SUCCESSION CHRONOLOGIQUE
DES ▲ NCIBN8 SOIS ou COMTES DB BSBTAQMB
Conan, dit Mériadoc mort en SgB
Grallon — 4o5
Saloiyonl*!* — 413
Etc.
Je dte l'édition de 1759, dix tomes. L'ouvrage, publié d'abord (1673) en un seul volume in-folio, n'avsdt cessé de s'étendre. C'est pour l'améliorer et le corriger que Bayle entreprit son Dictionnaire critique, prodige de l'érudition de cous les temps, dont l'emploi est malheureusement rendu si pénible par l'absence totale d'une opinion* quelle qu'elle soit, arrêtée sur un point quel qu'il puisse être.
de vue de la typographie, se montre peut-être plus sûr de son fait que Moreri. D'un ton de magistrale brièveté, il raconte que c Conan, dit Mériadec ou Caradoc, fut fait duc d'Armorique par Maxime et qu'après avoir exercé le pouvoir pendant vingt-six ans sous les Romains, pendant douze ans en pleine indépendance, il mourut vers 42 1 , léguant son droit de souveraineté à ses descendants les ducs de Bretagne '. >
Maintenant peut-être allez-vous dire que Moreri au xvii« siècle et Bouillet au xix* ont trop obéi à ce penchant des compilateurs d'accepter la besogne toute faite en laissant dormir le sens critique, afin de diminuer le labeur. Je fais d'abord remarquer qu'il ne s'agit pas ici des premiers venus (voir les deux précédentes notes de bas de page). Ensuite, pour le cas actuel, ils s'appuyaient sur une troupe véritablement notable de prédécesseurs de bon renom : le bénédictin Dom Morice, l'abbé Gallet, l'abbé Manet, M. Roujoux, M. Daru. J'en passe de ceux que j'ai feuilletés; et je n'ai pas feuilleté tous ceux qui, avec des dififérences telles que le changement de Mériadec en Caradoc, racontent qu'un prince d'Albanie, nommé Conan, passa de la Britannie insulaire dans la future Briiannia tninor pour appuyer Magnus Maximus. Néanmoins, comme tous ces écrivains sont suspects étant Bretons bretonnants, je les écarte. Mais, voici la Biographie Didot, dirigée par le docteur Hoefer, qui fut un chimiste se piquant de procédés sévères et visant à porter remède aux façons peu scientifiques de la Biographie Michaud, De fait, on s'en aperçoit dans l'article Conan. L'auteur, tout en donnant infiniment trop de place aux pures fables, a pourtant pris connaissance des travaux de Vignes et de Dom Lobinau sur les origines bretonnes. Or, ces deux écrivains, fort judicieux l'un et l'autre et que plusieurs critiques plus récents ont imités, ne laissent rien subsister des divagations concernant rArrnoriqufi...XiUiau.ise et colqmsé& par des Celtes venus^ d^ Gtandfi^ Incroyable vitaliti Bretagne en 383. En conséquence, la Biographie Didot se hasarde à de cette mention, dîrTlïû'e'ces^dîverses études t semblent donner gain de cause à l'opi- » nion de Dom Lobinau >. Mais aussitôt, regrettant sa hardiesse, elle se httte d'ajouter que, « sans doute, l'Armorique dut devenir, en 383, » l'asile de beaucoup de Bretons fugitifs ou appartenant à l'armée de » Maxime... » Ce c sans doute > appliqué à une allégation absolument chimérique et cç < dut devenir > rétablissant par une hypothèse purement arbitraire des circonstances démontrées fausses, sont caractéristiques. Il n'y a pas trace d'un motif quelconque pour prétendre qu'à la fin du iv« siècle les indigènes s'enfuyaient des îles Britanniques; il n'y en a pas davantage pour supposer que les Bretons de l'île aient été mêlés en quoi que ce soit à un pronunciamiento qui fut exclusivement
I . Dictionnaire historique et géographique, par M. N. Bouillet, continué et révisé par A. Chatsang, maître des conférences à TÉcoIe normale supérieure» docteur es lettres, lauréat de Tlnstitut. Ces deux noms sont aussi respectables et considérables pour notre temps que celui de Moreri pour le sien. Je me sers de l'édition de 1871.
militaire. Mais cette double invention ayant eu libre cours pendant plusieurs centaines d'années, il semble quhine difficulté insurmontable empêche qu'on ose s'en détacher. C'est par hasard que j'ai rencontré ces jours-ci sur les quais un volume dépareillé de la Biographie bretonne (Vannes, i85i) et une Histoire de Bretagne, par M. Charles Barthélémy, où l'on retrouve toutes les folies sur la jeunesse insulaire dont Conan était le chef, sur la royauté que lui concéda Maxime, avec quelques adjonctions plus absurdes encore, par exemple le mariage de € ce jeune héros > avec une parente de saint Martin. Je cite ces ouvrages parce que le premier paraît représenter la moyenne science historique locale chez nos compatriotes du Nord-Ouest, et que le second fait partie des livres pour distribution de prix dont la maison Mame détient le quasi-monopole et qu'elle répand tous les ans d'un bout de la France à l'autre. Mais pourquoi perdrais -je mon temps à ces recherches à travers les auteurs de quatrième, troisième ou second ordre, quand nos deux grands corps d'histoire nationale peuvent me fournir la preuve de l'étonnante persistance du roman anglo-breton si obstinément rattaché à l'épisode de Maxime? C'est ainsi qu'Henri Martin n'éprouve aucune hésitation à admettre la présence d'une c multitude de Bretons > dans l'armée de Magnus Maximus et l'inauguration du régime féodal par l'usurpateur au profit de ces auxiliaires >. Michelet dit aussi que < Maxime ayant passé à Saint-Malo avec une multitude d'insulaires, » les établit dans notre Ârmorique sous leur conan ou chef, Mériadec
> ou Murdoch > ^. A entendre Michelet et aussi Henri Martin, l'msurrection de Maxime aurait été une preuve du mouvement séparatiste qui travaillait sourdement les peuples incorporés ; — bien sourdement, certes, car personne n'en entendit jamais parler. < Les vieilles popula-
> tions celtiques, les indigènes de la Gaule et de la Bretagne se rele-
> vèrent et se donnèrent des chefs, » affirme le célèbre historien, qui
1 . « A rinvasion de Maxime se rattache un fait important, le premier établisse- >ment des Bretons en Gaule. Il paraîtrait que Maxime conféra des bénéfices
> militaires à un gjand nombre de volontaires bretons dans la partie la plus
> occidentale de TArmorlque ou Basse-Bretagne. > (Histoire de France, t. I, p. 323.) H paraîtrait est à dorer sous la plume d*un écrivain qui n'eut jamais, certes, rien de remarquable au point de vue de la conception ou de l'exécution ; mais, du moins, avec une très louable et, pour le pubUc, très profitable conscience, s'est-il toujours efforcé de tout lire, tout analyser, tout résumer; — tout hormis les opuscules de Sulpice Sévère.
2. Le changement de Mériadec en Murdogh et la transformation de Conan nom propre en conan qualificatif politique : le conan, comme en Egypte le pharaon, sont des indices que Michelet fréquentait alors la dangereuse littérature gafilique, laquelle n'est guère qu'un amas d'insignes fabrications. Aussi le voit-on citer avec pleine confiance les Triades de Bretagne (Probet), où il est dit que : c EUen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de
> Meiriadogh, conduisirent une expédition en Armorique et que là ils obtinrent
> terres, pouvoirs et souverainetés de l'empereur Maxime pour le soutenir contre » les Romains. » (Histoire de France, 1. 1, p. 176 et 177.)
Emploi candidtmtnt
confiant
qu'en ont fait
hier encore
Henri Martin
et Michelet,
Ce phénomène
expliqué
par le goût furieux
que provoqua,
à partir de iS^o^
l'absurde « théorie
des
nationalités ».
Comme quoi
il eût suffi
de daigner lire
Sttlpice Sévère
avec
quelque attention
pour réduire
d néant
ces faussetés
si persbtantes.
remarque» en outre, à titre d'argument complémentaire, que l'Espagne se soumit volontiers à Maxime parce qu'il était Espagnol; sans réfléchir que la Gaule et la Grande-Bretagne, qui n'étaient pourtant pas espagnoles, avaient eu l'initiative de cette soumission*.
Ainsi, Gildas et ses successeurs du IX* et du Xll* siècle ont triomphé jusqu'au bout, obstruant de leurs ineptes inventions, non pas seulement l'histoire de la Grande et de la Petite-Bretagne, mais aussi l'histoire de France et même celle de l'Occident entier pendant la première période médiévale. Je ne sais vraiment pas s'il est prudent aujourd'hui encore de dire que nous en soyons délivrés. Il semblerait plutôt que les excellentes recherches des Vignes, des Lobineau et de leurs émules plus récents soient restées totalement non avenues. Au siuplus, pourquoi s'en étonner? Même si les critiques sérieux s'étaient tus, on avait sous la main une méthode sûre et simple pour réduire à sa juste valeur, sans le moindre effort d'érudition, tout ce fàrrago celtique et monastique; mais nul n'a consenti à l'utiliser. Je l'ai employée, pour ma part, à éclaircir le mystère de la destitution de Martin de son rang de patron religieux de la France au profit du pseudo-Denys (cf. supra, 433 sqq.); et on a vu à quel point ce procédé pouvait être efficace, bien que consistant, sans plus, en la lecture modérément attentive des opuscules de Sulpice. Quant au cas actuel, il eût suffi de se demander s'il était admissible que le seul contemporain qui nous fasse connaître Maxime avec quelque détail, en le rattachant au saint dont il a écrit la vie, ait pu passer sous silence une révolution considérable accomplie par cet empereiu: précisément dans la circonscription ecclésiastique dont Tours était la métropole. En tout cas, il est bien clair que cette simple remarque, poussée un peu à fond expliquerait avec la dernière .jéYi^^^Q^ pourquoije roman de l'Armorique conqmse et colonisée^enJ83 a eu la vie tellement dure. Il n'y aurait qu'à reprendre" un instant noslmiiilâli travers le terrain déjà par nous exploré à propos de l'évangélisation apostolique des Gaules. Le pro})lfegie gmoricainj en effet, a^ui ausa, des racines martyrologiques. Les sept ou huit versions indûstrîëusement rédigées par des plumes laïques, dont la politique ou le lucre étaient le seul souci, ne se seraient ni soutenues très longtemps, ni peut-être
I . Cette thèse de la décomposition de l'empire par le redressement des < nationalistes }», fausse en Espagne, fausse en Gaule, fausse partout, •— il n'est pas un point de VOrbis Romanws où les peuples n'aient vu avec angoisse déchoir le génie protecteur de Rome, — est plus fausse encore en Grande-Bretagne. (Cf. Bede, Hume, Thomas Moore, etc.) Mais elle atteint aux sommets du comique dans VHistory of the Anglo'ScMons de Sharon Turner. Cet écrivain raconte que les Bretons, ayant renié l'allégeance de Gratien, élurent Maxime pour 6tre leur empereur. Puis, il ajoute sérieusement : < Si celui-ci s'était contenté de régner en » Angleterre, peut-être son trône se fût-il consolidé ; et alors de nouvelles desti-
> nées auraient modifié à la fois la fortune de l'Angleterre et celle du monde :
> aiul tkên a new desiiny would hâve changea the fortune of Engkmd and the
> Western world. » (T. I, p. 94.)
même produites, n'en doutez pas, en l'absence du fondement pieux que je viens de leur assigner. Il s'offre à nous sous la forme d'une passion Leur lien étroit que Laurent Surius a recueillie et qui raconte les épreuves subies par ^^^^ "'> ''^f' sainte Ursule avec 11,000 de ses compagnes ^ Cette fabrication, qui '"fJ'0'''oto^'^««, égale en audace et dépasse en absurdité toutes celles que j'ai précé- ^" ^^noa^ ^' demment étudiées, a été le point de départ de variantes nombreuses la moins sûre, inspirées par des intérêts très divers. Elles s'enchevêtrent tantôt à de de
grosses questions de revenus ou de prééminence ecclésiastiques, tantôt «w< persistance, à des prétentions dynastiques ou féodales au fond desquelles je me garderai bien de pénétrer^. Mais l'importance de ces disputes iiit longtemps très grande ; on en peut juger par la place que les Acta Sanctorum ont cru devoir leiu: accorder (cf. t. XI d'octobre, de p. ii3 à p. 287). Pour nous, au contraire, leur intérêt est nul. En conséquence, le cardinal Baronius ayant fait un choix parmi le tas énorme et confus de ces documents, afin d'en enrichir d'abord les notes du Martyrologe romain, ensuite les Annales, j'estime bien plus commode de le prendre pour guide. C'est sur un certain Gaufridus, c évêque d'Asaph, > que la confiance du cardinal s'est portée, et sur un livre signé de ce nom et intitulé : De Rébus Britannicts. Baronius affirme que l'auteur ainsi que l'écrit sont pleinement dignes d'être crus; pourvu toutefois, ajoute-t-il, qu'on se donne le soin de l'expurger de quelques détails fabuleux. Ces précautions prises, voici ce que l'évêque d'Asaph raconte, d'après des documents c extrêmement anciens > 3 : Lorsque Maxime eut envahi la Us
G|iule aroioricaine, les habitants, épouvantés, s'enfuirent jusqu'aïTdêr- soldau bretons nier; en^flê'qu'eTe' vainqueur se trouva maître d'une région qui était ^ Maxime en mêmfe temps tout à fait déserte et très fertile. Voyant cela, Conan, *' Z^l un petirroi insulaire, lieutenant de Maxime et commandant de la portion bretonne de son armée, suggéra à l'envahisseur de faire coloniser la
1 . Passio antiqua, auctore anonyme : Ursula et undecim mille sociae V.V. M. M. Coloniae. Les Bollandistes Tenregistrent sous la date du 21 octobre.
3. On pourra lire avec curiosité V Ursula vindicata du jésuite Herman Crom* bak, qui a fait dire par le Père Pagi, Téminent critique dts Annales de Baronius, c que Tauteur avait réussi à rendre cette histoire encore plus incroyable qu'elle > ne Tétait. » Notez que Pagi, pour son compte, ne met point en doute qu'Ursule et ses compagnes « n'aient réellement cueilli la palme du martyre >. (Cf. les Annales ad annnm 383.)
3. Quidem Gaufridus, episcopus Asaphensis, haec ex antiquissimis monumentis, et in suo commentario De JRebus Britannicis tradit. (Annales ad annum 383, n« 3.) Cette analyse de Gaufridus se rencontre aussi dans le Bréviaire Romain, bien que l'édition que je possède actuellement Tait supprimée. Il faut dire qu'elle a été mise au goût du jour à ce point que les rubriques y sont traduites en français « pour la commodité de ceux qui n'ont pas l'usage de la langue latine >. Mais je suis sûr d'avoir lu l'histoire des onze mille vierges dans un des Bréviaires que j'ai consultés. Je saisis cette occasion pour excuser les imperfections bibliographiques de mon livre. Ces notes ont été recueillies dans vingt villes diflérentes, à une époque où je circulais beaucoup à travers le continent; et je n'ai plus le moyen de les vérifier.
