables que m'inspire le de Broglie a comment d'aujourd'hui, c'est que je Tai pris — non pas seulement pour Priscil- cette règle lien, mais pour plusieurs autres, non pas tme fois, mais dix fois — en ne fut jamais plus flagrant délit de manque de respect et de conscience historique. C'est ^^^g'"^""^^ pour nous, croyants de la foi nouvelle, ce que les théologiens enten- '''jm «"t^^iw"* daient par c le péché contre l'Esprit ». On a déjà vu, on verra encore, /^ dossier au cours de ces notes, M. de Broglie citant à faux, lisant les sources de de Priscillien. travers, quand, par hasard, il les lit, attribuant aux textes un sens qu'ils n'ont pas. Je ne sais ce que valent les publications de cet écrivain sur la diplomatie du xvill^ siècle. On en dit beaucoup de bien. Mais quand je songe qu'il n'utilise que des matériaux inédits, dont le contrôle par les autres ne saurait beaucoup l'inquiéter, le sachant à peu près impossible, je me sens pris de défiance. La façon dont je l'ai vu manier des documents, vingt fois édités, critiqués et commentés, me contraint de dire à ceux que les problèmes historiques du siècle précédent intéres-

» et à des pratiquée contraires aux bonnes mœurs, de s'être livré à tous les » excès (ceci a été tiré par M. de Broglie ex ingenio suo) dans des réunions de » femmes de mauvaise vie et d'avoir affecté dans la prière même une tenue et » des postures (ex ingenio suo) indécentes. > {Histoire de V Église au IV* siècle, p. 206.)

sent : toutes les fois que l'affaire paraîtra un peu compUipiée et don* teuse, courez aux Archives et regardez de vos propres yeux. M. de Broglie lit très mal ce qu'il lit, et, dans ce qu'il lit, il voit plus volontiers ce qu'il y a dans sa propre cervelle que ce qu'il y a dans l'écriture '. Mais il faut revenir au dossier de Priscillien. Us sept pièces Les pièces authentiques et réellement contemporaines dont il se cornac ce dossier, pose, si on le dresse avec honnêteté et correction, constituent plutôt — seules réelUment y compris le témoignage de Sulpice — une chaîne de probabilités conumpwauus. ^^\\q^^^x fortes qu'elles équivalent à une certitude en faveur de la complète innocence du malheureux évêque d'Avila. Ce sont ces pièces que je vais maintenant énumérer, pour ensuite les apprécier sommairement.

La première en date se lit dans le De Heresibus liber, rédigé par un évëque de Brescia, contemporain de Martin et d'Ambroise, Philastrius, de falote mémoire, vers l'an 375. La seconde consiste en les huit considérants ou c canons » qui nous ont été conservés comme exprimant les décisions de ce concile de Saragosse dont Sulpice parle et qui fot tenu en 38o. La troisième se limite à quelques lignes citées plus haut et tirées de VEpisttda XXIV d'Ambroise, très curieux spécimen de dépêche diplomatique, car Ambroise représentait alors l'impératrice Justine à Trêves, auprès de Magnus Maximus, en 386. La quatrième est une épître impériale que le même Maxime adressait à Sirice, évêque de Rome, en 387. La cinquième n'est autre chose que l'article CXXI d'un dictionnaire de biographie ecclésiastique, publié par Jérôme en 392. La sixième est empruntée au panégyrique de Théodose, que Drepanius Pacatus, rhéteur gaulois, puis grand fonctionnaire, composa et peutêtre prononça en 393. Viennent enfin lès informations mutilées, brouillées, remaniées, mais, pour une partie, authentiques, du S3rnode réuni à Tolède, en l'an 400, en vue de la réconciliation des Priscillianistes. Toutes ces dates sont sûres, à quelques mois près, et j'ai vouhi les réunir en une chaîne serrée et raccourcie afin de tracer plus graphiquement les limites de la contemporanéité. Sulpice aurait pu lire ces documents, cent ou deux cents lignes; je ne crois pourtant pas qu'il les ait connus autrement que par ouï-dire. C'est aussi ce que je pense des écrits de Priscillien, ces multa opuscuîa dont parle Jérôme; ou plutôt, sur ce dernier point, le ton dubitatif ne saurait être de mise.

I. Au reproche de manquer de conscience et d'attention, je n*ai pat voulu ajouter Tabsence — déplorable chex un catholique c libéral > — de ce fifenre précieux de libéralisme qui consiste à adopter Thypothèse la plus bienveillante lorsque les questions sont douteuses. Et quel cas fut jamais plus douteux que celui qui nous occupe? Il ne faudrait pas croire que les écrivains orthodoxes aient tous suivi la trace de Tobtus Baronlus. L'abbé Fleury, par exemple, de nos jours le célèbre Néander, hier Geor^fes Schepss et plusieurs autres n'ont pas craint de déclarer que les griefs contre les moeurs des Prisdllianistes laissaient voir des c altérations odieuses et de grossières exagérations >.

