Il s'agit de la lettre ad Su9tochium
GoogFe
Lt trio
proto-
priscUUattiste
et le vocabulaire
gnostique.
Comment Sulpice a transformé certMns Bons
en personnages ràb.
(cf. supra). Quant à Agapé, la charité ou l'amour, elle est la représentation féminine du troisième couple, en compagnie de Metrikos, rinstinct maternel. Ces noms, brouillés et enchevêtrés au milieu de citations confuses par un écrivain qui, sans doute, suivait la méthode de style de Priscillien, ont dû être pris par Sulpice pour des personnages réels et actuellement existants. Alors, avec ce terrible don qu'il avait de procurer des apparences plausibles et coulantes aux choses les plus hétérogènes, il en est venu à écrire les lignes de son chapitre 46 qui fournissent un préambule d*une parfaite clarté à l'histoire du Priscillianisme. .
Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que rh3rpothèse que je fais ici soit tellement extraordinaire. Le vocabulaire gnostique avait impressionné les esprits à un étonnant degré. Les chrétiens instruits, tels que Clément d'Alexandrie, s'en servaient d'autant plus volontiers qu'ils le retrouvaient en partie dans les lettres de l'apôtre Paul. Celui-ci l'emploie fréquemment, en conseillant à ses disciples de se défier des prétentions de la Gnose, ou christianisme raffiné et ultra-spiritualisé. Les néo-platoniciens des derniers siècles avaient emprunté presque tous les termes de la spéculation gnostique. Ce qui est plus curieux, c'est de voir encore vers l'an 400 un évêque connu de nous, le célèbre Synésius, recourir continuellement aux locutions de la gnose pour caractériser la divinité quand il lui adresse sa prière : c Tu es le père, tu es la mère, ta es » le mâle, tu es la femelle, tu es la pensée, tu es la science, s'écrie-t-îl, > toi, Ô Roi! tu es l'Éon des Éons M • On dirait un hymne valentinien à ByihoS'Sigé. Tous ces mots étaient entrés dans la circulation. L'usage qu'on en faisait ne laissait pas d'être parfois fort grotesque. Il n'3^ a qu'à feuilleter les hérésiologues pour y relever à cet égard les plus étranges bévues; témoin celle dont le nom du diacre Nicolas fut l'occasion'. Jérôme lui-même, bien que maître en philologie,
1 . La formule liturgique du culte catholique romain : in êêcula seculorum, as«tfv at(ovci)v, n*a pas d'autre origine.
2. Les Actes des Apôtres racontent qu*à la suite d'une réclamation de fidèles à qui les vivres quotidiens étaient inexactement distribués, il fut décidé qu'une commission de sept servants ou diacres serait nommée afin que le service des tables se trouvât mieux org^anisé. C'est un fait à joindre à ce qui a été dit des origines administratives et économiques de la diaconie. Parmi les sept fonctionnaires ainsi élus, on comptait Nicolas, prosélyte d'Ântioche, dont le nom est la traduction grecque de l'hébreu Balaam, tous les deux signifiant : vainqueurs du peuple. (Actes, 6, i5.)0r, dans l'Apocalypse, le Voyant écrit à l'ange de Pergame : < Il y a auprès de toi des hommes qui suivent la doctrine de Balaam, » celui qui apprenait à Balac à jeter des pierres de scandale devant les enfanU » d'Israël et à commettre des fornications. Toi aussi, tu as des hommes qui tien- » nent la doctrine des Nicolaltes. » (II, 14, i5.) C'est avec ces textes pourpoint de départ que fut établie l'existence d'une secte adonnée à d'affreuses impuretés, puisque son patron, Balaam ou Nicolas, avait été professeur en l'art de forniquer. Épiphane, avec cette ferme érudition admirée par M. de Broglîe, expose que Nicolas, étant marié à une fort jolie femme, avait dû, pour devenir diacre.
semble prendre un bout de phrase mal lu dans la version grecque de Job pour la désignation d'une divinité gnostique : Leusibora. Le reten- Comme quoi tissement de ce vocabulaire fut sL profond et si prolongé que je Tai '" ^f^ ^^ " Z^^^ retrouvé dans une c passion » que son auteur prétendu, Jean, prêtre de " '^"'' ^^ Milan, représente comme ayant eu lieu sous le règne et par le fait de Tempereur Adrien. C'est Boninus Mombritius qui Ta recueillie dans son Sanctuarium, la première collection de ce genre que Ton connaisse, remarquable à la fob par la pureté du t^xte et la beauté de l'impression >. Mombritius, d'habitude, est plutôt scrupuleux dans le choix de Pumu ses matériaux. Mais comme, pour le cas actuel, il s'agissait d'une par une légende anecdote milanaise tendant hardiment à démontrer la suprématie de ^^^L^t^^^^^ Milan sur Rome, et qu'il était lui-même Milanais, sa circonspection ordinaire avait pu fléchir. Quoi qu'il en soit, on va voir que cette c passion * mérite d'être analysée avec quelque détail, non seulement pour Tappui qu'elle prête à nos suppositions sur l'emploi du langage gnostique, mais aussi pour le complément qu'elle ajoute à tout ce que nous avons dit concernant les procédés de la littérature martyrologîque.