PETITS BSSÂIS
De Ut € passion* de sainte Ursule,
filU du m de ConiouailUs't
Comment elle fut massacrée
à Cologne
avec ses onze mille
ou soixante et onze
mille I
compagnes j
par les Huni
de GratienX
contrée par ceux qui venaient de Taider à s'en emparer. Cette proposition parut opportune à l'empereur qui, pour la mieux réaliser, envoya de l'autre côté de la Manche une ambassade chargée de demander au roi de Comouailles un nombre de jeunes filles égal au nombre des soldats de Conan et destinées à s'unir à eux en mariage. Ainsi serait bientôt repeuplé le pays d'Armor. Droneus, c'était le nom de ce souverain, n'eut garde de refuser les ofires du nouvel Auguste. En premier lieu, comme tous les dynastes de l'île, il avait chaudement appuyé l'entreprise tendant à briser le joug des Romains; en second lieu, il ne pouvait que chercher à complaire à un homme qui voulait doter les fils de la Bretagne d'une richissime région ; en troisième lieu, où donc la population féminine nubile de Cornouailles trouverait -elle des maris préférables aux vaillants guerriers de Conan? Ce dernier avantage avait si particulièrement frappé Droneus que, non seulement il embarqua à Londres les ii,ooo fiancées réclamées pour les ii,ooo soldats' du lieutenant de Maxime, — elles ne s'en souciaient guère, parait-il; invilcte, dit Gaufridus; — mais, en outre, il plaça à leur tête la belle Ursule, sa fille chérie. Par malheur, la mer se montra inclémente à ces jeunes personnes. Un ouragan, au cours duquel elles périrent en grand nombre, emporta leurs bateaux loin de l'Armorique et les échoua parmi les sables du littoral germanique. Les Saxons sauvages et les Huns impitoyables s'y trouvaient, tenant la campagne pour Gratien contre Maxime. Ils s'emparèrent des naufragées et, plus cruels que la tempête, ils voulurent assouvir sur elles leur grossière luxure. Comme d'invincibles résistances accueillirent cette tentative, une fureur aveugle saisit les barbares. Alors, le massacre commença, c envoyant au ciel; heureux
> de les recevoir, dit Baronius, des milliers de victimes, ornées de la
> double palme de la virg^ité et du mart3i:e. > Il faut pourtant que le bon cardinal, peu accoutumé à hésiter en semblable matière, ait éprouvé quelque inquiétude, car en terminant il invite son lecteur à se faire lui-même une opinion sur le récit de Gaufridus : tUy velitn, ipsum
I . Ces chiffres ont été jugea un peu pauvres par les écrivains de race gaélique. L*an d'eux, très patriote, paraphrasant Gildas, Nennius et Geoffroy, affirme que Maxime envoya 3o,ooo soldats pour coloniser TArmorique, en les faisant suivre par 100,000 paysans. De son côté, le roi de Comouailles (Comubia, Comwall, à la pointe sud-est de l'Angleterre, qu'il ne faut pas confondre avec le Cornouailles de France, Cornu Galliae, évêché de Quimper-Corentin); ce roi, dis-je, désireux de concourir aux desseins de Maxime, lui expédia 1 1 ,000 ladies et 60,000 femmes du commun. Selon la tendance constante du génie martyrologique, le total des victimes de Cologne se trouvait ainsi septuplé. (Cf. Sharon Turner, History of the Anglo-Saxons, 1. 1, p. 94, citant Jeffry, liv. V.) On s'abuserait fort d'ailleurs si on supposait que ces prodigieuses énumérations sont le fait exclusif des écrivains orthodoxes; Usher ou Usserius, le fameux chronologiste, adversaire passionné du catholicisme, dépasse de beaucoup en crédulité Baronius. (Voir son ouvrage, très utile d'ailleurs, sur les origines religieuses de la Grande-Bretagne : Aniiquitates Britannicarum Ecclesiarum.)
Retour
sur la quasi»
intangibiliti
des documents
de ce genre.
consulas (cf. t. V, p. 587 de Pédition du père Theiner). Maintenant, j'espère n'être pas blâmé si j'affirme de nouveau que les intérêts politiques, la vanité de race, les prétentions féodales ou dynastiques, les ambitions de diocèses, les appétits de patronage et d'argent qu'elles suscitent, n'ont tiré profit, pendant d'aussi longues années, de la fable de l'invasion et de la colonisation de l'Armorique, que grâce au lien étroit par lequel cette fable et la fantastique histoire des 1 1 ,000 Vierges de Cologne se trouvaient unies. Comme dans le cas de Denys, le prétendu aréopagite, on se heurtait à l'intangibilité spéciale dont jouissent les produits martyrologiques par suite de leur encastrement dans l'épaisse et solide masse du bloc ritualistique et liturgique. Le culte des Vierges de Cologpie avait effectivement pris des proportions peu communes (cf. Acta Sanctorum, t. XI d'octobre, p. i i3-i54). Je ne suis pas sûr qu'il ait beaucoup diminué. Il s'ensuit que, aujourd'hui comme hier, toucher à Maxime, conquérant de la Britannia minor^ c'est s'attaquer à des pratiques cultuelles et traditionnelles dont on aurait tort de méconnaître l'extraordinaire ténacité.
Je vais donner ici une fois de plus (cf. supra, p. 420-433) la clé du phénomène vraiment singulier que présente mon travail sur les 200 pages in-octavo de texte latin dont se compose la totalité des « œuvres y de Sulpîce Sévère. Pour les éclaircir et en extraire la substance historique qu'elles renferment, j'ai dû écrire, moi humble commentateur, 1 ,5oo autres pages environ; et ma confiance est entière que la critique sérieuse, — si elle les traite avec la juste rigueur qu'elles méritent au point de vue de cène catégorie. littéraire, philologique ou d'érudition, — saura, en même temps, y discerner le service rendu à la plus exacte appréciation d'un siècle aussi mal connu qu'il est important à connaître. Or, le phénomène dont je signale la singularité se formule en ces termes : La Vita Martini, les trois Epistulae, les trois Dialogues, ont été lus pendant plus de mille ans par des millions de lecteurs attentifs et émus; car nos manuscrits, exceptionnellement nombreux, se présentent presque tous fatigués, usés, effacés, et aussi, je crois, tachés de larmes. D'autre part, la Chronique, ramenée au grand jour vers la fin du xvo siècle, a depuis lors servi, dans la plupart des écoles d'Europe, de Manuel pour enseigner l'histoire ecclésiastique ; en sorte que nos 200 pages auraient pu être connues à fond de tout le public lisant, même être sues par cœur sur le bout du doigt. En tout cas, leur contenu n'avait rien de secret; le premier venu eût été capable à ce qu'il semble d'en déduire les conséquences correspondantes et de les appliquer. Seulement c'est le sort des livres destinés à l'édification et à la vulgarisation d'être, par leur mode d'emploi, rendus impropres à la critique (cf. p. 217-220). ^^^^f^ ^" ^^''^f En général, personne ne songerait à leur demander des services de cet ««'^'"^'ty'^o'<>^'<
j^-j ^ ji ^ j.^^ • menteuse
ordre, et moms dans notre présent cas que dans tout autre, une raison ^^ chimérique,
spéciale et très forte s'y opposant énergiquement. Je veux parler de
cette propriété sut generis que j'ai découverte dans les opuscules sulpi-
Revendication
modestement opiniâtre de notre
présent travail yiS'd'Vb
des problèmes
Les opuscules sulpiciens,
ciens d'agir comme un dissolvant irrésistible à l'égard d'une vaste catégorie de faussetés, élément sinon essentiel du moins fort important des origines ecclésiastiques. Je les ai montrés exerçant leur don de corrosion sur la martyrologie officielle et sur l'évangélisation soi-disant apostolique. Sans doute, la question qui vient de nous occuper a moins de portée ; mais le résultat obtenu n'est cependant pas à dédaigner. Il se résume en ceci que l'attention une fois éveillée, et le rapprochement opéré entre des allégations cent fois répétées et le simple récit de Sulpice, un mensonge, qui a tyrannisé notre histoire depuis Gildas jusqu'à Michelet, devient radicalement insoutenable, fût-ce pour la Puissance crédulité la plus obstinée. Le rôle de Conan est fini ; et les aventures de leurs vertus de ses compagnons ainsi que celles de leurs onze mille ou soixante et déterstves, ^^^e mille fiancées prennent tout juste le rang historique plus haut etass^nUsantes ^^^^S^^ ^ Denys, convertisseur primordial de la Gaule et premier évêque et ttieessiti ' ^^ Paris. D'où je conclus que si Sulpice n'est pas un grand historien, d'y recourir si même il n'a pas droit à ce titre dans le vrai sens qu'on doit attribuer plus souvent à un tel mot ; en revanche, où trouverait-on son pareil pour détruire les qu'on ne ra fait mythes, et aussi les mites de l'histoire, dirai-je en empruntant un bien jusqu ICI, mauvais calembour à Balzac. Sans Je vouloir ni le savoir il est vrai, il nettoie, assainit, expurge ; en sorte qu'il y a telle portion de nos origines qui ne sera vraiment connue que lorsque nos écrivains auront consenti à se servir de lui.
Comment InGERIT PRECES PLBNAS... INVIDIAB ATQUE CRIMINUM (CAr. II,
le mot ^prihres * ^g^ 6, 1 1). — Prcces signifie quelquefois, même au temps classique, signifiait parfois malédictions, imprécations. Ici, ce mot a le sens de dénonciation offienonciations ». çj^jj^ jj existait un fonctionnaire spécial pour présenter au prince les écrits de ce genre, c'était le vir illustris quaestor, lequel n'avait pas d^officium, mais jouissait du droit de prendre à son gré des aides dans tous les bureaux. Rien n'arrivait à l'empereur sans lui être soumis. Boecking a soin de faire remarquer que preces ne s'applique pas aux demandes de dons ou d'emplois, mais aux interventions de l'empereur dans les procès civils ou criminels {Notitia, t. II, p. 328). Le quaestor venait, comme préséance, immédiatement après le P.U. ou préfet de la ville. Dans les circonstances exposées par Sulpice, c'était lui qui avait dû préparer et rédiger les deux rescrits dirigés l'un contre les ascètes, l'autre contre Ithacius. Notez le singulier accent de blâme et de mépris qu'emploie notre auteur pour caractériser les preces de l'évêque d'Ossonoba. De toute évidence il les tient pour venimeusement et bassement calomnieuses.
Les Deduci ad synodum Burdigalensem jubet {Chr. II, 49, 7, i3).
trois voyages — Ce synode de Bordeaux dont la convocation fiit le premier acte à Trêves, du gouvernement de Maxime et qui allait être l'occasion d'un revirement radical dans les affaires c priscillianistes », a été fort utilisé par
Goo^^
certains écrivains, en vue d'embrouiller ces affaires encore plus qu'elles
ne le sont naturellement C'est ainsi que, contrairement à toute vraisem- U synode
blance, ils prétendent que le vieil évêque de Tours assista à cette réunion àt Bordeaux
de Bordeaux contre laquelle Sulpice élève de si vives accusations. L'idée . "^
que le biographe de Martin aurait au moins pris la peine de constater ^^ûdram"^^
que son héros s'était mis en travers des décisions du synode, ne leur priscUUaniste,
vient pas un instant à l'esprit. Est-ce que, du même coup, ils n'avaient
précédemment envoyé Martin à Saragosse sans le moindre souci des
textes connus'. Or, il est bien clair que les déplacements du saint
entre 383 et 387 ont trop d'importance pour que nous les laissions ainsi
régler par l'ignorance, la mauvaise foi ou la fantaisie. Non seulement
Sulpice ne dit pas que Martin ait paru soit à Cesaraugusta, soit à Bur-
digala, mais il s'exprime, sur les assemblées tenues à trois années de
distance dans ces deux villes, en termes qui excluent radicalement une
semblable supposition.
a) Le seul voyage mentionné par les opuscules en rapport avec La première yisîte l'époque dont tout d'abord il s'agit, est celui qui amena Martin à ^^ Martin Trêves au lendemain de la révolution (cf. supra, p. LX et p. 642). Son 1 ^ ^ 7 • séjour à la cour dut être alors assez prolongé, car, outre les démarches '
en faveur de plusieurs fonctionnaires compromis (voir la notule sur Narsès et Leucadius), le projet très évident du vieil évêque de conquérir Magnus Maximus à la cause des ascètes, — projet qu'attestent les conférences avec la < Reine », l'histoire de la coenula ou dînette familière, et aussi celle du banquet de gala ( Vita XX et Dial. II, 6, 3) ; — un tel plan, dis-je, ne pouvait se réaliser qu'en occupant des semaines et des mois. A ce point de vue, parmi les textes que nous visons, la où il semble faire phrase décisive est celle-ci : hic (l'empereur) Martinum saepius evo- '^ W"" catum receptumque intra palatium veneràbiliter honorabat (Dial, II, '^ '' *'^" temps, 6, 3). De très fréquentes relations avec «le Palais :>, des rencontres quasi quotidiennes avec l'impératrice, des entrevues officieuses et officielles avec le nouveau chef de l'État, tels sont les traits saillants de ce
I . M. Lecoy de la Marche fait paraître Martin à Saragosse en s'appuyant sur dom Gervaise, qui écrivit une biographie du saint au xviii* siècle ; — lequel Gervaise lui-même invoque l'autorité d'un écrivain espagnol c très rapproché de l'époque des événements» *. Quel écrivain, quelle époque, cherchez! Seulement M. Lecoy, pour un archiviste paléographe, n'est guère exigeant au point de vue documentaire. Il se montre plus large encore au sujet du synode de Burdigala : c il est très certain, dit notre archiviste, que Martin assista c au Concile > de Bordeaux > (p. 232), assertion implicitement contredite par Sulpice, le seul, Tunique, l'absolument unique narrateur contemporain. Même en étendant ici la contemporanéité jusqu'au milieu du y siècle, c'est lui seul qu'il faut consulter, car il n'y a que lui qui ait parlé de l'évêque de Tours, à l'exception de Paulin de Nola deux lignes, et de Sozomène quatre lignes, copiées dans la Vita,
* Saint Maritn, Mf A. Lecoy de la Marche, archiviste paléographe, professeur d'Histoire i Tinstimt cftthoU()ttc de Paris, MOCCCLXXXI.
premier voyage où Martin garda plutôt l'attitude d'un protecteur quelque peu hautain que d'un courtisan (voir p. xciv l'anecdote de la coupe au prêtre acolyte, et l'appréciation de Sulpice : imperavit potius quam rogavit. Voir Vita XX, 2, 8.
Martin se rend h) C'est aussitôt après la clôture inopinée du synode de Bordeaux P^^ que se place le second voyage. Il est très aisé à bien dater et à caracté-
aul^J^M^L "'^'' P^^^^ ^^'^^ ''^ ^^ ^^^^^^ P** ^^"^«"^ ^° *^"^"" P" ^* ^*Ç^« ' confuse dont Sulpice a classé les diverses anecdotes. C'est ainsi qu'à
lire le dialogue III, les supplications en faveur des hauts bureaucrates se seraient produites à une époque où, depuis longtemps déjà, elles avaient été réglées et vidées. Au surplus, ces mêmes interversions se retrouvent dans le panégyrique de Drepanius; mais, pour un texte comme pour l'autre, le moindre discernement suffit à les débrouiller. La réunion épîscopale de Burdigala prit fin par suite du brusque refus de Priscillien de se soumettre à la juridiction de ses co-évêques '. En se réclamant de l'empereiur, le juge des juges, il remplit de joie ses ennemis. Leur contentement de voir le chef des ascètes se jeter de lui-même dans une aussi redoutable aventure, les aveugle au point qu'ils en oublient et la prudence et la pudeur : eux, des évêques, ils autorisent deux de leurs collègues, Ydacius et Ithacius, à se porter accusateurs // vtut empêcher dans une poursuite qui pouvait aboutir à la mort des inculpés. Saevum Jes hiques ^/ inatiditum nefasy s'écriait Martin avec une juste indignation, car les textes, les décisions canoniques, les précédents, l'histoire entière du christianisme s'opposaient fondamentalement à ce qu'un tel rôle pût être assumé par des ministres du Christ ^. La tournure qu'allait prendre
1 . Il y a là une nuance à bien marquer pour échapper à cette erreur générale que l'acte de Priscillien aurait été un appel de première instance à une juridiction plus élevée. Pour qu*il en fût ainsi, il aurait fallu qu*un premier jugement eût été rendu. Or, le synode n'avait pas jugé Priscillien. Celui-ci, voyant que son co-accusé Instantius venait d'être déclaré indigne de Tépiscopat, et s'attendant pour lui à une semblable sentence, demanda à être ju&é par le prince uniquement pour ne pas être jugé par les évêques. Cest une récusation, non un appel. Sulpice ne laisse aucun doute sur ce point, quand il prétend plus loin que le Concile aurait dû — doctrine fort douteuse (cf. infra, p. 656) ~ porter tout de même une sentence contre « ce réfragant >.
