I. Cf. Pairologie de Migne, t. XVI, epistula
3. c Ceterum, quod adhuc promime proditum ait, ManichaBos sceleris admit' têrê, non argumentie neqne suspicionibus dubiis vel incertis, sed ipsorum confesaione inter judicia probatust malo quod e» geaiiè ipsis tua sanctitoê quam bm noatro orê cognoscai» quia hujusmodi non modo facta turpia, verum êtiam foeda dictu, proloqui sine rubore nos poasumusi» puis, on lit ces mots écrits de la main de Tempereur : Diviniias te aerveU (Cf. Coustelier, Epiatuloê Summcrum Pontificum, 1. 1, p. 641.)
Goo^^
comptaient dans leurs rangs saint Augustin. Maxime s'était, dès le début, posé en défenseur de l'orthodoxie menacée'. U ne faisait donc que continuer son plan d'homme dévoué à la cause de la vraie religion et des bonnes mœurs en se vantant d'avoir écrasé les sectateurs de Manès, c lesquels mettaient la croyance catholique en danger de perdition, fj'ai su, ajoutait«ii, refréner ce pestilentiel fléau; les coupables, au surplus, ont avoué des crimes c aussi honteux à exprimer qu'à commettre >. La rougeur empêchait le pudibond empereur d'en dire davantage. Il est à remarquer que ce curieux échantillon de tartuferie fut rédigé au moment précis où Maxime, de tyran qu'il était, venait de passer empereur légitime (cf. supra, Prolégomène IV, g 6). L'effiroi qu'il inspirait à Théodose lui ayant valu l'authentication de son augustat de contrebande et l'érection de ses statues dans les grandes cités de VOrbis Romanusj il est bien visible que le but qu'il poursuivait en écrivant au pape, c'était de gagner les sympathies catholiques en vue de ses projets d'ambition. Lorsque, en 383, il engagea une vaste série de procès contre les hérétiques d'Espagne et de Gaule, il ne songeait manifestement qu'à ravitailler son trésor. Seulement, la pièce que nous venons d'analyser le montre tirant de cette combinaison une seconde mouture, non plus au profit de ses finances, mais pour recruter des forces morales et compléter son programme d'homme à mission.
U Catalogus e) Notre cinquième document se compose des articles consacrés à scriptorum Priscillien et à deux de ses amis dans le petit dictionnaire biograde Jérôme; phique que Jérôme rédigea en 392 '. Son but était d'exposer brièvement rhistoire de tous les écrivains religieux depuis la mort du Christ. Jérôme, détail fort important, avait été le secrétaire favori de l'évêque Damase, et il résidait encore auprès de lui quand celui-ci refusa de recevoir les Priscillianistes (cf. infra la note sur le voyage à Rome). U n'est pas douteux que Jérôme dut connaître à fond toute cette affaire, les vrais motifs de la réserve de Damase n'ayant pu lui échapper. Aussi parle-t-il de l'accusation de gnosticisme — mise en avant par c quelquesuns >, déniée par les autres — comme d'une chose toute en l'air. Quand il dit que Priscillien avait publié un grand nombre d'opuscules, muita opusada, il le qualifie respectueusement d'évêque d'Avila, titre que les gens hostiles lui déniaient. Quant aux opuscules, il les avait lus presque tous, et ils ne semblent point l'avoir scandalisé. En ce qui concerne le
I. Cf. Proligomèné IV, et u lettre à Valentinien, qui est dane Baroniue et dans TiUemont. Voir aussi Rufin, Hiêt, Eccl,, II, 6), qui dit en termes très vifi que Maxime avait compté sur son tèle pour Torthodozie comme moyen d'écarter de lui l'infamie du nom de tyran et gagner le titre de prince légitime : Q9U se ê»cu$ar0 tyranni infamia, et legitimum principêm gwtavU, oatêndêre (II, 16).