Donc, une riche dame de Milan, çruoec^am tnatrona, nommée Sophia, Pistis, ayant perdu un époux qui lui laissait trois filles, Elpis, Pistis, Agapé, Elpis, Agapi leur propose de se consacrer à la vie sainte. Le long discours qu'elle ^^
prononce à cette occasion est plutôt d'un philosophe grec que d'une '"^"'^^ ^ ^' chrétienne pieuse ; et c'est sur le même ton que ses filles lui répondent. Elpis parle la première, pour déclarer qu'elle obéira à « l'hérédité de son nom » ; Pistis proteste à son tour qu'elle entend suivre le droit sentier indiqué par le vocable qui la désigne. Quant à Agapé, son ferme
Tabandonner. Mais bientôt ce sacrifice lui sembla trop lourd; il recommença à cohabiter charnellement avec elle, et comme il rougissait de sa lâcheté, il songea à se relever devant Topinion en proclamant une prétendue loi divine selon laquelle quiconque négligerait de procéder, au moins une fois par jour, à Tacte vénérien, était assuré de perdre le salut étemel. Ainsi naquirent les Nicolaïtes, célébrés ou plutôt flétris par Épiphane dans son Panarium, liv. I, hérésie XXV. Il ne faudrait chercher rien de semblable ni dans Irénée, ni dans Clément d'Alexandrie, ni dans Eusèbe, ni dans Théodoret, qui tous fournissent des informations plus ou moins abondantes sur le gnosticisme primitif. Clément loue la tempérance de Nicolas et dit qu'il força ses fils et ses filles à garder le célibat ; c'est dans le même sens que Théodoret Taccuse de zélotipia, c'est-à-dire de trop d'austérité. Mais qu'est-il besoin pour ua hérésiologue professionnel de faits et de textes ? Pour montrer la débauche théorique et systématique s'épanouissant au sein du premier groupe chrétien, une phrase ambiguë de l'Apocalypse, un nom à double transcription et formant calembour ont suffi à Épiphane; et la secte nicolalte s'est trouvée fondée sur des étais tout aussi solides que celle des Agapètes.
I. Passio êaficiarum virginum, id est Pistis quod est Fides; Elpis quod est Sp0s; Agape quod est Caritas; et mater earum Sophia quod est Sapientia, t. II, f> ccv sqq. L'auteur se présente lui-même en ces termes : « Ego minimus » omnium, Johannes, preshyter Mediolanensis. > Les choses se passent « illis ^temporibus quitus idolorum culttts, duce perditionis Adriano imperatore, » tuuc sanctorum fides probahatur. »
Goo^^
6io
Comnuat Romftttcomertie au christianisme
par trois jeunes filles venues de Milan,
Relations de ces jeunes
personnes
avec l'empereur
Adrien.
Comment Adrien s'y prit <t abord pour les séduire
et ensuite pour les punir.
dessein est d'écarter loin d'elle la volupté du siècle, car elle veut acquérir des grandes facultés dont le nom qu'elle a reçu porte la promesse >(. Je ferai remarquer en passant qu'on trouve ici une application bien nette de cette théorie du patronat que j'ai représentée ailleurs comme graduellement issue du nom de baptême. Si la date de la pièce que j'analyse pouvait être fixée, ainsi qu'il y a quelques faibles raisons de le croire, à la fin du iv* siècle, il en résulterait que la conception du prénom comme devant fournir un type d'imitation, était déjà, du temps de Sulpice, plus avancée que la lecture des Dialogt4es ne le donne à supposer.
Quoi qu'il en soit, Sophia, se trouvant pleinement d'accord avec ses trois filles, prend la résolution de quitter Milan, selon l'indication fournie par la Genèse, qui exige, comme le fit Abraham, qu'on abandonne son foyer et sa patrie si on veut devenir saint. Elle se rend à Rome, guidée et conseillée par plusieurs anges à qui Dieu a donné charge de protéger cette pieuse famille. Aux portes de la ville, se présentent cinq aveugles et cinq lépreux: Sophia les guérit; puis elle se rend chez la veuve Thessanina. Il ne semble pas que ce nom ait rien de symbolique. En revanche, le discours que la dite Thessanina adresse à Sophia, à Pistis, à Elpis et à Agapé, aussitôt qu'elle les aperçoit, est de l'allégorie toute pure : c Vous êtes, déclame-t-elle, mes maîtresses; celles que » le Seigneur m'a recommandé de vénérer à l'égal de ses apôtres. » Voici : semez cette semence de justice, afin que la teire engendre
> de nouveaux croyants ^. » En peu de temps, les trois jeunes saintes eurent bouleversé la ville de Rome par leurs prédications et leurs miracles; — à ce point que toutes les autorités, effarées, s'adressèrent à l'empereur afin qu'il conjurât le péril. Adrien mande Elpis, Pistis et Agapé devant le sénat. Elles comparaissent, suivies de Sophia, leur mère, désormais réduite au rôle de comparse. En les voyant si belles et si radieuses, l'empereur ne songe qu'à se les attacher : f Si vous voulez
> m'aimer, leur dit-il, je vous placerai dans mon royaume comme mes » filles, je vous comblerai de délices; grande sera votre gloire, et même » pour maris je vous donnerai des consuls 3. > Mais les pieuses jeunes filles repoussent ces offres séduisantes, ce qui amène Adrien à essayer d'agir à part sur chacune d'elles. Pistis, l'aînée, âgée de douze ans,
î, €Ad haec respondit Elpis et dixiti Ego naminis mei sectorkerediicUem... Subsecuia Pistis dixit : Cordis mei intentio haec est: ut vocabuli mei nominis rectum teneam iramitem.., Post haec, venerabilis Agape, quod est caritas, dittit : Saeculi voluptcUibus irraetita remanebo; quia nominis mei magnas Jacultates promissas possidere desidero. »
2. c Vos estis dominas meae quas mihi die orare ac nocte cum apostolis suis commendavit dominus, Ecce : seminetis semen illud justiciae, quod terra nova credentium suspiciat. »
3. < Cum vero mihi acquiescerais , appellabo vos in regno meofilias meas; et delicias habebitis; et erit magna gloria vobis; consules etiam vobis dabo maritos, »
NOTES ET NOTULES 6ll
reste insensible à toutes les caresses. L'empereur ne tire d'elle qu'une profession de foi d'interminable longueur. Adrien, alors, lui fait subir des supplices variés. N'obtenant rien, il ordonne qu'on lui coupe la tête, et se fait amener Elpis : c Voyons, toi, ma petite fille, -— elle a dix ans, — tu vas certainement m'obéir comme à ton père. Adore la grande Junon, et sois sauvée'.» Nouveau discours, presque aussi étendu, nouvelles tortures infligées; et c'est encore la hache du bourreau qui termine la conférence. Décontenancé et irrité, Adrien consulte le sénat. Les pères conscrits ne voient pas quels procédés nouveaux on pourrait adopter pour agir sur Agapé. Cependant, quoique la plus jeune des trois fillettes, sa. conquête importerait grandement. Adrien redouble donc de bonne grâce, de caresses et de paroles persuasives pour l'amener à céder. Plusieurs fois battu dans la discussion, et bientôt pris de colère, il s'ingénie à combiner des tourments les plus exquisement atroces; toujours en vain. Finalement le spiculator fait son office. Sophia est restée seule. Adrien, rendu plus raisonnable par son triple échec, n'essaie pas même de la convertir. A ceux qui demandent qu'elle soit torturée, il impose durement silence : c La douleur intime qu'elle éprouve doit suffire,» dit-il; puis il lui accorde la permission d'ensevelir ses filles comme il lui plaira'.