2. Il y a encore ici une nuance importante. Martin avait cent fois le droit de qualifier d'odieux et d'inouï le fait d'ecclésiastiques intervenant personnellement dans une cause capitale. C'est à peine si on avait commencé à admettre qu'un chrétien pût être magistrat. Même aux époques postérieures d'intolérance avouée et systématique, l'Église n'osa jamais demander des châtiments, si ce n'est dira sangruinis poenam. Quand le bras séculier passait outre, — comme il le fît en mille et mille occasions, dans le cas de Jeanne d'Arc, par exemple, — l'Église s'en lavait les mains, après avoir recommandé l'indulgence. Mais lorsque Martin proclame c inouïe * une demande d'intervention adressée à l'empereur par des clercs pour punir d'autres clercs, il prouve son absolue ignorance de l'histoire contemporaine. Le iv* siècle est tout plein d'actes de ce genre, accomplis par des évêques ariens contre les catholiques et par des évêques catholiques contre les
de se montrer sanguinaires;
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ie conflit entre ascètes et orthodoxes n'était plus douteuse pour personne. Sulpice lui-même, qui, cependant, ne cesse de s'exprimer comme s'il s'agissait encore d'hérésie, expliquant ce qui se passa alors, raconte que tous les assignés du synode furent conduits devant c le Roi » ; otnnes quos causa involverat ad regem deducti (So^ i, 26); et le mot causa^ sous sa plume de jurisconsulte, ne laisse subsister aucune hésitation. Les faits ainsi bien fixés nous font comprendre pourquoi, en les apprenant, Martin fut jeté hors des gonds et courut vers Trêves avec une promptitude de jeune homme en dépit de ses soixante-dix ans. Il se et obtenir propose, en premier lieu, de contraindre l'évêque d'Ossonoba à quitter de Vempenur l'abominable rôle d'accusateur au criminel " ; en second lieu, il espère ^"''' "'> ^^^ P^ obtenir de Maxime que c la cause 1 sera non pas menée juridiquement, de sang versé. mais arbitrée ecclésiastiquement^ sous la direction, regrettable sans doute, mais très habituelle du chef de l'État. Ce n'était pas une petite entreprise. Aussi, Sulpice s'exprime- t-il sur ce voyage en termes qui impliquent un très long séjour dans la capitale : tum Martinus apud Treveros constitutus (5o, 5, 14). Dans les opuscules, le participe consii» tutus contient invariablement l'idée de durée et de stabilité (voir, entre autres, t. I, p. 5 : Mundus a Deo constitutus). En fait, Martin, qui avait bien constaté qu'on n'osait pas entamer les poursuites en sa présence 3, ne s'éloigna qu'après avoir arraché la promesse ferme qu'il n'y aurait pas de judtciutn publicum^i c'est-à-dire de procès criminel.
cj Le troisième voyage à Trêves est encore plus clairement daté et Le
plus nettement déterminé que les deux autres. Martin, qui avait regagné troisième voyage la Touraine dans des dispositions relativement tranquilles et confiantes, ^ ^^^ apprend tout à la fois que Maxime, violant ses engagements, a fait ^^ *rf«^^'" mettre à mort les c priscillianistes > et qu'il se prépare à infliger le priscillianistes, même sort à leurs adhérents hispano-gaulois. On annonce que des tribuns, munis de pouvoirs illimités, summa potestate armatos, vont partir pour les provinces. Le jugement de Trêves est à la veille, comme sous Constance, Valens et Valentinien, de servir de point de départ à une affreuse série de procès. C'est un péril immense, imminent; peut- Son
être impossible à écarter, car ce sont les évêques — tous les évêques principal motij
consiste en la résolution ariens. Le premier fait en date est celui des Donatistes qui demandent à Cons- ^^ Martin tantin à 6tre jugés par des évêques gaulois dans leur querelle contre l'évêque d'empêcher Cécilien. Cette juridiction leur est accordée; le concile d'Arles les condamne, que les horreurs Alors ils font appel à l'empereur, qui, jugeant le procès à son tour, décide que de Trêves les adversaires de Cécilien seront punis de mort (cf. Augustin, contra ParmêniO' se reproduisent mMM, I, 3). sur toute la surface
I. ...«# ab accusaiioHê desisteret (3o, 5, i5). Texte déjà cité, comme aussi les ^^
toivants. J'aime mieux ici me répéter que n'être pas précis. VHispano - Gaule,
3. SatU superquê sufflcere,., êcclesiis pellerêniur (5o, 5> 17).
3. Usque Martinus Trêveris fuit, dilata cognitio (5o, 6» 20).
4. MoM diêcêêsurus egregia auctoritate a Maxime elicuit sponsionem (5o,
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moins un — qui Pont déchaîné'. Le début de cette mortelle lutte est marqué par ces mots : post Priscilliani necem^. L'extrême gravité du conflit et le fait qu'il y va pour les adversaires de la ruine morale et matérielle ne nous sont connus que par le dialogue III. Mais combien claire, saisissante et décisive est cette admirable narration dont je cite ici les traits essentiels. On y voit que Porage peu à peu formé est effroyable et que Martin, en se rendant à la cour, va en attirer toutes les fureurs sur sa tête 3. Les termes énergiques que Sulpice accumule, tempestas, procella, ne viennent pas de ses habitudes rhétoriciennes. Le conflit dont il donne une claire esquisse peut avoir des conséquences terribles. Pour Martin, le danger consiste en ceci, qu'ayant la résolution de protéger et de sauver c même les hérétiques », — Sulpice le confesse ouvertement 4, — il pourrait très bien être englobé dans les poursuites dont ils sont menacés 5. Le danger pour les évêques, c'était que si leur grand collègue de Tours réussit à se faire écouter de l'empereur, ils sont perdus 6. Aussi font-ils remarquer à Maxime qu'il sera lui-même compromis en même temps qu'eux et qu'il n'aura servi de rien de tuer Priscillien si on laisse Martin se constituer son vengeur, et entreprendre de défendre et même de réhabiliter les hérétiques 7. Il y va donc de l'intérêt de tous de s'opposer, par quelque mesure radicalement efficace, aux desseins de l'évêque de Tours.
Ithacius proposait de l'englober dans les poursuites en lui faisant subir le sort de ceux-là mêmes qu'il prétendait sauver. Les autres évêques, après avoir adopté l'idée d'Ithace, mais moins cyniquement audacieux, se bornèrent à déclarer que l'accès de la cour, même l'entrée de la ville devaient lui être interdits, s'il ne s'engageait au préalable à c communiquer » avec ses collègues de l'épiscopat. La résolution qu'adopta l'empereur et les conséquences qui en résultèrent n'ont pas
t. Quia Maximus, obnoxiua episcopis, implacahUis erat (JDûi/. Ut, ii, lo), et plus loin, 12, 26: Tkeogniti periinaciam^ quiêos solus contUmnaverai,
2. Depravatus cousiliis aacerdoium post Priscilliani nscem (DiaL III, 1 1 1 2).
3. Ad comitaium ir9 compulsus procellam ipsam toHus iempêstoHs occurrit (ibid,, 3, 20).
4. Pia enim eral sollicitudo Martini ut non solum christianos,,. sed ipsos hereticos Uberaret (Dial. III, 11, 9).
5. La Chronique constate qu'Ithacius dirigeait, sans ambages, Taccnsation d'hérésie contre Martin : c Ausus etiam miser est Martino palam objêctare haeresis infamiam » (3o, 4, 1 1). Le Dialogue III précise et dit que les évêques voulaient contraindre Maxime à faire partager à Martin le sort des hérétiques : c Quin cogeretur imperator Martinum hereticorum sorte miscere » (13, 9).
6. Praedatnnatos se conquerentes, actum esse de suo statu (Dial. III, 12. I).
7. Si Martinus exerceat Priscilliani ultUmem (Dial. III, 12, i); heretico' rum non defensorem» sed vindicem (ibid.).
besoin d'être exposées dans cette note, dont l'objet unique est de dater et délimiter chacun des trois voyages de Martin, en mettant à jour chronologiquement les textes triés et régularisés. Il ne nous reste qu'à constater que la dernière visite de Martin à la cour de Trêves ne dura pas longtemps : elle fut aussi courte que furent saisissantes et sinistres les péripéties qui la marquèrent; quatre jours y suffirent.
incontUnct Permissumqub id nostrorum inconstantia (Chr. II, 49, 9, les évèquei 20), — Sulpice résume ses griefs contre l'épiscopat hispano-gaulois en l'accusant c d'inconstance ». La constantia, comme il l'entendait, étant à ses yeux la plus haute vertu du sacerdoce, l'absence de cette vertu ou inconstantia se trouvait ainsi, par simple opposition, être le plus g^and des vices chez un ministre de Dieu. Nous rencontrons ici un de ces cas où la philologie renferme en abondance de la psychologie et de l'histoire. Le substantif constantia, très latin et fréquent dans Cicéron, pris au sens propre marque la solidité et la permanence : constantiam stellarum miror, (Cic.) Au figuré, il équivaut à persévérance, assurance, intrépidité. Cicéron parle de l'inébranlable, perpétua, constance de Caton : constantia mirum. Pour Tacite, c'est la solidité du caractère : romana constantia vicit in concilio, Tite-Live exprime par ce mot le calme et le sang-froid en face de la fureur et de l'emportement : hinc constantia, illinc fur or. Dans Tertullien, au début de l'ère chrétienne, constantia est un synonyme à'audacia. Quant à Sulpice, qui lui aussi utilise ce terme à mainte reprise, on admirera l'emploi qu'il en fait dans un discours (t. III, Dial. III) adressé par l'ange d'Andethanna à Martin, après la communion de Trêves : repara virtutem, dit le messager céleste, résume constantiam. Martin venait de faire plier son orthodoxie d'évêque par humanité et bonté' de cœur. C'est une de ses gloires. Le cardinal Baronius, maigre autorité pour les cas de ce genre, prétend qu'en cette occasion Ambroise fit preuve d'une plus grande constance : majore constantia. Cette appréciation me paraît le contraire de la vérité. Seulement, ce n'est pas le lieu de discuter les plates opinions de Baronius. Si l'on rapproche les différents passages où notre auteur met en œuvre constantia et ses dérivés, — cf. Dial. III, ir, 6, surtout alors que les évêques redoutent tanti viri constantia; et aussi Vita, V, constantissime profitetur; ibid., X, constantissime perseverahat, — on s'aperçoit que la phrase que nous commentons ici présente une nuance principalement sulpicienne. Cette remarque sera confirmée par le récit d'une curieuse scène de la vie militaire de Martin, sa prise de congé. La constantia étant le plus haut degré du courage moral, quand le César Julien dirige de terribles menaces contre celui qu'il croyait être un mauvais soldat, Martin reste insensible à la peur, immo inlato terrore constantior, c'est-à-dire suprêmement courageux. Mais revenons à notre point de départ. Sulpice reproche donc amèrement aux évêques réunis à Bordeaux
Significations
diverses
du mot
consuntia.
Son vrai sens sulpicien.
Des motifs d'avoir permis que PrisciUien en appelât à l'empereur. Us auraient dû de rirritatûM le juger quand même, vel refraganiem, ou tout au moins le faire juger de Sulpice ^^^ d'autres évéques. Priscillien, afi&rme-t-il, avait peut-être le droit de ^deBordim- ^^^^^^^ ses juges» mais non la juridiction. Et comme c'est évidemment par peur de déplaire au pouvoir politique qu'ils ont ainsi abandonné leur prérogative, ce manque de fermeté, inconstantia, paraît à notre auteur digne de tous les blâmes. Reste à savoir si c'est là un sentiment qui se puisse facilement justifier. Sans doute, il m'eût été impossible de ne pas traduire provocavit par c il en appela » ; mais, d'autre part, qui ne voit que Pacte de Priscillien fut une simple récusation de juridiction et ne saurait être assimilé à un appel d'un tribunal de première instance à une cour supérieure (cf. supra, p. 654). Il est en outre bien certain que les évêques ne disposaient d'aucun moyen pour retenir contre son gré juridiquement un inculpé repoussant leur compétence. Voici pourquoi. Les accusatif étaient tions soulevées par Ithace s'offraient avec un caractère mixte et confus. insoutenables. Elles touchaient à la discipline, à la hiérarchie, au dogme peut-être; mais aussi au maléfice, à l'astrologie, aux réunions illicites. Là gît évidemment la véritable explication du subit revirement de Priscillien. Caractère II n'ignorait pas l'irrégularité canonique de sa résolution ^ Mais il ^B avait eu, dès longtemps, à envisager la nécessité possible d'affronter
pi'^oidun appel» |gg tribunaux civils, poussé qu'il était par l'audace croissante avec e tsa en, j^q^g^^ Ithacius transformait une affaire ecclésiastique en question de maléfice. Bientôt cette tendance s'étala ouvertement; après le rescrit arraché à Gratien, qui dénonçait les pseudo-épiscopes et les manichéens, sans toutefois nommer personne, Priscillien ne put plus mettre Nature mixu en doute le but qu'on se proposait. Aussi le voit-on, dans sa lettre à da griefs invoqua DamsLSt, prenant crânement le taureau par les cornes, déclarer que contre lui. g^g ^jq{^ ^t lui, tout en regrettant d'aller contre la tradition, ne refuseront pas de se présenter devant les juges séculiers si Ithace le désire : Part d faire Nec refugientes publicutn jtêdicium ai ipse tnaluisset^. Cela n'a pu à r accusation de magie»
r. La doctrine très ancienne et très solidement établie qai interdisait aax clercs de s'adresser à des juges laïques, est formulée avec une netteté remarquable dans un écrit de Tévêque d'Avila, dont M. Paret a mis hors de doute l'authenticité : Priscilliani canones. On y lit : quia BccUsiastici non deheant oh suam defenaUmem adiré judicia, sed ianium ecclesiasiica (canon XL VI). On verra au tome m, appendice, Lettre à Claudia sur la virginité, le pseudo- Sulpice, au milieu d'une éloquente énumération de ce qui est défendu par Dieu, dire à sa sœur : c Tu ne plaideras pas devant des juges séculiers. »
2. Voici textuellement traduit le passage auquel je fais allusion : c Noua
> sommes venus vers toi, dit la lettre, pour te supplier d'obtenir que les érêques «jugent ce qu'Ydacius peut avouer ou alléguer contre nous; prêts, du rasie, a
> être Jugés par les tribunaux civils, s'ils le préfèrent aussi. Quand on est sûr
> de sa conscience, on ne craint pas de comparaître devant des juges quels qu'ils » soient; et si le questeur tardait à donner une réponse après avoir été saisi d'une
. » requête régulière. Dieu jugera si c'est par esprit de partialité ou par mauvaise » intention. Quant à nous, n'oubliant pas qu'en matière de foi, il faut préférer le
être dit par l'auteur des Canones qu'avec le dessein de faire clairement voir que l'accusation de magie ne l'efiFrayait pas.
Pour comprendre en cette conjoncture l'attitude et le langage de l'évêque d'Avila, il n'y a qu'à se reporter au procès d'Athanase, étant écartée, bien entendu, la question d'appel qui, ici, ne laisse aucun doute. Effectivement, lorsque l'évêque d'Alexandrie eut été condamné pour assassinat, viol, magie, bris de vases sacrés et voies de fait contre des prêtres, ces deux derniers griefs purent être tenus pour vidés, étant d'ordre ecclésiastique. Au contraire, les opérations magiques, la violence contre une femme, les actes de dévastation, qui rentraient dans la catégorie des crimes ou délits de droit commun, pouvaient être soumis au juge séculier; et de fait, Constantin, les évoquant à son tri* bunal, prononça un verdict d'acquittement. Or, jamais personne n'avait songé, en cette occasion, à reprocher aux évêques du Synode de Tyr de s'être montrés faibles, non plus qu'à accuser l'empereur d'avoir usurpé les prérogatives de l'Église. Il y avait à cela une bonne raison : c'est que, sous Constantin, la question de concéder aux tribunaux ecclésiastiques le droit d'action criminelle ne fut pas même posée. Notre présente recherche consisterait donc à examiner si cet état de choses avait subi un changement à l'époque qui nous occupe.