3. L'auteur dit lui-même, au dernier chapitre, qu'il a poussé son travail c fuque inproê—nUm amnum^ id est Theodoêii primcipie decimum quartum », c'està-dire six années après la mort de Priscillien.
procès de Trêves, Jérôme raconte que PrisciUien fut tué (ccbsus, indiquant, je crois, par ce mot plutôt le meurtre qu'une exécution juridique) par le c tyran > Maxime et par la < faction » d'Ithace, dont le nom est transcrit tout court, bien que celui-ci fût évêque de Mérida. Sur la magie, le maléfice, l'immoralité, pas un mot. Ces petits détails^ réunis, sont très significatifs. Rien qu'au ton méprisant que Jérôme emploie vis-à-vis de Maxime, on comprend comment il jugeait cette affaire de Trêves, dont il avait pénétré tous les dessous '. Un jour viendra où il d Us variations parlera tout autrement; lorsque, lancé à plein cœur dans cette carrière ^' cet ancêtre corruptrice du journalisme, en proie aux suggestions mauvaises dont ce ^^^ P^^^f^^iistes, métier entoure ceux qui le pratiquent, redoutant, en outre, pour luimême, l'accusation d'hérésie qu'il prodigue contre les autres, il se fera l'adversaire passionné de PrisciUien, sans prendre d'ailleurs la peine d'alléguer une seule raison poiur expliquer son changement. Le lecteur a peut-être remarqué que je ne professais pas une estime bien vive pour le caractère de Jérôme, alors que sa valeur intellectuelle, son talent littéraire et sa science philologique me paraissent de premier ordre. Je n'ai pas pris charge d'apprécier à fond et d'ensemble les hommes du iv« siècle. Je ne les juge que dans la mesure de ce que je leur vois faire, sur le terrain circonscrit étudié par moi. Or, j'ai constamment trouvé Jérôme du mauvais côté. Sulpice était né auteur dramatique; Jérôme, lui, est comédien de naissance, charlatan jusqu'au bout des ongles, gendelettre s'il en fût. Il n'y a pas plus à lui nier qu'à tant d'autres, Voltaire et Rousseau par exemple, la sincérité de ses idées; mais, comme chez eux — car, lui aussi, il est bien moderne — la préoccupation essentielle, c'est l'importance de sa personne; c'est d'obtenir qu'on le regarde et qu'on parle de lui. Là est la clef de ses emportements, de ses violences, de sa promptitude à changer d'avis, de son cynisme à l'avouer, de son penchant à l'injure, à l'invective, à la calomnie. La légèreté avec laquelle il porte des accusations nous parait peut-être plus coupable à distance, parce que nous voyons mieux les terribles suites qu'elle eut parfois. Mais, de toute façon, elle est abominable. Tel mot irréfléchi, lancé en un moment de colère, a eu des effets
I. Voici Tarticle do Ctitaloguê sur PrisciUien (cxxi), ceux qui concernent Latronianus etTiberianus (cxxv et cxxiix) sont cités un peu plus bas : c Priscillianus, Abilae episcopus, qui f action* Bidacii et Ithacii Trêveria a Maximo tyranno caesus est^ edidit multa opusculat de quibus aliquactdnoaPervenerunt. Hic usqua hodie, a nounullia gnosticaa, id est Baeilidie et Marcionis, de quihua Ireneua scripeit, haereeeoe accusatur; defendentibus aliia, non ita eum sensiêse ut arguitur, > Fleury, qui n*a guère rien approfondi, mais dont le sens est très net, a bien vu que Jérôme « croyait PrisciUien innocent >. Seulement, en le constatant, il cite la lettre ad Ctesiphontem qui, très postérieure au Catalogué, contient, au contraire, de grossières attaques. Baronius, lui, s*in* digne qu'on ait pu songer à innocenter un homme c dont toutes les eaux de la » Baetia et du Tage ne laveraient pas les puantes impuretés >. Il a inspiré M. de BrogUe.
