PROLÉGOMÈNES LXXV
La réponse à cette question ne pourra être nettement fournie que par une étude de la crise qui agitait alors le monde religieux, principalement en Hispano- Gaule. Je l'apprécie ailleurs (notamment infra, p.Lxxxi et p. 199). Ici, il doit nous suffire de rappeler à quel point la physionomie du christianisme s'était modifiée au cours de trois siècles. Composé de communautés très étroites dont tous les membres rivalisaient de zèle, il donna d'abord le spectacle d'une secte où Ton ne comptait que des gens vertueux. En ce temps-là, les conversions sont invariablement provoquées par la moralité supérieure des nouveaux croyants; par leur pureté, leur chasteté, leur simplicité, leur désintéressement. Cet état de choses paraît s'être prolongé assez longtemps, et les apologistes du second siècle, même ceux du commencement du troisième, en tirent un argument qui semble n'avoir été contesté par personne. A coup sûr, il y eut des changements à mesure que la foi nouvelle se répandait et obtenait de plus nombreux adeptes. On peut s'en faire une idée en examinant l'état exact des choses à la veille de chacune des trois persécutions authentiques. Tous les témoins sont d'accord pour reconnaître que la paix et la prospérité gâtaient le « peuple chrétien » , lequel avait besoin d'être de temps en temps châtié. Ce qui signifie que le peuple chrétien ressemblait
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LXXVI PROLÉGO&IÈNES
davantage au peuple en général dans la mesure où les conversions plus nombreuses le fondaient avec la masse. Incontestablement les persécuteurs, sans s'en douter, redressaient les mœurs et ravivaient la foi. Là où ils croyaient provoquer une diminution, c'était un vivifiant triage qu'ils opéraient, leurs violences agissant comme une impeccable pierre de touche. Naturellement, cette tendance à la corruption, c'està-dire à l'acceptation plus ou moins accentuée des mœurs générales, devint irrésistible lorsque les chrétiens obtinrent, non plus seulement la sécurité, mais la pleine liberté d'abord; ensuite, l'égalité de faveur avec le culte national; enfin, la suprématie. Dès lors, le contraste entre l'austérité chrétienne et la corruption païenne n'existe plus guère. Depuis qu'en adhérant au nouveau culte on se crée des titres à la fortune et aux places, la quantité des conversions se développe en raison inverse de leur qualité. Il ne s'agit plus de petits groupes concentrés par le péril, aigrement surveillés par une opinion publique hostile et se surveillant en outre de très près les uns les autres. Le christianisme fait désormais partie intégrante de la société antique, qui existe toujours ne l'oubliez pas, et il en a tout naturellement contracté les faiblesses et les vices. Jamais on ne vit mieux combien peu les persuasions religieuses garantissent la direction morale de leurs adeptes. Là est la clef du mouvement de réaction que j'essaie présentement d'exposer et dans lequel Martin occupa une si grande place.
L'ancien combat a changé de terrain ; ce n'est plus