I . Voir infra la note de page
3. Lea Manichéens exceptés, bien entendu, auxquels d*ailleurs, on le verra plus bas, nous refusons le qualificatif d*hérétiques. La répudiation passionnée dont Priscillien les frappe montre assez l'énergique attitude qu'il avait prise sur ce terrain.
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s'agit des Gnostiques. Priscillien ne prononce pas leur nom; mais il les caractérise fort clairement et d'un style plus ferme et plus net que toutes les autres hérésies. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire textuellement ce passage rendu plus curieux par la forme de malédiction que Tévèque -d'Avila lui a donnée : c Anathème, s'écrie-t-il, Son anathbnt » contre ceux qui, par les misérables cérémonies d'une prétendue sain- contre
> teté, adorent ou prétendent qu'il faut adorer Saclas, Nebroel, Samael, '" Gnostiques,
> Belzébuth, Nasbodée, Bélial et autres (lesquels ne sont que des » démons). Quant à moi, appliquant ce qu'on lit dans les Saintes 9 Écritures, je les condamne tous avec le mépris que mérite leur pré«
> tendue sagesse démoniaque. Le Diable n'est jamais, et ne peut jamais
> être que le diable, quels que soient l'apparence, la forme ou le nom » qu'il lui plaise de prendre '. » Cette dernière phrase, pour le remarquer en passant, ne permet guère d'adopter l'opinion (ailleurs citée) de M. Paret, d'après laquelle Priscillien n'aurait vu dans Satan qu'une simple forme de langage. (Cf. supra, p. 36 1 .) On aurait tort, au surplus, de tenir ce détail pour oiseux, étant donnés les problèmes qui nous restent à examiner. Le Diable, Zabolus comme les traités l'appellent en leur patois ibéro- latin, est chose capitale, manichéennement et gnostiquement autant que catholiquement parlant. Priscillien donc ayant été accusé de gnosticisme et de manichéisme, il nous a paru opportun de fournir quelques informations sur le rôle joué par ces doctrines à l'époque où Sulpice écrivsût.
En ce qui concerne le Gnosticisme, dont nous allons tout d'abord noua occuper, la besogne n'est vraiment pas commode. Elle nécessiterait l'exploration préliminaire d'un domaine très étendu et très compliqué; où la métaphysique, la théologie et la théosophie se disputent à qui produira plus d'ombre et assemblera plus de nuages; où l'érudition philosophique et la critique historique font assaut à qui posera plus de problèmes insolubles et étalera plus d'énigmes et de mystères. Rien que la question de savoir si le mouvement spéculatif qui prit ou reçut le nom de c gnose », — en grec, la connaissance ou la science; c'est pourquoi Irénée, dans le premier exposé méthodique dont ce mouvement ait été l'objet, l'appelle la < Gnose pseudonyme », la fausse science ; — rien que l'effort, dis- je, pour rechercher si les origines du gnosticisme sont plus spécialement indiennes, égyptiennes, syriennes ou helléniques et comment il se rattache aux dogmes chrétiens, risquerait de nous précipiter dans une mer de conjectures, avec grande chance d'y rester noyés. J'essaierai pourtant de m'en tirer à
I. « Anaihema ait qui Saclam, Nêbroel, SamaeL BêUebuth, Nasbodeum, Bêlian omneaqnê taUs quia daernouêB sunt, in/elici caerimoniarum sandifica' iUme venêrantur aui dicunt bmû venerandos; quot omnea sicut in scripturis Dei Ugimus contempta daemoniacae Bapientiae adseveratione damnamus; in qutu libet enim se apecies, formas, nuncupationes Zabolus immutet, sdmus quia nihil aliud poiest esse quant Zabolus. »
moindres frais, au moyen d'une formule générale assez simple pour être saisie par les esprits les moins exercés et assez lumineuse pour éclairer suffisamment les parois de la caverne.
Cottp fcàl
gittiral
sur les origina
di la Gnose,
Du problème
de
r existence du mal
^e ce problème
est une
conséquence
de la théorie
monothéiste.
Le Gnosticisme et le Manichéisme ont une base commune, en ce sens qu'ils présupposent la croyance en un Dieu unique, auteur de tout, maître de tout, par conséquent responsable de tout. Ce dernier trait donne aussitôt et inévitablement naissance au problème si tourmentant qu'ignora toujours le polythéisme : d'où vient le mal? On conçoit pourquoi la question ne s'offre pas à l'esprit quand des êtres divins multiples, assumant chacun quelques-unes des responsabilités morales et matérielles impliquées par l'existence de l'homme et du monde, représentent les biens et les maux tant physiques que spirituels. Comme ces personnages surnaturels ne visent ni à l'omnipotence ni à l'excellence, ils n'ont à répondre que pour leiur département particulier. Mais, en face d'un maître suprême de la nature, qui l'a créée par sa toutepuissance et la protège dans son infinie bonté, cette difficulté, un peu plus tôt, un peu plus tard, assiège impérieusement la pensée. Ne vous laissez pas dire que le Mosalsme y échappe. Cela n'est point exact. Nous avons vu que Sulpice, par cela seul qu'il lisait sans critique et sans parti pris les plus vieux documents juifs, s'était laissé aller à une philosophie purement terrestre et plaçant ici-bas les récompenses et les punitions. Telle est effectivement la doctrine de l'ancienne Écrittnre : il n'y a d'autre mal que le péché, et les mauvaises actions comme les bonnes sont un compte qui se règle tout de suite. Mais cette appréciation de l'existence générale, née sans doute de circonstances bien exceptionnelles et dans un milieu très étroit, est tellement fausse, tellement en contradiction avec l'expérience quotidienne, qu'il fallut très vite la rectifier. C'est à quoi s'attachèrent les prophètes de l'exil, s'éclairant des leçons du monothéisme plus intellectuel et plus réfléchi qu'ils avaient rencontré en Perse. Lorsque le rustique et provincial Jahveh devint le grand Dieu d'Isaïe, il ne fut pas longtemps à se vanter d'être l'auteur du bien et du mal, creans malutn. On le contraignit à fournir des explications sur sa manière d'entendre et de pratiquer la justice. Et c'est alors que naquit le Diable (cf. t. I, p. 181 sqq.) et que s'élaborèrent les idées de résurrection.
Il est donc certain que tout Dieu unique, étant nécessairement puissant, juste et bon, a toujours dû s'attendre à ce que ses croyants finiraient par lui demander comment le mal a surgi et pourquoi il les torture dans leur chair et les corrompt dans leur esprit. Or, il ne peut se dispenser de répondre, car ils appuient leur interrogation de ce coupant dilemme : c Si la chose s'est faite de ton plein gré, que penser de ta bonté ? Si elle a eu lieu malgré toi, que croire de ta puissance ? > Eh bien ! ce dilemme
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auquel jamais théologien n'a répondu que par des évasions ou des à peu près, est le fond du Gnosticisme comme du Manichéisme. Ces deux doctrines ne sont rien qu'une tentative très énergique pour le résoudre, et je ne suis pas fâché de remarquer en passant — car sans cesse, c'est le < jour d'aujourd'hui > qui m'inquiète et me tenaille — que la question est présentement aussi actuelle qu'elle l'était au iv« siècle, pour ceux, bien entendu, qui ont conservé à un degré et sous une forme quelconques la foi théologique. Peut-être même n'est-ce pas assez dire qu'elle Comme quoi est aussi pressante qu'autrefois. Elle l'est infiniment plus, les difficultés '' «*« rien perdu qui déjà la hérissaient s'étant considérablement accrues au cours des ^' ^^ gravité trois derniers siècles et surtout pendant les cinquante dernières années. '^ ' ^^" urgence. J'ai déjà précédemment allégué ce fait (t. I, p. 265), qui ne paraît pas être saisi dans toute sa portée par ceux que le problème religieux préoccupe le plus. L'un d'eux m'ayant prié en termes assez secs de m'expliquer plus nettement, je l'essaierai, bien que cela soit malaisé sans prendre une attitude polémique qui n'est absolument pas la mienne. De nos jours, quand on veut faire de la polémique, on n'écrit pas des volumes in-quarto de 5oo pages. Mais, après tout, avec de la sincérité et de la loyauté, qu'est-ce qui ne peut pas se dire, sans froisser ceux qui pensent autrement que vous ? Ma note sur le manichéisme présentera Difficultés donc les objections que l'astronomie, la géologie, la paléontologie, et croissantes principalement la préhistoire, me semblent avoir récemment suscitées j*^ ^^^Trjj contre le concept d'une divinité providentielle. Pour le moment, je ne puis ^ ^^^«a ' ' que reproduire ma précédente allégation en me hâtant d'ajouter qu'au iW siècle, non seulement ces objections n'existaient pas, — mais même qu'il y avait accord général parmi les penseurs pour reconnaître, dans la concentration des pouvoirs célestes récemment opérée, un inestimable progrès, et qu'elle était aussi bien théoriquement que socialement très supérieure à l'excessive spécialisation des fonctions divines qui avait caractérisé le régime précédent. Seulement, je le répète, plus l'idée d'unité se voyait pleinement accueillie et acceptée, plus — étant données les habitudes disputueuses de l'École en métaphysique — se posait nettement le problème de l'origine du mal.
Devant la pensée cultivée et civilisée, le premier effet ne fut guère La spéculation favorable au Dieu de la Bible, celui des candidats historiques à l'uni. gnostique, versalité qui, pourtant, réunissait le plus de chances (cf. 1. 1, Biogra- ^^^^^ ^^'^^l^^^'^ phie de Dieu). Parmi les gens éclairés, ceux qui, tout en souhaitant i^ responsabiliti garder leur rang intellectuel, s'étaient pris de sympathie pour la per- ^^^ imperfections sonne et la prédication de Jésus, le succès de Jahveh fut plus médiocre de la création, encore. La tendresse qu'ils ressentaient pour le Christ était en raison inverse de l'aversion que leur inspirait la divinité juive. Plusieurs d'entre eux lui attribuèrent un rôle très rapproché de celui du diable. Marcion, dans ses Antithèses, établissait, par une série d'énergiques contrastes, que rien au monde ne fut moins chrétien que le Dieu de l'Ancien Testament, qui se vantait d'être l'auteur du mal, et souvent le
PETITS BSSAIS
La Gnose, mise en ctunt
sui generis
delà métaphysique plamicienne,
conseillait, ou même Pordonnait. Avec des degrés et des nuances, c'est nne tendance commune à tous les gnostiques d'insister fortement sur les oppositions entre le judaïsme et le christianisme. I^ Gnose, en effet, avait pour but essentiel d'écarter du Dieu suprême toute responsabilité dans les imperfections de la création, et cette thèse est la plus antijuive qui se puisse concevoir.
Voilà bien, je crois, le premier et décisif signalement que j'avais promis de rechercher en vue de rendre la spéculation gnostique aisément reconnaissable et intelligible pour tous. En voici maintenant un second presque aussi général. C'est que la Gnose, sortie des écoles syriennes et alezandrines, fût une mise en œuvre spéciale — avec quelques détails sui generis — de la métaphysique et de la dialectique platoniciennes, appliquées aux problèmes religieux. Ce qui lui est vraiment propre, c'est un emploi audacieux, exubérant, des c entités » ou propriétés abstraites, subtilement classifiées et mythologiquement personnifiées. Certes, les disciples orientaux de Platon ne se gênaient guère pour donner aux idées archétypes de leur maître des apparences de personnes réelles. H y mettent cependant quelque modération. La nature, si elle est un tout à part, n'apparaît jamais comme être individuel. Le Logos conserve toujours son caractère ontologique. Les Gnostiques, an contraire, forcent le procédé en sens opposé. Chacun de leurs Éons, au fond simple représentant d'un aspect de la puissance divine, adopte une allure nettement et hardiment anthropomorphique. Cette tendance se trouve encore accentuée par la mise en œuvre des idées de couple et de génération empruntées à ces vieilles théogonies où l'on voyait le monde divin se former d'agents étranges, mâles et femelles tout en même temps, àp^ev60f)>w, ainsi que les appelle Irénée. Sous cette biaarrerie, propre à caresser l'imagination voluptueuse, se cachait une simple formule de grammaire, le substantif masculin s'accompagnant d'un qualificatif féminin comme d'un inséparable attribut. C'est ainsi que nous trouverons plus loin l'accouplement de l'Abîme et du Silence, c'est* à- dire la profondeur silencieuse. N'importe, ces façons mysté> rieuses de parler étaient tenues pour de la science. D'autre part, dans arec la tliiosophie ces conjonctions multipliées, semblait renaître la foule des Dieux qui orientale. survivaient, dans la pensée courante, à titre d'images familières. A vrai dire, le plus net de la philosophie orientale ou théosophie se résume dans ce double aspect tout à la fois € scientifique > et mythologique; et ce fut là, il est juste de l'ajouter, une des raisons qui permirent à la Gnose de se rendre utile au culte nouveau lorsqu'elle lui fit l'honneur de l'adopter. En voyant Jésus évoluer dans un tel milieu, beaucoup de gens s'accoutumèrent à lui, qui, sans cela, n'auraient jamais voulu en entendre parler.
Toute la civilisation européenne avait été construite sur la croyance en la multiplicité des Dieux. Même là où cette croyance s'affaissait, subsistait toujours le besoin d'êtres intermédiaires entre l'homme et
combinée
NOTES BT NOTULES SjS
Pêtre suprême. C'est à ce paganisme atavique, inconscient, que j'ai
précédemment fait allusion pour expliquer le succès obtenu par la
Chronique, Ces observations seraient applicables au cas actuel. Il n'est
point du tout exact, bien qu'on l'ait souvent affirmé, que le Gnosticisme
fQt un essai de restauration du paganisme doctrinal. J'y vois, au con- Comment
traire, le dessein, souvent admirable, pour rehausser, raffiner et déju- elle avait conçu
daïser le dogme chrétien, dont les disciples de la Gnose se faisaient une ^^J^i^
très haute et très noble idée. Leur antisémitisme et leur mépris pour . [JlHj^'^f^ tt i ' • ^ ' ^ X r » •• i^T* -iM 1...^^ •'* chrtsttantsnu.
Jahveh ne visaient pomt à faire mjure à Jésus, mais à l'exalter. Ce qui
est vrai, c'est que souvent ils exposent les nouvelles doctrines sur le ton de l'ancienne mythologie, avec le style de l'école, et qu'ils leur donnent par là d'assez suspectes apparences. Ils se trouvaient ainsi plus en accord que les prédicants juifs avec les classes éclairées, toujours imbues de routine polythéiste. Adoptant leurs habitudes de langage et de pensée, ils purent gagner les gens c comme il faut ». Mais, en fin de Cependant compte, le gain fut assez maigre; il exigea toujours plus de peine qu'il son influence n'apportait de profit. Tout supputé, rien de plus vague et de plus mince ^<"'
que l'influence exercée par la Gnose avec son vocabulaire polythéiste ^'f^^^ogme, et les transcendantes spéculations dont elle enveloppait le trop simple ^ q^^^^ dogme venu de Judée. En Occident, surtout, elle resta parfaitement resta nulle nulle. Sulpice ne la connut pas. S'il l'avait connue, il ne l'aurait point en Occident. goûtée : exitiabilis supersiitio, voilà ce qu'il en dit; ce sont des mystères infâmes, voilà tout ce qu'il en sait. Mais ces qualificatifiB malveillants ne peuvent nous rien apprendre. Il faut même ici se mettre tout spécialement en garde contre eux. Les écrivains gnostiques furent assez nombreux et de catégories très diverses. Quelques-uns, qu'on pourrait classer dans € l'extrême gauche >, se montrèrent fort compromettants. Nous ne les connaissons que par leurs ennemis qui, souvent, en parlant d'eux, s'expriment comme des aliénés, tant est furieuse la haine qui leur obstrue le cerveau. Et cependant, de cet ensemble d'informations ainsi hostilement recueillies, il résulte que, s'ils furent des esprits trop subtils, les intentions qui les animaient étaient pures et qu'ils avaient de nobles cœurs. Je n'ai jamais rien lu de plus élevé, de plus généreux et de plus touchant que la lettre à Flora du basiltdien Ptolémée. Mais quittons ce point de vue pour examiner le Gnosticisme sous son seul aspect intellectuel.