Goo^^
Pacatus,
qui durent encore. J'ai dit avec quelle impudence il dressa un venimeux réquisitoire contre ce grand et noble Origène, dont il avait été le thuriféraire enthousiaste et même excessif. Quand je le vois s'unir à Théophile d'Alexandrie, un vrai coquin, et à Épiphane, un dangereux étoumeau, pour déshonorer le grand écrivain qu'il avait tout au plus le droit de réfuter, sa personne me devient odieuse. On verra au dialogue I, où ce sujet sera abordé de plus près, que Sulpice ménageait évidemment Jérôme. On sent bien qu'il le juge, au fond, car il sait lire; la versatilité, la légèreté, l'injuste dureté du cénobite de Bethléem ne lui ont point échappé ; mais, j'ai regret de le répéter, il avait, je crois, un peu peur de ce redoutable polémiste. Il l'appelle vir maxime catholicus; il déclare que sa doctrine est saine, que sa science est catholique (dialogue I, 8 et 9). Tels, certains évêques de notre temps, devant Louis Veuillot. Cette crainte a jeté un peu d'obscurité sur ses vrais sentiments.
U panégyrique f) Du rhéteur chrétien, — car, au fond, le dernier mot de Jérôme, de Thiodose c'est la rhétorique, — passons au rhéteur païen, le Gaulois Latinos ^^^[^J^^^^ Drepanius Pacatus. On a vu que son panégyrique en Thonneur de Théodose contenait le tableau singulièrement animé de ce qui se passa dans les Gaules après la chute violente de Gratien. Drepanius était patriote, il adorait son pays natal; on le sent par de nombreux détails et surtout au ton qu'il prend pour parler de l'exécution d'Euchrocia, dans les veines de laquelle coulait le sang le plus pur de la vieille Gaule druidique. Pacatus, quand il recherche les vraies causes du procès de Trêves, — c'est uniquement le point qui nous intéresse, — affirme qu'on ne reprochait aux accusés qu'une dévotion trop ardente, nimia religio, et des pratiques religieuses trop exaltées, diligentius culta dtyinitas^. Nous avons ici, il n'en faut pas douter, l'écho de ce que disait la haute société aquitanique. Dans ce monde, où il y avait beaucoup plus de païens que de chrétiens ; parmi les chrétiens, un très grand nombre de paganisants ; et où régnait une parfaite indifférence dogmatique, on ne s'échauffait guère sur les querelles de foi et de discipline. 'Surtout, on n'éprouvait aucune sympathie pour les ascètes et leur profession d'austérité. A Rome, ils étaient abhorrés, et les grandes villes de la Gaule ressemblaient à Rome. Mais il n*est rien de tel que les indifférents pour pénétrer les bas dessous des questions de cet ordre. Le public c distingué > avait très bien vu qu'au fond de toute cette agitation, c'était le clergé mondain, relâché, viveur, qui voulait se débar-
I. Il est à noter que Drepanius, en réduisant les accusations à nn excès d'austérité, exprime par là même, avec le dernier dédain, son incrédulité absolue à regard du jugement d*Evodiu8. Or, c*est presque an lendemain du procès qn*U parlait ainsi devant Théodose, qui toujours affecta d'être le sévère gardien des mœurs. Se fût-il ainsi exprimé en public si l'opinion, adoptant les vues de Maxime, avait considéré les condamnés de Trêves comme une troupe de SMCteru sinistres et d'impurs scélérats?
rasser de trop incommodes prédicants de macération et d'abstinence. Les paroles de Pacatus, étant donnée sa situation et en tenant compte des circonstances où il les prononça, sont extrêmement remarquables. Elles reproduisent l'opinion sceptique et dédaigneuse qui régnait au regard de la tentative des ascètes pour résister aux allures un peu débraillées du Christianisme devenu officiel. Or, Priscillien s'était passionnément associé à cette tentative, que le g^and clergé urbain envisageait d'un fort mauvais œil. Il en avait même beaucoup accentué le caractère et la vivacité.