Assurément, la situation juridique des clercs et des évêques s'était constamment fortifiée au cours du siècle dans le sens du privilège. Constantin ayant trouvé la pratique établie que tout chrétien pieux devait porter ses querelles devant son évêque, — c'est le précepte de l'apôtre Paul, — n'hésita pas à confirmer cet usage. Il fit de l'épiscope un arbitre régulier dont les décisions seraient sans appel. En 355, les fils de Constantin décidèrent qu'un évêque ne pourrait jamais être jugé par des laïques^ et seulement par ses co-évêques. Hilaire de Poitiers, le maître de Martin, dans un écrit adressé à Constance, demanda à ce qu'il fût interdit aux laïques de s'immiscer, sous aucun prétexte, aux causes des clercs. Ce premier effort était tellement selon les données de la situation générale, que ce fut Valentin I^^*, le moins c clérical » de tous les souverains de l'époque, qui lui donna sa plus décisive consécration. Avec le dessein, déjà assez clairement avoué par ses prédécesseurs, de se débarrasser des querelles entre prêtres, lesquelles menaçaient de tout absorber, Valentinien posa en principe que l'empereur, c'est-à-dire l'État, n'avait pas à se mêler de questions dogmatiques, l'approbation ou la condamnation en ces matières appartenant aux seuls évêques et aux conciles. Les dissensions entre clercs, quoique moins directement d'ordre religieux, devaient aussi être tranchées dans l'intimité de l'Église et par la même autorité. De ce point de départ, qui semble très sage, surgit le forum ecclésiastique où l'évêque jugeait ses
PrisciUUn
nut prouver que
cette accusation
ne lui fait pas peur.
Dans le cas présent, Pempereur seul en était juge.
Us Mques ne pouvaient
s'opposer à la résolution de Priscillien.
Et Maxime
suivit la loi
en recevant
les prisciliianistes
à son tribunal.
Preuve de ces faits
par Pétat de la législation.
Naissance du for ecclésiastique.
> jugement des chefs de TÉglise aux jugements des tribunaux séculiers, nous
> sommes venus à Rome, non pour accuser... etc. >
66o PETITS ESSAIS
clercs récalcitrants, les punissait s'ils agissaient contre la discipline, et
obtenait le concours de l'État pour l'exécution de ses sentences. Mais
les bornes posées à la juridiction ecclésiastique par celui-là même qui
la fonda furent vite franchies, comme il était inévitable. Les causes
de droit commun entre clercs avaient été, dès le début, réservées aux
évêques ; bientôt les causes entre clercs et laïques se virent, elles aussi,
soustraites au juge séculier. Sans doute, les justiciables avaient le droit
d'option ; mais l'é vêque était quasi-suzerain dans son diocèse : nul ne se
souciait de le braver; et comme la volonté d'une seule des deux parties
suffisait pour le choix de la juridiction, Vaudientia episcopalis ne tarda
pas à devenir la rivale prépondérante des tribunaux civils. Notez bien
que les décisions épiscopales étaient inviolables; que la force publique
/ les exécutait, ainsi que je viens de le rappeler; et que, sous le nom de
manus eccUsiastica, chaque évêque disposait de moyens coercitifs qui
pouvaient aller jusqu'à l'application du fouet. J'ai effleuré ailleurs ces
questions en relevant les plaintes d'Augustin et de Jean Chr>'sostome
au sujet des accablantes occupations qui pesaient sur les évêques à
titre de juges. Je n'y reviens présentement que pour n'avoir pas Taîr
de laisser dans l'ombre des détails qui sembleraient gêner ma thèse.
Mais, après les avoir exposés, il faut soigneusement constater qu'en
tout ceci il est uniquement question de matières civiles, à l'exception
peut-être de délits légers toujours relatifs plus ou moins à la religion.
Quant aux faits de crime, le forum épiscopal ne possédait aucune
L'actiocriminalis compétence. Uactio criminalis appartenait exclusivement aux tribu-
lui fut naux séculiers, ainsi que l'avait voulu la loi de 376. Il y eut précisé-
toujours refusée; j^^^^ gQ^g Gratien une tentative faite par Damase, parlant au nom du
concile de Rome, pour obtenir la suppression de cette distinction pro-
nUme tectrice du pouvoir civil ; mais Damase échoua. Gratien, qui accordait
par le tout aux gens d'église, refusa d'aller jusque-là ; et son édit, connu sous
^chriitiamsum* j^ qq^^ ^g ^ i^j ^i^g quatre évêques », est vraiment un modèle de fermeté.
Or, cette loi, commentée par Godefroy , — qui l'éclaircit à l'aid^ d'une
novelle de Valentinien III, laquelle soumettait aux juges séculiers, en
cas de crime, les épiscopes de toute catégorie, — ne laisse planer aucun
doute sur la situation de Priscillien. En 383, elle correspondait exacte-
La ment à celle d'Athanase en 333. Du moment qu'il était inculpé de
colère de Martin crimes de droit commun, son caractère épiscopal ne pouvait en aucune
n était donc pas f^çQ^ i^ soustraire aux conditions d^nn judicium publtcum. Ainsi donc,
juridiquement • l'^^ipereur Maxime resta simplement dans sa fonction en connaissant
de l'affaire engagée par Ithace ; et quand Martin et Sulpice élèvent une
voix irritée pour accabler de leurs objurgations les membres du concile
• /!^''' u ^^ Bordeaux, ils commettent une erreur et une injustice. Le concile ne traditionnelle- . . ' , , , . . «..,.. »* .
ment pouvait nen contre la résolution prise par Pnscilhen. Mais cette con-
elle s'inspirait clusion une fois bien posée, il reste quelque chose à dire pour expliquer
du plus profond les sentiments de nos deux amis.
esprit chrétien. Très montés dans le sens théocratique, ils expliquent la conduite des
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NOTES ET NOTULES 66l
évêques par une pression usurpatrice du pouvoir séculier analogue à celles que la Chronique dénonce si fréquemment et avec tant de virulence (voir tome I, les cas de Satll, d'Osias, de Joas, etc.)* A ce point Tendances de vue» l'idée, fort confuse d'ailleurs, qui les animait, était pleinement théocratiques d'accord avec la tradition chrétienne, depuis l'apôtre Paul jusqu'aux ^" noweau culte, plus récents conciles. Il faut se souvenir que le nouveau culte avait ^^ ^^igri^'p^M vécu dans un continuel état de lutte vis-à-vis le milieu politique et social où il se développait. Tout juge étant alors un gentil, c'est-à-dire un non-croyant, se trouvait hostile à la foi. Même aux époques où la persécution s'apaisait, les choses restèrent en cet état, et elles s'y trouvaient encore longtemps après le triomphe obtenu en 3x3. Néanmoins, quand les souverains se rallièrent à la religion nouvelle, ils furent imités par un si grand nombre de particuliers, qu'il eût été absolument subversif d'interdire à tant de néo-convertis le recours aux lois civiles. Mais comme, d'autre part, il y aurait eu humiliation à permettre à des chrétiens de s'incliner devant les décisions d'un païen, on laissa la vieille prohibition subsister tout au moins à l'égard des membres du clergé : < Un évèque, un prêtre, un clerc qui poursuit une cause devant » un juge civil doit être déposé, si c'est en matière criminelle; si c'est » en matière civile, il devra abandonner le profit de la sentence rendue » en sa faveur, et on le déposera pour avoir fait mépris de l'Église par » son recours aux tribunaux séculiers. > Ainsi parle un concile tenu à Carthage en 397, c'est-à-dire à l'heure où Augustin régentait l'Église entière par l'entremise de ses collègues d'Afrique, et où Sulpice se préparait à mettre la main à sa Chronique, Ce texte sufiirait seul à expliquer l'irritation de l'évêque de Tours. Cependant, ce serait le bien mal connaître que de le croire entiché à l'excès d'une prérogative en quelque sorte professionnelle. Son mobile était autre et plus noble. Il Dans quelle mesure ne visait pas les privilèges profitables au clergé; ce qu'il revendiquait Sulpice partage si haut, c'était l'indépendance du pouvoir spirituel vis-à-vis de la puis- ^f ^^PJ^^ sance temporelle, jugée par lui secondaire et inférieure. J'ai dit tout à l'heure qu'il était, comme Sulpice, très monté dans le sens théocratique ; ces mots doivent se comprendre d'après les jugements que la Chronique porte sur les rois assez audacieux pour intervenir dans les affaires du culte (cf. notamment le petit essai Sulpice et la politique), La théo- De la théocratie cratie que tous les deux ils rêvaient vaguement, n'était pas, à beaucoup hiitorique près, cette forme gouvernementale qui, jadis, présida avec une immense '' ^^^f théocratie efficacité à la formation des premières gp^andes associations humaines. ^^^^ J^f^^ En Assyrie, en Egypte, dans l'Inde, on avait vu le pouvoir directeur et éducateur exercé par la divinité au moyen de ministres parlant et agissant en son nom. Notre ingrate et ignare frivolité aime à tourner en ridicule ce régime, plus tard devenu insuffisant et même très funeste, cela est certain. Comme son caractère essentiel consistait en une réglementation très étroite de tous les actes de la vie, le moindre progrès était impossible. Mais il faudrait aussi savoir dire quelle puissante.
Goo^^
Manière élevée dont Sulpice et son maître entendaient
ridée théocratique.
Ils y voient la satisfaction
donnée
aux nécessités
du
pouvoir spirituel
naissant;
un pouvoir
entièrement
détaché
de la politique
et plus encore
de la richesse.
V erreur commise par eux
à propos de P appel
de Phsciilten
était donc
innocente.
profonde et décisive influence ces primordiales tentatives exercèren sur la création des habitudes de règle, de discipline, de contrôle, seules capables de transformer le sauvage en un être civilisé '. Quoi qu'il en soit, les livres juifs renferment des vestiges théocratiques; — le mot Oeoxpatia a, je crois bien, été formé par Josèphe pour désigner un État présidé et dirigé par Dieu seul : cuipraeses rectorque Deus est; — mais cette notion s'y présente sous une forme tout à fait particulière, et les applications en sont fort indécises. La vérité, c'est que le Mosalsme fut une théocratie archaïque et chimérique obstinément rêvée, jamais réalisée. Elle ne se manifesta historiquement que par le prophétisme, institution qui manquait de régularité et de stabilité. C'est pourtant sous ce dernier aspect que Sulpice l'avait considérée; ses idées sur le gouvernement divin viennent de cette source, avec la réserve notable qu'il prend les prophètes pour des prêtres, erreur partagée, au surplus, par tous ses contemporains. Seulement, alors qu'ils eurent une conception assez vulgaire et basse de la puissance théocratique, il ne cessa jamais, lui, d'en faire un idéal très relevé. Il songeait à un régime sacerdotal placé sans doute c au-dessus » du pouvoir civil, mais aussi « en dehors » et répudiant toute participation à l'activité politique, à la direction économique, et surtout à la richesse. Sur ces divers points, le dernier spécialement, Sulpice se montra inflexible, déversant sa colère et son mépris sur les ministres de Dieu assez dégradés pour oublier la règle sacro-sainte du désintéressement absolu. Qu'il ait poussé ces vues trop loin, cela n'est pas contestable ; son esprit simple, droit, un peu raide, empêchait qu'il discernât les raisons valables qui portèrent les évêques à se montrer parfois très serviles vis-à-vis de la puissance publique, après avoir été très hautains. On les avait vus, bien menés et soutenus par l'orgueil de défendre une noble cause, se montrer dignes et courageux. En revanche, quand ils se querellaient entre eux, ils s'abandonnaient vite à des disputes mesquines et personnelles où tout vestige de vraie fermeté et de gprandeur d'âme s'évanouissait. Rien ne leur paraissait plus naturel alors que de s'adresser à l'empereur, chacun espérant avoir pour soi la force matérielle dont le souverain disposait. C'est en ce temps -là un fait général qui s'accentue ou diminue selon les moments. Avec de semblables tendances, il eût été bien étonnant de voir les évêques réimis à Bordeaux se scandaliser de la ligne qu'adopta Priscillien. D'abord, les précédents les plus immédiats la justifiaient, puisque l'évêque d'Avila ne faisait quimiter ses adversaires, qui venaient justement de mettre un homme politique dans leur jeu.
I. Comte asBimile les critiques contre la théocratie aux reproches de saint Augustin envers Tensemble du polythéisme, et aux récriminations de Voltaire contre le catholicisme : c Aucun ré^me, ajoute-t-il, ne peut mériter de telles
> censures que pendant sa décadence. U n'eût jamais 9UTgi ni prévala si la
> majeure partie de sa domination n'avait été suffisamment conforme à notre » nature et même assez favorable à nos progrès. »
C'étaient là, je le répète, des procédés de quotidienne occurrence depuis quarante ans. En second lieu, panni les prélats de Bordeaux, il ne s'en trouva pas un, du moins de ceux qui menaient la campagne, qui ne se réjouît profondément, j'en ai donné plus haut le motif, de la résolution adoptée par le chef détesté des ascètes. Quand donc Sulpice les accuse d'avoir prostitué le ministère sacerdotal à la clientèle royale par une 4 inconstance dégénérée », il semble vraiment ne pas bien se rendre compte de ce qu'il dit. Dans ce cas, comme dans quelques autres, le juste jugement à porter sur l'auteur de nos opuscules et sur son maître vénéré doit se mélanger de critique et d'admiration. Mesurant mal les nécessités réelles, ils ont souvent préconisé des solutions qui sentaient l'utopie : voilà leur tort. Ces solutions concluaient toujours Us vues dans le sens le plus noble, le plus élevé : voilà leur gloire. Il est bien ^^ '« poussèrent évident, par exemple, qu'en ce qui concerne le désintéressement absolu ^ \^^^ des ministres de l'Église, si on peut soutenir que cette règle était -/^^^ ^^ mhks^e alors inapplicable, on doit, d'autre part, convenir qu'il y aurait eu un ^x d'élévation, incomparable profit moral et matériel à ce qu'elle pût être appliquée. L'évolution ultérieure des faits a mis ce point en pleine limiière. Le sacerdoce qui se fondera demain fera sagement de ne l'oublier ja!bais.
techniquement considéré.