Dans un livre à allure singulièrement scientifique pour l'époque, •— Irinie, nul des Pères du IV« siècle n'aurait écrit VAdverstis hereseos, qui date premier historien de l'an 200 environ, — Irénée, émettant une appréciation générale sur la ^< '^ ^^ose, présomption, la jactance, le fol orgueil de la Gnose et de ses adhérents, /"^* ^%^ finit par dire que c tout l'ellébore de la terre n'eût pas léussi à leur faire ^"^ ^ "^ revomir tant de sottise, ut eyomerent tantam stultittam » (II, 3o, i). Cela me parait bien exagéré. Vaniteux, infatués, ce sont vices inhérents à toute < gnose >. Présentement encore, ceux de nos savants qui se croient en possession de vérités de difficile accès, n'échappent guère
Lis Gttostijues furent
métaphysiciens,
tout aussi creux que lis autres,
mais plus amusants.
Essai
d'une exposition
de ridialisme
panthiistique
de Valentin
comme
type supérieur
de la spéculation
gnostique»
à ce reproche. L'autre jour (février 1897), j'en écoutais un qui, enflé à crever de la géométrie et de l'astronomie dont il possède une plus forte dose que le commun des mortels, distribuait des brevets de c génie 1 et rendait des arrêts de < médiocrité » en des matières où il n'entend goutte. Chacun trouvait, d'ailleurs, parfaite cette surprenante bouffonnerie. Car, enfin, vous savez, la science a bien ses droits, et l'auteur ne soupçonnait guère les pénibles rétributions que lui réserve l'avenir. Mais si les Gnostiques se montrèrent, selon l'usage» glorieux et fanfarons, je prétends qu'ils ne méritèrent ni le nom de sots, ni le nom de fous; car stultitia, dans Irénée, peut prendre l'une ou l'autre de ces significations. Il fiit un temps où mon opinion en faveur de ces métaphysiciens — car tel est leur vrai titre — aurait pu sembler suspecte. Les sentiments que je professe sur la vacuité de la métaphysique et sa stérilité finale n'ont pas toujours été aussi nets. A une époque, toutes mes amours allaient plutôt vers cette direction. Mon ami Louis Goudall, poète mort à la fleur de l'âge, — et à cause de cela inconnu de tous, si ce n'est de Ferdinand Fabr^ et de moi, — pour se moquer de mon habitude de < dégager des dogmes > et de mon teint peu coloré, disait que j'étais descendu dans l'antre de la métaphysique et que j'en étais remonté tout pâle. Le Père Malebranche et Spinoza faisaient effective* ment mes délices» Spinoza surtout, à qui je reste fidèle, bien que n'écoutant plus la messe à son autel. Mab, aussi longtemps que le principe de causalité, ce tyran des intelligences insuffisamment émancipées, m'a maintenu sous son joug, je me suis délecté à penser que la Liberté et la Nécessité, comme aussi le Temps et l'Éternité, sont identiques, attendu que tout ce qui existe dans la nature, soit naturante, soit naturée, enveloppe et exprime le concept de Dieu, c A mesure » que nous connaissons davantage les choses naturelles, dit l'Ethique, » nous connaissons d'une façon plus parfaite l'œuvre de Dieu, laquelle » est cause de tout. » Or, vous allez voir — c'est l'excuse de ces impertinentes confidences — comment la doctrine de l'identité universelle me plaça tout de suite en pays ami, quand, par le hasard de mes études, je rencontrai les disciples de la Gnose. Sans doute, ils avaient en moins la forte liaison logique» la haute préoccupation morale et sociale de mon grand ami juif, le plus grand des juifs. En revanche, ils possédaient çn phis la souplesse gracieuse, l'abondance d'imagination, la pittoresquement enfantine mythologie du platonisme orientalisé. Si on me demandait lequel d'entre les gnostiques m'a laissé plus d^impressions durables, je nommerais Valentin. Son idéalisme panthéistique atteint souvent à de très poétiques profondeurs. Bien entendu qu'il peut sans beaucoup de peine se ramener, lui aussi, comme le transcendant Hegel, à de pures combinaisons de grammaire générale, je n'ose dire des calembours. Mais^ à cela près, que de saveur et de charme! Jamais je n'ai ouvert l'excellente édition que Stieren a donnée d'Irénée (exemplaire de l'Institut), sans me perdre avec volupté dans les chapitres VI
à VIII du second livre, dûment commentés et éclaircis par le Père René Massuet. C'est quelque chose comme de fiimer du haschisch même béatitude paresseuse, avec des sensations de langueur épuisée quand on s'arrête. Je vais, sans référence au texte et en utilisant des bouts de notes, rapporter de mémoire le gros de mes impressions. Cela sttf&ra, je pense, à l'objet que je poursuis : indiquer l'attitude du Gnosticisme vis-à-vis de ce chancre rongeur de toute théologie métaphysique, la difficulté que soulève l'existence du mal.
Peut-être aussi pourrai -je en même temps marquer le caractère radicalement contradictoire des deux griefs simultanément invoqués contre Priscillien, d'être manichéen et d'être gnostique. Le Manichéisme affirmait l'opposition absolue d'un Dieu du bien et d'un Dieu du mal, également suprêmes, la matière étant complètement soumise au Dieu mauvais, comme l'esprit au Dieu bon ; tandis que le Gnosticisme n'admit jamais ni la répudiation totale de la matière ni l'égalité des deux Dieux. C'est du moins ce que je compte établir; et cette constatation a pour moi beaucoup d'importance. Ma thèse, en effet, c'est que les Gnostiques étaient dans le christianisme et que les Manichéens en étaient hors. Si j'ai raison, comme d'autre part la preuve est facile à faire que Priscillien fut condamné pour manichéisme, nous serons débarrassés de cette absurdité qui traîne partout et qui présente la tragédie de Trêves comme le premier procès en hérésie. Très certainement issus du Zoroastrisme, les Manichéens remontent traditionnellement au Zend- Avesta, plus ou moins modifié. Leur christianisme est une question d'opportunité. La critique a solidement établi qu'ils revêtaient de plus en plus cette apparence à mesure qu'ils se rapprochaient de l'Occident, où le christianisme avait la vogue. Les Gnostiques, au contraire, veulent être et sont réellement chrétiens. Les livres qu'ils invoquent ont, invariablement, la vie et les paroles du Christ pour objet. La plupart du temps, ils s'appuient sur tel livre canonique, seulement plus ou moins interpolé, comme l'évangile selon Matthieu, auquel se rattachait Basilide, le prétendu maître de Priscillien, d'après Jérôme. Valentin aimait à citer les lettres d'un certain Théodas, suivant de l'apôtre Paul; et nous allons retrouver d'ailleurs de semblables affinités au seuil même de la spéculation gnostique.
Qu'on se remémore le récit de la Genèse où il est dit que eau » commencement, les ténèbres régnaient sur l'abîme » et que < l'esprit 1 d'Elohim flottait siu: les eaux » ; ou bien, qu'on se reporte au verset initial du quatrième évangile, où Jean annonce que c au commencement » était le Verbe; que le Verbe était Dieu; que le Verbe était à côté de > Dieu, qu'il était la lumière, et que les ténèbres ne l'ont point corn* » prise. > Ces formules mystérieuses ne diffèrent pas très sensiblement du grand arcane qu^ décrivent, à leur début, tous les systèmes gnosti^
Comme quoi Us Gnostiquit furent dualistes
que Us Manichiens;
qifils voulurent
toujours être ckritiens ;
âhrs que Us Manichéens
ne tétaient qifen apparence et par poUtliue,
U Plirâau
oa plénitude
des choses dhina.
Description
qu'en donne
Valentin,
Bythos
ou l'Abyme
etSigi
ou ta
Pensée silencieuse.
Da êtres
masculo- féminins
ouÉons
émanés du couple
primordial.
ques et qui s'appelle c le Plérôme 1. Sous ce nom plus savant, on peut aisément reconnaître l'état primordial exposé par Jean et par la Genèse. Le Plérôme est l'ensemble des choses supérieures et divines, pienitndo rerum divinarum. Seulement, la Gnose en donne une description plus étendue et plus systématique. Hors de ce centre infini, dit-elle, des existences peuvent se produire ; mais, si elles sont extérieures à lui, c'est uniquement de lui qu'elles émanent. Ainsi, l'une prendra la forme basse et infime du monde corporel et matériel; l'autre, sous des apparences plus relevées, se composera des éléments intermédiaires destinés à servir de liens entre la sublimité pléromatique et l'infériorité matérielle. C'est dans ces conditions que se trouve élevé un édifice à trois étages, le premier haut et pur, le dernier bas et souillé, avec, au milieu, un groupe participant un peu des deux autres situations. Cette triple combinaison est commune à tous les systèmes. Les divergences ne se produisent que sur la manière d'aménager et de peupler chacun des compartiments. Voici, diaprés Valentin, comment le plus haut étage était habité.
Tout d'abord, il n'y avait que Bythos, Tabyme, le père de tout, le premier principe, Abyssus ou Profunditas; je lui laisse son nom grec, comme je ferai pour les autres, afin de rendre plus sensible le mode de génération par groupes sexuels. C'est ainsi que Bythos a pour épouse Sigé^ mot féminin en grec, mais nuisculin en français («rtr^ égale silence); ce qui fait que l'emploi du terme français dérangerait la combinaison. Donc, l'Abyme et la Pensée silencieuse, sa compagne, sont seuls à occuper le Plérôme pendant une très longue durée; et, comme ils ne parlent ni n'agissent, ils n'existent guère. Dieu, c'est le néant qui n'a pas encore pris connaissance de lui-même. Cependant l'envie vient à Bythos de se manifester; ce désir qui l'échauffé, il le communique conjugalement à Sigé; et celle-ci ne tarde pas à donner naissance à deux jumeaux. Nous et Aletheia, — une syzygie, disait-on en grec. Nous, c'est l'esprit, ou mieux, l'intelligence, n'était la question de sexe; Aletheia, c'est la vérité, ce qui revient à dire que la pensée intérieure et non formulée de Dieu s'anime par l'esprit du vrai et forme la tétirade primitive, représentation quaternaire des qualités ou moments de l'Être divin. Le mouvement ne s'arrête pas là : Nous et sa sœur Aletheia brûlent d'y prendre part, comme il fallait s'y attendre. Le scrupule d'inceste ne les trouble point; le Plérôme a cette ressemblance de plus avec l'état primordial biblique, qu'il ne saurait se perpétuer sans recourir à des amours incestueuses. En conséquence, nos deux Éons se conjoignent et, de leur embrassement, on voit sortir la Parole et la Vie; ou plutôt, pour conserver l'ordre syzygiaque. Logos et 2M, qui, à leur tour, engendrent Anthropos, l'être humain individuel, et Ecclesia, l'être humain collectif. C'est la seconde tétrade; et cette deuxième quatemité, additionnée avec les deux couples précédents, fiùt du Plérôme une ogdoade, ou huitaine fondamentale.
Pour les gnostiques antérieurs à Valentin, cette huitaine n'était pas seulement fondamentale : elle était finale ; et cela explique la si rapide apparition de l'homme et de l'humanité. Mais, quand on tient en main le û\ conducteur et qu'on se souvient que les spéculations gnostiques ont pour thème le passage de l'Infini, ou bien absolu, au Fini, ou mal métaphysique, avec l'intention d'innocenter l'Être suprême en écartant de lui l'accusation d'avoir permis que le mal ait pu naître, il n'est pas difficile de se rendre compte qu'un Piérôme, une « plénitude » ainsi hâtivement construite, ne justifiait pas son nom. Le déroulement entre la perfection et l'imperfection destinée à redevenir parfaite s'y montre insuffisant, faute de clarté et d'ampleur. Ce fut l'œuvre spéciale de Valentin de reprendre cette conception anémique, courte d'haleine, pour l'enrichir, la parfaire et lui communiquer le drame et le rythme.
D'un élan nouveau, l'activité pléromatique recommence à fonc- Comment tionner. C'est un membre de la première tétrade, le Verbe, Logos, ils s'engendrent, qui donne le signal. Entourant de ses embrassements son épouse-sœur, ^< fr^''^ ^ ^'"^ Zoé, il lui fait produire une décade d'Éons, dont l'aîné est Bythtos, pro- ^" *"" ^^ ^^"' fundus, — qu'il faut se garder de confondre avec Bythos, profunditas, car alors la série des cinq couples resterait inintelligible. Elle n'est déjà Valentin pas trop facile à comprendre. Les abstractions dont elle se compose en les portant manquent de personnalité et de relief. Leurs noms s'en ressentent. Il ^^ chiffre de trente n'y aurait utilité à les reproduire qu'à condition de les commenter " '^o*mj longuement. Tout ce que j'en dirai, c'est qu'il était permis d'attendre mieux du chaud contact de Ijygos et de Zoé, im couple qui représente la parole vivante. Je ne ferai pas le même reproche aux douze Éons qu'engendre Anthropos en s'accouplant avec Ecclesia, Ce n'est pas pour rien que ces deux derniers membres de la huitaine fondamentale représentent l'Homme et l'Humanité. De cette souche, que ses prédécesseurs avaient laissée stérile, Valentin fait jaillir une lignée où s'incarnent les plus nobles sentiments de l'âme humaine, et où brillent des personnages dont le rôle sera immense dans le développement théologique chrétien, le Consolateur et la Foi: Paracletos et Pistis, que l'hérésie montaniste va bientôt rendre célèbres ; ce Paraclet, qui, finalement, deviendra la troisième personne de la Trinité des conciles de Nicée et de Constantinople. Quant à Pistis, qui déjà s'empare des Sophia, Pistis, âmes, apaise les esprits, adoucit les cœurs, elle ne cessa jamais de Elpis, Agapé, remplir de son éclat les annales humaines (cf. t. I, p. 202 sq., ma note P^ionntfications sur Fides), Viennent ensuite Patrikos, qui tient du père, avec Elpis, j^Q^fi^ H^uments l'inépuisable Espérance, — à moins qu'on ne renverse la syzygie pour ^^ ^^^ humaine, faire Elpidius et la Paternité. Metrikos, qui tient de la mère, est accompagnée d*Agapé, la charité, ou mieux, l'amour universel. Il faut citer encore Theletos, celui qui sait vouloir et qui s'appuie sur Sophia, la sagesse, car la volonté n'est jamais féconde que si elle est sage. J'enregistre ces noms avec soin. Ils vont se retrouver en des circonstances curieuses de notre étude sur Priscillien, et aussi dans nos recherches
Goo^^
tt ^ui sont
le déploiement
de Bythos
dans ses
forces éternelles.
sur la sainteté. Quoi qu'il en soit, cette dernière dodécade ou douzaine, ainsi que la dizaine issue de Logos et de Zoé, appartiennent en qv^Ambroiu propre à Valentin. Réunis aux deux tétrades de la huitaine primitive, prenait ^jg composent le Plérôme total, qui marche ainsi formé de trente Éons pour du diYuiités, jjjyj^^j ^j^ quatre groupes. Vous pensez bien que ces chiffres ne sont pas sans receler un sens mystérieux, la Gnose ayant fait de forts emprunts à la Kabbale, la philosophie arithmétique qu'avaient inventée les juifs d'Alexandrie. Mais éloignons de tels détails qui furent toujours recueil de cette étude. Au lieu d'attirer le lecteur vers un terrain nouveau où nous nous perdrions de conserve, il sera plus utile de résumer ce qui vient d'être dit, puisque aussi bien nous sommes au bout de notre première étape.