A cet endroit du récit qui pourrait avoir, à ce qu'il semble, tme intention symbolique plus marquée, aucun détail n'indique que si Adrien, après avoir détruit la Foi, l'Espérance et la Charité, se refuse à faire subir le même sort à la Sagesse, c'est que le crime lui paraît trop grand. Non, tout se passe comme un drame réel. Au surplus, Sophia, loin de répandre des larmes, se montre joyeuse et glorieuse. Les obsèques de ses filles ont lieu avec un grand concours de vierges et de fidèles ; et quand elles sont terminées, une voix surnaturelle, descendue des cieux, fait entendre ces mots : c Viens à nous, mère de filles bénies, veni, benediciarum mater. » Aussitôt Sophia s'endort dans la paix de la mort; et le peuple rouvre la tombe à peine fermée des trois petites filles pour y coucher Sophia à côté de Fistis, d'Elpis et d' Agapé. c Or, ceci se Ton de réalité passait la veille des Kalendes d'octobre, > dit notre narrateur Jean le tt dt sincérité Milanais, désireux de conclure par un trait bien précis et qui sente fl«'^^^< fauteur l'histoire. Il avait déclaré en débutant qu'il importe beaucoup que les ^ tholozie • gestes des saints soient lus ou écoutés avec vénérations. Il veut, en terminant, se proclamer lui-même historien sincère et véridique : c Je » vous adjure, vous tous qui me lirez, qu'aucun doute ne glisse dans ^ votre esprit; car tels que j'ai vu les actes des saints, tels je les ai
1. •Elpi», filia mea, vel tu acquiescé mihi tanquam patri; adora deam magnatn Junanem, et salva sis. »
2. c Sufficit tibi dolor interior. Ecce, habes licentiam corpora filiarutn tuarum sepeli ut vis, »
3. c Oporiet ut omnia sanciorutn veneranda gesta venerabiliter a piis animis Ugautur et audiantur > (fol. CCV).
bien plus iioimattU » écrits'. » Ainsi s'achève cette audacieuse fiction qui fait convertir au
qoe celle de Sttlpice;
et néanmoins
insiriél dans la Acca Sanctorum.
christianisme la ville de Rome par la ville de Milan. J'en tire ailleurs plusieurs enseignements de diverse nature; mais» en mettant fin à mes recherches sur le caractère probablement mythologique du personnel proto-priscillianiste, je me bornerai à dire qu'après avoir lu l'histoire de Pistis, d'Elpis et d'Agapé, on me reprochera moins peut-être d'avoir exagéré la tendance qui portait les adversaires de Friscillien et Sulpice lui-même à prendre des personnages fictifs pour des êtres réels; — surtout si Ton considère que le récit du prêtre Johannes a été très sérieusement admis par les Pères bollandistes dans leurs Acta Sanctorum.
Le portrait Familia nobilis, pbaedives opibus {Chr. II, 46, 3, 28}. — Prîsdt PriscUUen. cillien était noble; il était fort riche. Par ces deux traits, — essentiels et de portée capitale, on va bientôt le voir, — débute notre auteur quand il entreprend de faire connaître l'hérésiarque espagnol. Il ne s'agit pas d'une rapide silhouette, telle qu'on en rencontre plusieurs dans les opuscules. C'est un portrait en pied dont la savante composition embrasse l'être physique, intellectuel, moral et social. Je dois avertir que les lignes qui le composent me semblent dominées par une impression sympathique directement reçue pendant la première jeunesse, alors que Sulpice assista au passage des ascètes espagnols dans sa ville natale ^. Ce sentiment favorable avait été assez profond pour ne pouvoir être ni effacé, ni totalement surmonté par des opinions ultérieurement acceptées avec pleine confiance et qui le contrariaient radicalement. La persistance de ces vieux souvenirs explique De la richesse bien des paroles incohérentes. Quoi qu'il en soit, sous le bénéfice et de la noblesse de cette observation générale, nous allons d'abord consacrer une au IV' siècle, place à part à la recherche de ce que les mots nobilts et praedives représentent dans notre texte, en essayant de marquer exactement le rapport où se tenait alors la noblesse vis-à-vis de la richesse. Grâce à ce double éclaircissement, — qui, d'ailleurs, aura l'avantage dé fixer
1 . « Obsecro vos omnes leg$ntes et audienies ut nulla sii in vestro animo duhitatio; quia sicut vidimus (resta sanctorum, ita scripsimus» >
2. Sur ce point, cf. 48, 2, 29, le passage qui commence ainsi : Eluzanam plebem sane tunt bonam» Lorsque après un premier échec devant le concile de Saragosse, les Ascètes se mirent en route pour Rome, où ils allaient solliciter Tappui du pape Damase contre un édit de proscription lancé par Gratien, ils durent traverser TAquitaine. Une de leurs étapes les conduisit à Eluza ou Eause, patrie probable de leur futur historien, qui avait alors vingt ans environ. Là, comme tout le long de la route, ils priaient en public, prêchaient et convertissaient. Sulpice put les voir. Il était encore sinon païen, du moins chrétien de pure surface à la manière de Pontius Meropius Paulinus, disciple du poète Ausone, ce représentant typique du christianisme mondain et paganisant. Néanmoins, Textraordinaire spectacle de cette communauté religieuse en voyage lui laissa un souvenir très profondément gravé.
