XL PROLÉGOMÈNES
retirer presque aussitôt. Les orthodoxes avaient son oreille ; mais cela n'excluait point du conseil certaines inspirations qui sentaient le fagot.
En cette même année 382, si funeste aux yeux de Symmaque et si glorieuse à ceux d'Ambroise, un rescrit visant des troubles en Espagne ordonnait que les partisans de Priscillianus, évêque d'Avilgi, seraient dépouillés de leurs églises, chassés de leurs villes, et expulsés de tout Fempire ^ Puis, quelques mois plus tard, un autre rescrit réintégrait les bannis dans leurs droits et privilèges et enjoignait de poursuivre leurs adversaires comme « perturbateurs des églises ». Par ce simple détail, qui d'ailleurs prit plus tard des proportions considérables, on peut mesurer à quel point Gratien poussait l'incohérence et Findolence. Il règne encore, il ne gouverne plus; système, en ce temps-là, suprêmement utopique et périlleux. Au premier moment, les courtisans civils, religieux et militaires expliquèrent tout par l'extrême jeunesse. Gratien dépassait à peine sa vingtième année : l'esprit de suite, le goût des besognes sérieuses, lui reviendraient avec Tâge. La bonne nature reprendrait le dessus. Ils se trompaient. Ce qu'ils attribuaient à la dissipation juvénile 2 était de la précocité déjà épuisée et à bout
Photiniens. Le fait ne peut pas être mis en doute, car la loi de 379 mentionne ce rescrit pour l'abrogée r.
1. Gratiano imperatore rescriptum.., extra omnes terras propelli jubé" bantur (cf. infra, p. 107, chap. 47 du livre II de la Chronique).
2. Ruffin« Hist. £cc/m., II, 1 3, dit : « /MV0»s/i eotultatione plus /ère laetus quam sufficiebat, > Mais Aurelius Victor y voit plus juste et comprend que c'est incapacité etfatigue. (Epitome XLVII.) Ammien dit aussi : c II néglige les choses sérieuses, quand un Marc-Aurèle ne suffirait pas à mener à bien les affaires. » (XXXI, 10.)
PROLEGOMENES XU
de forces. Le rejeton de la famille valentinienne avait vidé son pauvre carquois, si activement mais si artificiellement rempli. Il en fit le clair aveu, ce me semble, en choisissant pour co- Auguste, avec une probité d'ailleurs aussi méritoire qu'éclairée, ce comte Théodose, dont le glorieux père avait été si misérablement mis à mort. Même avec la correction justifiée que nous avons introduite dans le récit communément accepté de ce dernier fait, le choix reste étrange si Ton n'y voit un indice que Gratien ne songe plus qu'à se reposer. La vigueur, l'énergie, le goût d'agir, la perpétuelle vigilance, dont il ne se sent plus capable, Théodose les fournira. Quant à lui, souverain-né, il sera la pompe, l'éloquence, le décor de lempire. Enfant gâté, étranger à la vie pratique, aveuglé d'adulations dès le berceau, Gratien n'avait jamais bien saisi le caractère de la constitution dioclétienne. En apparence empruntée à la molle Asie, cette machine dictatoriale était d'un maniement dur et pénible. Son créateur y avait vu juste quand il écartait résolument les dangereqx hasards de la loterie héréditaire. Les empereurs trop vieux, surtout les trop jeunes, furent presque toujours un péril. Parmi les sept ou huit monstres qui déshonorent la période impériale, on compte six jeunes gens. L'application d'une règle n'admettant à posséder l'empire que des hommes mûrs, aurait épargné au monde et Caligula et Néron, et Commode et Caracalla, et Elagabal et Gallien^ Pour remplir cette fonction écra-
1. Cf. Richard CoDgfève, The Roman Empire oj tke West^ p. by.