Le Dieu infini, innomé, inconnu, puisqu'il reste caché en lui-même, l'Abyme sans fond, — notez que le mot abyme implique une négation de la matière, -*- Abyssus, dis-je, ou plutôt Bythos, s'est déployé dans ses forces étemelles, ses Éons, comme on les qualifiait, parce que, eux aussi, ils n'ont pas eu de commencement et qu'ils n'auront pas de fin : 'Ac(, toujours, Elvact, être. Les Éons, c'est l'ensemble des choses supérieures, la plénitude divine vue, non plus en masse, mais analytiquement. Elle s'ofire à nous désormais avec ses distinctions et ses oppositions. Le Plérôme parfait, le plus haut étage de l'édifice gnostique, nous est complètement connu. Il faut voir maintenant comment il sortira hors de lui-même : on sait que c'est là tout le problème à résoudre.
N'oublions pas, en effet, qu'il s'agit d'opérer la transition entre Dieu, d une part, qui est tout perfection et tout esprit, et, d*autre part, le monde et l'homme, qui sont l'imperfection et la matière. Lors donc que, dans ses déploiements et ses repliements gradués, l'Être infini contenu dans le Plérôme s'est dédoublé en trente Éons représentatif de son essence, que ces Éternités soient de simples qualités de l'être souverain, comme je crois que le pensait Valentin, ou bien de véritables dieux, réunis par rangs comme dans l'Olympe, le résultat reste le même au point de vue qui nous occupe. Naturellement, sur cette question de programme, les orthodoxes n'hésitaient pas. Ambroise dit nettement : c Us adorent trente Éons qu'ils nomment des dieux, triginta Eones colunt qttos deos appellant, > Épiphane n'éprouve aucun doute à cet égard. Dans l'état d'esprit où se trouvaient Épiphane et Ambroise, les gnostiques ne pouvaient être que des païens. Aucun des Pères n'aurait consenti à confesser que les Éons valentiniens étaient infiniment moins accentués, dans le sens anthropomorphique, que les trois c hypostases » de la Trinité de Nicée et de Constantinople : le Père, TEsprit et le Fils, ce dernier aussi vrai-homme que vrai-Dieu. Mais notre recherche n'est pas là. Peuplé d'entités ou de réalités, le Plérôme, tel quel, se tient toujours enfermé dans sa limite, ou plutôt, il continue à
NOTES ET NOTULES 58l
tout contenir. Rien n'existe qui ne soit lui; et, s'il s'est intimement modifié, c'a été sans quitter son propre sein. 11 semblerait donc qu'aucun pas n'ait été encore fait vers l'évolution souhaitée. Grosse erreur. La métaphysique, — car, sache-le, ô mon lecteur, si tu existes, toi qu*ébaubissent les gros vocables qu'on s'abstient soigneusement de t'expliquer de peur de manquer quelque bel effet, ce que je t'expose ici, c'est la plus pure spéculation ontologique, à cela près que^ d'ordinaire, elle vous donne le mal de tête, tandis que les Gnostiques la rendaient amusante; — la métaphysique donc a toujours été impuissante à expliquer le passage du fini à l'infini, que di»-je? à l'expliquer, à lui donner l'ombre la plus fugitive de plausibilité. Ce serait, par conséquent, une énorme injustice de ne pas reconnaître à la Gnose ce mérite, très relatif sans doute mais fort appréciable, d'avoir imaginé une solution approximative, un c à peu près », dans ce fantastique domaine où la Chimère de Rabelais se balance au souffle du vide avec le dessein de dévorer les secondes intentions.
Après ce qui vient d'être raconté, Bythos, remarquez-le bien, n'est plus l'Abyme immobile que seule emplissait Sigé, la Pensée silencieuse. Il a surgi des distinctions; sa morne immutabilité s'est émaillée de contrastes. Les divisions, les subdivisions, les diffé- Les Bons rentiations, les groupements que nous avons décrits, ont rendu s'agitent; possible une action dramatique; et cette action, pareille au bouil- H^ entrent lonnement d'une cuve qui fermente, va faire extravaser le Plérôme '"''** "^''"'• hors de lui-même. Ainsi naîtra plausiblement le monde intermédiaire, second étage de la Cité métaphysique. Ce processus n'est pas d'une clarté ni d'une évidence extraordinaires; mais ça a l'air d'être quelque chose. Combien de systèmes anciens et modernes ne pourraient pas en dire autant? Ici, en effet, apparaît le mérite esthétique de la Gnose gréco-égyptienne, son art d'échapper à l'ennui des divagations transcendantes en leur donnant la forme du roman.
On a vu que Nous {mens, le pouvoir intellectuel) était le premier-né C'est le Plérôme de Bythos, Il jouissait aussi de l'honneur d'être son favori. Lui seul ou Infini qut veut pouvait approcher du redoutable Abyme; et ce privilège excitait au '^'''"'^''"'*'^'"'plus haut point la jalousie des autres Éons, particulièrement celle de Sophia, l'hypostase féminine du sixième couple de la série issue d'Anthropos et d^EccIesia, Il était dans l'ordre secret de la spéculation gnostique qu'un Éon ayant déjà quelque chose d'humain, prit l'initiative de la curiosité révolutionnaire. Sophia brûle d'entrer en communication avec Bythos, Intrépide jusqu'à la folie, elle se hasarde à l'aborder. Voici qu'elle va périr, absorbée par l'Abyme sans fond, l'insondable U fait se marque Infini, quand surgit un personnage nouveau, Horos, qui, l'arrêtant dans P^f Parrivée sa téméraire entreprise, la sauve de l'anéantissement. Horos, Terminus, 'Horos, le terme ou la frontière, le but ou la mesure, est un être masculo- ^^ut^^mâe féminin, un androgyne, en quoi il diffère des habitants du Plérôme. Dans la symbolique égyptienne des derniers temps, Horos joue un rôle
Inconceyûble
apparition
de ce personnage
au sein
de nilimiti.
Grossesse
de Sophia,
hypostase féminine
de rhtunaniti.
Naissante
«i'Achamoth,
la Sapience
ou
sagesse inférieure.
considérable, et ses représentations plastiques ont beaucoup intrigué les anciens égyptologues. Inutile de remarquer qu'il ne faisait point partie du Plérôme, où tout est illimité. On se demande même comment ce représentant métaphysique du Fini a pu pénétrer au sein de l'Infini sans bornes. En tout cas, son contact avec les fils de Byihos marque le premier moment décisif de ce déroulement qui, par une pente graduée, amènera l'Esprit absolu jusque dans le milieu des réalités et des contingences. Par malheur, Valentin raconte mais n'explique pas cette évolution nécessaire de toute spéculation panthéistique. Il ne nous apprend rien quant à la naissance d'Horos. Sur ce sujet, pierre d'achoppement de la théorie théologique, il ne pouvait rien nous apprendre ; nul ne l'a jamais pu, pas même Augustin, le catholique de génie, qui pourtant avait su tirer des récits de la Genèse la notion métaphysique de création dont assurément les narrateurs juifs ne s'étaient jamais doutés. Jahveh, tout comme Bythos ou le Plérôme, est théoriquement obligé d'être infini, s'il ne veut mourir. L'un et l'autre, dès qn^Horos, ou la borne, surgit, dès que la limite apparaît, ils se heurtent contre elle; et leur infinité, c'est-à-dire leur pure essence, s'évanouit en fumée. Il faut alors en revenir à la vieille hypothèse païenne, concernant la préexistence et la pérennité de la matière. Mais enfin, ainsi que je le disais plus haut, en métaphysique aussi, et surtout en métaphysique, il fout savoir se contenter de résultats approximatifs. Celui du penseur gnostique n'avait certes pas la valeur morale et sociale de celui du docteur catholique, --- où serions-nous si le monde avait préféré la Gnose à l'Orthodoxie? — mais, philosophiquement, il lui est très supérieur.
Cependant Sophia^ personne impressionnable et passionnée en dépit de son nom, était restée grosse du désir impossible qu'elle avait conçu. Longtemps tourmentée, elle entre enfin en gésine pour accoucher — incomplètement, abortivement — d'un être embryonnaire et inachevé que d'abord Valentin appelle en grec Enthumésis, le désir, l'intention et aussi l'inquiétude; puis à qui, se ravisant, il donna le nom hébreu d*Achamoth, la Sagesse, plus exactement la Sapience. Il s'agit, bien entendu, d'une sagesse inférieure, Achamotk n'étant qu'un avorton, né hors du Plérôme ou précipité de l'Infini dans le Fini. Sa naissance, avec plus de précision que l'arrivée d^Horos, marque le moment où l'Absolu commence à se déterminer, et il importe qu'elle soit bien datée. A partir de là, en effet, toutes les créations qui vont suivre, bien qu'émanant, elles aussi, du principe divin, porteront le sceau de l'infériorité et de l'impureté. Sophia a été apaisée par son enfantement; les conseils d^Horos ont aussi contribué à la calmer; la voici assez maîtresse d'elle-même pour regagner le Plérôme; il lui suffit d'ailleurs d'avoir installé Achamoih comme première manifestation du monde intermédiaire. Le grand passage est définitivement franchi. La nouvelle situation est créée; et cette situation existe si authentiquement, que Bythos est contraint de s'occuper d'elle.
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Bien que difficile à émouvoir, Bythos, père primordial, — propater. Elle est conseillée c'est un de ses noms, — se rend compte que la folle tentative de Sophia par Christos, aurait chance de se renouveler. Ce que Pun des Éons a fait, les autres, • "" w qui sont aussi ses enfants, peuvent le vouloir faire. C'est pourquoi, en ^^'^ J^^j^uj vue d'éviter de nouveaux troubles,-— et en même temps pour veiller qui avait ramené sur le monde intermédiaire commençant dont il est un peu responsable, Pordre puisque, bon gré mal gré, ce monde est issu de lui, — Byihos fait appel dans le Plérâme. à son favori, Nous^ le pouvoir intellectuel. En collaboration avec lui, il engendre Christos et Spiritus Sanctus. Je n'ai pas besoin d'insister pour qu'on remarque que l'intervention de ces nouveaux venus est un fait capital. Nous les instruit et les éclaire en vue du rôle rédempteur qu'ils vont accomplir. Leur premier travail consiste à assurer l'harmonie du Piérôme en enseignant aux Éons quelle est la vraie nature du principe éternel, et en leur rappelant qu'ils ne sont tous, les uns et les autres, que des déploiements de la Substance divine. Christos et Spiritus Sancttis commencent donc par sauver les membres de ce Piérôme — qu'ils ne quitteront jamais, constatons-le bien, car on les a pris quelquefois pour le Christ et le Saint Esprit des Évangiles, alors qu'ils n'en sont que les très lointains archétypes. Mais cela sera dit plus loin. Pour le moment, le Piérôme remis en bon ordre, il était urgent de s'occuper d^Achamoth.
Maladivement conçue, imparfaitement conformée, la Sophia inférieure vivait dans le trouble et avait à subir des épreuves pénibles et compliquées. Pour y mettre fin, elle a recours à Christos, comme si Christos préside elle eût deviné que le Propator l'avait créé surtout à son intention. En à Vengendrement effet, avec l'aide de Spiritus Sanctus^ tout d'abord en lui donnant la ^^ Démiurge, science, Christos lui procure un certain repos. Néanmoins, elle conserve dans ses veines le germe d'exaltation qui avait tant tourmenté sa mère. Toujours très excitable, elle reste en proie à un éréthisme persistant. C'est avec emportement et passion qu'elle contemple la beauté des anges dont Christos est entouré. Même cette passion l'échauffé et l'enflamme au point qu'elle finit par s'en trouver fécondée. Ainsi naquit fabricattur futur le Démiurge, l'ouvrier, le fabricateur futur de toutes les choses non detoutes les choses pléromatiques. Il ne faudrait pas croire que l'idée d'un démiurge spécia- "on-pléiomatiqaes. lement chargé de créer le monde soit étrangère à la théologie orthodoxe. Certains Pères voyaient dans l'emploi par la Genèse du mot Elohim, qui est un pluriel, l'intention obscure de marquer l'existence primordiale de la Trinité. Cette locution : « créa les Dieux », ou cette autre c faisons l'homme >, leur paraissait attester confusément la pluralité dans l'unité. C'est à quoi Sulpice fait allusion quand il dit (Chr. II, 35) que Dieu avait engendré un fils pour organiser l'univers, instituendi orbis causa. Quoi qu'il en soit, l'apparition du Démiurge est un incident décisif, qui marque la fin de notre seconde étape. Avec lui, l'organisation du monde intermédiaire a atteint son point culminant. La série descendante des Émanations de Bythos nous a conduits sur le seuil de
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ce troisième compartiment de l'existence totale où nous ne rencontrerons que des choses finies, purement phénoménales et transitoires» et nous allons maintenant regarder ce qui s'y passe.
Des rapports
du Gnosticismt
faUntinitn
ûftcUPasithiismt
moderne.
Ressemblance des déploiements etdesreploiemeais
de Bythos avec les évolutions
de l'Être
etduNwhÉtre
dWgel.
Le passage de l'Infini au Fini vientdes'effectuer.
Car vous avez bien saisi, n'est-ce pas, le sens réel de la pièce que jouent, pour notre édification, les Éons valentiniens? Je dis le sens réel et non le sens caché, comme on fait souvent. Quoi de plus clair, au contraire, que la pensée du Gnostique ? Dieu seul existe véritablement 11 est tout, il contient tout. De lui, tout sort. Nous allons voir qu'en lui tout rentre. Valentin répète à mainte reprise, en son langage particulier, qu'il n*y a rien de réel que l'Esprit absolu. C'est ce qu'ont toujours dit les Panthéistes; c'est ce qu'a redit un jour Renan, sans avoir conscience du plagiat et sans songer à se proclamer panthéiste, mais parce que la phrase sonnait bien. Elle fiit effectivement admirée et citée comme un chef-d'œuvre d'originalité et de profondeur par un critique que je ne nommerai pas. La voici : c L'idéal seul est la réalité véritable ; le reste « n'a de l'être que l'apparence. » C'est du Valentin tout pur; et bien d'autres que Renan ont été et sont des Valentiniens inconscients. Si je recueillais en mon souvenir ce que j'ai jamais pu comprendre d'Hegel dans les traductions italiennes où je Tai lu, j'y trouverais un tableau des évolutions de l'être et du non -être qui présente de singulières ressemblances avec l'histoire de Bythos. Ce non-être qui, après avoir longtemps sommeillé, s'aperçoit qu'il est néant, et, par cet acte de sa pensée, commence à devenir l'Être, a un air prononcé de famille avec Abyssus et Sigé ennoia. N'être pas et être, c'est simplement le double aspect, le côté négatif et positif d'une même chose, disait Hegel. Dieu, c'est le rien jusqu'à l'heure où il se demande comment il existe. Il s'aperçoit alors non seulement qu'il est, mais aussi qu'il est un Infini avec des qualités et des catégories, lesquelles, en se multipliant, le conduiront dans le Fini, où il acquerra la pleine notion de soi-même. Naturellement, un professeur officiel de l'État prussien ne pouvait dire, comme notre gnostique, que le contact de l'Infini avec le Fini constitue une chute et que la vie matérielle n'est qu'un rêve malsain. On doit respecter les autorités civiles et militaires. Hegel s'arrangeait donc pour démontrer que le plus grand succès est obtenu par l'Être absolu quand il se mire dans l'homme, spécialement dans un Allemand de Berlin. Mais ce sont là de faibles nuances. Pour mon compte, je trouve le philosophe de la Gnose bien plus original et profond quand il dit que l'univers existe en Dieu comme un point au centre de l'étendue inénarrable on comme une tache sur une tunique ' . Il ajoutait que cet imperceptible
I. Contineri ah insnarrabiU magnitudine valut in circule cantrum, aul velut in tunica twoctiiam. (Irénée» II, 4, 2.)
itttemUdiaire entre en fonction.
univers était destiné à disparaître aussitôt que l'Esprit absolu, las de s'être déployé trop amplement, voudrait se ramasser sur lui-même et recouvrer son identité. Voilà qui est beau, bardi et pas du tout berlinois. C'est de la haute spéculation. Ni l'Inde védique, ni même la Germanie d'après Kant et d'avant Sadowa, n'ont jamais rien trouvé de mieux; sans compter que les Allemands, comme les Indous ', traitèrent toujours ces matières sur un ton à porter le diable en terre ; tandis que Valentin abonde en traits qui rendent les c entités » divertissantes. Mais continuons.