Is Priscillianum gemino judicio auditum convictumque Le
{Chr. II, 5o, 8, 25). — Ces lignes qui terminent le chapitre 5o n'ont ^^[^f^J^^J^jj^^ jamais été étudiées avec le soin qu'elles exigeaient. Même Bemays, le premier qui les ait éclairées avec beaucoup de science et de sagacité, a manqué d'en saisir la pleine portée. Sulpice était jurisconsulte, comme le prouve la partie de sa Chronique où il traduit la loi de Moïse en langage juridique romain. Voyez ce que j'ai dit tome P', page 195, guidé par Bernays, qui, sur ce point, est admirable. Familier avec les formules du droit, Sulpice parle ici comme dans le prétoire ; et de son langage il ressort, sans contestation possible, que l'affaire de Priscillien parcourut toutes les phases d'un procès criminel. Gemino judicio indique la double instruction désignée par le mot comperendinatio. Dans tout judicium publicum, quand la première action était complète, une action nouvelle était instituée, trois jours après, perendino die, de là son nom. C'était une citation nouvelle de l'accusateur et du coupable, avec cette différence que, maintenant, l'accusateur parlait le premier. Je tire ces détails des œuvres de Sigonius, édition de Francfort, iSpB, où un traité intitulé De Judiciis précède le commentaire du même auteur sur la Chronique. Cette indication est fournie pour ne pas avoir l'air de prendre l'attitude d'un scholar en droit romain, ce que je ne suis à aucun degré. Mais Sigonius, très grande autorité en la matière, fait remarquer que le procès fut conduit avec une exactitude scrupuleusement juridique. Les chefs d'accusation sont précis: lo le maléfice; 2^ les sciences c obscènes », c'est*àdire la magie; 3<> les conciliabules nocturnes. J'ai dit plus haut ce qu'il fallait penser des turpes feminae
Précision des trois chefs d'accusation.
et du nudum arare : il n'y a aujotird'hui au monde que l'attentif et soigneux M. de Broglie pour accepter, après Baronius, comme faisant partie d'une sentence rendue par un magistrat romain, des détails d'interrogatoire qui n'eurent jamais d'autre objet que de rendre les accusés odieux. C'est à peu près comme si on introduisait dans le texte du jugement rendu par la Haute-Cour de justice contre le général Boulanger les anecdotes qu'à la Commission d'instruction nous avions découvertes De la torture concernant la femme Pourpe. Ces trois chefs d'accusation, tous absoluà titre de nUthode ment étrangers à la question d'hérésie, furent confessés exacts par le d'information. ,nalheureux évêque d' Avila : nec diffitentem, dit Sulpice ; et il n'est pas difficile d'imaginer par quels moyens d'aussi étonnants aveux avaient été obtenus. Rapprochez seulement notre présent texte de celui où il est dit, un peu plus bas, que Tertullus, Potamius et Johannes — hommes de basse condition, viliores — furent jugés dignes de miséricorde parce qu'ils avaient dénoncé les crimes de leurs complices avant la torture, ante Que Priscillien questionem, PrisciUien fut donc € questionné » lui aussi quoique évêque ; fut soumis et, trop faible physiquement pour supporter la souffrance, il avoua tout d la it question ; ^^ qu'on voulut. C'est là une petite circonstance que les écrivains, ^^^^''^^ même hétérodoxes mais surtout les orthodoxes, bien personnifiés de de ses aveux, notre temps par M. de Broglie, ont négligé de relever. Peut-être en auraient-ils eu honte s'ils se fussent ressouvenus que, dans la douloureuse affaire des mart3rrs de Lyon, il se trouva aussi de pauvres diables à qui la peur du chevalet et des tenailles arracha l'aveu de toutes les sales horreurs qui couraient alors dans le public contre les chrétiens '. Sur ce problème de la torture, il faut se rappeler que la loi romaine ne l'avait jamais admise que pour les gens de condition servile ; — sauf le crime de majesté et celui de magie qui, sous l'Empire, furent jusqu'à un Comme quoi certain point assimilés. (Cf. Sentences de Paul V, 29, 2.) Au cours des la torture, séries de procès qu'Ammien Marcellin raconte, les poursuites contre les riservée sénateurs et les plus hauts fonctionnaires avaient été fréquentes. Elles sous prirent un degré spécial de virulence sous Valentinien I^'. Le Code Théo-
la République, dosien a recueilli une loi de lui, très curieusement rédigée et dont je parle fut étendue ailleurs. Il est bien clair qu'Évodius, qui n'aurait point hésité à livrer par Vempire païen au tortionnaire les membres les plus éminents du sénat, n'avait pas à se et généralisée gg^er pour un simple évêque ; — surtout un pseudo-évêque, car telle P empire chrétien ^^^* ^* qualification qu'Ithacius appliquait à Priscillien. En conséquence, la cause étant c connue », Évodius prononça la sentence qui consistait uniquement en une déclaration de culpabilité : nocentempro' nunciavit. Seulement, le crime une fois prouvé, il y avait à statuer sur la peine qui serait infligée aux accusés désormais devenus des coupables. Dans ce but, les actes furent transmis à l'empereur, comme c'était l'habi-
I. c ThyastêM quasdam coencu et incestoi (Edipi concubitus et aliae quae nec proloqui nohis nec cogitare fas est, » dit Fauteur de la Lettre aux Églises. (Cf. Eueèhe, V, i.) Bibliade avait déclaré que ses coreligionnaires mangeaient des enfants.
Goo^^
Le jurisconsulte Sigonius
et la possibilité d'un
procès en hérésie d'après
la loi romaine.
Vemperear comme juge au criminel.
tude, quand il n'existait pas de possibilité d'appel. Maxime décida qu'il y avait lieu de soumettre à la peine capitale Priscillien et ses complices. Il ne restait plus qu'à prononcer la condamnation dans une audience finale. C'est sdors que se produisit la retraite d'Ithacius, dont il va tout à l'heure être parlé. Mais, dans ce qui précède, il n'est pas un trait qui n'établisse qu'à aucun moment il ne fut question de savoir si les cpriscillianistesY avaient méconnu tel ou tel point de dogme. Sigonius, qui n'ose guère se mettre en travers de l'opinion courante, ne dit rien ouvertement dans le sens de notre thèse. £n revanche, il répète avec Sulpice que Priscillien fut convaincu de maléfice, convictum maleficii; et il ajoute un peu plus loin : c Le crime d'hérésie et d'impiété ne fit » jamais partie des lois romaines; jamais les causes de cette espèce » n'étaient déférées aux juges séculiers; » At hoc crimen heresis atque itnpietatis nundutn legibtis romanis fuerat comprehensum ; neque hujusmodi cattsae ad secularia judicia deferebantur. (Cf. ut supra, p. 9i5.)
Gbsta ad PALATIUM DBLATA (Chr, II, 5o, 8, 4). — Quand Évo- De quelle façon dius a terminé son instruction et rendu s«n verdict, le dossier de l'affaire, fonctionnait gesta^ est porté chez l'empereur, qui l'examine, et décide sur la peine. Or on peut voir au Code Théodosien (9, 16, 10) le rescrit de Valentinien I^i", réglant cette procédure pour le cas où c'étaient des personnages élevés, des sénateurs par exemple, qui subissaient la poursuite pour magie. Dans une des nombreuses circonstances analogues exposées par Ammien Marcellin, cet historien dit que c l'empereur, répon- » dant au rapport des instructeurs, ordonna par une seule et même » décision que tous les accusés seraient mis à mort 9 : Igitur Imperator. cognitorum cotisultationi respondens, uno proloquio cunctos jubet occidi (XXKIX, 1,38).
Frustra CALLIDUS JAM SCBLBRB PBRFBCTO {Chr. II, 5i, I, 10). Circonstances — De Prato qui avait bien vu que l'édition princeps était fautive^ pro- ^" désistement posait d'écrire : callide au lieu de callido. Bemays, plus correctement, dlthace avait deviné la leçon exacte : callidus. Cependant, même ainsi amé* liorée, cette phrase incidente reste obscurément construite. Mais ce que Sulpice a voulu dire n'en est pas moins clair. Le < crime » d'Ithacius consistait en ceci que lui, évêque, s'était porté accusateur dans une affaire où la vie des prévenus se trouvait en jeu. Le but qu'il poursuivait, en dépit de la tradition et des canons, il vient de l'atteindre. Les Priscillianistes ont été € convaincus > par un double jugement de méfaits qui pouvaient leur coûter la vie. Or, cette première partie du procès est décisive; c'est elle qui règle la culpabilité. La seconde ou compereti' dinatio^ n'était guère, d'habitude, qu'une pure formalité servant à fixer la peine effective. C'est alors qu'Ithace déclare se désister de son accusation, misérable ruse, déclare Sulpice; et doublement inutile, car elle
comme accusateur.
laisse les accusés aux prises avec le même danger ; tandis que, d'autre
part, la conduite de Pastucieux évêque reste tout aussi blâmable, puisque
Hypocrisie déjà son crime était accompli : sceîere jam perfecto, La seule chose
et rouerie changée, c'est que désormais l'attitude générale des évêques pourra,
decetunuuiœuvre. ^^^^ ^^ ^^^ ^^ dextérité et beaucoup d'hypocrisie, être représentée comme moins odieuse en ce sens qu'on dira que leur homme de confiance a eu horreur du sang, puisqu'il a refusé de participer aux suprêmes décisions qui allaient le faire couler : postremis rerum capitalium Question judiciis. Mais cette retraite d'Ithace amène un incident de grande imdes origines portance : l'avocat du fisc Patricius est substitué comme accusateur à - ' f^ M' ï*^^^^u® d'Ossonoha, défaillant. Selon la loi romaine, toute poursuite
mmis re pu ic, ^^^^^^^ gj l'accusation faisait défaut : accusator ubi non estj ibi non est judex. Cette prescription venait précbément d'être renouvelée (cf. supra, p. 640) par un édit, daté de juin 383, qui porte les noms de Gratien, de Valentinien II et de Théodose ^ Godefroi se trompe, je l'ai déjà remarqué, quand il dit que la loi de juin fut provoquée < par les agitations et les crimes des Priscillianistes ». En ce cas, elle eût été faite uniquement pour être - violée comme il résulte de la conduite
La responsabiliti d'Ithacius. Ces derniers détails présentent des difficultés que je ne puis
des accusateurs, ^g dispenser d'examiner, notamment celle qu'on a soulevée concernant la responsabilité des accusateurs. Disons d'abord quelques mots de ce Patricius qui se trouve représenter un problème historique et juridique très intéressant, à savoir l'existence ou la non-existence, vers la fin du iv« siècle, d'un ministère public. Je vois dans mes notes prosopographiques qu'en l'année 396 et jusqu'en 400, un Patricius, correspondant de Symmaque, posséda le titre de Magister Epistolarum (cf. Otto Seeck, p. clxxxiii). C'était un poste infiniment supérieur à celui de fisci patronus. Si donc il s'agit du même homme que le Patricius nommé par Sulpice, son intervention dans le procès de Priscillien lui aurait singulièrement porté profit. Le bureau du préfet du prétoire comprenait un collège d'avocats chargés de mettre le Trésor impérial en possession des biens qui lui revenaient et aussi de poursuivre les D'un prétendu débiteurs inexacts. A côté du procurator fisci on trouve, depuis
procureur impérial Hadrien, un patronus spécial veillant aux redditions de comptes, aux " S^S' terres vacantes et confisquées, etc. (Spartianus in Adriano.) Ce poste était subalterne, ainsi que cela résulte d'une précieuse inscription trouvée à Rome en i856, près du ministère de la marine et qui énu* mère les places successivement remplies par Cœlius Satuminus, vicaire du P. V. Au moment de l'inscription, Satuminus avait débuté par être patronus fisci per Italiam et il semble n'avoir jamais quitté l'adminis-
I . Si la date du 6 juin, VI KcU, junii, est exacte, le nom de Gratien devrait être supprimé. Il est curieux de voir Tillemont caractériser cet édlt comme renouvelant « la loy d'Équité humaine qui veut que ceux qui accusent un autre > d*un crime se soumettent eux-mêmes à la peine que ce crime mérite, s'ils se trouvent être des calomniateurs > {H Ut. des Èmper., V, 1 1 1 ).
mÊÊÊÊÊÊ
tratîon des finances. Or, Godefroy, généralisant le fait raconté par Sulpice, pense que l'avocat du fisc avait pour mission ordinaire de remplacer l'accusateur dans tout procès où la personne primitivement engagée, pour une cause ou une autre, faisait défaut. Il y aurait donc eu un € parquet public > dès le début du iv® siècle puisque Mommsen assigne la date de l'inscription de Rome entre 323 et 337. Le droit romain répugne absolument à cette supposition. Pour qu'il y eût poursuite, il fallait qu'il y eût une partie poursuivante, et cette partie courait le risque, en cas d*insuccès ou de défaillance, d'être frappée des peines qui auraient atteint la partie poursuivie, si l'accusation avait été démontrée. Lors donc qu'Ithacius abandonna l'accusation contre Priscillien, il aurait dû être puni comme coupable de maléfice. (Voir supra, p. 648, la note sur Marinianus.) S'il échappa à ce danger, ce fut évidemment grâce à Maxime, qui le couvrit en vertu de la prérogative impériale : Quipermissu imperatoris ab accusatione destitit impunitus est. (Digest, 48, 16, i3 cité par Bemays.)
Godefroy a pourtant trouvé des partisans de sa théorie. M. de Val- M, de Valrogn roger attribue assez gratuitement à Magnus Maximus une constitution «'^- dtSenigny ou loi imposant à l'avocat du fisc le devoir de poursuivre les crimineb à ^"'' " /"'oWi/n*. défaut d'autres accusateurs ; laquelle constitution aurait été malheureusement abolie quand Maxime succomba à Aquilée {Revue critique de législation et de jurisprudence, t. XVI, p. 525 sqq.). M. de Servîgny, sans consentir à donner une interprétation aussi précise à l'incident de Trêves, rattache pourtant à l'avocat du fisc les origines du ministère public et explique fort ingénieusement comment les choses se passaient dans les poursuites contre les chrétiens. Ce serait parfait, et la grande fabrique impériale se trouverait avoir eu des rouages encore plus modernes que nous ne l'imaginions. Seulement, comment se fait-il ùt quelque façon que Godefroy, qui a fouillé tout le iv« siècle avec une si patiente saga- ^"'o« '« résolve, cité, n'ait pu trouver d'autre preuve à l'appui de son hypothèse que les .'' ? ^ j^ deux lignes de la Chronique? C'est en vérité se contenter trop facile- "lJ"i'aam^ation ment, quelque idée favorable qu'on nourrisse à l'égard de la valeur de contre Priscillien Sulpice comme jurisconsulte. Pour ma part, ne prétendant à aucune n^ayait rien à voir compétence en pareille matière, je laisserai le lecteur prendre le parti avec le dogme. qui lui plaira. Je me contente de faire remarquer une fois de plus que toute cette technicité juridique démontre jusqu'à l'évidence que l'affaire de Trêves ne fut certainement pas un procès pour hérésie.
EUCHROTIA GLADIO PEREMPTA (Chr, II, 5i, 3, 16). — Ayant Les
consacré une note au Proto-Priscillianisme, c'est-à-dire aux priscil- Priscillianistes lianistes de la première heure, j'en avais écrit une autre, un peu plus ^* '^-^"• étendue à cause des complications, sur le Priscillianisme des derniers jours. Mais, en dépit des lois de la symétrie, je dois la réserver faute de place. Voici pourtant un détail relatif à Euchrocia. Elle était veuve du célèbre professeur Delphidius, dont le nom latin marquait les origines
druidiques et le lien de parenté avec le Phébus- Apollon ^ulois; dans Une bourde cette famille on s'appelle Delphidius ou Phebicius. Eh bien, Moëller, qui ^< <d publie un Manuel d^histoire ecclésiastique extrêmement estimé et qu'il
science religieuse ,.^1^^^ j^ns cesse au courant, dit, dans sa dernière édition, — où il parle "aTsule/ ^^^ hieti, ma foi, des tractatus de Priscillien — que le mari d'EotPEuckrocia, chrocia, Delphidius, chanté par Ausone {Profess. V, 35) n'est autre que le douteux rhéteur Helpidius, lequel collabora avec la fantastique Agapé en vue d'enseigner au futur évèque d'Avila les mystères de la gnose. Cette bourde venant d'un écrivain qui fait à juste titre autorité en Allemagne, terre actuellement classique et privilégiée de l'historiographie religieuse, confirme avec une force singulière mes remarques sur la façon dont on a partout et toujours traité les matières qui m'occupent.