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NOTES ET NOTULES SSj

Sulpice n'était pas un Jérôme. De la crédulité, de la passion, des préventions, il en avait autant que personne; mais sa probité, sa loyauté, sa véridicité furent absolument exceptionnelles dans le milieu où il vécut; et, s'il eût pris connaissance de VApologeticus, du traité ad Damasum et de la Benedictio super fidèles, jamais il n'aurait écrit les lignes terribles dont, plus tard, il a été fait un si abominable usage, sans le moindre égard pour les autres parties de son récit qui les contrebalançaient. Ces documents donc, avec les six chapitres ultimes de la Chronique, bien entendu, forment le vrai dossier du procès de Priscillien, celui que la critique honnête aurait dû seul consulter. Tous les autres sont à jeter au panier comme un fatras en dehors du moment et du sujet. Je les ai étudiés, néanmoins, en les divisant en deux catégories : l'une, où Orose et Augustin, entre 415 et 480, tiennent toute la place; l'autre, qui part du milieu du v« siècle et va jusqu'au milieu du vi«, laps de temps pendant lequel on a le plus écrit sur ces c Priscillianistes > dont j'ai parlé plus haut, et qui ne touchent à Priscillien que pour lui avoir volé son nom» C'est dans les pièces fournies par cette dernière période, — un fouillis de fragments de tout genre, dépourvus d'autorité, de valeur et de précision, — que, pendant quatorze cents ans, les ramasseurs d'ordures ont puisé sans critique, bon sens ni bonne foi, jusqu'au moment où M. Schepss de Wurtzbourg, ayant découvert quelques écrits de Priscillien, il fut démontré que si l'évêque d'Avila professa — peut-être, et encore inconsciemment — > des opinions hétérodoxes sur tels points de subtile doctrine, il poussa, au contraire, très loin, trop loin, la haine du manichéisme et mena une vie admirablement pure, son austérité ayant été, de toute évidence, le principal motif des persécutions dont il fut la victime. Ces écrits, je ne les utiliserai que très sobrement, pour ramener le récit de Sulpice à plus de cohérence et d'exactitude. Faire la lumière complète sur l'épisode priscillianiste, c'est une entreprise qui exigerait plus de temps et de place que je n'en ai présentement à ma disposition. Une telle tâche viendra à son heure, si Dieu me prête vie. Je me borne à avertir ceux qu'attirent de semblables sujets que j'ai traduit et commenté les tracteUus de Priscillien en mettant à profit les travaux, déjà considérables, de la critique allemande, ainsi que le constatent deux articles publiés par moi, en 1893, dans le journal le Temps. Je prends des précautions pour que, le cas échéant, mon manuscrit soit mis à la disposition de qui saurait l'utiliser. Translater en français passable le latin de Priscillien, ce n'est pas une partie de plaisir à recommencer tous les jours. Cela dit, j'aborde l'appréciation des sept pièces complètement contemporaines.

Du fatras des pièces non contemporaines

et de Pusage qu^at ont fait les ramasseurs

d'ordures.

ne t^agit pas ici

de faire la lumière

complète,

mais de poser

honnêtement

le problème.

a) La première me permet de vous présenter Philastrius, homme Analyse sommaire d'une grande gloire, vtr magnae gloriae, disent les connaisseurs, qui le des témoignages, classent parmi les plus brillantes lumières du siècle, inter illius sœculi

clarissitna lumina^. C'est un avant-goût que je vous donne du per- Pfulastrius, sonnel hérésiologique. L'histoire des hérésies, en effet, était devenue un hirisiologue genre à part, et Philastrius peut être pris pour type de ceux qui le cultirf€ /fl/of< mémoire y^yent. Une de mes données les plus sûres en cette matière, c'est que la ' question entraînait à sa suite je ne sais quelle vertu d*affoler et de faire divaguer quiconque l'approchait. Le grand Augustin lui-même n'échappe pas à cette fatalité ; il rêve tout éveillé de systèmes fantastiques, et je vous montrerai, de nos jours, un professeur de l'Académie de Madrid, M. Melendez Pelayo, et un inspecteur général de l'Université de France, plusieurs fois couronné par l'Institut, M. Matter, construisant de toutes pièces une sous-secte de priscillianistes adonnée à la débauche transcendentale, laquelle secte n'eut jamais l'ombre d'existence (cf. infra ce qui est dit sur les Agapètes). Épiphane, évêque de Constance, en Chypre, avait une faculté Imaginative si extraordinairement puissante qu'il discernait des hérétiques même avant le déluge. J'ai précédemment constaté le fait. Néanmoins, c'est très péniblement qu'il arrive à compter 80 hérésies. Plus ingénieux et plus perspicace, Philastrius lui dame le pion: c'est 128 hérésies qu'il dénonce, ce dont Augustin s'étonne; car enfin, dit-il, Épiphane était bien plus savant que Philastrius, longe Phtlastrio doctiorem. Augustin ne s'était pas rendu compte que la science n'avait rien à voir en cette a£Faire, mais uniquement le don d'invention. Philastrius commence par s'approprier le plus grand nombre des hérétiques que son riVal d'Orient avait décrits ; puis il y ajoute des sectes, telles que les adorateurs de grenouilles, ranarum cultoret (hérésie XI); les puteorites, qui creusent des puits pour en faire l'objet de leur culte (hérésie XX); les admirateurs du traître Judas (hérésie XXXIV); ceux qui nient que l'eau ait été créée par Dieu (hérésie XL VI) ; ceux qui soutiennent que les tremblements de terre ne résultent point de la volonté et de l'indignation de Dieu (Cil) , et ainsi de suite, y compris l'hérésie CVIII qui consistait à prétendre que les anges de la Genèse avaient copule avec les filles des hommes, et dont j'ai parlé (t. I, p. 145) pour indiquer que Sulpice était tombé dans cette errem:. C'est au milieu de l'étonnante variété de ces groupes criminels, tous imperturbablement frappés d'anathème par notre bon évêque, qu'on remarque la catégorie que voici :

Il existe dans les Gaules, les Espag^nes et TAquitaine de soi-disant abstinents, qui, suivant tout à la fois la très pernicieuse doctrine des gnostiques et des manichéens, ne craignent pas de la prêcher, poussant aussi à renoncer au mariage et conseillant l'abstention de la viande '.

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