Le Démiurge se met à l'œuvre. C'est un assez triste sire. Très certai- u Démiurge. nement Valentin, sans pousser l'antijudaïsme aussi loin que Marcion, ou souverain avait, en traçant ce portrait, le Jahveh mosaïque dans son souvenir. Le .^"^|^f fils d^Achamoth est aveugle; il agit sans savoir ce qu'il fait; son ignorance est telle qu'il ne connaît pas même sa mère. Impossible d'imaginer un plus déplorable mécanicien; et, pour comble, il est fabuleusement orgueilleux et infatué. Il se croit seul grand, seul puissant, et Déplaisantes il le crie par la voix de ses prophètes : Ego Deus etpraeterme non est similitudes alier! Néanmoins, c'est lui qui va créer le monde et l'homme. Nous ^^j ^^^^"^^^ voici bien loin de Bythos et de sa silencieuse et judicieuse moitié. C'est ^^^^rdio^r^U bien, il est vrai, à la suite et en conséquence de leur accouplement mécanicien, primordial, que nous avons atteint le bas troisième étage, j'entends le ^ rez-de-chaussée, qui vient d'être décrit. Mais tant de choses se sont passées depuis, qu'on l'a oublié. En sorte que la matière^ avec toutes ses impuretés et ses périls, peut apparaître : ce ne sera ni à Bythos ni à Sigé qu'on songera à s'en prendre. Tel est précisément le but poursuivi, la Gnose, il faut le redire, ayant poiu: objet essentiel de conserver blanc comme neige le pouvoir divin, en dépit de l'existence du mal qui, pourtant, ne peut provenir que de lui.
La première besogne du Démiurge consista en la création de sept jV^ de la stapeuf cieux. Immédiatement au-dessus du plus élevé de ces cieux, Achamoth ^Achamoth, établit sa résidence. On comprend pourquoi. De cette haute place, elle U tend obstinément a chance de communiquer avec le PlérÔme, reliant ainsi le monde ^^^ (" ^*^*" intermédiaire avec le séjour de TEsprit absolu. D'autre part, elle va pouvoir surveiller son fils et le guider dans ses œuvres. Il en a grand besoin. Aussi ne le perd-elle pas de vue; et, éclairée par Christos, elle lui imprime clandestinement une tendance vers l'imitation des choses supérieures. Son désir serait que le monde auquel l'aveugle Démiurge travaille fCLt construit sur le modèle du PlérÔme divin. De fait, elle y a déjà réussi, puisque la conception des sept cieux, avec le
I . Je ne prétends point dire que la France ait délaiaeé complètement ce genre de spéculation. M. Ravalsson, à la page 109 de son remarquable Rapport sur la philosophie sn Francs au XIX* siècls, dit : c L'objet de la métaphysique est » le parlait, l'absolu, Tldéal, c'est quelque chose d'où dépend toute réalité^ et > qui pourtant n'est rien de réel. > Bythos, Abyssus, Projunditas!
de SCS mains.
Comment
U sourire
«TAchamoth
fait
iclort la lumière
et comment
ses larmes
communiquent
une étincelle
« spirituelle »
à Vitre humain.
siège éminent qu'elle s'est réservé au-dessus d'eux, reproduit la hui* Sa mère s'effiirce taine primordiale ou Pogdoade pléromatique. Néanmoins, la pauvre de spiritualiser Achatnoth aura beau faire. Ce n'est point impunément que le Démiurge '"^filT^J-c^** ^^ °^ d'elle. Les passions et les tourments qui la dévoraient quand elle «.^.«c pçjifgjj^^n^ subsistent en lui, et, comme une contagion, il les conuniinique à tout ce qu'il crée. C'est de la stupeur et des terreuis d^Achamoth que proviennent les passions animales, "— nous dirions les instincts égoïstes, — qui s'incarnent bientôt dans les mauvab anges. C'est de son chagrin et de sa crainte que vont naître les éléments corporels du monde qui, pour cette raison, seront ruineux et sujets à la mort, exitiosi et mortiferi. D'autre part, il est vrai, l'influence d'ilcAomoih n'est pas sans bienfait non plus que sans poésie. Son sourire fsdt éclore la lumière; ses larmes produisent tout ce qui est fluide; enfin, c'est elle qui communique à la créature humaine l'élément à l'aide duquel elle pourra se relever et remonter vers les sommets. Voici comment :
Le Démiurge forme l'homme dans des conditions analogues à toutes ses autres créations. Il le fait de matière fluide et le dote d'un souffle c animal», tel qu'il pouvait le donner, n'en ayant pas d'autre en lui, anima, psyché; ce mot signifiant l'activité vitale et matérielle, que la Genèse place dans le sang. Par bonheiu:, Achatnoth intervient, et, à son tour, dote l'être humain d'une parcelle spirituelle, pneuma, représentation terrestre de l'Esprit divin. Il en résulte que l'homme se trouve partagé entre deux tendances qui, selon qu'il cédera à l'une ou à l'autre, détermineront sa destinée finale. En tant qu'animal, il est décomposable et corruptible: l'âme vitale doit périr. Mais en tant qu'être spirituel, c pneumatique », il a des chances d'immortalité. Si, par une lutte cou* rageuse, il brise ses liens matériels, s'il réussit à se débarrasser de sa native bassesse, un glorieux avenir s'ouvrira devant lui. Remontant peu à peu les degrés que l'Infini a dû descendre pour choir dans le Fini, se ressouvenant de plus en plus de Bythos, l'être absolu, et de Nous, la suprême intelligence, il finira par entrer en participation de l'existence pléromatique, en acquérant la conscience de son identité avec Dieu. Cette lutte entre la matière, OXt}, et l'esprit, icveOfia, — de là les noms d'hyliques et de pneumatiques donnés aux hommes selon leur degré de gnose ou de culture, — n'a rien qui détonne avec le dogme chrétien. Vous y pouvez, au contraire, reconnaître la théorie paulinienne de la grâce et de la nature. Voici, d'ailleurs, deux acteurs nouveaux dont l'entrée en scène vient accentuer cette similitude.
On a vu tout à l'heure qu'il existait des anges méchants en qui
s'étaient incarnées les dispositions grossières et basses issues de la
oa Kosmocrator, stupeur d^Achamoth» Ces anges qui, tout comme l'être humain, ont
c ef es anges ^.^^^ ^^ souffle matériel, sont commandés par un chef à qui Valentin
donne le titre de Kosmocrator, souverain du monde. C'est à peu près
ainsi que Jean et Paul désignent le diable ; en y ajoutant ce grave
Naissance du Diable
détail: cil a existé dès le commencement,» ce que Dante exprime en sa langue de bronze:
Dtnanzi a me non fur* cose create Se non eteme; ed io eterno duro^.
Si ce n'est pas là du dualisme absolu, c*est très certainement du Caractère mitigé dualisme moins mitigé que celui de notre gnostique. En revanche, du Dualisme selon Valentin, le Kosmocrator, bien qu'assis au-dessous du Démiurge ^^ Valentin, qui l'a créé, dispose d'une puissance plus grande que celle de son
créateur, en cg sens que iBg fâgchanceté est t spirituelle » ou pneumatî- *■
que. Le démiurge, au contraire, par le fait que son essence est purement < animale » ou psychique, n*est capable d'apprécier que les éléments matériels, — à ce point de ne pouvoir pas même connaître, nous l'avons dit, la Sagesse inférieure dont il est issu. Ici, la Démonologie de Valentin prendrait un aspect un peu plus dualiste, si on ne se rappelait que, tout comme le Démiurge et aussi comme l'âme humaine, le Kosmocrator, émanation éloignée certes mais indubitable, de l'Abyme primitif, reste toujours rattaché à sa source première, et qu'il retournera vers elle, quand il plaira au principe divin de se replier. En attendant, ce maître du monde matériel a reçu ou s'est donné la mission d'attraire les hommes vers les choses basses et avilissantes. Aussi est-ce pour le Au Kosmocrator, contre- battre que le Démiurge, cédant inconsciemment aux inspirations Achamoth oppose de sa mère, donne le jour au Christ terrestre, imitation imparfaite de '* nio-Christ; ce Chrtstos que nous avons vu enseignant la vérité aux Éons et rétablissant l'harmonie dans le Plérôme. Mais, pour être capable d'agir efficacement sur les hommes, le néo-Christ a besoin de revêtir une forme qui le rapproche d'eux. Or, le Démiurge a fait de lui une iequetnatt créature exclusivement psychique, possédant la vie sans la matière; à trayers Marie c'est pourquoi, dans le but de devenir visible et de « paraître > humain, comme Chrtstos passera travers la vierge Marie — t comme de l'eau ^^ uiq^^J^^YV coulerait-ie^ohg d'un tube », — et il en sort, non pas en un corps matériel, mais habillé d'humanité apparente bien qu'irréelle. Sous ce fluide déguisement, il pourra fonder un dogme, une foi, une discipline propre à amener la prédominance de l'Esprit^ sans que toutefois sa vie extérieure, ses actes, sa passion, acquièrent jamais un caractère de vraie réalité. Au point de vue populaire, qui est le bon, cela est évidemment peu chrétien; je ne le conteste pas. Cependant, prenons garde d'oublier que le « docétisme >, la doctrine selon laquelle Jésus a c paru » être homme sans l'être, se répandit et se reproduisit obstinément en des milieux tout à fait étrangers au gnosticisme. Au fond, ce sera la difficulté majeure du nouveau dogme, qui oscillera longtemps entre ceux
1. Infemo, canto tarao^ v. ii-i2. L*enfer est de création immédiate et par conséquent éternel, dit le commentateur. Il fut formé avant l'homme et pour les anges. C'est ce qu'exprime l'évangile par ce mot : • Paratus est diabolo ai «mgtlis êJuM. >
qui veulent que Jésus soit Dieu et ne soit pas homme et ceux qui veulent qu'il soit homme et ne soit pas Dieu (cf. supra, p. 470). Seulement, il est exact de reconnsdtre que, dès le début, tous les gnosti- Ctst ques sans exception furent c docètes 9. C'est là ce qui les séparera te « docHism » décidément du christianisme, quand l'orthodoxie aura proclamé de façon ou doctrint irrévocable le Christ vrai Dieu et vrai homme, sans que son humanité diminue sa divinité et sans que sa divinité diminue son humanité. Mais ce résultat final de ce que Hamack appelle l'alchimie biblique et théologique, était loin d'être acquis du temps de Valentin; il ne Tétait même pas du temps de Sulpice, puisque Nestorius et Eutychès sont sensiblement postérieurs à la rédaction de la Chronique.
de Phumanité apparente de Jésus.
Digression
sur l'idée
de i^pur esprit».
Que cette notion
resta absolument
itrottgire
d P Antiquité.
Je viens de m'apercevoir à mes dépens combien il est difficile de rendre claire et intelligible cette question du c docétisme », premier efiort systématique pour formuler scientifiquement la fameuse distinction entre l'esprit et la matière. Tous les anciens Dieux avaient franchement possédé des corps d'hommes, d'animaux, ou d'objets inorganiques quelconques. Jahveh lui-même n'échappe pas à cette règle universelle (cf. 1. 1, p. 259 sqq.). Ces formes diverses pouvaient être douées de plus de subtilité dans leur composition, de plus de rapidité pour se locomouvoir, de plus de puissance ou de finesse dans les organes; mais, somme toute, elles restaient sous les lois de la biologie générale '. Aussi ne soulevait-on aucune objection quand on voyait Zeus, la grandeur suprême, — xvômtts, [Liyi<my — se déplacer, manger, boire, dormir et le reste. Mais, dès longtemps, la critique philosophique avait démontré l'absurdité de ces conceptions ; et alors les Dieux s'étaient vu doter de je ne sais quelle immatérialité qui, tout en leur maintenant les moyens de se faire voir, ouïr et sentir, les débarrassait du joug de la corporéité auquel les autres êtres sont assujettis. Mais cela restait indécis, vague, contradictoire. Aussi, quand les Gnostiques se trouvèrent en présence de ce Jésus, qu'ils admiraient trop pour ne pas le combler des plus sublimes facultés sans néanmoins effacer la série des actes au moyen desquels il avait influé sur les hommes, ils élaborèrent cette conception d'un Christ c ayant l'air > d'être en chair et en os; d'accomplir toutes les actions propres à l'humanité; de se faire entendre en formant des sons comme s'il avait une bouche ; de se nourrir comme s'il avait un estomac, de souffrir physiquement comme s'il avait des nerfe
I . C*ett ainii qae pour lutter contre la tyrannie dont nous accablent les loie de la pesanteur, rimagination religieuse emprunta l'aile des oiseaux et en mnnit Hermès, puis les anges. Les procédés industriels les plus parfaits sont aussi employés pour faciliter la rapidité des mouvements de Jonon et d*Iris. Homère a recours à une voiture perfectionnée, comme aujourd'hui il utiliserait les ImUIoos ou la bicyclette.