NOTES ET NOTULES 6l3
tout à la fois la situation sociale de PrisciUien et de nous renseigner sur Pétat civil absolument identique de Sulpice, — je crois qu'il va être possible de projeter une assez utile lumière sur la peinture que présen* tement nous examinons.
Sulpice vient de dire d'Agapé qu'elle était non ignobilis mulier. 11 Ouparition totale constate un peu plus loin que l'éloquence de PrisciUien séduisit beau- ^ . ^^ . . coup de € nobles » et nn grand nombre d'hommes du peuple, le mot ^''""' P^^^'^^' populares étant placé par lui en opposition ou en contraste avec nobiles, ^ Au chapitre XXIII, i, de la Vita, Clams, jeune disciple de Martin, ']est qualifié adolescens nobtlissimus. Il existait donc au iw^ siècle : une nouvelle noblesse, parfout répandue dans l'empire, et qui avait ■ ^remplacé les anciennes génies patriciennes et plébéiennes. De cette Z/i gentes vieille noblesse- là^ en effet, il ne restait plus aucune trace. Après s'être ttlesfamiiUs décimées entre elles, les familles de l'antique patriciat et les maisons à'autrtfois
, ^ -, ,., ^ ^ j j i^ j • ^ ^^^ -. nt subsistent plus
simplement nobles, qu'il faut se garder de confondre, avaient été tour
à tour en butte aux soupçons, d'ailleurs presque toujours justifiés, et par (gars noms, aux terribles cruautés des sucesseurs d'Auguste. Les prétentions, très rares au surplus, élevées au nom de quelques personnages de l'époque à la descendance patricienne, — Jérôme, par exemple, affirmait que sa î patronne PauU était issue des Scipions, — ne reposent sur aucune base sérieuse. Lorsque Baronius veut prouver que Pontius Meropius Pau- . linus était de grande race, il cite deux inscriptions relatives à des [ Panlini qui furent, dit-il, consuls sous Constantin (Annal., VI, p. 168); et ce fait marque bien la vraie limite. Les plus vieilles familles d'alors remontaient tout au plus au début du siècle ; leurs titres primordiaux n'étaient autre chose que des postes occupés à la naissance du nouveau régime. Mais si les génies d'autrefois n'existaient plus, leurs noms étaient restés; et c'est là ce qui nous intéresse.
Le nom de famille prend place parmi les plus utiles institutions que Le nom defandlle Rome nous ait léguées; il doit être rangé parmi les preuves décisives créé par Rome; de son haut esprit de sociabilité. La Grèce n'avait pas connu ce pro* cédé, si puissant soit pour créer des groupes fortement solidaires, soit pour assurer la transmission des actes glorieux ou vertueux et donner ainsi une base solide à l'histoire. Solon était le fils d*Exécestide ; Périclés était le fils de Xanthippos. Au-dessus et au-dessous du lien paternel, immense portée rien ne les solidarisait avec le présent; rien non plus ne les rattachait de cette institution, au passé et à l'avenir. Au contraire, Camille s'appelait Marcus Furius Camillus, de la gens Camillia. César pouvait être reconnu à cette triple désignation : Caius Julius César. Caius était son praenomen, — ce pré* nom dont le catholicbme, tout aussi sociocratique que Rome, devait faire le nom de baptême, — Julius était son nom de race, attestant qu'il appartenait à la gens Julia ; César était son nom de famille, constatant qu'il faisait partie de cette branche particulière des Jules. Souvent ce précieux mécanisme se complétait par un quatrième nom rappelant quelque fait d'armes: Coriolanus, Afncanus; quelque anecdote:
Lt mécanisme patronymique.
Comment la future Europe
se couvrit de noms romains.
Une coutume
aristocratique
sert à incorporer
la esclaves
dans le système
social.
6 14 PBTITS ESSAIS
Torquatus; ou bien même quelque diffonnité: Nasica, Cicero. Mais de tels détails nous «ont inutiles. Ce que nous avons à en prendre, c'est d'abord Pexplication de ce singulier phénomène historique que nous présente VOrbis Romanus impérial. U est littéralement peuplé, dans sa partie occidentale, d'habitants qui, presque tous, portent les prénoms romains — on en connut quarante -neuf — et les noms des gentes et des familles romaines, souvent modifiés par quelque terminaison diminutive. C'est ensuite la preuve irréfragable que la descendance antique était bien, ainsi que nous l'avons a&mé, une pure rêverie ou un audacieux chaiiatanisme, dont personne d^ailleurs ne faisait le moindre cas. Je vide tout de suhe ce second point par un simple rapprochement. Sulpice était noble, c'est Pontius Meropias Paulinus (un homme à trois noms!) qui nous l'atte^e; et il aurait pu se réclamer de deux génies, également autlientîques, les Sulplcii et les Severi'. PrisciUien ne porte qu'un seul nom. Ce nom est absolument étranger à la liste des gentes et des familles tant patriciennes que plébéiennes. U dérive évidemment d'un cognomen, d'un surnom ou sobriquet, priscus, l'ancien, modifié par la méthode diminutive bien connue : pHscus, priscillus, priscillianus. Cependant, en dépit de ce manque total de relation avec les races autrefois illustres, Priscîllien est noble lui aussi, et Sulpice le qualifie de nobilis sans réserve ni corn» mentaire. Je tirerai tout 4 l'heure la conséquence de ces faits. Pour le moment, j'en reviens au curieux phénomène de la di£Fu8ion quasi universelle des vieux noms patronymiques.