g) Le témoignage de Pacatus date de l'année 393. Jusqu'en 400, Us canons époque où Sulpice a placé idéalement son récit, aucune voix ne s'élève in
pour nous apprendre ce qui se disait ou se pensait sur le drame de «^"^''' ^' ToUde* Trêves et sur les incidents qui le suivirent. Mais, aux premiers jours du nouveau siècle, nous rencontrons les actes du concile de Tolède, actes malheureusement très douteux quant à leur forme et quant à leur date ; seulement très authentiques quant à leur fond essentiel. Il n'est pas sûr que l'assemblée réunie à Tolède pour < réconcilier > les Priscillianistes n'ait pas été tenue en 396 et non en 400. Il n'est pas sûr non plus que la rédaction des actes de cette assemblée, tels que nous les possédons, présente quelque garantie d'authenticité; ou plutôt, il est indubitable qu'elle provient de remaniements très postérieurs, opérés par une main suspecte à plusieurs titres. Mais que cette rédaction contienne des faits authentiques dont la réalité et la contemporanéité sont évidentes, il n'y a pas à en douter un seul instant. Néanmoins, le danger que présente toute admission sommaire de résultats contestés, et l'impossibilité d'engager présentement une suffisante discussion de ces résultats, me contraignent d'en renvoyer l'examen à mon étude spéciale sur Priscillien. Je me bornerai à déclarer que nulle part, autant que dans les vingt canons de Tolède, je n'ai trouvé de preuves de l'existence de ce parti ascétique dans l'histoire duquel le Priscillianisme tient le rang d'épisode principal. A vrai dire, pour se faire une idée précise de la nécessité et de la légitimité d'une réaction de ce genre, rien n'est comparable à la lecture de nos canons. Le septième, par exemple, décide que < si la Accablant
> femme d'un clerc a commis adultère, celui-ci pourra la frapper, sans témoignage ^ néanmoins attenter à sa vie >. Ce simple détail jette un jour extrême- ^"'''' portent ment vif sur ce que devaient être les ménages des prêtres espagnols. ^^"^^^ . ""^^ '^ Le commentateur orthodoxe (Patrologte de Migne, t. XLVI) remarque, ^/^^-^ espagnol. à titre affirmatif, que c'était alors la coutume en Espagne que les maris
fissent mourir leurs femmes adultères. Le dix-septième canon est peutêtre plus caractéristique encore : < Tout clerc qui, ayant une femme
> fidèle, prend une concubine, sera excommunié ; mais si la concubine
> lui sert d'épouse, en sorte qu'il se contente de la compagnie d'une seule » femme, il ne sera point rejeté de la communion.» Le commentateur remarque que le cas dont il s'agit est celui d'Abraham avec Agar et
Cethura (ressouviens-toi, lecteur, de ce que je t'ai dit, tome I, du danger des modèles bibliques) ; et il s'engage dans une dissertation de laquelle, avec le concours d'autorités respectables, il ressort que le faitduconcubinat d'Abraham et des clercs espagnols doit être assimilé à un mariage morganatique. Quand nous en serons à étudier le plan de vie que Priscillien s'était tracé à lui-même, qu'il imposait à tous ceux qui l'entouraient, et dont il visait à faire la norme régulière de la vie ecclésiastique, on comprendra quelles animosités il dut soulever au sein d'un clergé tel que celui dont les canons de Tolède offrent la portraiture. Quant à la confession de foi, donnée par le concile et que certains canonistes considèrent comme un vingt et unième canon, elle est dirigée contre toutes les hérésies in génère et spécialement contre le c Priscillianisme ». Mais il s'agit de ce priscillianisme de fabrication postérieure qu'Orose, Augustin et enfin le pape Léon le Grand avaient ingénieusement élaboré. La chose ne souffire aucun doute pour notre présent texte, puisqu'on y lit en termes exprès qu'il a été rédigé par l'ordre de saint Léon, c'est-à-dire en 447; un demi-siècle après le concile.