NOTES ET NOTULES SSg
et des muscles; enfin de se décomposer et de mourir comme s'il était Us Gnostiques formé de matière et d'esprit, alors qu'il n'avait ni chair, ni os, ni Pélaborent bouche, ni estomac, ni nerfs, ni muscles, mais seulement les apparences ^'^J" cMcepUon de toutes ces choses. Cette singulière entreprise est, je le répète, le ^ ^^^| ^^^y ^ premier efiPort accompli pour rendre saisissable aux intelligences com- d^ttre en chair munes l'inaccessible problème des relations de la matière, dont l'essence ti en os. est l'étendue, avec l'esprit, dont l'essence est la pensée. Descartes, ayant fondé son anthropologie sur l'union d'une âme et d'un corps, Descartes radicalement distincts, d'ailleurs, l'une de l'autre, Spinoza, lui, demanda /^"^^ ^^^ '''', € queUe idée claire et discernable il pouvait avoir d'une pensée étroite- son anthropologie. 1 ment unie à une portion de l'étendue? » A cette interrogation captieuse, mon ancien ami Malebranche répondit que la rencontre se faisait en Dieu, en qui nous voyons tout, parce qu'il est le c lieu i de toutes les choses de l'esprit comme l'espace est c le lieu » de tous les corps. Mais les Gnostiques n'en étaient pas encore à savoir mélanger ainsi la géométrie avec l'imagination. Leurs habitudes mentales toutes polythéistes les poussaient plutôt à combiner poétiquement l'abstrait et le concret; et l'on peut dire que 1' c à-peu-près i qu'ils exposèrent sous le nom de docétisme fait d'eux les premiers ancêtres et les véritables pères intellectuels du c spiritisme » de nos jours. Les spirites, en effet. Le spiritisme — je ne parle pas du vulgaire fretin, mais de ceux qui, à l'Académie, contemporain, à l'École Polytechnique, au théâtre ou dans le roman, se mettent la ^^^^^ ''''T tête à l'envers pour résoudre un insoluble problème, — ne font guère ^^'^l^f^gg "'^ que reproduire les illusions et les expériences des Gnostiques. Ces tables qui se meuvent, ces plumes qui forment spontanément des lettres, ces voix qui résonnent sans l'aide d'un appareil capable d'agir sur l'air ambiant, ces mains qui se montrent dans une mystérieuse buée, ces contacts vagues et frôlants qui se font obscurément sentir dans la pénombre, la Gnose en a eu l'étrenne; son chef-d'œuvre en ce genre, c'est la vie fantasmagorique de Jésus. Et c'est précisément parce que le traitement expérimental du problème des relations de l'esprit et de la matière est extrêmement ancien, c'est parce qu'il a été spécialement traité à deux époques très éclairées, — la première fois, au ii« siècle, à Alexandrie, la seconde fois, au xv« siècle, en Italie, — que je me suis permis de dire qu'il est insoluble. Aujourd'hui encore nous ne savons ce que c'est que matière et ce que c'est qu'esprit. Nous ne le saurons jamais. Le lecteur voudra bien se rappeler ce que je lui ai dit ailleurs du mal infini que saint Augustin dut se donner pour concevoir la Divinité comme incorporelle, sans y réussir bien complètement. J'ai montré aussi que pendant que Philastrius frappait d'anathème ceux qui attribuaient aux anges des actes nécessitant un organisme matériel, Sulpice, lui, n'éprouvait aucune hésitation à leur faire engendrer des enfants, en quoi il était d'accord avec Ambroise et le plus grand nombre des Pères. L'Église elle-même, arrivée à sa pleine maturité doctrinale, n'a jamais vidé nettement la question. Et
vraiment, en recueillant ces divers détails historiques, il est difficile de ne pas s'attrister quand on voit ce qui se passe sous nos yeux. Januds le dédain du passé ne fut poussé aussi loin. On parle d'esprits qui apparaissent et dont les manifestations sont constatées comme s'il s'agissait de phénomènes nouveaux, soumis à une investigation ellemême toute nouvelle, alors que les faits de cet ordre et leur étude Dt ce qui est méthodique ont rempli des bibliothèques entières. Le progrès scienticoimaissable gq^^ ^'^g^ fj^Q^ 3)^ n'aboutit pas tout au moins à marquer peu à peu ceauiMrestpas ^^' imites de ce qui est connaissable et de ce qui ne l'est pas. A ce ' compte, on pourra demain mettre de côté la chimie, qui s'est solidement constituée depuis cent ans environ, et se livrer de nouveau à ce que Balzac appelait, sans se trop bien comprendre lui*même, la recherche de l'absolu; — ou bien encore, on n'a qu'à jeter au panier les notions certaines acquises sur notre sjrstème solaire et sur son rang d'imperceptible paquet de poussière sidérale au milieu des astres innombrables qui composent TUnivers visible, pour s'adonner avec une ardeur renouvelée à l'étude des influences que les planètes exercent sur la destinée humaine. C'est là ce qui est humiliant. Pas plus que les problèmes objets de l'alchimie et de l'astrologie judiciaire, ceux qui touchent aux rapports de la matière et de l'esprit n'ont obtenu, après de longs siècles de recherche, aucune solution; ou plutôt ils en ont obtenu deux ou trois douzaines, qui toutes se contredisent et, d'ailleurs, se valent au point de vue de leur manque commun de posidvité. Il reste simplement que ces deux notions, la matière, l'esprit, nous sont intellectuellement indispensables. Nous ne les pouvons connaître qu'à titre phénoménal et relatif; mais elles restent fort utiles et gardent tout leur prix quand il est question de raisonner. Voilà ce qu'il serait souhaitable de voir mieux compris et plus répandu. Il est sans importance que le public dénué de culture écoute les spirites et s'adonne an spiritisme; mais que des critiques éclairés et préparés viennent nous dire, d'un ton réfléchi, qu'il ùiut suivre € l'expérience entamée et en attendre les résultats », voilà qui n'est pas tolérable. Autant vaudrait écouter avec attention un homme qui se remettrait à discuter, sur le plan de Lactance ou de saint Augustin, la rotondité de la terre et l'impossibilité des antipodes.
Ces remarques, bien entendu, sont purement digressives. Je ne veux pas dire que les Gnostiques étaient en situation de dégager sur ce sujet des conclusions pratiques qui sont aujourd'hui les nôtres. Avec toute la philosophie de leur temps, ils couraient après la substance et le pourquoi des choses. Leur élaboration constitue même un des moments curieux de l'expérimentation séculaire qui se poursuivait, et il serait intéressant de constater dans quelle mesure ils aidèrent à préparer la théorie de l'âme conçue à notre manière moderne. Cette théorie était partie de l'hypothèse fétichique de l'inamissibilité du souffle vital (animus ou anima) ; puis elle avait évolué, très longuement, autour de
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NOTES ET NOTULES Sgi
ridée du € double», — tour à tour égyptienne, homérique, platoni* cienne, et proto- chrétienne;— enfin, elle devait aboutir à la notion de pur esprit, telle que les scholastiques la formulèrent et la popularisèrent. Or, cette âme, ^ immatérielle, incorruptible, intangible, à l'abri de la mort, néanmoins capable de goûter les jouissances du paradis et de soufifrir les tortures de l'enfer, — dont l'École du moyen âge a fourni le type définitif, ce sont les Gnostiques qui en avaient élaboré les éléments essentiels. La conception scolastique, en effet, a été puisée La seoUutiqius dans Denys l'Aréopagite ainsi que dans Scot Érigène^ deux écrivains ^ complètent profondément imprégnés de gnosticisme; et, sous cette iforme dernière, ^^popidament* elle est pleinement 'entrée dans- !»• circulation générale. Aujourd'hui encore, — même en dehors des chrétiens catholiques et protestants, pour qui elle est la base de toute religion et de toute morale, — elle règne parmi nous en maîtresse. Le nombre des gens qui, en se croyant émancipés des fictions théologiques et métaphysiques, emploient le mot € âme » sans s'être jamais aperçus qu'ils sont impuissants à s'en rendre compte, est incalculable. Avec les notions précises par lesquelles leur intelligence est dirigée et gouvernée, s'ils essayaient de concevoir une action quelconque accomplie sans le concours d'organes matériels, ils échoueraient radicalement. Mais ils ne font pas cet essai. Tous les jours on les voit mettre en scène des c esprits > qui se font entendre, sentir, voir même parfois, c'est-à-dire qui tombent sous toutes les conditions de la matière, puisqu'ils sont situés quelque part. Matière, c'est uniquement la capacité d'entrer en rapport de tact, de vue, d'odorat avec les autres phénomènes. Ces prétendus esprits ne sont donc rien autre chose que des corps. Dès lors, la difficulté de concevoir, selon les termes de Spinoza, une portion de pensée s'unissant étroitement à une portion d'étendue, subsiste tout entière ; et de l'ambition de se tirer de cette difficulté par les soi-disant expériences c spirites », il ne reste qu'une vaine logomachie. De grâce, si vous voulez absolument que ce Comme quoi problème insoluble soit résolu, ayez le sens commun de vous en tenir à ceux qui ont la solution catholique, le catholicisme étant, en toutes choses, l'abou- "" ^'^^ ^^ tissement le plus parfait de l'élaboration théologico-métaphysique. ^j^j^^/ Il a recueilli ce que l'antiquité avait produit de meilleur dans cet ordre mieux faire de recherches. Il l'a ensuite enrichi, analysé, classifié, systématisé, pen- que de rennir dant dix ou douze sièbles, par l'entremise des plus puissants cerveaux de à la psychologie notre race. A quoi bon vos élucubrations où éclatent l'ignorance, l'inex- catholique, périence et aussi l'inévitable médiocrité de notre temps en face de ces questions qui lui sont si complètement étrangères. Je vous inviterai Immense même à prendre la psychologie catholique sous ses formes les plus "P^'^<^''^ «»«'*'* naïves et les plus populaires. Vous les trouverez dans un petit livre "'l ^^p^ intitulé : le Miroir des âmes^ dont je possède un exemplaire tout usé dtvtJ^e et en lambeaux à force d'avoir servi. 11 me vient de ma sœur aînée, ^„ \g ^odtisme aimable fille, sourde-muette de naissance, qui l'avait rapporté du cou- gnosti^. vent où elle apprit à lire, à écrire, à parler par signes, à compter, et
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plus encore à piier. Dans ce volume, illustré de gravures les plus simples du monde, on voit les âmes, sous la forme d'un cœur que surmonte une tête humaine et qui est occupé, dans son intérieur, tantôt par des anges, tantôt par des démons, selon qu'il s'agit de représenter le moi psychologique d'une personne menacée de damnation ou en possession de la grâce. Je dis que cela est intelligible, pratique et positif, trois qualités précieuses qui font absolument défaut à c l'âme > dont parlent nos métaphysiciens plus raffinés ; sans que, d'ailleurs, tout leur raffinement diminue d'un iota le caractère fictiif et indémontrable de leur conception. En fait de créations imaginaires, les plus vieilles sont les plus poétiques et les meilleures. Avec elles, on sait ce qu'on fait; on se reconnaît; leur immémorialité constitue, pour l'avenir, une garantie de stabilité et de durée; et c'est là, je ne me lasserai pas de le redire, le besoin fondamental de toute religion. Je puis bien m'amuser à analyser les spéculations gnostiques ou métaphysiques; je suis capable d'en admirer l'ingéniosité et l'élévation; ce n'est pas moi qui refuserai de rendre l'hommage qu'ils méritent à des exercices intellectuels dont l'utilité fut si grande pendant les époques où la pensée humaine n'avait JUiour pas mieux à faire. Mais il faut toujours prendre soin de leur dénier â la Christologie toute valeur morale et sociale, ainsi que je l'ai expliqué à propos de la de VaUntin, Christologie de Valentin. Ceci me ramène à notre comparaison entre gnostiques et catholiques. La ferme ténacité avec laquelle les Pères surent écarter l'indécise et nuageuse doctrine du docétisme, pour faire prévaloir ouvertement le dogme qui interdisait de mettre en doute aussi bien l'humanité que la divinité de Jésus, ne saurait être trop louée. Elle nous a valu huit cents ans de tranquillité morale et religieuse, et ses effets conservateurs ne semblent pas entièrement épuisés.
EtU fut un ejfort Maintenant, sous le bénéfice de ces réserves, que j'ai peut-être un peu transcendant ressassées, je soutiens que peu de penseurs proto-chrétiens comprirent pour élever pj^, profondément que Valentin la signification transcendante de l'idée aux^nmets ^^ rédemption. Manifestement, il estimait très haut le concept du Christ, de la Gnose, Jésus étant venu sur terre pour délivrer de leur basse prison toutes les parcelles de divinité égarées à travers le monde ihatériel. Aussi est-ce bien au nom de Jésus qu'il essaya d'ériger une arche de salut d'après le type sublime fourni par le troisième couple de l'ogdoade fondamentale, Anthropos et Ecclesia. La mission de Christos ainsi entendue, fait beaucoup penser aux théories christologiques des théologiens spéculatifs d'Allemagne, spécialement de ceux qui entreprirent de rester chrétiens tout en étant hégéliens. Je ne sais ce qu'ils ont emprunté au juste à Valentin; en tout cas, ils eurent ceci de commun avec lui que le Christ de l'histoire est, pour eux aussi, une pâle et évanescente image, pareille à ces vieux dessins dont les lignes, à demi-effacées, se devinent
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plutôt qu^elles ne se voient. Au contraire, le Christ idéal, celui qui résulte de la pensée intuitive, a quelque chose de saisissant et d'attirant. Son origine subjective ne le dépouille pas autant qu'on le croirait de vie et d'énergie; — une vie et une énergie à portée restreinte, il est vrai, ceux qui en ont tiré ou en tirent quelque profit moral seront toujours en nombre minuscule; — mais pour eux, du moins, ce Christ, dépourvu d'historicité et né de l'intelligence, prend un aspect profondément sympathique. C'est, pour parler comme Valentin, Anthropos s'unissant à Ecclesia afin de représenter l'Humanité, la hausser de degré en degré et, finalement, la faire parvenir aux sommets de la Gnose*.
J'ai assimilé la spéculation de Valentin à une composition dramatique. U me semble qu'Edgar Quinet en aurait pu tirer un mystère en plusieurs journées, avec, pour prologue, la description de l'Abyme infini, Bythos, sommeillant dans sa colossale immobilité et emplissant le Plérôme de son silence ; tandis que la première journée exposerait le réveil de cette Entité primordiale et insondable. On la verrait passant du nonêtre à l'être, par le déploiement majestueux de ses émanations successives. Bientôt, les Éons, ainsi surgis de son activité et de son énergie, animeraient le Plérôme, devenu le théâtre d'une effroyable crise, celle où le personnage le plus important de la troupe céleste, la Sagesse éternelle, menacerait de s'anéantir. Ce serait le second acte. Puis, de journée en journée, nous assisterions à la naissance d^Achamoth, aux épouvantables agitations de cet agent équivoque, né dans le Plérôme et pourtant placé hors de lui; — à l'avènement du Démiurge, chef du monde intermédiaire; — à la création, par ce fabricateur aveugle, du Kosmos matériel qu'aussitôt se disputeraient la perverse maîtrise d'un Kosmo* crator rempli de malice et l'influence bénie d'un Christ rédempteur; — enfin, et en dernier lieu, sur la scène de notre monde ainsi disposée, la Affatière, la Vitalité, l'Esprit, entameraient leur grand combat, vrai sujet de la cinquième journée dont je n'ai encore rien dit. C'est ici que se déroule le tableau général de la destinée humaine.
Les trois protagonistes, l'élément hylique ou animal, l'élément psychique ou vital, l'élément pneumatique ou spirituel ou divin, engagent une lutte inégale, à deux contre un, la Matière et la Vie ayant juré de ruiner l'Esprit. Dans cet objet, les complices s'évertuent à détourner l'âme humaine de tout efifort pour remonter vers les hauts lieux. Au contraire, l'Esprit n'a pas d'autre préoccupation que de la ramener un jour au sein du Plérôme. Infatigable est son courage, qui néanmoins ne servirait pas à grand'chose, si le Christ ne lui venait en aide. Même, ajoutons-le tout de suite, ce précieux concours n'empêchera pas de très fréquents échecs. Pour la majorité des humains, la descente de l'Infini dans le Fini, au lieu d'être un déploiement et un reploiement, restera
La spéculation valentittienne,
mystère
en cinq journées
à la manière
de Quinet»
Tableau général
de la destinée
humaine.
I . Cf. Vie de Jésus, spécialement la dissertation finale où Strauss tzpose sur ce sujet les vues de quelques contemporains et les siennes propresi
une irrémédiable déchéance ; et, remarquons-le en passant, autant cela est malaisé à comprendre dans la donnée panthéistique, autant on peut affirmer que c'est chrétien et très chrétien, ou plutôt très orthodoxe. Ainsi, bien avant Augustin, l'attristante théorie du petit nombre des élus avait été inaugurée par le plus éminent représentant de la Gnose. Au surplus, voici comment Valentin s'y prenait pour évaluer les succès et les défaites de la force spirituelle. Comme Augustin Les hommes, disait-il, se divisent en trois groupes : ceux en qui préplus tard, domine la matière pure, qui ne connaissent que la vie animale ; ceux ValentinprocUme ^^^^^ ^^j ^^ ^^^ animale tend à se dégager de son cachot matériel et qui ^ ^a Uas, ^ ressentent quelque peu les effets de la clémence divine ; ceux enfin qui, foulant aux pieds la bassesse corporelle, maîtrisent aussi leur nature vitale et permettent par là au principe divin de pleinement régner en eux. Ces derniers sont les gnostiques; ils possèdent la Gnose ou science spirituelle, spiritalis agnitio. Le salut leur appartient de droit. En eux, la grâce du Christ existant par essence, peut sans doute s'accroître, mais ne saurait ni disparaître ni diminuer. Aussi Valentin les appelle t-il les parfaits élus. Il donne, au contraire, le nom d'hyliques aux païens compris dans la première catégorie, esclaves de la matière (uXy}), dont l'âme, foncièrement méchante, est, par avance, vouée à la perdition. Quant aux âmes de la catégorie mitoyenne, celles qui, envahies par le mal, ne sont pourtant pas tout à fait étrangères au bien, elles restent susceptibles d'être rédimées moyennant la grâce du Christ, pourvu qu'elles sachent la mériter. Ces êtres, capables de salut quoique nullement certains de l'obtenir, Valentin les désigne par le nom de c catholiques >, expression singulière, qu'il est curieux de voir employer au ii« siècle par un hérétique pour désigner la masse des disciples de Jésus.