Il faut admirer ici les étonnants disparates que la filiation amène insensiblement dans l'histoire. Cette institution du nom de famille, manifestement issue de l'esprit aristocratique et qui visait à faire de la naissance un privilège étroit et exclusif, avait, au contraire, finalement servi à incorporer dans l'ensemble du groupe social antique un élément qui semblait grandement lui répugner, je veux parler des esclaves. Voici comment la chose se passa.
Même dans l'état de servitude, un esclave né au sein de la famille, — verna, vernula; Drepanius Pacatus prétend que le tyran Maxime était un vernula des Théodoses; — portait le gentilice ou le nom de la gens de son maître ; légèrement altéré par voie diminutive quant au sens, avec un accroissement syllabique quant à la forme. Or, cette coutume, d'une utilité toute domestique, acquit bientôt une portée très étendue quand les a£Franchissements se généralisèrent. C'était l'habitude constante des Romains de la République que le diminutif familier du gentilice servît à désigner la personnalité de l'affranchi et à consti-
I . Voir à ce sujet une dissertation de M. R. Dezeimeris : Les Origines de Sulpice Sévère, brochure de 5o pages, 1880. Ce travail, dont les conclosioni restent douteuses pour l'auteur lui-mdme, établit tout au moins TezisteDce de nombreux Sulpicii et de nofiibreux Severi dans là Gaule du Sn4-Ouest, ainsi que Talliance fréquente de ces deux noms.
NOTES ET NOTULES 6l5
tuer à ses enfants un vrai nom patronymique. Ainsi s'explique pourquoi on rencontre en si grand nombre, sous l'empire, des Claudianus, des Fabianus, des Julianus, issus des Claudes, des Fabius et des Jules, par allongement syllabique. Ce procédé même ne parut pas suffisant Us
pour échapper à la vague banalité de ces noms, après tout très peu "^"^ df famille nombreux, attribués à des affranchis dont la foule augmentait chaque àmtmaA jour. On imagina donc de faire du prénom le seul et 'vrai nom de famille, alors que le gentilice devenait une espèce de nom de baptême. C'est, selon toute probabilité, ce qui dut se passer pour Sulpice, dont Otit le prénom rappelle \2igens Suipicia i. Le but restreint que je poursuis ^^^ ^ Sulpice. ici n'exige nullement que j'indique les autres causes explicatives du phénomène de la diffusion des noms romains; celle, par exemple, qui se rattache à l'émigration de familles italiennes en Gaule ou en Espagne ; ou bien encore l'entraînement qui poussa les aristocraties locales à échanger, par adoption, par alliance ou autrement, leurs noms nationaux contre un nom d'origine latine. 11 noua suffit d'avoir constaté un ensemble de détails d'où devaient découler ultérieurement des conséquences extrêmement importantes : je veux dire la généralisation du nom de famille parmi toutes les classes, et, subsidiairement, Tinstitution du nom de baptême, ce si énergique moyen d'éducation populaire et de haute moralisation. Nous touchons ici à une des assises sur lesquelles s'établira le culte des saints. En ce point, en effet, gît la différence qui caractérise l'emploi du prénom avant et après la nouvelle ère. Quand De l'institution l'affranchi ou le client prenait un nom, il avait en vue de s'assurer la àunomdt baptême bienveillante protection de ceux, plus grands que lui, à qui ce nom ^^'^^^^^port appartenait et qui lui permettaient de le porter. De là dériva la concep- ^^j^ssa^ts^" tion catholique du patronat; cela n'est point douteux. Seulement, au lieu qu'il s'agisse d'un patron mondain et d'un concours matériel, c'est un type supérieur qui se présente à vénérer et à imiter. Les profits que chacun en pourra tirer seront uniquement d'ordre moral et religieux. Le patron ainsi choisi a effectivement quitté la terre de longue date pour aller résider au ciel ^. A vrai dire, du temps de Sulpice et de PrisciÛien, peut-être chercherait-on vainement une attestation un peu claire de ce patronat idéal qui devait bientôt tenir une place prépondérante dans la vie domestique et publique de l'Occident cathoHcisé. Pourtant, il en Que Paristocratie existe quelques traces, très primitives, dans la Vita et dans les Trois quiritaire
a engendré la famille moderne
I. Sêverus preêbyter, cognomenio Sulpiciua, vit génère et litterie nobilie, par
dit Gennadius, De Scriptorihus eccleeiasticis, lointaine filiation,
3. S«lon le Catéchieme romain, chapitre II De Baptismo, un nom doit être donné par le baptisant au baptisé et il faut le choisir parmi ceux des saints connus pour leurs hautes qualités de cœur et de religion. C'était une coutume des églises primitives qui fut ensuite formulée en décret. (Cf. Benoît XIV, lib. IV, paut. il, c. 19, p. 374*.) La précieuse influence sociologique du patronat ainsi conçu pour améliorer les caractères, est énergiquement constatée par Hume. (Cf. The Sceptic, 1. 1 des œuvres complètes.)
Goo^^
Examen
plus précis
^u/ROtnobiiis.
Soas rmpirt chrétien,
Lettres^ et j'en ai voulu parler ici afin de montrer comment la famille catholico-féodale — devenue la famille moderne, car sous ce rapport du moins rien n'a pu désorganiser l'ancien régime — iut préparée et rendue possible par les vieilles coutumes de l'antique aristocratie quiritaire.
