‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 64 sur 198 · PROLÉGOMÈNES LXXXI · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES LXXXI

Les écrits de Sulpice ont le mérite de nous en montrer les effets dans un milieu placé loin de la scène publique et avec des détails intimes infiniment précieux. Mais si on veut les saisir sur le vif dans un cadre plus coloré et sous des formes plus dramatiques, c'est en Espagne qu'il faut se transporter, les coutumes étant dans ce pays moins réservées et les esprits moins contenus.

Là, plus qu'ailleurs, les avantages matériels faits au christianisme avaient provoqué un notable abaissement du niveau intellectuel et moral dans les rangs de ceux qui briguaient la cléricature. Comme partout, on la recherchait avec avidité pour les immunités qu'elle procurait et pour les privilèges dont elle revêtait ses membres. Mais nulle autre part peut-être il n'existait aussi peu de garanties propres à assurer des ordinations éclairées ; aussi, peu de moyens d'obtenir la certitude que ceux qui s'offraient à instruire le peuple avaient reçu eux-mêmes quelque instruction. Le fait d'un personnage, hier administrateur ou militaire, aujourd'hui évêque, était très fréquent. Ainsi s'était formée une prélature prodigieusement nombreuse (cf. p. 5 12), composée de membres grossiers, orgueilleux, violents, gourmands, tels que cet Ithace dont Sulpice nous a laissé une silhouette achevée. Parler de réforme des mœurs ou d'amélioration dans les méthodes d'enseignement, était le moyen assuré de s'attirer leur colère. Leur ignorance faisait d'eux les ennemis de tout effort vers l'étude; leur vulgarité et leur rudesse se complétaient par des façons de vivre peu recommandables. La plupart étaient mariés, et

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il semble qu'on leur sut gré de n'être pas bigames (cf. p. 565). Maîtres de la situation, ils visaient à ne se recruter que parmi des candidats semblables à eux. Dans ces circonstances, parut en Bétique un homme jeune, riche, instruit, qui se fit un parti par sa science, son talent de parole, sa piété ardente, son austérité, son exaltation religieuse, sa manière sérieuse et passionnée d'entendre la vie dévote. Le portrait que trace de lui Sulpice, qui pourtant le croyait très coupable, est en parfait contraste avec celui d'Ithacius. Ces deux figures personnifient merveilleusement le double aspect de la lutte. Les évêques, à quelques exceptions près, virent avec colère la tentative de Priscillien. Son succès, qui fut tout de suite considérable, leur causa une irritation profonde. Le concile de 3 80, qui réunit à Saragosse les « sacerdotes » d'Espagne et d'Aquitaine, loin d'apaiser la crise, l'exaspéra. Il y eut des conflits, même des rixes dans les églises. Les ascètes paraissent avoir eu avec eux le sentiment populaire, bien qu'un de leurs traits — nettement marqué et fort rare dans l'histoire de l'ascétisme — consistât à rechercher l'instruction et à viser à instruire les autres. Ils s'étaient organisés en groupes pieux, sorte de monachisme embryonnaire, qui permettait de mieux résister aux clercs mondains, ignares et corrompus. Ils n'allaient pourtant pas jusqu'à repousser le principe hiérarchique. Priscillien, moine et chef de moines, se fit nommer évêque afin de conquérir, au profit de ses adhérents, l'influence attachée à la dignité épiscopale. Ce fut le signal d'une explosion de fureur qui s'appuya d'abord sur un grief de discipline, l'élection de Pris-

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