ùuQttiitisme Au surplus, sur le terrain des applications concrètes, Valentin ne et de ses dangers s'éloigne jamais bien sensiblement de l'orthodoxie. La condamnation irrépar excès de mépris vocable des Gentils, c'est de T Augustinisme ; la grâce dispensée aux cathopoar ma t re. jiqueg dans des conditions assez mal déterminées, c'est du Paulinisme ou à peu près; quant à la pureté inamissible des parfaits, elle offre plus de difficultés en ce sens qu'elle contient en germe le Quiétisme avec les conséquences immorales qui peuvent en découler. Mais, après tout, est-elle donc si différente de tant de revendications semblables qui se rencontrent sous les plumes les moins suspectes? Athanase attribuait un privilège fort analogue aux chrétiens assez « sublimes » pour embrasser la vie monacale <. Pontius Meropius Paulinus, plus hardi, mais, il faut le reconnaître, moins autorisé, se montrait persuadé qu'après le baptême reçu, il suffisait de conserver la foi pour n'être pas damnée quelque
I. Voir dans Viia Anionii, 62, une controverse entre démons et anges, de laquelle il résulte que la profession de monachisme efface tous les péchés: Agnitafidêli vUa sublimum ckristianorutH et monackorum.
NOTES ET NOTULES SgS
péché qu'on pût commettre >. Cette opinion, Paulin ne Pavait certainement pas inventée, et elle devait maintes fois se reproduire. Les exaltés de la vie spirituelle — depuis les Gnostiques jusqu'à M°^o Guyon et . Molinos — ont toujours couru le danger de pécher par excès de mépris pour la matière. L'un des derniers quiétistes en date, le Bamabite Dom François La Combe, après s'être perfectionné dans les exercices de piété, se mit à croire « que les actions les plus impures, commises par ^ lui, étaient sans péché, soit parce que la partie supérieure n'avait 9 aucune part à tout ce que faisait la partie inférieure, soit parce que
> Dieu désirait par là procurer à l'âme une violente épreuve pour la
> faire mourir à tout appui qu'elle prendrait en elle-même » '. C'est une Partout où il y a loi logique que le piétisme, à toute époque, ait frôlé le quiétisme et, par des pUtistes, suite, ait toujours été accusé de mettre à profit sa spiritualité transcen- '^ peut surgir dante pour lâcher la bride aux appétits matériels, jugés d'ordre si infime quutistts, qu'il n'y avait pas à se préoccuper d'eux. On a vu qu'Épiphane, dans
son Panarium, le reprochait à Simon de Gitta. Les évêques espagnols, défenseurs de la hiérarchie, ne manquèrent pas de l'insinuer contre l'austérité de Priscillien. Au fond, l'argumentation du père Lacombe — car il u faut bien montrer un peu le côté comique des choses — est ingénieusement moine de Rabelais traduite en acte parle moine italien dont Rabelais (Gar^nfua> II, 26) nous et sa manière raconte les édifiantes prouesses. Couché avec une fille, à chaque nouvel . ^^^^^^ assaut, cet ascète d'un singulier genre s'écriait : Je te dompterai, misérable chair! Doma ti, carne cativellaf U parait que le boudhisme n'est pas étranger, lui non plus, à ces méthodes de macération, si l'on en croit im article, non signé mais fort curieux, que le Journal des Débats publiait récemment, concernant les piétistes de Kioto.
Ce qui serait plus important à examiner que cette accusation contre Le
les mœurs, c'est de savoir si Épiphane a raison quand il classe Valentin diable yalentinien avec Basilide, Satuminus et plusieurs autres chefs d'école gnostiques, '"^"'j ^^^m^ parmi les dualistes. Mais le lecteur qui aura suivi les évolutions sériées ^^Qfihodoxe ' de Bythos telles que je les ai exposées, ne manquera pas de se rendre compte qu'à aucun moment elles ne donnent place à un Dieu du mal, séparé et indépendant. L'Infini se laisse choir dans le Fini ; seulement, Ulnfini après comme avant sa chute, la substance divine reste l'élément essen- se laisse choir ttel des choses. Le Rosmocrator, le diable valentinien, n'est lui-même dans le Fini, -qu'une émanation très lointaine et très souillée, venue néanmoins ^^"^^au PUrôme^^ Plérôme et destinée sans doute à y rentrer. Cette alchimie gnostique est moins dualwte, ce me semble, que l'alchimie biblique d'Augustin. Évidemment, le tort de la Gnoâe, telle du moins que Valentin la repré-
1 . Et si neg^arit debitam leg^ fidem Per multa saepe devolutus crixnina.
Carmen VU, v. 240 sqq.
2. Relation dé Torigine^ du progrès et de la condamnation du Quiétisme répandu en France, avec plusieurs anecdotes curieuses» MDCCXXXII, sans nom d*autear, de ville, ni d'imprimeur, p. i-3.
Mérites sente, n'est pas là. La vérité, c'est qu'alors qu'il était urgent de régèincotttestabUs nérer la vie religieuse par la culture du oœur et des sentiments^ les ^ Gnostiques voulurent y employer la « science », — c'est-à-dire la spécu-
^rGfwsMmt ^^^^ métaphysique, on n'admettait pas d'autre science en ce tempsamt. j^ g^ Y^tMx effort manqua totalement d'opportunité . La religion de Jésus v^ était une réalité vivante et agissante. A ce mérite, elle doit tous ses ^^ succès. Ni Aristote, ni Platon, ni Philon, ni les Kabbalistes ne lui pouvaient servir de rien à ce point de vue. Qu'on disserte à plume perdue sur le Dieu des Juifs; qu'on cherche dans la Bible ce que Spinoza a su y trouver, c'est parfait spéculativement. Mais, entre l'Élohim ou le Jahveh si personnel de l'œuvre des six jours et Icpropator automatique qui produit sériellement, d'abord le monde des entités, puis celui des réalités, comme autant d'écoulements de sa puissance divine, il existe ime distance incommensurable, — l'espace qui sépare la foi en un Dieu vivant de l'opinion logique qui établit que tout est Dieu. Or, si la métaphysique renferme les mêmes problèmes que la religion, elle n'a pourtant jamais été, elle ne sera jamais une religion. Cette. Gnose orgueilleuse qui se disait seule capable de discerner le bien et le mal confondus >. depuis la chute de l'Esprit absolu dans le Fini, poiiy^ intéresser d^ lettrés;. .eU«- a' aurait, à aucun moment, conquis le peuple. Le culte, nouvellement né, sur lequel elle essaya de se greffer avec la très sincère et très généreuse ambition de l'élever et de l'ennoblir, était surtout un . Moralisme religieux et social à tendances très universalistçs i. Le Gnosticisme en aurait fait une école à portes étroites, jalousement interdites à la foule par le petit groupe de ses Parfaits.
// n'est Véritablement, si le Christianisme n'avait été représenté que par
qu'ici système Valentin, l'ancien culte d'État aurait pu considérer ce rival sans grande
Tfc^" .^"f inquiétude et ne pas perdre son temps à le persécuter. Une théorie de
e c nstianisme ^j^^ parmi toutes celles qui, déjà, avaient tenté d'exposer les rapports
réalité. entre l'infini dans la nature et l'infini dans l'homme et aussi l'union de
l'âme avec Dieu, fût-elle encore plus intéressante, n'était pas pour
émouvoir le calme d'un Trajan ou d'un Marc-Aurèle. Ils l'eussent plutôt
suivie d'un œil sympathique et attentif; car, à leurs heures de loisir, ils
aimaient, eux aussi, à contempler la Chimère se balançant dans le vide,
Chimaera hombynans. C'est régal de politiques et de capitaines quand
ils ont quelque capacité méditative. Maintenant, écarté ce défaut de la
Gnose, à savoir : son impuissance sociale et populaire, — défaut capi-
I. Moralisme : c C'est une opinion d'après laquelle la moralité, conçue comme » ayant seule une valeur absolue, est Tobjet essentiel de Thomme et le bat dernier > du monde. » {Lemiquê de philosophie de Bertrand, cité par Hamack dans Abrégé de l'histoire des dogmes, p. 17 de la traduction, et que je reproduis ici à titre d'axiome fondamental du positivisme religieux.)
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NOTES ET NOTULES Sgj
taly il est vrai : il rappelle la jument de Roland, comblée de toutes les qualités, sauf qu'elle était morte, — vous pourriez analyser, fouiller, remuer, trier, vous ne trouveriez pas dans le S3'stème de Valentin de quoi fouetter une puce, comme disait Pabbé qui m'a appris l'arithmétique. Incapable de supporter la comparaison avec le catholicisme comme efiScacité morale et sociale, il pourrait lutter avantageusement avec toutes les tentatives philosophico-religieuses qui le précédèrent ou le suivirent Les questions d'origine et de fin, les problèmes concernant la Néanmoins nature de l'homme et sa destinée, l'interrogation anxieuse : d'où venons- son impuissance nous? où allons^nous? tous ces points sont abordés successivement, ' ^^^H}^^ puis synthétiquement embrassés dans un ensemble qui a les plus satis- -?-' hi\s faisantes apparences d'être complet et définitif. Quant aux mystères spéculative, qu'il prétendait receler, j'ai fait de mon mieux pour les mettre à jour, et -jj h probité ils ne m'ont paru ni bien profonds ni bien méchants. J'y ai trouvé beau- de ses adhérents, coup plus de motifs d*éloge que de blâme. Ce que je dis du système de Valentinpourrait se dire de presque tous les autres; et quant aux disciples, avec les exceptions qu'il faut toujours faire et auxquelles les orthodoxes n'échapperaient certes point, les pratiquants gnostiques furent, en généraUjde très braves gens.
Cependant Sulpice, qui n'était ni sot, ni ignorant, ni porté à dénigrer Sulpice pourtant sans motif, sur la simple supposition que les dogmes du Gnosticisme st jette sur eux avaient été accueillis par quelques membres du clergé espagnol, — .^" *"' pour lesquels, d'autre part, il se sentait de la sympathie à cause de cer- y'"'^W«/Hr«r. taines vues communes, — se jette sur eux d'un air furibond, sa chère benoîte bouche pleine d'anathèmes. Lui, d'habitude doux et tolérant, il multiplie les malédictions. Il y a là un dernier mystère que je dois scruter de près avant de finir, car la valeur morale et intellectuelle du biographe de Martin y est grandement intéressée.
Pour expliquer ce fait, si j'étais protestant, je dirais qu'on peut y Cause profonde reconnaître le penchant natif de l'Église catholique à la tyrannie, et je de cette colère, regretterais le temps où Paul et Origène considéraient la libre dispute comme un des privilèges du christianisme et le fait de se diviser en sectes comme un titre de noblesse intellectuelle. Si j'étais philosophe négatif à la manière du XVlll* siècle, je remarquerais que le dogme chrétien portait en soi une férocité spontanée, qui poussa dès le début ses adhérents à se dévorer entre eux. On a même cru que c'était là ce que j'avais voulu dire par ma revendication des sentiments religieux et moraux de l'Hellénisme (cf. 1. 1, p. 270). Mais je fais de l'histoire positive, et elle ne me permet pas de rendre des sentences aussi absolues. Le mystère des emportements antignostiques de Sulpice a deux clefs : la première, c'est le renom d'affreuse immoralité attaché à ce mot de gnostique et dont j'ai déjà un peu expliqué la cause immédiate; la seconde se rencontre dans un des traits les plus accusés de l'état mental qui régna pendant la fin du iv« siècle. Rappelez-vous cette situation telle que je l'ai déjà plusieurs fois décrite, et voyez bien ce qui se passe.
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SgS PETITS ESSAIS
L'œuvre immense entreprise depuis près de trois cents ans vient de conquérir son rang officiel. La phase belliqueuse et destructive, celle où le gros de l'effort se portait contre l'ancien régime à supprimer, a // attribuait pris fin. La phase constructive est commencée. On peut déjà mesurer aux Gnostiquu le travail accompli, en apprécier le bienfait, et aussi se rendre compte une importance d© l'étendue des difficultés vaincues. Comme toujours, les chances heuqui désormais ^^ug^g q^j joué un plus grand rôle que le mérite, et chacun le comprend. ne leur appartient riz» ^ ^ i lA /- ix - ^•
./^^ L'expérience est venue même aux plus exaltés. Ceux-là qm contri-
buèrent le plus à la victoire 0];^t, du même coup, perdu de précieuses illusions. La foi en les doctrines subsiste cependant, mais on s'est aperçu qu'elles n'étaient guère capables de supporter la discussion. 11 leur faut l'autorité. L'interminable débat que quelques-uns voudraient voir durer toujours amènerait, à coup sûr, l'épuisement et la ruine. La liberté indéfinie, très bonne pour maintenir des académies prospères, empêche de donner à la masse, affamée de certitude et de stabilité, une règle, une foi, une discipline. De toutes les fausses maximes que mon très aimable et très léger compatriote, le Périgourdin Montaigne, a pu émettre, aucune n'est plus contraire à la vérité que celle où il représente le doute comme un oreiller commode. Pour la foule des morteb qui n'a cure des gentillesses littéraires, le doute est une couche hérissée de vénéneux aiguillons. Or, il y avait de longues années que les anciennes croyances étaient frappées de discrédit et qu'on cherchait à les remplacer.r^près Nicée, le chrétien eut le sentiment délicieux de la certitude reconquise et de l'ordre moral rétabli. C'est pourquoi les contestations suscitées par les Ariens, puis par les semi- Ariens, parurent si intolérables qu'on s'habitua très vite à l'idée d'imposer violemment silence à ceux qui les fomentaient/ En ce temps-là, l'Europe chrétienne ressemble à un homme longtemps battu du froid, du vent et de la tempête. Au prix de souffrances infinies, il s'est dressé enfin un abri passable. Et voici qu'on vient dire : « Ces piliers sont mal plantés, cette poutre- :> maîtresse est mal ajustée : nous allons tout recommencer. » Tel était, ou peu s'en faut, le sens des tentatives ariennes ou semi-ariennes. L'exaspération qu'elles soulevèrent n'est point malaisée à comprendre. Au //« siècle Sans doute, cent cinquante ans plus tôt, les Gnostiques avaient, comme et au ilh on vient de le voir, entrepris une œuvre infiniment plus dangereuse que ils avaient pu être ^elle d'Arius, et avec considérablement plus de talent, sans néanmoins 'îîf r*"f susciter de bien grandes colères. On s'était borné à les réfuter. Irénée ' se serait cru très ridicule de mêler la menace et l'intimidation à sa polémique. Mais à l'heure où nous sommes, tout est bien changé. Le mot hérésie ne soulève plus les mêmes impressions. Vis-à-vis de ce monstre, le libre débat ne paraît plus de mise. Épiphane, entré en colloque avec un certain Hiérax et ne sachant que lui répondre, le frappait miraculeusement de mutisme et s'en vantait, à l'applaudissement universel. Sulpice ne sait pas un traître mot de la Gnose; mais l'eût-il connue telle que nous venons de l'exposer, c'est-à-dire comme un noble effort pour
NOTES ET NOTULES Sgç
faire du christianisme la plus haute des philosophies, il l'eût maudite tout de même^ par cela seul qu'elle se mettait en travers de Tordre établi. Ces Gnostiques du second siècle furent, en général, des âmes d*élite, des ascètes austères, pratiquant la lutte contre les penchants matériels, plaçant l'esprit et les choses de l'esprit au-dessus de tout. Sulpice et Martin, s'ils eussent vécu cent cinquante ans plus tôt, auraient été avec eux, car, par ses côtés pratiques, ce programme était leur programme. Mais à la fin du iv» siècle, il suffit de constater que, sous ces belles apparences, s'abrite l'esprit de dispute et de contradiction, pour que tant de mérites s'évanouissent, ou plutôt se transforment en vices odieux. Jean Chrysostome, qu'on pourrait rapprocher de Sulpice pour la douceur et la tolérance, déclarait que l'hérésie était pire que l'homicide, le vol et l'adultère, puisqu'elle rendait capable de tous ces crimes. C'est ainsi que va raisonner Sulpice, tant le besoin d'unité et de discipline était devenu impérieux et prépondérant. Les rapprochements que je viens de faire entre les deux manières si profondément différentes de juger une même chose à deux époques relativement peu éloignées l'une de l'autre, pourraient être l'objet d'une profitable méditation. Us nous enseignent la folie d'introduire l'absolu dans nos appréciations historiques. Au temps où je vivais dans une étroite intimité avec Léon Gambetta, il aimait à répéter qu'en politique il faut avoir une bonne montre. Cette judicieuse maxime, dont il attribuait la paternité à M. de Bismarck, est plus vraie encore en histoire, surtout quand il s'agit de l'histoire des origines religieuses.