Entre INSTANCIUS IN SyLINANCIN INSULAM DEPORT ATUS {Chr. II, 5l«
déporté et relégué 3^ i6). ~ On peut reconnaître dans ce détail un des indices que la /'/SJ^'' poursuite contre les Priscillianistes fut considérablement influencée d la ofisc'f ^^ ^®' motifs de profit financier. Ainsi, dans le chapitre Sp, 4, 12 ' du présent livre de la Chronique, vous aurez pu remarquer qu'au cours des persécutions de Constance, arien ou semi- arien, contre les défenseurs du symbole de Nicée, Eusèbe de Verceil, Lucifer de Cagliari et plusieurs autres évêques furent € relégués ». Un simple décret impérial pouvait suffire à cette répression, mais il n'eût été ni suffisant, ni admissible pour prononcer la peine dont on voit ici que furent atteints quelques-uns des amis de Priscillien. Moins durement traités que les autres, c'est la € déportation » et non la mort qui les frappa. Seulement, — à la différence de la relégation et bien que les deux termes soient souvent confondus, — la déportation permettait d'atteindre le condamné dans sa fortune. Je renvoie le lecteur à TexceUent ouvrage de M. Tanon, président à la Cour suprême (Histoire des Tribunaux de l'Inquisition), où l'auteur, avec son habituelle clarté, explique que les deux peines dont il s'agit, formes spéciales Tune et l'autre de l'exil, se séparaient en un point : le c relégué > ne pouvait pas être confisqué; le déporté, au contraire, subissait la confiscation à titre de châtiment accessoire. Instancius et Tiberianus, eux aussi, étaient riches : voilà pourquoi ils furent c déportés > dans les îles Scilly, ademptis bonis.
Réserve sommaire POSTEA ITHACIUS, JURGIIS SOLLICITATUS {Chr. II, 5l, 5, l). — sur Je ne fais que minscrire une fois de plus en faux (voir supra) contre la
V^hkaciamsme*, tentative de mettre sur le compte d'Ithace seul ce que tous les évêques avaient, comme lui, souhaité et combiné, sinon exécuté. Maxime, dans son allocution à Martin pour l'inviter à € communiquer > avec Ithacius (cf. supra, p. CLXV) dit : c Théogniste seul s'est séparé d'Ithace,* et » d'ailleurs il y a peu de jours qu'un concile a été tenu ici, lequel a
Goo^^
> déclaré qu'Ithace n'avait commis aucune faute ' . > Cette constatation décisive qui fait de l'épiscopat hispano-gaulois tout entier le complice de l'évêque d'Ossonoba, est gênante pour les inventeurs de « Tlthacianisme> considéré comme une faute spéciale commise par un petit groupe. Tous se débarrassent de ce texte, en n'en parlant pas comme on a presque toujours fait à l'égard des passages incommodes de nos opuscules (cf. supra, p. 481 et infra, p. 65o). Mais M. de Broglie, homme résolu et sans peur lorsqu'il s'agit de tripoter un document de façon à en extraire du noir s'il est blanc et du blanc s'il est noir, met à néant le synode de Trêves en le déclarant c bien singulier >. N'est*il pas plus naturel, ajoute-t-il, d'admettre que les adhésions à la politique d'Ithace furent tacites, peu nombreuses et causées par la négligence ou la crainte plutôt que par une communauté réelle de sentiments? Je ne puis pas répéter sans cesse à quel point ces manières d'entendre la critique historique sont faites pour exciter l'admiration et pour inspirer confiance dans Tautorité et la probité de ceux qui, de nos jours, les appliquent avec tant de désinvolture. Je dis c de nos jours >, parce que mon sens de la relativité universelle m'interdit de juger sur le même pied l'auteur de V Eglise au IV^ siècle et son inséparable Baronius. Un cardinal italien du xvii® siècle et un Signification académicien français et « libéral :> de la fin du siècle xix« ne sau- /^r^^^^ raient être mis dans le même sac. Il m'en coûterait de commettre ^^^^^tteexpmsion. une injustice même envers Baronius, qui en a tant commis; d'autant plus que ce que le cardinal dit avec netteté, le € libéral » le bredouille. Quant à c l'Ithacianisme », si j'en épargne l'exposition à mon lecteur déjà accablé, je ne renonce point à établir un autre jour avec la dernière évidence que ceux qui dénoncèrent les « Ithaciens > — quand le vent eut tourné, bien entendu — n'eurent jamais les intentions qu'on leur a si souvent prêtées pour mieux démontrer que l'Église eut toujours horreur du sang. L'Église se piqua, — non toujours, mais presque toujours — de ne pas participer directement au sang versé. Le Dans
€ crime > d'Ithace, ce fut de poursuivre une accusation capitale, étant ^"'''' mesure évoque. Ambroise lui-même, très anti-Ithacien parce que très anti- i^fstpeimisdedi.e Maximiste, — il ne tomba jamais, sur ce point, dans les illusions de ^"^ ^^^ '^^ Martin et de Sulpice, — Ambroise, dis-je, ramène toute la question à ^omur du sang. ceci : les évêques peuvent-ils c accuser > (au sens technique) des inculpés de crimes très graves dans un procès public ? peuvent-ils les poursuivre jusqu'au glaive et à la mort? peuvent-ils approuver des accusations de ce genre et se réjouir du sanglant succès obtenu par quelques-uns d'entre eux ^ ? A cette triple interrogation qui pose le pro-
1. c THeognitttm,,* solum esse qui se a communione separarii... Quin etiam anie pocos dies habita synodus Ithacium pronuntiaverat culpa non teneri. » (Dial, llh 13, 3.)
2. Sed vehementior (questio) facta est, posteaquam , episcopi reos criminum gravissimorum in publicis judiciis accusare^ alii et urgere usque ad gladium
Qoo^z
blême très complètement, Ambroise répondait : non avec énergie; en donnant, il est vrai, cette raison bizarre et incohérente que Jésos ne condamna pas la femme adultère (cf. Eptstula 24 ou 64, ad Studtum), Le fait lui-même de la condamnation est laissé en dehors. Aussi le supplice des PriscilUanistes n'a-t-il jamais cessé d'être approuvé depuis Jérôme, depuis Augustin et plus encore depuis le pape saint Léon le Grand. Je ne vois guère que saint Bernard, l'admirateur de Martin, qui aurait pu élever une voix dissidente. En revanche, saint Thomas, range de l'École, la suprême autorité théorique, décide c qu'en ôtant la vie aux hérétiques on leur Ôte le moyen de nuire 3. {Secunda secundae qiéestto II, art. 3.)
D€ ta hottU valeur JUB ARE PBR PrISCILLI ANUM SUMMA RBLIGIO PUTABATUR {Chr. II, du serment 5i, 8, 12).— Le serment, affirmatio religiosa (Cic), chose suprême- ^ZlythéistT ^^^^ sacrée à Rome, faisait foi en justice; — comme chez nous, hier encore. Présentement, il y a des gens qui refusent de jurer par Dieu et par le Christ, et ils ont pleinement raison, puisqu'ils ne croient ni au Christ ni à Dieu. Seulement, quelle attristante plaisanterie que d'entendre célébrer cet état de choses comme un résultat idéal de la « liberté de conscience >! C'est prendre le pire effet de l'affireuse absence d'opinions communes, trait essentiel de notre actuelle anarchie, pour un fruit délicieux dont furent privés nos ancêtres, assez malheureux pour avoir longtemps professé une foi en laquelle ils croyaient tous. Sous l'Empire, à certaines époques, le serment fut placé si haut, qu'on traitait sa violation comme un crime positif puni par l'application des verges, fustibus castigandum (Ulpien, D. xii, Jurer 2, i3). On estimait que manquer à un engagement pris au nom d'une par quelqu*un, divinité plus OU moins puissante, c'était outrager cette divinité. Dn marqut suprime y^yg^^^ d'Uipien, il paraît qu'on jurait plus souvent par le «génie du prince» que par Jupiter ou tout autre olympien, constatation qui confirme ce que nous avons dit de l'influence du culte de Rome et d'Auguste. Violer un tel serment équivalait à une injure à l'empereur; et le fouet n'était pas de trop pour assurer le respect d'une divinité aussi immédiatement présente et effective. Le doux Alexandre Sévère modifia cette législation parce que, disait -il, il est d'usage que les dieux prennent soin eux-mêmes de se venger. Arcadius rétablit contre le parjure des peines moins idéales; non pas le fouet pourtant, mais bien la notation d'infamie et certaines incapacités juridiques. En ce temps-là, on avait cessé de jurer par le «génie du princes; pour * accommoder la coutume antique aux nécessités chrétiennes, on jurait par le « salut > de l'empereur; mais, après conune avant le Christ, l'invocation d'un nom sous serment supposait la vénération la plus
supretnamque mortem, alii accusationês hujus modi et cruenios saeerdoium iriumphoê, probarê coeperunt.
Du Hanichéisma
au point de vue
do sas rapports
avec le iristianisme.
haute pour le personnage invoqué. Jurer par Priscillien, c'était donc placer le décollé de Trêves au sommet de Padmiratîon et du respect. Ce détail est très caractéristique (cf. Codex Theodosianus, II, 18, 9, et le commentaire de Godeiroy).
Pessimo exemplo necati (Chr. II, 5i, 5, 25). — Pour que le supplice des Priscillianistes ait été un c très détestable exemple», il faut admettre qu'en cette occasion et contrairement aux dires de Maxime il y eut quelque chose « d'innové >. Sulpice, pour son compte, n'en fait aucun doute; mais s'il dit cela et s'il le répète sans cesse, c'est qu'il croit que les suppliciés de Trêves furent punis pour leurs erreurs de doctrine, ce qui, effectivement, ne s'était encore jamais vu. Il les traite de c gnostiques ». Mais nous avons montré qu'il ne discernait aucune nuance sérieuse entre cette qualification et celle des « manichéens », la seule exacte cependant puisque c'est elle qu'on lit dans la lettre de Maxime au pape et dans les Tractatus de Priscillien '. Là est la clef de l'erreur de la Chronique, Si Priscillien s'était vraiment vu frapper pour gnosticisme, — chose radicalement impossible, étant donné l'état de la législation, — Sulpice aurait eu raison de parler comme il parle. Ce jour-là eût été prise une primordiale et exécrable initiative, les gnostiques étant sans contestation possible des < hétérodoxes » ; — j'entends des adhérents au christianisme attachés à une < doxie » autre que celle des orthodoxes, fidèles de la « doxie > droite et vraie. Ce qui met notre auteur dans son tort et à sa suite la presque unanimité des historiens ^, c'est que les manichéens n'étaient
1 . Je rappelle ici les termes de la lettre de Magnus Maximus au pape (évêque de Rome) Sirice. Priscillien et ses amis. ont été convaincus du crime de manichéisme, non par des arguments, mais par leurs aveux : c Manicheos sceleris admittere non ar£r%&meniis... sed ipsorum confessione inter Judicia probatur • (cf. supra, p. 56i). De son côté, dans le traité ad Damasum, Priscillien expose qu'Hydatius d*Emerita, pour se tirer des mauvaises affaires où il était engagé, sollicita et obtint, à force de mensonges, un rescrit « contre les pseudo-évêques et contre les manichéens. On le lui accorda sans peine, ajoute Tévéque d'Avila, car il n*avait nommé personne ; et ne suffit-il pas d'entendre parler de faux évêques et de manichéens pour que chacun se mette aussitôt à les haïr : < Concinnat preces falso et rei g-esiae fabulam texens dissimulatia nominibus nostris; rescripium contra pseudo-episcopos et manicheos petit et necessario impetrat; quia nemo non est qui pseudo-episcopos et tnanicheos audiret, odisset, >
2. J'ai indiqué ailleurs les deux* exceptions : Valsch (Ketser Historié), Jacob Bemays; et encore la première n'est-elle pas bien nette. Hors de là, catholiques, protestants, philosophes n'ont qu'une opinion. « Les priscillianistes en appelèrent >à l'empereur, qui se constitua juge de la doctrine religieuse... C'était le pre- >mier sang d*hérésiarque versé par un prince chrétien, après condamnation % juridique, > Cette rédaction est de M. Duruy {Histoire des Rom., VII, 476) que je range parmi les philosophes. J'y ai souligné les trois erreurs relevées par moi. L'éminent Baur, pris comme représentant du protestantisme libéral d'Allemagne, déclare que Priscillien c a été le premier à voir son sang versé pour crime
En jurant
par Priscillien,
çn le plaçait
au sommet de r admiration et du respect.
Comme quoi
les Priscillianistes
furent frappés
en tant que
manichéens.
Le Manichéisme
était-il une secte
chrétienne f
bj2 PETITS ESSAIS
nullement des dissidents chrétiens; que, loin d'être une secte du christianisme, ils n'avaient aucun point commun avec la doctrine représentée par le nom de Jésus ; qu'en un mot, le manichéisme, comme je j'ai avancé plusieurs fois sans suffisamment le démontrer, était c hors > du christianisme. C'est cette démonstration omise que j'entreprends ici, en écartant ou ajournant toutes les autres questions. Si donc f établis que la religion de Manès — car ce fut bien une religion au sens le plus complet du mot — n'est point une suite du gnosticisme, bien qu'elle ait Tair, dans les manuels d'histoire ecclésiastique, de lui avoir succédé ; — qu'elle ne ressembla en rien à un développement d'école; — qu'enfin, au point de vue occidental, elle constitua un fait historique fort curieux, une tentative de transhumance religieuse survenue vers la fin du III* siècle, à la suite d'événements qui s'étaient produits en Perse ; si je réussis, dis-je, à mettre ces vérités en relief, je considérerai que j'ai ville gagnée quant à ma présente recherche. En tout cas, le problème est fondamental ou mieux cardinal, puisque autour de lui s'enroule toute notre critique des fausses appréciations dont le procès de Trêves a été jusqu'ici l'objet
trun édit Dans un recueil de lois que j'ai déjà cité comme antérieur au Code
dt bioclitien, Théodosien et dont l'auteur est inconnu, on trouve un fragment du texte fondamental vieux Codex Gregorianus sous cette rubrique ; De Maleficis et Manidans la question, ^^j^,-^,^ ^ ^y^^^ ^y^^ constitution de Dioclétien et de Maximien, adressée, en^g^^^Ji Julianus, proconsul d'Afrique. Les deux empereurs débutent par faire chaleureusement l'éloge des vieilles croyances religieuses. Le devoir de ceux qui gouvernent est de les défendre, disentils, contre quiconque les attaque, mais ^lus spécialement contre les Manichéens ^, gens très méchants et d'un détestable esprit. C'est tout
» d'hérésie. » (Die chriatliche Kirke von Anfang des Vierient etc.) "L'Encyclopédie des Science* religieusee, parlant pour le protestantisme avancé français, dit : c Ce fut le premier sang; versé par des chrétiens pour crime d'hérésie. » (lundt, 1. 1, p. 739.) Le catholicisme éclairéi fort bien représenté, je pense, par M«r Hefelé, remarque que « les catholiques ne commencèrent à appliquer aux
> hérétiques la peine de mort qu*à la fin du iv« siècle, lors de la persécution des
> priscillianistes. > {Le cardinal Ximénès, p. 166 de la traduction française.) Enûn Ozanam, personnification distinguée du catholicisme très libéral, regrette < qu*on ait alors mis le dogme sous la protection des bourreaux ». (Études, etc., II, 10.)
