PROLÉGOMÈNES IX
je Tespère, que la date choisie par Sulpice marque avec netteté le bief de partage entre le monde antique et le monde moderne. C'est, en effet, l'heure où le flot de jusant baisse et se retire; la marée gagne en force, brouillant et mélangeant les vieilles eaux et les eaux nouvelles sous sa puissante pression ; même, le courant qui monte est près de devenir entièrement le maître, quand Sulpice cesse de parler. Voilà ce qui fait l'intérêt capital de ses écrits. Admettons — je n'ai pas pour lui de prétentions excessives — qu'il ait été un spectateur d'assez peu d'esprit; un observateur pas très sagace ni très instruit; un cerveau médiocre : il est honnête, il est sincère, il a de la chaleur d'âme, cela ne saurait se contester et suffit pour que les bruits que sa loyale inconscience put recueillir, ces échos du grand passé qui s'éteignait mêlés aux vagissements de l'avenir avide de naître, aient une très appréciable valeur. Un témoin désintéressé ou du moins qui ne dissimule aucun des mobiles par lesquels il se sent pousser, est chose tellement rare en des temps où les esprits s'affaissaient dans le dégoût, la peur ou le désespoir, que si j'ai pu dégager les simples paroles de celui-ci du dédain dont toujours elles furent accablées, je n'aurai pas perdu ma peine.
Au surplus, je ne tiens pas plus qu'il ne faut à établir le prix des témoignages de Sulpice en histoire générale. J'ai montré que, faute de l'avoir lu, les écrivains les plus sérieux avaient bizarrement défiguré toute une tranche des annales du iv* siècle à un moment décisif. IVIais je ne tire pas d'un tel fait de bien grandes consé-