Au m,
ils n'étaient
que des rêveurs
inoffensifs.
Ce qui prouve
qu'en histoire
religieuse,
ainsi
qu'yen politique,
il faut avoir une bonne montre.
de Proto- Intra Hispanias Marcus intulit (Chr. II, 46, 2, 24). — Dans idllianisma. nos deux précédentes notes, nous nous sommes efforcé de reproduire exactement les circonstances générales capables d'éclairer l'état mental de notre auteur vis-à-vis des faits dont il va parler comme témoin oculaire. Le problème à résoudre se ramène à ceci : Il est très certain, d'une part, que la sincérité, la loyauté, la véracité sont portées chez Sulpice à un degré rare en tout temps et particulièrement de son temps; ce commentaire en a fourni vingt fois la preuve. D'autre part, il n'est pas niable, du moins telle est mon opinion, que les « six chapitres > où il parle pour son compte et d'après des informations par lui personnellement recueillies, Sulpice ait accumulé les inexactitudes graves et prêté son autorité à d'abominables calomnies. Ces deux faits, aussi solidement constatés l'un que l'autre, et qui se contredisent radicalement, il n'est pourtant pas impossible de les concilier. Il faudrait d'abord se reporter à ce qui a été précédemment dit et répété, concernant l'influence, presque sans limite, qu'exercent sur nos facultés de vision, d'audition et de conception, les opinions que nous avons embrassées, les sympathies qui se sont dès longtemps emparées de nous, les intérêts surtout moraux que nous avons épousés. Sur le terrain du miracle» à l'égard de la dévotion polythéiste, dans les questions de
Psychologie
de Sulpice
comme
mémorialiste.
Comment il fut,
lui aussi,
un de ces menteurs
inconscients
que nous avons
déjà si souvent
rencontrés.
6oo PETITS ESSAIS
magie, dans les récits relatifs à révangélisation de la Gaule, dans la prodigieuse histoire du Martyr, je Pal montrée, cette influence, allant jusqu'à altérer le sens de la vue, de l'ouïe et, plus encore, le sens intime des êtres les mieux doués, donnant naissance à des fictions aussi pleines d'ingénuité que d'invraisemblance; en un mot, produisant la fausseté inconsciente et le mensonge involontaire au sein même de la moins contestable honnêteté. C'est à ces diverses expositions que je me réfère, sans d'ailleurs en indiquer spécialement aucune, car alors ce serait tout mon travail qu'il faudrait citer. Qu'elles soient applicables au cas actuel de Sulptce, il serait difficile de le méconnaître. Jamais on ne vit, en effet, des idées préconçues et des mobiles à ce point opposés, se heurtant aussi à fond les uns les autres, prendre néanmoins place dans une même narration et parfois dans une même phrase. J'ai actuellement en vue surtout les détails du portrait de Priscillien, qui vont à l'instant être étudiés. Mais avant, il nous faut jeter un coup d'œil sur le curieux préambule où Sulpice s'occupe de marquer les origines de l'affaire c priscillianiste ». Il s'agit d'un autre genre d'hallucination.
État d'esprit Évidemment, certains mots, certains noms, certaines formules
où il se trouvait avaient autrefois, dans sa première jeunesse, frappé les yeux ou les
vu-à^vis oreilles de l'auteur de la Chronique, A ces notions purement verbales
priscUUati^es ^® joignaient quelques faits obscurément conservés dans un coin de mémoire et auxquels vinrent, plus tard, se mêler les propos toujours im peu vagues de Martin. Ce sont ces matériaux, tant objectifs que subjectifs, qui, confusément élaborés pendant une assez longue période de temps, servirent à composer le tableau du proto-priscillianisme dont
// Us conçoit nous étudions en ce moment la valeur historique. Sulpice y représente
sous la forme la secte naissante sous les apparences d'une conjuration secrète et d'une chimérique criminelle qui s'était répandue des deux côtés des Pyrénées, attirant
conjur ion. ^ ^^^ ^^^ ^^ ruses les nobles, les prolétaires, les femmes, et les gagnant par ses perfidies. S'il eût existé des c gnostiques > en Hispano* Gaule, pourquoi donc se seraient -ils cachés avec tant de soin? A l'époque où les faits se placent, entre 870 et 379, aucune loi, nul règlement de police n'étaient dirigés contre les adhérents du Gnosticisme; ce nom ne se lit pas même au Code Théodosien. On trouve en ce temps-là des communautés Valentiniennes publiquement ouvertes et très librement fréquentées sur des points de VOrbis Romantss bien plus étroitement soumis que l'Espagne à la surveillance gouvernementale. La méprise de Sulpice est donc évidente : elle découle de la lecture, anciennement et hâtivement faite, de quelques-ims des pamphlets d'Ithace, l'ennemi de Priscillien^ que d'ailleurs le langage de Martin contredisait. Pour la rendre acceptable et soutenable, il faudrait substituer au mot gnostique le mot manichéen, ainsi qu'il sera expliqué dans une note suivante. La description que Sulpice donne' des débuts du prétendu complot est donc imaginaire et faite pour nous mettre en
Goo^^
NOTES ET NOTULES 6oi
défiancç. Les détails qu'il fournit sur les chefs de ce complot augmen» tent encore ce sentiment.
Marcus» Agapé, Helpidius forment un trio des plus énigmatiques. Je Apparaues remarque tout d'abord qu'à l'exception d'une phrase de Jérôme, mani- fantastiques festement inspirée par la lecture de la Chronique, ces trois noms ne se ^^^
retrouvent nulle part. Les petits écrits découverts par Schepss, qui *"^''* ^ ***^' pourtant abondent en désignations personnelles très précises, se taisent sur Marcus, sur Agapé et sur Helpidius. Dans la grande revision qui fut opérée par le concile de Tolède, en l'an 400, où l'on vit défiler tout le personnel priscillianiste, ces trois noms ne paraissent pas davantage. Voilà une première remarque qui donne déjà fort à réfléchir; l'examen détaillé des faits, loin de diminuer nos doutes, va les accentuer.
On compte plusieurs Marcus parmi les gnostiques connus; mais tu
aucun d'eux ne correspond à celui de la Chronique; moins que tout quatre Marcus, autre, le Marcus si plaisamment mis en scène par Irénée, qui préten* dait l'avoir vu séduisant par ses prédications et trompant par ses tours de prestidigitateur les belles dames lyonnaises. Il fallait toute la mal- Celui de Jérôme, veillante étourderie de Jérôme > pour conduire du Rhône à la Garonne ^^ aurait et de la Garonne au delà des Pyrénées ce fantastique personnage, qui (Mtcinquanteaiu. aurait eu cent cinquante ans, au bas mot, à l'époque de ses relations avec Agapé et Helpidius. Ce Marcus- là avait été le disciple plus ou moins direct et fidèle de Valentin (cf. Épiphane, Hérésie XIV ou XXXIV). Il développa les doctrines de son maître, en accord avec l'éminent Ptolémée, pour lequel j'ai exprimé plus haut mon admiration. Son goût pour la magie et la prestidigitation, s'il fut réel, n'avait alors rien que de fort ordinaire. En tout cas, il parait bien que c'est lui qui introduisit la Kabbale, ou système de numération mystique et symbo* lique, dans les spéculations de Valentin, ce qui ne les embellit guère '. Mais, grand Dieu! quoi de commun entre ces faits, vieux de près de deux siècles, et ceux dont l'Espagne fut le théâtre vers l'année Syo? C'est vraiment chose curieuse de voir les hérésiologues s'essouffler à la recherche du vrai Marcus. Le plus récent d'entre eux, M. Matter, Celui
auteur d'une Histoire du Gnosticisme dont je parlerai tout à l'heure, de M. Matter, jugeant la bévue de Jérôme à sa juste valeur, ouvre l'hypothèse que le '«/'/w arbitraire complice d'Helpidius et d' Agapé pourrait bien être un certain Marcus ^^tous, de Memphis, lequel vécut à une époque assez indécise. Ce dernier détail, laissant de la marge à ceux qui voudraient faire du dit Marcus un contemporain des Priscillianistes, M. Matter en profite sans scru^ pule. Quant à sa présence en Espagne, rien de plus aisé à expliquer, remarque le judicieux écrivain, puisqu'on sait que les communications
X. Cf. Epist» LUI, ad Theodoram; et aussi le commentaire in Isaîam,4i» 3. c La vérité, représentée par le corps de Thorome, disait-il, se compose de diverses lettres de Talphabet, tant comme figures que comme chiffres. Alpha et omiga, c'est la tête; hêia, c'est le cœur; lambda et »i, ce sont les jambes; mi» et nu, ce sont les pieds, etc. » (Irenae adversus Héreses, I, 14.)
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rattaché à la virgimU d'Épiphane.
maritimes étaient alors fréquentes entre Marseille et Alexandrie. L'argu* ment est fort, surtout topique, et l'on pourrait s'étonner que le cardinal Baronius, qui Pavait précédemment examiné, n'ait pas voulu s'en contenter. Il est vrai qu'il avait trouvé lui-même une interprétation du voyage des Gnostiques d'Egypte en Espagne extraordinairement ingénieuse. Il y a dans le Panarium d'Épiphane un récit dont j'ai signalé la Ctbiide Baronius, gaieté, où le futur évêque de Constance se présente lui-même sous les si cotmquemat ^g^\xA d'un éphèbe de seize à dix-huit ans, assailli en terre égyptienne — patrie de la femme de Putiphar et berceau du Gnosticisme — par certaines matrones qui, sous prétexte de propager la gnose, mirent sa pudicité aux plus dangereuses épreuves. Il allait succomber, ou peutêtre avait-il succombé, quand une intervention de la grâce divine le tira d'embûche. Dieu ne voulant pas permettre la perte complète d'un aussi joli garçon. Dans sa gratitude, Épiphane s'empressa de dénoncer la troupe coupable de ses séductrices aux évêques du Nôme de Lycopolis. C'était, en effet, dans la haute Egypte que se passait cette chaude affaire. Les gnostiques, tant hommes que femmes, furent expulsés. U y en avait quatre-vingts : Divina fidius gracia, Epiphanius^ liber exiens, latitantes circa octoginta denuAciavit, dit Baronius. On remarquera le nombre de ces sectateurs du gnosticisme erotique au milieu desquels le futur évêque de Constance avait égaré sa jeunesse. Étant donné le goût de l'auteur du Panarium pour la typologie, le chiffre de c quatre-vingts > ne dut pas rester étranger à ce qui se passa dans son esprit lorsque, plus tard, fut dressé par lui le compte de toutes les hérésies connues. Quoi qu'il en soit, les Gnostiques, une fois chassés du pays des Pharaons, ne pouvaient faire autrement que de se rendre en Espagne, et sans aucun doute, l'un d'entre eux se nommait Marcus. Ainsi raisonne notre subtil cardinal, qui conclut triomphalement sa démonstration en ajoutant que les dates concordent entre l'adolescence d'Épiphane et l'arrivée en Lusitanie de ce Marcus c qui gorgea Priscillien de poison > : a quo Priscillianus veneno poiatusfuit.
Est-ce tout? Les hérésiologues s'en sont-ib tenus à ces trois Marcus? Non; et j'ai bien d'autres preuves à produire de leur étonnante faculté de Pabbé GùyèSf inventive et de leurs prodigieux procédés d'argumentation. Vers i75o, ^^i*"^^^^ l'abbé Girvès, ecclésiastique espagnol de distinction, considérant ^ '* comme impossible d'admettre, soit le Marcus d'Irénée, soit celui de Memphis, soit celui d'Épiphane, se livra à une quatrième hypothèse. Dans son Historia Priscillianisiarum, publiée à Rome, il commence par franchement avouer qu'on ne saurait dire à quelle époque un Marcus quelconque est venu en Espagne. On ne sait pas davantage à quelle date cet c homme impur > est mort; on n'est même pas sûr qu'il ait jamais vécu; mais un point indubitable, c'est son impureté. En histoire hérésiologique, cela seul importe ; le reste peut s'arranger facilement. En conséquence, se ressouvenant qu'Ausone a parlé dans une de ses épigrammes (ad Pythagpram) d'un Marcus, fort triste personnage
Et celui
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Enigmes
indichijfrabUs
qui ajtlopptnt
la personnalité
d'Helpidias.
et tout à fait digne de figurer dans un poème pornographique, Girvès demande c pourquoi on n'admettrait pas > que ce Marcus fût le même qui communiqua les dogmes gnostiques à Helpidius, puis à Agapé? Cette bizarre interrogation, rien que par le fait qu'elle est posée, indique le vrai degré de réalité historique qu'il est permis d'accorder à l'initiateur primitif du Gnosticisme en Espagne. L'existence des deux autres membres du trio proto-prisciilianiste ne semble guère plus solidement attestée. Ainsi, Helpidius, que Sulpice dote du titre de rhéteur, n'a, selon toute probabilité, reçu ce qualificatif que parce qu'un des professeurs célébrés par Ausone portait ce nom et avait joui d'une grande notoriété vers le milieu du iv« siècle. Cet Helpidius, de vieille souche gauloise, enseigna la rhétorique à Bordeaux et à Rome. Mais en Espagne, personne ne le vit jamais. Les dates, d'ailleurs, ne concordent pas. S'il eût été le même que celui que Sulpice classe parmi les maîtres de Priscillien, tous les auteurs qui parlent de lui — Jérôme, Ausone et d'autres, — auraient inévitablement fait allusion à cette remarquable particularité. Sulpice, surtout, n'eût pu garder le silence à ce sujet, spécialement quand il constate qu'au cours de leur voyage à Rome les Priscillianistes conquirent à Bordeaux l'adhésion d'Euchrocia, l'une des filles du fameux professeur gaulois. La personnalité d'Helpidius est si indécise qu'un commentateur récent s'est donné beaucoup de mal pour éviter qu'on le confondît avec Delphinus, lequel occupait le siège épiscopal de Bordeaux à l'époque du voyage à Rome de Priscillien. Tout ce qu'on peut dire de plus précis, c'est que Sulpice le range parmi les condamnés du concile de Saragosse. Sauf cette indication, —peu significative, le fait même qu'il y ait eu des condamnations à Saragosse étant, ainsi qu'on le verra plus loin, fort douteux, — ce nom disparait totalement, ne conservant d'autre réalité, comme le quadruple Marcus, que celle qui lui a été communiquée par la Chrotfique.
