XXXVI PROLÉGOMÈNES
Romanus, l'Augustat de Valentinien II étant purement honorifique. En contraste avec la triste affaire d'Andrinople se place la bataille de Colmar, qu'Ammien, juge compétent et intègre, compare aux brillantes opérations de Julien, vingt ans plus tôt, sur le même théâtre. Il en fait honneur à Gratien, dont il loue la décision, la vigueur, la promptitude; ce sont ses dernières paroles ». Mais si Gratien fut alors un soldat intrépide, un solide général d'armée, un vrai chef d'État, la suite n'y ressembla guère. Plante délicate, élevée en serre-chaude, on avait accumulé en lui des forces et des vertus qui, foncièrement, ne lui appartenaient pas. Aussi les dépensa- 1- il avec une rapidité désespérante. Pris tout à coup de lassitude, son ardeur s'éteint; on dirait un ressort tendu à Texcès et qui s'est déroulé trop vite. Peut-être y avait-il là quelque pressentiment. A juger par son âge, le jeune vainqueur des Barbares rhénans (Alamanos Lentienses) voyait s'ouvrir devant lui la perspective d'un long règne. En réalité, il ne lui restait plus que quelques années à vivre.
Comment furent-elles remplies? On pourrait les caractériser par le changement d'épithètes qui se remarque dans les écrivains du temps. Avant 379, Gratien est très indulgent, très bon, très doux: indulgetîttssimus, bonissitnus, lenissimus, ces mots reviennent sans cesse sous leur plume. Après 38o, on lui applique une qualification assez différente : il est christianissimus. Jusque-là, il ne s'était mêlé des choses
I. € Génies hebetavit occiduas... incredibile diciu est, quaniocum vigof^ etçseria celeriiate... expedivit. » (Amm. Marcel., XXXI, lo.)
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PROLÉGOMÈNES XXXVIl
religieuses que pour défendre fort modérément le symbole de Nicée'. Il aimait les lettres; et soumis à rinfluence d'Ausone, chrétien très paganisant, il n'avait pas songé à inquiéter «les dieux». Tout à coup on le voit tourner vers ces vénérables débris des regards de colère : s'il osait, il donnerait Tordre de les jeter au rebut. Constance avait interdit, avec une violence extrême de langage *, les sacrifices polythéistes; je dis de langage, parce que les actes furent loin de répondre aux paroles. Mais Julien reprit la politique libérale des premières années de Constantin, et ni Jovien, ni Valentinien, ni Gratien lui-même jusqu'en 382, ne modifièrent les relations existant entre les clergés et l'État. Chaque religion fut également protégée et subventionnée. Les documents de cette période nous montrent le culte traditionnel solennellement pratiqué avec la participation de très hauts personnages tels que Symmaque et Pretextatus. Quand, dans son désir d'anéantir la magie et les magiciens, Valentinien lança un édit interdisant toute céré-
1. Sur soixante-six lois que contient le titre De Hereiicis du Code Théodo< sien (liv. XVI), deux seulement portent le nom de Gratien ; et la seconde, datée de 379, ne prescrit aucune pénalité.
2. c Cessei supêrsHiio, sacrificiorum aboleatur insania^ — poena capitis Mttbjugari praecipimua quis opêram sacrificiis date vel colère simulacra consiUerU > vers 354. (Cod, Theod., liv. XVI, titre X, De Payants.) J'ai déjà fait remarquer que ces textes féroces ne furent que paroles en Tair. (Cf. prolégomènes dn t. I.) Il est vraiment plaisant de constater à quel point Edg^ar Quinet les a pris an sérieux. Dans son introduction aux œuvres de Marnix de Sainte- Aidegonde, il s'écrie : c Cessei supersHtio / Combien cette ferme et altière parole • n*enleva-t-elle pas de demi-croyants au paganisme caduc... tout s'incline, etc.. > Or, seixe années après ce terrible et si efficace Cesaei superstitiot son auteur visitait Rome, n'y trouvait que des temples païens, les visitait respectueusement et jugeait tout magnifique. Cela est caractéristique dç la nianière dont on écrit chez nous Thistoire dt| lY* siècle.