Mais il n'y eut pas que des délibérations portant sur des points de discipline et de dogme à Tolède. La question des évêques prisciUiamstes y fut réglée. Le plus notoire d'entre eux, que Sulpice ne nomme pas, qui avait pourtant joué un rôle à Saragosse, et qu'on voit partout entouré d'une profonde vénération, Symphosius, déclara que si Priscillien avait fait de méchants livres, il les condamnait'. Cette formule hypothétique peut ère considérée comme ayant donné le ton à tout ce qui suivit. On voit très clairement qu'il s'agit d'erreurs subtiles, découvertes à grand'peine dans les multa opuscula; telle, par exemple, celle-ci : que le Christ était innaseibilis, qu'on pourrait rapprocher de la doctrine des docètes. Mais de gnosticisme, ou de manichéisme, ou de maléfice, ou de relâchement de mœurs, il ne fut point question un seul
Hommage décisif instant. Au contraire, en lisant les actes du concile, on ne peut s'em-
qu*ils rendent pêcher d'être frappé de la grande respectabilité dont jouissaient les amis
dlastncirai ^^ PriscilUen et de la situation considérable qu'ils occupaient dans
^f l'Église espagnole. Manifestement, Symphosius et tous les autres ne
d la respectabiliti se présentent pas comme d'humbles accusés, mais bien comme des gens de ses amis, qui, accordant et recevant des concessions, font de la conciliation sur un pied de parfaite égalité. Aussi furent-ils c reçus à la paix », et cette solution était celle qu'Ambroise et Sirice avaient recommandée. Le pape de Rome et le pape de Milan savaient bien que le fond du conflit — la question hiérarchique mise à part — était sans importance. Ils avaient pu apprécier l'immense popularité qui s'attachait aux Priscîllianistes; et, en les faisant rentrer dans le giron de l'Église, c'est le principe hiérarchique qu'ils entendaient préserver. Mais ils ne lui auraient pas
I. Symphosiuê episcopus dixU : Si quas maie condidit libres, eum ifao anctorê condêmno. ,^-
fait ce sacrifice si les disciples de Priscillien eussent été des hommes flétris et déshonorés. Ces observations acquièrent encore plus de poids quand on constate que, malgré toute son influence, et quoique les concessions faites par lui à l'autorité fussent très minimes, puisqu'elles restaient dubitatives, Symphosius ne réussit point à entraîner tous ses coreligionnaires. Le concile se ferma sur une scène dramatique et émouvante au cours de laquelle plusieurs épiscopes galiciens, énergiquement soutenus par leurs clergés, refusèrent de plier et furent déposés. Us sortirent alors en criant que Priscillien était catholique, qu'il était un saint martyr, persécuté et mis à mort par les évoques, mais resté catholique jusqu'à la fin'. Ces détails, même ainsi abrégés, en disent bien long sur les prétendus crimes dont la torture avait arraché l'aveu aux accusés de Trêves.
Tel est le dossier de l'affaire de Priscillien. C'est sur ces pièces qu'aurait dû se concentrer l'attention. Elles forment un terrain solide, garanti par la contemporanéité et par la certitude que ceux qui les ont fournies ne se sont pas copiés les uns les autres. La critique aurait pu alors examiner les contradictions, peser exactement les autorités et poser quelques conclusions sérieuses. Mais nul n'a songé à essayer le bien simple triage que je viens d'opérer sommairement. Même, dans ces derniers temps, Lubkert et Bemays ^, si bien préparés et si sincères, n'ont pas songé à prendre cette précaution. On s'est jeté dans une furie de recherches à côté, où les doctrines et les systèmes très antérieurs et très postérieurs à Priscillien se sont vu traiter comme élément essentiel du < Priscillianisme t, un mot, qui lui-même, je l'ai dit, n'a été inventé que pour couvrir cet ingénieux travail.