^S&pé» elle aussi, n'a été connue de personne. Il ne fut question d'elle ni à Saragosse, ni à Tolède. Mais si les informations contempo- hisunn ^A$apé; raines nous font fâcheusement défaut, en revanche celles que veulent bien nous fournir de savants écrivains, venus quinze cents ans plus tard, sont très copieuses. Voici, par exemple, ce que don Antonio dcnnit Lopez Ferreiro, chanoine de la cathédrale de Santiago de Galice, nous par un chanoine apprend sur la collaboration d' Agapé et d'Helpidius. c On sait, dit-il, àe Santiago
> que ce dernier, en sa qualité de maître de rhétorique, avait été chargé y par Marcus de l'éducation et de l'instruction de Priscillien. C'est lui
> qui l'initia aux mystères de la gnose. Dans cette œuvre de ruine, il fut
> aidé par tme noble dame nommée Agapé, qui se préoccupa beaucoup
> plus de réveiller les violentes passions et de surchauffer l'imagination » ardente du jeune disciple que d'éclairer son intelligence > . » On sait
Merveillense
en Galice;
I. EstudioM hUtôricos criiicos sobre «/ Priscillianitmo. Santiago» 1878. c Auxiliô-le en esta ruinosa empresa una noble sefiora llamada Ag^apé» que mât
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toutes ces choses. Qui est cet on si rempli de science? Moi, j'ai tout lu et je les ignore. Je demande à don Antonio, qui, à ce que Ton m'assure, n'est pas mort, de me fournir le moyen de communiquer avec cet on. et narrée J'adresse une prière analogue à M. Marcelino Melendez Pelayo, proatec abondance fesseur de l'Université de Madrid, et je la place sous les auspices de ^î "vu^-^^^^U '®** collègue Emilio Castelar, que j'ai l'honneur de connaître. M. Pelayo, de Madrid. ^^^'^ "^^ ouvrage sur l'histoire des hérésies en Espagne i , ne le cède en rien à don Ferreiro pour l'étendue et la précision de ses renseignements* Ils semblent, l'un et l'autre, avoir réussi à se procurer des mémoires très détaillés sur ce qui se passa autour de Priscillien, en se montrant tons les deux également résolus à cacher avec un soin jaloux les sources de leur information. C'est ainsi que le chanoine Ferreiro affirme que l'élève d'Helpidius et d'Agapé ne s'en tint pas aux leçons de ces deux maîtres. // dut \oy9igeT filebiô viajar, visiter l'Orient, Antioche, Alexandrie, sièges principaux des écoles gnostiques. Dire qu'il y a des « données positives > attestant un tel voyage, cela don Antonio ne s'y hasarde pas, car il est loyal; mais, s'écrle-t-il, « l'hérétique se montre à un tei » point pénétré et imbu des mystères les plus secrets du gnosticisme > qu'il a dû les puiser à leur source. » C'est fort bien raisonné ; seulement, les € données positives > qui manquent pour constater le voyage en Orient ne font -elles pas autant défaut pour prouver la profonde science gnostique de Priscillien? Il n'y a qu'à voir ce qu'en dit Sulpice. Ce n'est pas lui qui pourrait servir de garant aux révélations du chanoine Ferreiro. Mais à côté de Sulpice, le critique espagnol nomme Jérôme, qui a prétendu que Priscillien avait beaucoup étudié Zoroastre ' ; et voilà une thèse fondée à chaux et à sable. C'est toujours pour moi un étonnement non exempt de souffirance de voir des gens, pas malhonnêtes d'ailleurs, devenir calomniateurs et menteurs dès qu'il s'agit d'un mort et qu*ils tiennent une plume. Mais ce sentiment est mis à une bien plus rude épreuve par M. Melendez Pelayo. Les il dut et les on sait du chanoine de Santiago paraissent presque supportables à côté des audacieuses assertions du « cathedra tico > de Madrid. C'est ainsi qu'il n'éprouve aucune difficulté à rattacher le c priscillianisme > — sur lequel il ne sait absolument rien — au culte Ûbyo - phénicien d'Astarté et de Baal, autrefois répandu en Bétique et en Lusitanie. Il
contribuyô para estimular las violentas pasiones y rescaldar la ardiente imaginacion del jôven alamno que para ilustrar su inteligencia. »
I . Historia de los HéUrodoxon êspaHolês, por el doctor Marcelino Melendex Pelayo, catedrâtico de literatura espafiola en la Universidad de Madrid. Sans date, avec un discours préliminaire daté : c Bruselas, noviembre de 1877. >
I . Nôtese que san Gerônimo advierte que < Priscillian conocia perfectamente las obras de Zoroastro » (p. 18). Jérôme, en effet, daAs un des cinq ou six couplets qu'il a consacrés à Priscillien, et qui reviennent dans ses écrits comme une ritournelle, dit : c Zoroastri mcigi st%êdiosissimum. » (Epist. 43, ad Cesipkon^ têm, t. IV de rédition bénédictine.)
est vrai que le Père Fitta a cru trouver la clef du rapide succès de Priscillien dans l'existence, sur les mêmes lieux, de la religion mithriaque. M. Pelayo n'y veut pas contredire non plus. 11 hoche aussi la tête approbativement à un historien local de la Galice, qui croyait avoir retrouvé des c traces manifestes de panthéisme ibéro-celtique » dans les rêveries — quelles rêveries, où les avait-il vues? — de l'évêque d'Âvila. Tout cela paraît également plausible à l'éminent historien des hétérodoxes espagnols; et vraiment, une fois admis, en effet, qu'en supposant, inventant et divaguant on raisonne, pourquoi se borner? Puis, toutes les lumières sont bonnes quand il s'agit d'écraser un mécréant, fussentelles aussi follement divergentes que le rapprochement opéré par le Père Gams, néo-bénédictin d'Allemagne, entre les sacrifices humains dont Hercule-Melkart avait été jadis honoré à Cadix et les pratiques priscillianistes. Selon le sagace professeur madrilène, aucune de ces indications, recueillies de droite et de gauche avec une si réjouissante absurdité, ne saurait contrarier c les délires gnostiques ». Au contraire, Priscillien les adopta toutes avec une égale faveur, s'étudiant à les exagérer et à les rendre plus odieuses. Ainsi, il fut c crûment fataliste »; il se montra c encore plus pessimiste que Schopenhauer »; et, grâce à tant d*extravagance, il finit par porter à son comble le désordre religieux qui avait éclaté en Espagne après la mort d'Osius. c C'est alors, s'écrie y douloureusement M. Melendez Pelayo, qu'on vit éclater la première » des grandes calamités que devait surmonter l'Église espagnole dans le » cours glorieux de son histoire et que le Priscillianisme dressa la 3 tête I. > Tout d'abord, Marcus et Agapé entrèrent en besogne. Ce n'est pas le docteur Pelayo qui est embarrassé pour savoir s'ils ont existé ou non. Il parle d'eux comme si, de ses propres yeux, il les avait vus opérer : c lis commencèrent, dit-il, par fonder la secte des Agapètes,
> quit s'il faut s'en rapporter aux très brèves et très obscures données » des écrivains ecclésiastiques, s'entre -livraient dans leurs nocturnes
> conciliabules à de très abominables excès dont, au surplus, leur fon*
> datrice avait donné l'exemple s. > C'est ainsi que Priscillien fut séduit. Son initiation s'explique par la débauche sadique et raffinée. Dès lors, deux sectes hétérodoxes, appelées Agapètes et Priscillianistes, c derniers anneaux du grand serpent gnostique, > se répandirent à travers l'Espagne romaine 3. Or, quels sont ces c écrivains ecclésiastiques > qui
1 . c Levante la cabeza el Priscillianismo, la primera de las grandes calamldades que ha tenido que superar la Iglesia espafiola en ei largo y glorioso curso de su historia. > (P. 8 1 .)
2. c Fundaron Marco y Agapo la secta llamada de los Agapêies (si hemos do atenornos â los brevisimos y oscuros datos de los escritores eclesiàsticos). Se eotregaban en sus noctumas zambras à abominables ezcesos de que habia dado ejemplo la misma fundadora. » (Ibid.)
3. c Las sectas heterodozas que con los nombres de Agap9ies y Priscillia»
> niita» se estendieron por la Espafia romana, eran los ûltimos anitlos de la gran
> terpiente gnôstica. > (P. 82.)
DiUùls établissant
que M. Melaulez
Pelayo
l'emportt
sur Épiphane
par sa vivacité
d'imagination;
et par son aplomb
â décrire
des débauches
auxquelles
on dirait
qtt*il a assisté.
Cependant
il ut battu
haut la main
par M, Matter,
haut fonctionnaire
de P Université
de France;
et inventeur
étonnant
de la secte
des Agapites,
Détails
sur cette
extraordinaire
création.
ont procuré à don Pelayo des données qualifiées par lui comme trop brèves et trop obscures, mais desquelles il a cependant su faire jaiUir tant de détails merveilleusement circonstanciés et lumineux? U nous le dit dans une note. Ses autorités se composent de Sulpice Sévère, de saint Jérôme et de M. Matter.
Il faut nous arrêter un instant sur ce dernier nom. M. Matter n'est pas le premier venu. Il a occupé un haut poste dans l'Université de France ; il est l'auteur de plusieurs ouvrages, tous écrits sur < divers sujets de prix » donnés par l'Académie des sciences morales et récompensés par une somme de dix mille francs. Si vous aimez la littérature officielle dans ce qu'elle a de plus décent, de plus vide et de plus plat, je vous invite à lire le traité de VInfluence des mœurs sur les lois et des lois sur les nuaurs. C'est dans ces conditions que fut rédigée VHistoire du Gnosticisme par notre lauréat. L'esprit d'ordre, de méthode, même de minutie était ici tout à fait à sa place, surtout si l'on se proposait un dénombrement complet. Aussi cet ouvrage de M. Matter se trouve-t-il avoir été son chef-d'œuvre. Le livre est insignifiant et très arriéré, des documents nouveaux et de grande importance, notamment les Philosophumena de Miller, ayant paru depuis. Mais enfin, il devait offirir des qualités de régularité et des garanties d'exactitude, car l'auteur n'eut jamais à refréner son imagination. Seulement, ressouvenez-vous de ce que je vous ai dit sur cette propriété spéciale de l'histoire hérésiologique de faire divaguer quiconque s'approche d'elle. Nous avons déjà vu une assez curieuse série de ces rêveurs éveillés. M. Matter va nous fournir la preuve finale et absolument décisive de ma thèse.
Le Christianisme, en s'étendant, en se généralisant, et surtout en devenant officiel, avait acquis des recrues dont les mœurs n'étaient pas aussi faciles à changer que les idées. On abandonnait les Dieux; on se faisait clerc ; mais on ne quittait pas volontiers certaines habitudes de vie, le commerce des femmes, par exemple. C'est un souci continuel des membres éminents de l'Église et des bons évêques que d'empêcher les ministres du culte de consacrer le meilleur de leur temps à la fréquentation du sexe féminin. Quand ces sévérités se formulent en règles précises, chacun s'emploie à les tourner au moyen des plus adroits subterfuges. Ainsi, un clerc affichait bien haut son éloignement pour le beau sexe; seulement, il associait aux austérités de son existence une jeune personne aussi pieuse que lui, qui le secondait dans ses dévotions. Les compagnes ainsi choisies s'appelaient d'un nom édifiant tiré de l'évangile : «TvveCaaxtai, subintroductae, sous-introduites. Mais le peuple d'Antioche, avec ses habitudes de raillerie, et peut-être pour agacer son prédicateur favori Jean Chrysostome, leur donnait le nom d^Agapètes, Jean, d'une part, dénonçait très durement cet usage déjà invétéré quand il arriva à la prêtrise ; d'autre part, il aimait à interpeller ses auditeurs en employant
ce mot: Mes chéris^. Ces simples traits suffiront pour attester que les Agapètes étaient dès longtemps en vogue quand Agapé, la mystérieuse espagnole, fit l'éducation de Priscillien. épiphane les flétrit en deux ou trois endroits de son Panarium ^, écrit vers 870 ; et l'on pourra lire dans mon commentaire du dialogue I l'extrait étendu d'une lettre de Jérôme, datée de 383, commençant par ces mots : < Gens agapetarum Pestis introït », et où il parle de cette < peste » comme existant depuis de longues années 3. C'est dans ces circonstances que M. Matter, scrutant avec sa gravité accoutumée les documents relatiîfs au Priscillianisme, parle de la < secte des Agapëtes » dans les termes que voici :
c Cette association fut fondée par une Espagnole de distinction nommée Âgapé, sous rinflnence de l'égyptien Marcus. Elle doit être distinguée de la secte qui tira son nom de Priscillien. Agapé paraît être restée en deçà de beaucoup d'opinions des priscillianistes. • {Hiêtoire du Gnosiicismt, t. II, p. 3 10 de l'édition de 1828.)
Ainsi se trouve < scientifiquement » constatée la réalité historique SpUndide siatriti d'une secte spéciale qu'aurait fondée l' Agapé dont parle Sulpice. Non ^^ laquelle seulement M. Matter croit en l'existence de cette secte, mais il la M. Matter connaît au point d'en déterminer les pratiques et d'en délimiter minu- ^""^^ w^^ tieusement les opinions. Il faut voir avec quelle splendide sécurité, dans ^ scUntifiaues ». une note à bibliographie soignée, il en appelle à Philastrius, 2, 14, et k Jérôme (Epistula 66, eut CtesiphontetnJ, qui n'ont jamais rien dit d'approchant ; — à Augustin ("De Heresibus) et à Isidore de Se ville (De Vins illustribus), qui ne prononcent pas même le nom d' Agapé ; — enfin, à Sigonius, ad Sulpicii Chr, II, 46, p. 641 ,— page 641 , entendez- vous, et point ailleurs, — lequel Sigonius ne songea pas un moment à s'occuper de la prétendue fondatrice des Agapëtes. Après ce nouveau et décisif témoignage du détraquement que toujours provoque l'étude des hérésies parmi ceux qui s'y livrent, je n'ai plus besoin d'insister pour établir qu'il s'agit d'une intoxication spéciale, comme de boire des liqueurs fermentées ou fiimer de l'opium. Mais, au fait, voici que je m'en trouve Où l'auteur invinciblement saisi moi-même par contagion; ma verve mvenûvedeacmnmtairt s'éveille. Elle me souflle que Marcus, Helpidius, Agapé ne sont rien ^ '*"** Im-mime que des noms fugitifs qui un jour frappèrent en passant l'œil de Sul- r^to^catha pice, alors que jeune et brillant avocat il parcourait, sans s'y intéresser, hirisUAogiqiu. quelques-uns de ces factums où étaient exposées à tort et à travers les vagues notions courantes sur le Gnosticisme. Marcus, par exemple, était venu à Lyon, pourquoi pas en Espagne? Helpidius, souvenez-vous-en, est un membre tantôt femelle, 'EXnCc, tantôt mâle, 'EXicidio;, du second couple de la dodécade d'Éons engendrée par Anthropos et Ecclesia
1. Cf. dans sermons sur les subinlroduciae, t. I, p. 228 et 224 deTédition des Bénédictins.
2. Hérésies 63t o« 2; 77» n* 8; et surtout 78 : « unde impuriatimi hotnines em Bcripiura awe(tfaxTov; vel àYsicetac probare noiabantur. »