1. Fragmenta vaticana, Mosaicarum et Romanamm legum colkUiOj p. 188- 189, édition Mommsen. Berlin, 1890.
2. < Pertinaciam firavae mentis nequissimorum hominum punire ittgens nobis studium est : hi enim qui novellas aut inat^diias sectas veterioribus religionibus opponunt, ut pro arbUrio suo pravum excludant, quae diviniitts corncessa sunt quondam nobis, de quibus solertia tua serenitati nostra€ retulit, Manichei audivimus eos superrime veluti nova [et] inopinata prodigia,., >
NOTES ET NOTULES 6y3
récemment que les inventeurs de ce c prodige inopiné > sont venus de Perse pour commettre mille crimes contre Rome, troubler les populations paisibles et ruiner les cités. Avec le temps et Thabitude, les hommes de race romaine, naturellement innocents et tranquilles, pourraient être gâtés par la perversité empoisonnée de ces étrangers. Il est donc de prudence élémentaire que le proconsul d'Afrique surveille et châtie les sectateurs d'une religion composée de toutes sortes de maléfices, omnia gênera maleficiorum. En conséquence, Julianus est invité à faire brûler publiquement les chefs et les meneurs avec leurs abominables livres, principes una cutn abominandis scripturis, flamtneis ignibus exurantur. Quant aux simples adhérents, il pourra suffire de les punir de mort après avoir confisqué leurs biens. Telle est cette loi • dont j'ai traduit de mon mieux le latin, tout à fait mauvais, rendu plus inabordable par le piteux état du texte. Il faut croire que la contagion avait déj^ gagné les hauts rangs sociaux, car l'édit se termine en prescrivant de dépouiller de toutes leurs possessions et d'envoyer aux mines — dari metallis — les anciens fonctionnaires et les grands digni- ,
taires qui se seraient convertis < à cette secte inouïe, honteuse et suprêmement infâme » \»'
Je n'ai pas à rechercher si les motifs secrets que l'on a attribués aux Comment cet idit, auteurs de cette loi sont exacts. Elle fut rédigée à Alexandrie, après f'' ^< trai^ers, que Dioclétien eut dompté les révoltés de la haute Egypte. Elle yis^ MtdeDtocUtien manifestement à frapper toutes doctrines subversives de la religion de . rortiwdoxie l'empire ; et, à ce titre, on pourrait la prendre comme un prodrome de chrétienne. ce qui allait se passer en 3o3. Mais, pour le moment, son objet immé* diat et spécial, c'est d'arrêter une propagande dangereuse politiquement et nationalement. Les mots ^irtn^^^ Persarum. . . persica sente adver- $aria l'établissent en même temps qu'ils confirment la S3monymie iraoi- y\
tionnelle, plusieurs fois par nous signalée, entre la religion persane et I H A# I a
lajiiagie. Ceci bien compris, il devient superflu, Je pense, de perdre le ' f ^^'^^^^
tempsa démontrer que Dioclétien, q land il frappait les adeptes de /^
Manès, ne les prenait pas pour des disciples du Christ. Ce n'était point son alTaire de punir une € hérésie >, c'i'st-à-dire une atteinte à la foi ortjiodoxe chrétienne. Il ne se doutait certainement pas que les ManiA chéens étaient, ou, du moins, visaient à avoir l'air d'être chrétiens. Lel présent texte constate donc que, dès son apparition en Occident, le/ Manichéisme avait pris devant l'opinion une attitude qui lui était propre, et par où on le distinguait de toute autre secte.
Ce n'est pas tout : en coïncidence avec l'édit que je viens de citer, \* •
Dioclétien dirigea de très féroces mesures contr^ la ma^ie. « cette pro- /|V#4'< C
fession ténébreuse > ; et l'on peut dire qu'un tel détail dénonce par
\ I. Honorati aut dignitatia vel majoris perstmae qui ad hanc inaudiiam
\ turpém, atquê pet omnia infamem sectam, vel ad doctrinam Persarum se iranstuleruni.
avance Pidentification qui devait ultérieurement se produire dans la coutume juridique comme dans le langage courant entre tnantcheus et Les Manichéens, maleficus. C'est ce que constate, au surplus, et de très bonne heure, le punis dès le début, Codex Gregorianus par sa rubrique ainsi conçue : DeMaleficis et Manisurtout cheis. Nous tenons donc ici une piste qui pourra nous guider avec comme magiciens, ^^^^^^ q,.^ p^^^ i^ ^jj^^ suivre jusqu'au bout, rien de mieux indiqué que Texamen méthodique du titre V du livre XVI du Code Théodosien, où les actes législatifs des princes chrétiens contre l'hérésie se trouvaient réunis sous un titre spécial : De Hereticis, Ce titre, je vais l'analyser dans son ensemble, mais avec l'intention délimitée et précise de marquer la place exacte qu'y occupent les lois contre les Manichéens.
Coup d'oeil
d*ensemble
sur les bis
des empereurs
chrétiens contre Phérésie,
Ce n'est qu'en donnant aux textes une portée qu'ils n'ont pas qu'on peut dire que Constantin a légiféré contre les hérétiques. Il existe au titre V du livre XVI deux lois qui portent son nom : la première, très suspecte, retire aux non-orthodoxes les privilèges concédés au clergé chrétien pour le mettre sur le pied d'égalité avec le clergé païen; la seconde a pour objet de protéger les Novatiens contre ceux qui prétendaient les déposséder de leurs églises, sous prétexte qu'ils étaient hérétiques. Après cette deuxième et dernière loi, datée de 826, le titre De Hereticis est muet jusqu'en 3/2. On peut donc dire que les seconds Flaviens n'ont pris aucune part à la formation du code contre l'hérésie ' .
Près de cinquante ans s'écoulent avant qu'on voie le titre V se rouvrir. Ce n'est qu'en 372 que Valentinien lance un édit interdisant les assemblées des Manichéens, punissant d'exil leurs docteurs et frappant d'amende leurs maisons d'école et de réunion. Seulement, il est bien clair que ce n'fest pas l'hérésie que cette loi voulait atteindre. Valentinien, comme il s^en vante"^ bon droit, était pour la liberté des cultes, libéra colendi facultas (cf. loi 9, titre 16, liv. IX). Ammien Marcellin \ lui a, sur ce point, pleinement rendu justice. {Hist, 3o, 9.) Mais les ' Manichéens cultivaient 1m aitâjaafldques. curiosas seu magicas artes tractab'antTon était convamcu qu'ils ne se rassemblaient que pour faire des incantations, des prestiges et des maléfices. Valentinien avait pour les sorciers une aversionjgisttêmement prononcée. C'est lui qïil décida, au ^r^EcT scandale et au plus grand effroi du sénat, que tous les claris-
I. M. Duruy (Hist, des Rom,, VU, 78) dit que Constantin refusa aux disciples de Manès les faveurs qu'il accordait aux clercs catholiques, parce que, depuis Nicée» « les Manichéens furent pour lui comme des révoltés >, et il renvoie au Code Théodosien, 16, V, i, anno 326. Je n'y trouve rien de pareil. Arrivé an pouvoir comme pacificateur religieux, Constantin fit faire une enquête sur les Manichéens par Stratégius, et il faut croire qu'elle leur fut favorable, car il les laissa tranquilles. Ce fait a été très bien établi par Néander.
simes seraient soumis à la torture dans les cas de magie. Son édit, qui n'a point d'autre sens, aurait donc dû prendre place, non au titre De Hereticis, mais au titre De Maleficis. A vrai dire, sur les 66 lois dont se Dans Us 66 lois
du titre De Hereticis, aucune pénalité antérieurement à tannée )8 s;
compose le titre V du livre XVI, ni Constantin, ni ses successeurs immédiats, ni Valentinien, ni Jovien n'en ont signé aucune qui eût un sens répressif. Gratien en a édicté deux, Théodose quinze, Arcadius douze, Honorius dix-huit. Le gros de la besogne se ût entre l'année 379, date des deux lois de Gratien, et l'année 415, date de la dernière des lois d'Honorius. Je précise ces chiffres en passant, pour la lumière qu'ils peuvent jeter sur la question de savoir si PriscilÛen a été condamné comme hérétique. Mais suivons notre piste manichéenne.
Valens n'a signé aucune des lois du titre V. Il est vrai qu'il était sauf contre arien, très strict et passionné, c'est-à-dire hérétique ; mais Valentinien '« Manichéens ne l'était pas, et il n'en a pas signé non plus', sauf la loi frappant d'amende les Manichéens et leurs docteurs, confisquant leurs maisons, mesure de police, non de persécution religieuse. Son fils Gratien publie un édit pour interdire les réunions des hérétiques et renouveler certaines prohibitions qu'il avait précédemment édictées et qui sont restées inconnues. Godefroy pense qu'il 8*agit d'une loi de 378. Ces prohibitions auraient donc eu lieu après l'année 375, date de la mort de Valentinien l^f. Il faut remarquer que, dans cet acte, ce n'est pas l'hérésie qui est frappée, mais 1% révolte contre les règlements de sûreté. Elle est aussi dirigée contre la mauvaise volonté des juges. Quand Gratien ^
pliquer au procès de Trêves. Cependant, comme c'est en 379 qoe Théodose se vit élever an pouvoir, peut-être serait-ce une loi de lui qui servit à frapper Priscillien. Examinons.
Le nouvel Auguste d'Orient lança bien, en effet, deux rescrits en 38o e% 38i , qui rendaient obligatoire la croyance orthodoxe CZ)^ Fiâe caiko^ lica); mais ces actes n'édictaient pas de peines. Pour trouver une disposition répressive, pendant la période qui nous occupe (entre 379 et 383), il faut donc, de toute nécessité, recourir aux deux lois dirigées contre les Manicliéens, l'une en 371, l'autre en 382. Or, ici s'offre à nous, d'une manière très pressante, le point d'interrogation posé plus haut : le Manichéisme était-il une secte chrétienne? La dernière loi de Gratien atteste évidemment le contraire. Mais U nous reste à voir si les deux édits de Théodose tranchèrent autrement la question.
Da bis Urribta
de Théodou
contre
U Manichéisme^
Elles sont copiées
sur celle
du païen
Dioclitien
et
sur celle du libéral
Valentinien /«■.
La première de ces lois inflige aux sectateurs de Manès la peine d'infamie. Elle leur enlève la liberté de se réunir, jus coeundù Elle leur retire la faculté de tester. Tous les droits de la vie civile : jus donandi, inter se capiendi^ vivendi cum ceteris, leur sont arrachés; et, pour empêcher que ces sectaires ne se cachent sous de fausses enseignes, leurs différentes dénominations sont soigneusement énumérées. La seconde loi renforce la précédente au point de vue de l'intestabilité et des réunions, ces deux points s'appliquant surtout aux Manichéens qui vivent solitaires. Elle désigne les trois catégories spéciales des Encratites, des Hydroparastes, et des Saccofores dont les adhérents devront être mis à mort, aussitôt convaincus de c leurs crimes propres >, summo supplicio et inexpiahili poena jubemus affligi. Ce dernier texte réclame toute notre attention.
Si, en effet, les Manichéens étaient des hérétiques, c'est-à-dire, je le répète, des dissidents au sein du christianisme, la peine capitale aurait dû être appliquée à l'hérésie dès l'an 38 1. Le cas se compliquerait, en outre, de plusieurs détails décisifs où se révèle la fureur du législateur contre cette catégorie de délinquants, notamment la suppression de toutes les mesures habituellement protectrices de la défense. Mais cette fureur n'avait rien de nouveau ; et il ne faut pas commettre l'anachronisme de M. Duruy qui, parce qu'il a relevé le mot inquisitores dans la loi que nous étudions, en conclut que « l'espagnol Théodose » fonda, ce jour-là, le tribunal de l'Inquisition. C'est trop se hâter. En 38 1, le crime d'hérésie, judiciairement, n'existait pas. Il est bien certain que les futurs, mais alors très, très lointains organisateurs de la juridiction inquisitoriale, puiseront plus tard dans des textes semblables leurs plus terribles formules, en même temps que leur nom destiné à devenir si tristement fameux. On rencontre effectivement parmi les dispositions que je cite au bas de la page cette phrase : itcsque sublp-
mitas tua det inquisitores , aperiat forum '. Les agents ainsi dénommés avaient été jusque-là exclusivement employés par l'administration des finances pour rechercher, découvrir et dénoncer les contribuables latitants. Leur réputation était sinistre, le fisc ayant inauguré des pratiques d'un arbitraire abominable, et d'une cruauté inouïe. L'idée de les voir introduire dans le droit criminel aurait pu causer un légitime effroi. Mais encore une fois, ce sont là des vues purement rétrospectives ; et quant à la procédure contre l'hérésie, sans doute elle a fait des emprunts à notre texte; mais ce texte en son temps ne servit à irapper aucun hérétique, le délit d'hérésie n'étant pas encore né. La seconde loi édictée par Théodose en 38i est en tout semblable à celle que Dioclétien avait Comme lancée en 293. Pas plus qu'elle, elle ne vise à protéger la pureté du s^i pridicesseurs, dogme chrétien. C'est contre les Manichéens qu'elle est dirigée, non , TModose pour les punir d'être en dissidence avec l'orthodoxie, — Théodose, sur " ^^/^^f If ''"""^ ce point, d'accord avec Dioclétien, ne prenait pas Manès pour un héré- adonnés à la magie siarque, — mais en vue d'atteindre des coupables de droit commun, le 3 habitués Manichéisme étant une secte adonnée à tous les crimes, plus spéciale- à tous Us crimes. ment à la magie noire ou c goëtie ».
Itty
Je puis arrêter ici ma recherche, le véritable caractère du délit pour lequel les Priscillianistes furent condamnés ne laissant plus aucun doute. J'avais cependant poussé jusqu'au bout l'analyse du titre De Hereticis, mais le commentaire des six chapitres se trouvant déjà bien chargé, je retranche cette partie de mon travail. Elle n'aurait servi, du reste, qu'à établir encore plus solidement ce qui déjà est devenu évident, je Tespère, à savoir que les Manichéens ne pouvaient être frappés à titre de mauvais chrétiens, attendu qu'on ne cessa jamais de les considérer comme ne rentrant pas dans le Christianisme^. Je n'emprunterai à mes pages supprimées que deux courtes indications, mais décisives. Lorsque, un peu plus tard, l'apostasie fut déclarée crime, la la loi traita la conversion d'un chrétien au manichéisme sur le même pied que les conversions au paganisme ou au judaïsme 3. Enfin, dans
1. € SubHtnitas itaque tua det Inquisitores, aperiat forum, indices denuntiatoresque sine invidia delationis accipiai, Nemo praescriptione communi exordium accusationis hujus infringat, Nemo taies occultos cogat latentesque conventus; agris vetitum sit, prohibitum moenibus, sede publica privataque damnatum, te summa exploratione rimeiur.,. * Cf. Cod, Theod, XVI» 3, 9; et auaai 14 et i3. Inquisition tt inquisiteur étaient des termes très anciens du vocabalaire administratif juridique.
2. Priscillien le dit très nettement dans le tractatus adressé par lui à Damase : « Entre tant d'autres sectes, je veux signaler les Manichéens, qui sont non des > hérétiques mais des idolâtres t des sorciers, serviteurs du Soleil et de la Lune, • non hereticos sed idolâtras et maleficos. >
3. Godefroy, analysant la loi sur le crime d'apostasie, dit que de chrétien se
Preuve définitive
que le Manichéisme ne rentrait pas
dans le christianisme.
ravant-^emière loi du titre V, où l'esprit de persécution se déchaîne désormais avec une entière liberté, en ordonnant c l'extermination > de tous les ennemis des catholiques; — prenez garde pourtant, exterminer ne veut pas dire tuer, comme dans notre langage actuel ; il garde son sens étymologique d'expulser hors des frontières ex terminis, — les ennemis dont il s'agit, sont énuroérés dans l'ordre que voici : lo les manichéens; 20 les hérétiques; 3<> les schismatiques et les sectes quelaurang espauns conques non orthodoxes '. Cette gradation est très claire. Comme toupar la idiu J^^^^^» ^^ manichéisme y est placé au premier rang dans la répression. L'hérésie et le schisme ne se confondent nullement avec lui, et ne viennent qu'après lui. Pour commettre une telle confusion, il faudrait imiter l'absurdité d'Épiphane, classant au nombre des hérétiques Zenon, Épicure, Pythagore et même Nemrod.
Us Manichitns classés
iTArcaMus et d'Honorius,
Remarque sur le pstui(h priscillianisme du moyen dge.
Non repressa est haeresis (Chr. II, 5 1 , 7, 7). — C'est une constatation indirecte de l'immense popularité de Priscillien. A vrai dire, ce fut alors que naquit le Priscillianisme sut generis^ dont j'ai parlé supra, p. 5 00; et ce nom va servir de refuge à tous les dissidents plus ou moins dualistes de la hiérarchie, pendant le premier moyen âge. C'est ainsi qu'on retrouve des indications erronées à ce sujet même dans l'ouvrage, très consciencieux et non sans mérite, d'un membre distingué de l'ancienne école de Strasbourg {Les Cathares et les Albigeois, 2 tomes, 1849). ^* Schmidt, en esquissant les origines modernes des sectes qui admettaient deux dieux également puissants, affirme c qu'aux Manichéens succédèrent en Occident les Priscillianistes, en » Orient les Pauliciens; plus tard, les spéculations dualistes reparurent > sous la forme du Catharisme >. Ces Priscillianistes d'Occident sont de pure imagination.
lyune distinction tris importante
à faire
entre le Martyr
et le Saint.