Quant à ce qui concerne le sens précis qu'il faut donner au mot nàbiîis dans les opuscules, il me semble que tout ce qui vient d'être dit l'établit assez clairement; et ce sens ressort plus net encore de la courte phrase qui a donné prétexte à ce commentaire. J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'existait pas, dans Tempire, de classe moyenne politiquement reconnue. Certains faits isolés pourraient paraître en désaccord avec cette assertion ; mais, jugée à l'aide des textes législatifs, elle ne saurait être
// n'y a pas de peuple,
mais une populace pauvre^
nourrie et divertit par l'Etat.
noblesse etrichesse ^^ instant mise en doute. Tous ces textes, en effet, nous montrent des s qutfa u \nQijig3 pg^ nombreux, Aofi^s^iorw, maîtres de la richesse territoriale; puis, au-dessous d'eux, vient la masse des pauvres, humiliores, qui, dans les villes, mangeaient, buvaient, se baignaient et s'amusaient aux frais de l'État. L'avènement des princes chrétiens n'avait rien changé. Sous cet aspect, Haut Empire et Bas Empire se ressemblent. Même j'ajouterai, en passant, que si du temps des empereurs pol3rthéiste8 le démos des grandes villes savait, à la rigueur, supporter la suspension accidentelle des distributions de pain, de lard et d'huile, mais n'admettait, sous aucun prétexte, la suppression des fêtes, des jeux et des bains, il en était toujours de même sous les empereurs catholiques. Les lettres de Symmaque ne nous le laissent pas ignorer. J'ai précédemment fait une remarque analogue au sujet des combats de gladiateurs qu'on trouve en pleine activité sous les arrière -petits -fils de Théodose, au v« siècle. Salvien raconte que Trêves fut prise et pillée pendant que tous les citoyens assistaient aux mutiera habituels, comme on appelait les jeux du cirque. Mais, laissant ce détail de côté, je constate que les diverses indications plus haut relevées nous fournissent une suffisante définition de la noblesse de Priscillien et de Sulpice.
Autrefois, au temps des guerres de conquête, un peu plus tard, à l'époque des luttes civiles, et plus récemment, sous les premiers empereurs chrétiens, les nobles anciens, de toute catégorie, avaient été successivement exterminés. Au moment où nqus sommes, il n'y a plus que des propriétaires et des fonctionnaires. Il existe, ce me semble, beaucoup d'analogie entre la Russie contemporaine, avec ses grands terriens et son Tchin, et cet état social du temps des derniers Flaviens, que Sulpice, sans préméditation, définit très graphiquement rien qu'en rapprochant ces deux mots à propos de Priscillien : familia nobilis, opibus praedives. Il était très riche, il était très noble. Les deux choses
V Empire chrétien s'équivalent. L'empire chrétien fut essentiellement une ploutocratie. Ce était fait, bien observé, mettrait fin à tant de fatigantes déclamations sur la
une ploutocratie, prédominance actuelle de l'argent. Un évêque, fort intelligent, que j'ai déjà cité et que je citerai encore, car ses sermons ou trcictaius, contemporains de la Chronique, abondent en informations curieuses,
Propriétaires
territoriaux
et grands
fonctionnaires s'équivalent.
Pour Sulpice,
nobilis
et praedives
sont synonymes.
Gaudentius de Brescia, disait avec crudité : c Ils s'attnbueat la noblesse \ > de !'fice"parce1îu'i]s ont amassé beaucoup d'argent. » Stirpem nobilitatiFlîsurfàntex dlvitiarum cumulo (p. 945 du tome XX de la i Patrologie de Migne). Ainsi parlera cinquante ans plus tard le Mar- ; seillais Salvien^ dans son pamphlet, beaucoup plus utilisé qu'il ne le 1 mérite, De Gubernatiane Dei : < riche et noble, c'est tout im, car les » nobles sont riches; ou, s'il est des riches sans noblesse, leur fortime » leur en tient lieu. » (III, 10.) Sulpice, et mieux encore Priscillien, peuvent être rangés dans cette seconde catégorie. Aussi bien Itux En quoi consistait principal mérite à l'un comme à l'autre — ce fut de même le cas de exadment Paulin de Nola — consista à se défaire de leurs biens territoriaux, garan- ^^^rifice tie de pouvoir et d'influence, pour les échanger contre des ressources ^^.^^ chritiats courantes, distribuables au profit des faibles et des petits. Ce que la Chronique dit de l'hérésiarque espagnol s'applique aussi bien à Sulpice lui-même et à son ami Pontius Paulinus. Ne pas s'acharner, comme le faisaient alors tous les riches, à l'incessante accumulation des biensfonds, les vendre» au contraire, et se priver par là de tous les avantages que, seule, procurait la grande propriété, c'est l'éloge le plus décisif qui puisse être fait en ce temps-là d'un noble, qu'il fût chrétien ou philosophe. Porphyre élève très haut la gloire de Plotin, son maître, pour avoir agi ainsi. Martin en parle, à propos de Pontius Paulinus, avec une admiration enthousiaste. Un tel sacrifice au surplus impliquait toujours
qui yenddient leurs biens.
Paulin, Sulpice et Priscillien,
l'emploi des valeurs maniables ainsi acquises à des œuvres de charité . m^iradon
et de piété. Priscillien avait porté ce mérite à sa plus haute perfection, en ce sens qu'il usait très peu de son capital pour ses satisfactions personnelles. Cela n'aurait pu être dit de tout le monde. Paulin, par exemple, une fois ses biens vendus, continua à employer beaucoup d'argent en constructions somptueuses, en décorations, en sculptures et en peintures avec une magnificence de grand seigneur.