Et les livres de l'évêque d'Avila, demandera-t-on, les multa opuscula dont parle Jérôme, qui les avait lus, comment ne les a-t-on pas consultés? Les principaux créateurs du Priscillianisme chimérique, Orose, Augustin, le pape Léon le Grand et son collaborateur Turribius, les avaient assurément lus, eux aussi ?
Non, la chose n'est pas aussi certaine que cela. C'était une règle de plus en plus pratiquée par l'administration romaine de détruire autant qu'elle le pouvait tout manuscrit suspect à un titre quelconque. Sous ce rapport, juges païens et juges chrétiens professaient im même sentiment. Pour les chrétiens, le point de départ se trouve dans l'autodafé raconté au chapitre 19 des Actes des Apôtres. On y assiste à la crémation de livres apportés à Ephèse c par ceux qui avaient exercé les arts
Appréciatioa de la manière dont le dossier a iti jusqu'ici utilisé.
Pourquoi
le principal
intéressé ne put
prendre la parole.
De Pusage
de brûler les livres
resté en vigueur
jusqvfd la fin
du XVUb siècle.
1 . Herenas clericos suos saqui malueruut qui, sponte nec interrogati, c Pris- > cUHanum eatholicum, saitcttim martyram damassant; atquê ipse usquc ad * finam catholicum hune esse dixisset, psrsêcutionam ah episcopis pttssum. »
3. Le titre des écrits de Lubkert et de Bemays a été donné précédemment. Au surplus, une bibliographie plus précise et plus complète accompagnera le travail spécial consacré à l'affaire de Priscillien.
568 PETITS BSSAIS
curieux ». On en brûla pour une valeur de 5o,ooo livres d'argent. Cest sur ce fait que s'institua plus tard le droit de censurer et de supprimer (cf. Zacharia, Storiapolemica délia prohihixione de'libri, Rome, 1777, p. 1-4). Dès le début de l'empire chrétien, Constantin, jugeant dangereuses les doctrines d'Arius qu'il avait, tout d'abord, adoptées, ordonna la destruction des écrits de l'hérésiarque, avec menace de mort pour qui oserait en conserver copie. Ce précédent, une fois créé, ne fiit plus jamais abandonné, même quand l'imprimerie l'eut rendu illusoire et ridicule. Encore à la lin du siècle dernier, le Parlement de Paris ne connaissait pas de plus efficace méthode de controverse que de brûler les livres qui heurtaient ses sentiments. Autant que la guerre, les barbares, la fragilité des matériaux et l'ignorance monacale, cette singulière coutume explique les incommensurables pertes que la civilisation a subies. Au iv« siècle, dans les heures de panique, — j'en ai compté quatre ou cinq, je vous les narrerai peut-être, la crise priscillianiste a^'ant été la dernière et non la moins violente de ces épidémies de procès, -^ ce n'était plus tel ou tel livre qu'il devenait dangereux de posséder, c'était un livre quelconque ; et il s'en détruisait des bibliothèques entières. Il faut entendre Jean Bouche-d*Or, peu timoré pourtant, raconter ses angoisses de jeune homme en face d'un certain codex qu'il voulait cacher au cours de la terreur suscitée à Antioche par le stupide Gallus, le frère de Julien. Maxime savait qu'il aurait à se défendre contre l'indignation que provoquaient le procès de Trêves et tous les autres procès qui le suivirent. Il n'eut donc garde de négliger un usage aussi commode et expéditif. La défense écrite des Priscillianistes ayant été ainsi supprimée, les reproches de divagation, qu'il faudrait adresser à tant d'écrivains, s'en trouvent quelque peu atténués. Rien ne les guidait dans l'étude de documents mal concordants et difficiles à dater. Leur manque de probité historique, ou leur paresse, acheva le mal. Les obscurités et les contradictions, au lieu de diminuer, allèrent grossissant à mesure qu'on surajoutait au débat des pièces qui lui étaient étrangères. A un moment donné, Priscillien passa définitivement pour le chef d'une certaine catégorie de manichéens plus criminelle que toutes les autres, lui qui avait consacré le meilleur de son énergie à combattre le Manichéisme. Personne, pendant le moyen âge, ne parait Priscilliani avoir lu les écrits de l'évêque d'Avila. C'est tout récemment que quae supersunt M. Georges Schepss en a retrouvé quelques débris à Wurtzbourg dans ou Priscillien un manuscrit en belles lettres oncîales du VI» siècle (cf. le vol. in-80, nri . Priscilliani quae super sunt). Je ne fais ici que mentionner la publipJr AtSwj cation de M. Schepss, qui est un éditeur versé dans tous les rites de dt Wurtzbourg. 