Ut martyrbm colère (Chr. II, 5i, 7, 10). — C'est une providence que mon travail, toujours subordonné aux textes à mesure qu'ils se produisent, en ait rencontré un qui va me permettre de résumer dans une note finale ma doctrine concernant les rapports entre le Martyr et le Saint. A peine abordée jusqu'ici mais destinée à remplir mon troisième volume, on peut la discerner, dès à présent, sous une forme concrète et précise quoique embryonnaire, dans la phrase où Sulpice constate que Prisciliianus, simplement honoré comme saint avant son supplice, fut, après, entouré d'un culte comme martyr. Dans l'opposition ou plutôt la gradation entre honorare et colère, chacun peut lire le véri-
faire païen ou jaif est un délit analogue à se faire manichéen : apostasiae crimen in his quoque censetur qui ex christiania manichaei fuerunt,
I. € Manicheos, hereticos sive schisntaticos, omnemque sectam catholicis inimicam ab ipso aspectu urbinm divêrsarum exterminari praecipimus... • Ainsi débute la loi 64» et c'est bien à tort qu^entre Manicheos et heraticos Godefroy supprime la virgule.
table état des choses au iv« siècle. Le Martyr s'y montre comme la souche et le support du Saint, mais aussi comme insuffisamment doué pour représenter la sainteté cathoUquement comprise. Celle-ci, en effet, constituera un concept nouveau en pleine contradiction avec les idées juives et qui ne pouvait aboutir que moyennant un retour bien net vers l'héroïsme entendu à la manière gréco-romaine. Telle est, du moins, la vue d'ensemble qui me paraît ressortir des documents relatifs à la biographie de Martin de Tours, et je la signale par anticipation, son importance étant considérable dans l'ordre de mes recherches. On verra en quel prééminent relief elle place cette portion de l'œuvre immense du moyen âge qui se ramena à prendre les conceptions stimulantes, excitantes, ennoblissantes, mais antisociales et utopiques du Christianisme, pour en tirer un régime de conservation le plus solide et le plus relevé qu'on eût encore connu. Les améliorations progressives
Comme quoi
le martyr
fut un
révolutionnaire;
qui furent ainsi obtenues, apparaissent surévidentes lorsqu'on suit d'un regard attentif l'évolution du martyr en tant que bouture du saint; — ce dernier appelé à faire preuve, sur le terrain sociocratique, des plus précieuses qualités d'une force conservatrice, alors que l'autre y déploya surtout les mérités et les vices d'un très énergique agent de révolution. 11 m'en coûte d'avoir à contredire en ce point Auguste Comte, mais je penche à croire que le puissant fondateur de la saine et définitive philosophie de l'histoire s'est trompé quand il ajourne jusqu'à la période médiévale l'avènement du procédé révolutionnaire, si fortement défini par lui, d'ailleurs, comme l'insurrection des vivants contre les morts '. Le fait de méconnaître avec une audacieuse et injurieuse ingratitude ce que chaque génération actuelle doit aux générations antérieures, s'est, je pense, manifesté pour la première fois en concomitance avec les primitifs contacts entre la croyance chrétiennne et l'État Romain. C'est alors que s'étala le reniement insolent et cynique des choses accomplies par les ancêtres, des vérités en lesquelles ils avaient eu foi, des pratiques par eux chéries et révérées. De ce reniement, les martyrs incapable de servir ont le droit incontestable de revendiquer l'initiative ; et ils y apportèrent à la
une intransigence et un radicalisme que n'ont pu jamais égaler les mou- ^construction; vements analogues surgis plus tard dans la même direction ; — ni la Réforme quand elle jeta l'opprobre sur le passé catholique ; ni la Philosophie quand elle repoussa du pied ex-œquo le christianisme et le catholicisme ; ni la Révolution quand elle couvrit de ses mépris et de ses fureurs le Christianisme, le Catholicisme, le Protestantisme, le régime féodal et l'ancien régime. En leur ouvrant la voie et en leur montrant l'exemple, le Martyr avait pris soin de dépasser par avance tous ceux
I. «L*iiistinct révolutionnaire des modernes Occidentaux remonte jusqu'aux » dispositions vicieuses à l'indépendance absolue qui devinrent, an moyen âge, > assez habituelles pour qu'une irrationnelle exagération ait osé taxer d'anarchie » cette grande transition organique. > (Politique positive, III, p. 67.)
68o PETITS ESSAIS
alors que le saint qui l'imiteraient. Mais, outre qu'historiquement il ne se rattachait à
devait être rfen, ses excès même ajoutèrent encore, comme je l'expliquerai, à son
un représentant incapacité native d'occuper une magistrature pratique et régulière.
de la tradition ^"isi naquit très vite l'obligation de lui chercher im substitut; en sorte
tt que cet être, si étrangement inopiné et subersif, dut presque aussitôt
de la conservation, céder la place au Saint suprêmement traditionnel et conservateur.
Le primordial symptôme de cette transition est distinctement marqué dans notre présent texte. En se reportant à un de mes petits essais du tome Jor, on s'assurera que Sulpice, bien que très en avant de ses contemporains sur ce chapitre, ignora l'emploi du mot sanctus à titre d'épithète préfixe, indicative d'une dignité religieuse '. Il ne s'en sert de cette façon, — sauf deux cas où le glosséma crève les yeux, — ni pour les personnages illustres de l'Ancien Testament, ni pour ceux du Nouveau; pas davantage pour les notabilités nicéennes qu'il révérait, Athanase, Osius, Phsbadius; pas même pour Hilaire ou Martin. Les précédentes traductions de la Chronique n'auraient donc pas dû rendre la formule ut sanctum par c comme un saint >. Elle est construite au pur sens classique, en vue de désigner certaines qualités morales. Les écrivains du temps d'Auguste l'utilisent couramment pour caractériser la piété, la probité, l'austérité de certains hommes du parti démocratique (cf. p. S^o). C'est pourquoi lorsque l'évêque d'Avila eut subi la torture et la mort en raison de ses opinions, le vocable sanctus, ainsi compris, cessa de correspondre à la situation telle que les adhérents de Priscillien l'appréciaient. Comme ils estiment qu'il a succombé pour une cause semblable à celle que défendaient les victimes de Décius ou de Dioclétien et dans des conditions identiques, ils le tiennent désormais pour plus que saint : il est martyr; par suite, il doit être non point c honoré >, mais c adoré *. Cette nuance se dégage très clairement de notre texte : qui prius honora-verant, postea colère cœperunt. En conséquence, lorsque j'affirm^ai que la sainteté, catholico sensu, n'eut aucune existence antérieurement à Martin de Tours, qui en a fourni le type initial, et avant les opuscules de Sulpice Sévère, qui en présenta implicitement le plan théorique, je n'aurai pas besoin d'autre preuve. A l'heure que j'indique, en effet, il n'y a que le Martyr, ébauche incomplète du Saint et le culte des martyrs, floraison un instant brillante, — deux faits qui purent bien, malgré d'énormes lacunes, préparer la sainteté et le ctdte des saints, mais sans la moindre chance de les empêcher de naître en les rendant inutiles ou superflus.
Maintenant, cette réserve posée, je serais très peiné si on la considérait comme atténuant ou diminuant mes précédentes appréciations sur le rôle prépondérant des mart3rrs et sur l'émotion incroyablement durable et profonde qu'ils éveillèrent dans les âmes. Le reproche
I. Cf. Le vocabulaire de la Sainteté, t. I, p. 141- 143, et p. 316*326; notamment ce qui est dit sur les applications du mot aanctuê au iv« siècle.
d'incapacité de se développer autant que Peussent exigé les besoins du nouveau culte n'a ici absolument rien à voir. Non seulement les sentiments que j'ai exprimés subsistent ; mais ils ne sont pas susceptibles de modification étant donnée la positivité de leur base. Au surplus, si ma chaleur admirative a dépassé tout ce qu'ont pu écrire les théologiens et les apologètes, la raison en est fort claire. Pour qui juge au point de vue Mais et conirasie théologique, le martyr est un agent que Dieu s'est donné ; qu'il a suma- n'affecte pas turellement gratifié d'une vigueur physique et morale exceptionnelle ; et ^"'.^'^.* qu'il a ainsi rendu capable de supporter des épreuves sous lesquelles, que doit à défaut de ce concours étranger, il eût cent fois succombé. L'honneur nous inspirer est grand, certes, d'avoir été choisi; mais les mérites du triomphe ie martyr; — intrépidité, courage, constance — reviennent à la divinité, auteur unique de ces surhumaines manifestations. C'est même ce qui excuse la car s' il a été rendu martyrologie officielle d'avoir prodigué avec une si absurde abondance fatigant les contes à dormir debout. Pour peu qu'on la pressât, elle soutiendrait *^ " ^ volontiers que tous les chrétiens, à quelques exceptions près, furent des la martyrologie héros. Plus ont été nombreux les martyrs, plus sont frappantes les officielle; preuves que le christianisme est divin. Mais nous qui avons la certitude que les termes de cette thèse doivent être renversés, que l'idée de résister ne vint qu'à un extrêmement petit nombre, et qu'elle ne se maintint jusqu'au bout que chez quelques-uns; comme, d'autre part, considéré
Goo^^
et comment
l'empereur
Minélik
aime mieux
rappeler Père
des Martyrs,
quand ils fixaient l^époque de leurs fonctions. Seulement, comme elle coïncidait de près avec le dernier et très énergique eflPort de la puissance romaine pour se débarrasser du christianisme, le langage populaire, plus dramatique et plus réaliste, l'appela l'Ère des Martyrs '. Or, ce nom lui a été conservé par les calendriers coptes et abyssins. Le bon empereur Ménélik n'en emploie pas d'autre. L'ère nouvelle pour lui, c'est l'ère des martyrs; et je pencherais fort, je l'avoue, à imiter ce c barbare», sauf la révérence due au philosophe Georges J. F. Hegel et aux éradits de son pays.
I . A défaut des Œuvrea peu répandues de Letronne, consulter sur ce point V Annuaire du Bureau des longitudes, modeste in-i8, prix i fr. 3o, gov^é de substantificque moéUe à faire honte à nos in-8« et à nos in-40 y compris le mien. Tant de valeur et de bon marché n*emp6chent pourtant pas nombre de Français d'ignorer l'existence de ce petit bréviaire de la positivité, que nous devons à la Convention nationale. La grande Assemblée en créant, 7 messidor an III, le Bureau des Longitudes, enjoignit à ceux qui en seraient membres de faire paraître tous les ans c un annuaire propre à régler ceux de toute la République >; et cette indication a toujours été fidèlement respectée.
Prolégomènes sur l'usurpation de Maxime, sur p«ges
LE PROCÈS DE PrISCILLIEN ET SUR LE ROLE DE
Martin au cours de ces événements.. . . vàcLxxxw
QUATSIÈMB PrOLAgOMAnB VII à LVin
Martin dans Vhistoire.
Caractère général de ce second volume. — Il achève de fixer la valeur mentale de Sulpice; — tout en marquant les traits essentiels de répoque où vécut son héros. — Importance historique du IV* siècle. — De la place qu*y occupa Martin de Tours. — Que les conditions de Théroîsme varient selon le milieu. — De celles qui s'imposaient du temps de Martin; — et comment il
les remplit excellemment vu
I. De l'élection et de Thérédité dans le monde antique. ~ Simple germe sous la République, l'hérédité commence à s'accentuer sous le principat. — Son importance graduelle au temps des Jules, des Flaviens et des Antonins. — Elle envahit la société politique alors que l'élection se réfugie dans la société religieuse. — Où en étaient ces deux procédés sociologiques sous les troisièmes Flaviens xx
H. Le porphyrogénète Flavius Gratianus, représentant de la c Légitimité ». —, Élan des sympathies qui l'entourent, surtout en Gaule. — Eclat de son début; rapidité de son déclin.-— Causes prétendues de la chute de ce premier des c christianissimes ». — Autres causes plus réelles.— Que l'impératoriat n'était
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des mandants sur leurs mandauires. — Primitive ébauche P*ge« d'une séparation des deux puissances. — Le pouvoir spirituel surgit de Timpulsion démocratique. — Vers la fin du siècle, les évoques sont déjà l'unique organe de hi volonté générale; — les événements de 383, premier essai politique de leur nouvelle fonction. — Mais il faut revenir à Martin • . . cxi
IL Situation précaire de Maxime. ^ Nécessité où il se trouve d'étendre sa puissance sur tout l'Occident. — Besoin d'argent créé ^^ . par ses projets militaires. — Comment Priscillien se chargea, i wo c\^^ ' ^ bien sans le vouloir, de lui en fournir. — Les t priscillianistes » « '^ devant le concile de Bordeaux. -^ Priscillien récuse la juridiction du concile et réclame celle de l'empereur. — La situation changée de fond en comble par ce coup de tête. — Une enquête ecclésiastique sur le dogme et la discipline transformée en poursuite criminelle. — Comment Priscillien ne pouvait alors comparaître au tribunal de l'empereur que comme sorcier ou manichéen, deux qualifications "identiques. — Les procès pour"magie au^v* S!êclti,*el XûXXT caranère inévitablement financier. — Mode de formation et prolongation indéfinie de ces crises cxxix
IIL Transformation redoutable de l'affaire c priscillianiste ». — La causa fidei ou débat ecclésiastique devient un judicium publicum ou procès criminel. — Terribles conséquences qu'entraînait cette métamorphose. — Pour les écarter, Martin accourt à Trêves en grande hâte. — Sa lutte ardente et prolongée contre les évéques c accusateurs ». — Quand il quitte la Cour, muni d'une solennelle promesse, il croyait les avoir battus.
— La trahison de Magnus Maximus. — Au mépris de sa parole les c priscillianistes » sont poursuivis judiciairement.
— Torture, t aveux » et décollation de Priscillianus. — Haine théologique, avarice, orthodoxie et fiscalité combinées. — Préparatifs en vue de généraliser la crise de procès. — Le splendide coup de filet financier de Trêves doit se reproduire à travers toute THispano-Gaule. — Martin se jette une fois de plus entre les bourreaux et les victimes. — Promptitude, habileté et énergie de son intervention. — Il veut sauver les < hérétiques »; pour cela écraser moralement les évoques qui, dans leur effroi, demandent qu'on le mette en jugement. — Maxime recule devant cette violence, s'en fiant mieux à sa ruse et à son adresse. — Le duel des trois journées entre l'évêque et l'empereur. — Martin, d'abord victorieux, est finalement vaincu par sa trop grande tendresse d'âme. — Il c communique » avec les prélats qui ont versé le sang, pour empêcher que le sang soit de nouveau et plus cruellement versé. — La grandeur de ce sacrifice rendue plus poignante par son inutilité. — Maxime fait litière de sa promesse et déchaîne la terreur. — L'ascétisme exterminé, les caisses du fisc remplies, Magnus Maximus conquiert l'Italie à force d'astuce et la perd aussitôt par son extrême lâcheté. — Mort ignominieuse de cet énigmatique personnage. — Martin finit son existence dans le chagrin et l'abandon. — Lamentation désespérée de Sulpice. S'il eût pu deviner l'avenir, il y aurait trouvé de quoi se consoler cxlvi
686 TABLE DBS MATIÈRES
Fac-similé photographique d'un feuillet du manuscrit unique de la Chronique de Sulpice Sévère. . clxxxv
Le livre II de la Chronique de Sulpice Sévère i à 120
Petits Essais \ Notes et Notules 121 à 682
PREMIÈRE partie bmbr assaut la fin de l'hébraÎsme, le messianisme CHIMÉRIQUE, LE MESSIANISME HISTORIQUE OU JUDAÏSME, AVEC LA