Je dois m'appesantir sur cette observation, qui laisse entrevoir au lecteur les vrais motifs de notre insistance à propos de la noblesse et de la richesse du futur évêque d'Avila. On voit très bien que, dans les circonstances régnantes, ce double avantage entraînait la presque certitude du pouvoir politique et des fonctions publiques avec les privilèges attachés à leur exercice. Même sans devenir fonctionnaire, au surplus, le riche \ ressemblait à im quasi -roi dans ses propriétés ; Ausone qualifie de royaumes, régna, celles de Paulin. On approche de l'heure où le domaine territorial équivaudra à la pleine seigneurie. Au sein de vastes possessions, peuplées d'esclaves de tout sexe et de toute catégorie, depuis le manœuvre jusqu'à l'artisan, le professeur et l'artiste, quel obstacle auraient pu rencontrer les fantaisies d'un jeune patricien dégagé par la mort de la surveillance paternelle? Nul ne se serait hasardé à lui donner des avis de modération, encore moins à lui infliger un blâme, s'il lui plaisait de lâcher la bride à ses passions. Ce qu'était en de telles conjonctures la vie d'un adolescent, on peut l'imaginer d'après les vers d'Ausone, de Pontius
Situation souveraine
du Jeune noble dans
sa propriàis.
hypocritement
ascète
pour assoarir
ses penchants
libidineux.
Caractère optimiste
du portrait d'abord tracé
par Sulpia,
Paulinus et de cet autre Paulin qui, sous le nom û^Eucharisticony nous a laissé un poème, écrit un peu plus tard, mais tout à fait analogue PriscHlien quant aux situations qui y sont décrites. Ce point étant fixé, il est n'avait donc pas permis de se demander si la vraisemblance et le sens commun autorisent besoin ^^^^j^J^^J^ à supposer que PrisciUien, doté de jeunesse, de beauté, de savoir et de "■ '""" puissance, put croire utile de simuler une conversion hypocrite à l'ascétisme afin < de s'adonner plus à l'aise à des doctrines et à des prati- » tiques contraires aux bonnes mœurs, » comme parle M. de Broglie. Tel n'était pas, à coup sûr, le point de vue de Sulpice quand il jeta sur le papier une première esquisse de ce portrait, évidemment refait ou retouché à plusieurs reprises. Sans hésitation, on peut affirmer que la rédaction initiale fut optimiste. Non seulement PrisciUien y apparaît noble et riche, mais, en outre, supérieur par l'intelligence^ hors de pair par le travail mental et scientifique. Actif, ardent, éloquent, versé dans toutes les connaissances, prompt à la réplique, il savait utiliser ses facultés de lucide dialecticien pour persuader et convaincre. L'ensemble des dons du corps et de l'âme, les qualités brillantes et solides qui com^ posent un excellent naturel, optimum ingenium^ il les possédait. Et ces dons multiples, Sulpice nous les montre couronnés par un plan de vie où la prière, la méditation, les macérations tiennent toute la place. Son langage à cet égard est décisif; ce qu'il nous présente, ce n'est pas simplement un homme pieux et dévot, c'est un ascète pratiquant (Cf. supra, p. 209.) Or, la vocation ascétique était constituée de telle sorte que, pour avoir son prix réel, elle devait se produire dans un certain milieu. Haïr le c siècle » ; en répudier les habitudes fiivoles et les jouissances coupables; détester les puissants impies; mépriser la richesse et les vaines joies qu'elle procure, autant de maximes qui ne conservent guère de valeur si c'est un pauvre hère sans fortune, sans état, sans crédit, qui les proclame et les pratique. Dans les monastères d'Egypte, même à Marmoutiers, on rencontrait souvent des néophytes de la vie austère qui, au fond, avaient échangé avec profit leur condition misérable et vagabonde contre un chaud et sûr abri. Le c ceno* biumi, la discipline y fût-elle encore plus dure, avait cette douceur comparative de garantir la nourriture, le vêtement et le logement. Cela se voit très bien, par exemple, dans les règlements qu'a laissés Pachôme, le célèbre abbé de Tabenne. En réalité, pour se vanter d'avoir M le monde, il faut en avoir fait partie; pour renoncer à ses pompes» il fiiut qu'elles vous aient entouré; la retraite dans < les biens spirituels > n'est un sacrifice que si, pour elle, on a quitté les biens matériels et les commodités qui les accompagnent. PrisciUien, lui, remplissait très largement ces conditions quand il adopta un régime où la lutte contre les pièges de la chair consistait à refuser satisfaction, même aux nécessités les plus impérieuses de la conservation personnelle >. Pour mieux prier
Conditions exceptionnelles de la conversion de PrisciUien,
f. CoHiBmpium mundi, smculifugam abeHneniiam vini,jejuHium, paupef
et méditer, le besoin de dormir, de manger, de boire, était par lui combattu et presque méconnu, les plus dures privations de l'extrême pauvreté se trouvant ainsi transportées au sein de la richesse. Aussi, Sulpice, qui nous l'apprend, s*écrie-t-il avec une admiration enthousiaste : < Vous » eussiez vu cet homme comblé de tant de biens, veiller sans cesse, » supporter la faim, endurer la soif, dédaigner d'acquérir la richesse, à » peine se servir de ce qui lui appartenait '. > A vrai dire, on croirait à une définition de l'ascète par excellence.
Maintenant, quelle contre-partie notre auteur oppose-t-il à ces hautes vertus? La question d'erreur dogmatique et de magie provisoirement écartée, un seul reproche subsiste : Priscillien était très vain ; enflé plus que de raison de sa science des choses profanes : vanissimus^plusjusto inflatior prqfanarufn rerum sctentia. En vérité, je crois cette accusation fondée; j'en pourrais montrer des indices dans les Tractatus^. Mais, fût- elle cent fois plus accentuée, combien elle me semble vénielle quand je songe à la fréquence de ce péché parmi les chercheurs de perfection, spécialement s'ils sont frottés de littérature. Dans le nombre des contemporains éminents de cette catégorie, — Martin excepté et peut-être Augustin, — je ne vois guère que des vaniteux ou des orgueilleux : Ambroise, Jérôme, Paulin, Sulpice lui-même; sans compter que nul d'entre eux ne paya son vice aussi cher que le malheureux Espagnol ; les animosités ameutées contre lui s'expliquent surtout par des blessures d'amour-propre. A présent, si vous vouliez donner sa pleine signification à cette peinture de l'être social, mental et moral de Priscillien, je vous suggérerais de la rapprocher de ce qui est dit plus bas de son adversaire acharné, Ithace, le présomptueux, l'impudent, le braillard, le bavard, le dépensier, le gourmand évêque d'Ossonoba, digne porte-paroles de
iaiem volontariam,,. (Cf. les onse traités paêsimt surtout 35, 92; 2, 9; 53, 3; 61, 10; ia5, 12-19.