1* paléographie régénérée. Le volume du Corpus scriptorum ecclesiasticorum reproduit avec une scrupuleuse fidélité le manuscrit original. Pas une rature n'est oubliée, pas une adjonction d'écriture pltis récente n'est omise, et des tables spéciales classant les noms, les lieux, les mots et les locutions, complètent cet appareil critique,
Goo^^
capable de satisfaire les plus exigeants. Les deux premiers tracta^ Détermination tus sont des écrits apologétiques dans lesquels Priscillien défend ses ^^ ^("^ actes, sa personne et ses amis, en s'adressant d'abord aux évèques *"'' ^y."*'^. d'Espagne, beatissimi sacerdoies, ensuite au seul évoque de Rome, ^^trumédairer Damase, qu'il traite en chef prééminent. Un troisième opuscule a pour objet d'établir pour les fidèles le droit de se servir de Ûvres non canoniques et de tirer un profit spirituel de cette lecture. Évidemment, Priscillien nourrissait sur ce sujet des opinions peu orthodoxes et qui lui ont coûté cher. Non seulement il a passé pour avoir fait son étude quotidienne des apocryphes les plus absurdes, mais môme on lui en a attribué la rédaction. Quant aux huit traités restants, ils contiennent très peu de renseignements dont l'histoire puisse tirer directement parti. Nous utiliserons les uns et les autres avec beaucoup de réserve, de façon cependant à ne négliger aucun détail capable de projeter quelque lumière sur les faits racontés par Sulpice. Malheureusement, les onze tractatus ayant tous été rédigés avant le procès de Trêves, ils font prévoir la crise, ils indiquent quel en sera le caractère; mais, au moment où elle passe à l'état aigu, ils cessent de nous renseigner.
Je devrais résolument m'arrêter là, eu égard au travail spécial que Coup d'ail j'ai annoncé. Seulement, ce travail, aurai-je le temps de le publier? (tensanble Et puis, même publié, combien ne le liront jamais, qui pourtant ^"''
auront lu les «six chapitres»! Tout bien pesé, je juge plus *agc"^"*Jo/« *""^ d'en utiliser sans autre retard les éléments essentiels, en les rame- qaatrième partie; nant toutefois à un minimum indispensable. C'est ce programme ainsi réduit que les petits essais et notules qui vont suivre tenteront de réaliser. Une étude un peu étendue sur les Gnostiques, considérés dans leurs dissemblances avec les Manichéens, et un exposé plus rapide de la situation que ces demiers^ occupaient dans l'opinion publique, serviront à caractériser l'ensemble de notre épisode au point de vue théorique, dogmatique et moral. Vient ensuite un examen des raisons qui expliquent la couleur évidemment mythologique et chimérique donnée par Sulpice aux origines priscillianistes. Extraordinairement impressionnable par les mots et par les bruits courants, dépourvu d'aptitude pour composer et raisonner, Sulpice, d'autre part, possédait cet instinct classique qui coordonne même l'absurde par besoin d'ordre et d'harmonie. Le portrait si étrangement contradictoire qu'il trace de Priscillien comme noble, comme riche, comme ascète et comme chef de parti, aurait exigé ime minutieuse analyse et des rapprochements soigneux entre ce que dit la Chronique et ce que disaient les Tractatus. J'ai tout juste effleuré la matière pour en tirer une conclusion immédiate quant à l'accusation contre les mœurs. En et aussi dernier lieu, après quelques esquisses de personnages administratifs sar ce qu'elle et militaires propres à faire connaître le milieu où vivaient Martin et ^you'^i^ Sulpice, j'ai terminé en plaçant sous leur vrai jour les motifs par lesquels
570 PBTITS ESSAIS
ils furent l'un et l'autre poussés à prendre parti, sinon en faveur des hérétiques, du moins contre leurs persécuteurs, contre leurs juges, et surtout contre les évêques.