1. ProTMUs mulia,.» in 90 bona cemerts; vigUarê mulium, famem ac siiim, *err€ PoUrat, habendi minime cupidus, utendi parcissimus, (46, 4.)
2. Voici quelques-uns des traits auxquels je fais allusion. Parlant pour son propre compte et au nom de ses amis, Priscillien dit : t Assurément, nul ne doit > se {glorifier de ce qu*il a été ; mais enfin nous ne sortions pas de familles tout à » fait obscures dans le siècle et nous ne passions pas pour ignorants» non ita » obscuro aditi ad saeculum locoy aut inaipientes vocaii sumus, > {Apolog,^ i , 8.) Il dit encore un peu plus loin : c Tanquam ob ing$nii instrumento ad ingenii » instmciionem opéra legebamns; nous lisions les œuvres des Gentils pour 1 exercer notre esprit. > Ce langag^e justifie sans doute le pltis justo inflatior de Sulpice. Seulement il ne faudrait pas en tirer, comme Ta fait Bemays, une preuve de la haute culture littéraire et philosophique de Priscillien. Sa supériorité était réelle mais toute relative au milieu extraordinairement grossier et abaissé où il vivait. Rien de classique ne se révèle dans ses écrits. Sous ce rapport, Sulpice et lui sont à mille lieues l'un de l'autre. S'il ressemble à quelqu'un, c'est à Lucifer de Cagliari, de qui on a dit que ses œuvres diminueraient des deux tiers au cas où on en effacerait les citations bibliques. M. Schepss en a compté 470.
La Qironique nous le montre comme l'ascète par excellence.
Une seule réserve
au milieu
de tant
de perfection :
la yaniti.
Contraste de ces éloges avec les dures appréciations que porte Sulpice sur les adversaires de Priscillien,
Encore le portrait
de PritcUlien.
Lt renn de la midailU,
De la perfidie ou hitérodoxie.
l'épiscopat espagnol. Ici, ne se retrouvent plus les formules hésitantes employées par notre auteur quand il énonce quelque allégation trop dure contre les Priscillianistes. Le ton est affirmatif et sans réserve : certe definio >. Au surplus, lorsque Toption se pose entre ceuxqu*Itfaace poursuit et ceux qui commandent ou exécutent la poursuite, Sulpice ne cache pas sa véritable antipathie. Tout ce qu'il consent à dire pour ne pas la trop étaler, c'est que les uns et les autres lui répugnent également. U ne pouvait, en effet, avouer ouvertement sa préférence à l'égard de fauteurs d'hérésie. Mais quand il parle sévèrement de Priscillien, ce n'est pas à son caractère et à ses mœurs qu'il pense, c'est à ses opinions doctrinales, du moins à celles qu'il lui suppose; tandis que lorsqu'il iiétrit Ithace, il a beau le tenir pour le champion de la bonne cause, on sent qu'il le considère comme un coquin, et très nettement il le déclare. U y a là une nuance à retenir.
Si non pravo studio corrupissbt optimum inobnium (CAr. II, 46, 3, 3o; cf. Magicas artes, ihid, 5, 5). — Dans l'intérêt de la clarté de cette ébauche de commentaire, nous venons de signaler le reproche de vanité excessive comme ayant été seul employé par Sulpice pomcontrepeser les extraordinaires mérites de Priscillien. Deux griefis sont restés à part, qu'il nous faut rapidement examiner. L^ premier est exprimé par cette formule bien singulière que le jeune Espagnol eût été tout à fedt admirable, felix profecto, s'il n'avait gâté son excellent naturel par des préoccupations perverses. C'est du moins ainsi que j'ai cru pouvoir traduire les mots pravo studio. Après être revenu un instant sur cette interprétation, pour la juger insuffisante et la modifier, définitivement je l'estime exacte, à condition qu'on lui donne le sens précis d'une allusion aux opinions erronées de Priscillien en matière de dogme. Nous avons constaté que l'hétérodoxie était communément assimilée à la c perfidie ». Sulpice emploie à plusieurs reprises perfidia comme un synonyme d^heresis. D'autre part, les plus orthodoxes ne faisaient pas difficulté de reconnaître que les hérésiarques avaient tons été des esprits supérieurs. Jérôme le constate avec une impartialité chez lui peu habituelle^, et Vincent de Lérins, un semi-contemporain mieux équilibré et pondéré que Jérôme, dit aussi qu'ils furent presque toujours des « hommes d'un mérite et d'un savoir exceptionnel ». Par malheur, ajoutait -il, on les voit abuser des dons de l'esprit et < pour leur perte et pour celle des autres » 3. C'est manifestement une appréciation de ce genre que Sulpice avait en vue lorsque, pour corriger les
1. Certe Ithacium nil pensi, nil sancti habuisse definio. Fuit enim audax, loquax, sumptuostts..., etc.
2. Nullus potest haeresim atraere, niai qui ardentis ing'enii est, et habet dona naturae quae a Deo artifice sunt creata. Talis fuit Valentinva, talia Marcion, quos doctissimos iegimua. (Commeniarius in Oseam,)