La OnoBs Non usitato malo pollutae bgclesi ab (CAr. 11,46, 1, 19).— et les J'ai fait remarquer que des opinions très diverses et incompatibles Gnostiques. entre elles furent attribuées à Priscillien. Jérôme raconte qu*on l'avait cru disciple du gnostique Basilide. C'est à peu près ce que dit Sulpice sous une forme plus vague et avec cette différence qu'il admet pleinement l'imputation de gnosticisme, exiiiabilem doctrinam, alors que Dts ihersis Jérôme l'avait déclarée fort douteuse. Il ne sera pas inutile, avant d'aller acatsatioat plus loin, d'interroger brièvement les Tractatus pour savoir comment d'hérésie Pévèque d' Avila se défendait contre ses accusateurs. Rien que par le contrtPrisdUien ^^°^^^^ exorbitant d'hérésies qu'il énumère dans son Apologeticus pour et comment * ^^^ réfuter et les répudier, on se rend compte qu'aucune incrimination il s'en défendait, absolument précise n'avait été dirigée contre lui. Un grand désordre régnait dans l'esprit de tous vis-à-vis de ces matières. Sulpice, par exemple, parle du Gnosticisme, déjà vieux de deux siècles et à peu près mort, comme d'un mal c inusité >. Priscillien n'échappait pas, pour son compte, à l'ignorance commune, malgré sa réputation de savant; et il n'y a qu'à lire le traciatus primus pour voir quelle bouteille à l'encre c'était que l'hérésiologie, même parmi les théologiens instruits. Notre ascète, cela est manifeste, se complaît à étaler sur ce terrain une certaine érudition; il y montre même des connaissances exceptionnelles, fruit de lectiures, sans méthode et sans règle, il est vrai, mais dont il était évidemment très fier. Rien de plus confus et de plus incohérent, en tout cas, que la série des c doctrines » passées par lui en revue. Les Ariens et les Basilidiens viennent en tête, suivis aussitôt des Binionites et des Borborites. Les Cataphryges sont bizarrement accompagnés par les Photiniens; puis par les Homuncionites, les Manichéens et les Marcionites. Pour quels motifs ces indications disparates s'offrent ainsi rangées, c'est ce qu'il serait bien difficile de deviner. Les Nicolaltes ' et les No vatiens, — c'est-à-dire une secte tout à fait primitive, d'ailleurs chimérique, et une hérésie très réelle et très récente, — sont ensuite accompagnés des Ophites, des Patripassiens et des Saturniens. Finalement, ce sont les païens hellénistes, quitus idolicae formae coîuntur, qui ferment la liste avec cette autre catégorie de païens, les adorateurs de Saclas, de Nébroel, de Samael, de Nasbodée, etc., etc. Il nous faudrait de longues pages pour rendre ime telle listç intelligible. Par bonheur, la dernière de ces sectes est seule à nous intéresser directement '. Il