XCIV PROLÉGOMÈNES
à son profit la popularité de Martin, l'évêque, lui, songeait à faire de Maxime le champion du christianisme austère. Aveuglé par cette perspective, Martin se laissa arracher une bien singulière concession. Toujours exubérante d'enthousiasme, l'impératrice suppliait le vieil évêquc de consentir à prendre un jour son repas chez elle, en secret, loin des courtisans et des serviteurs. Seule, elle préparerait les mets, mélangerait les boissons, accommoderait la table et en ferait le service. Martin, non sans avoir beaucoup hésité, se plia à cette bizarre fantaisie ; très bizarre, en effet, si elle n'avait eu un but parfaitement précis dans les plans du maître Tartufe qui Pavait certainement suggérée. Les choses se passèrent selon le programme de la reine. Sulpice, qui, naturellement, est plein d'admiration pour elle, nous peint son attitude de petite servante, immobile, les yeux baissés, bien attentifs pourtant secundum disciplinam famulantium. Ce tableau est des plus plaisants; mais Sulpice, qui n'entend pas en rire, compare l'héroïne de cette dînette sentimentale à la Marthe de l'Évangile et même à la reine de Saba, separata mysterii majestate, ajoute-t-il révérencieusement. Est-il besoin de dire que le secret fut mal gardé ? Les courtisans, bien que tenus à l'écart, n'ignorèrent rien de l'événement, et le répandirent en tous lieux. Maxime ne leur sut point mauvais gré de leur indiscrétion; il comptait que l'amitié et la familiarité de Martin lui assureraient des légions d'adhérents.
Ce premier succès ne devait pas s'arrêter là. Le dîner intime n'était qu'un prélude, et Martin fut
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invité de nouveau à un de ces banquets de gala auxquels il avait toujours refusé d'assister. Peut-être regretta-t-il alors sa condescendance vis-à-vis de la reine. Mais la nécessité de conserver, dans l'intérêt de ses amis, l'influence qu'il croyait avoir acquise sur l'empereur parla plus haut que les scrupules de sa conscience. Le dîner secret avait enlevé toute valeur aux motifs précédemment allégués pour ne pas s'asseoir à la table impériale. S'il persistait dans son refus de manger en public avec Maxime, c'était désormais lui faire ouvertement outrage'. Aux yeux du public, cela aurait presque équivalu à une imitation de la conduite d'Ambroise, qui, dit-on, avait exclu Maxime de sa communion^. Le banquet eut donc lieu, et on s'attacha à lui donner un air de solennité exceptionnelle. Seuls, les très hauts fonctionnaires, summi atque illustres vin, dit Sulpice, y prirent place : le préfet du prétoire, Evodius, qui était aussi consul ; les deux frères du « roi », revêtus de la dignité de comtes du premier ordre; nul autre évêque que Martin, qui avait voulu être accompagné de son prêtre acolyte. Sulpice donne ici des détails qui pourraient être utilisés pour l'étude des modifications introduites dans le cérémonial des festins par les mœurs impériales. Ce n'est guère son habitude. Rien de plus maigre que ses récits au point de vue archéologique; mais, dans le cas actuel, une mise en scène circonstanciée était
I . Un pasiage de Tépître aux Corinthiens justifie cette appréciation : < Mensa« pariicipare est quidem, licet minus solemnis, communionis species, >
3. Vita Ambrosii, (Cf. plus loin, p. xcvu, les raisons de ne pas admettre r assertion du bio^^raphe de Tévôque de Milan.)
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nécessaire pour mettre en relief l'héroïsme sacerdotal de Martin. Il faut comprendre que l'ancien « triclinium » romain avait été remplacé par le « stibadium » , ou table en sigma lunaire, ainsi appelée parce qu'elle affectait la forme d'un demi-cercle. Les deux bouts du sigma — on disait les deux cornes — équivalaient, comme places d'honneur, à nos chaises du milieu. Maxime, l'Auguste, était couché à la corne droite; Evodius, le consul, à la corne gauche. Jusqu'à la fin de l'empire, la dignité consulaire resta le sommet des honneurs, caput et apex. Des trois autres lits qui remplissaient la courbe du stibadium, le prêtre occupait celui du milieu, entre les deux comtes'. Quant à Martin, toujours plus moine qu'évéque, il s'était assis sur un escabeau placé à la droite de Maxime. L'usage de manger couché, introduit à Rome avec le luxe et la mollesse de l'Orient, avait toujours passé pour peu compatible avec une certaine dignité de mœurs. Les matrones refusèrent longtemps de l'adopter. Les jeunes nobles mangeaient assis. En temps de deuil, on ne se couchait jamais à table. Les « philosophes » de profession, véritables prédécesseurs des moines, avaient obstinément répudié cette coutume, qui nous incommoderait prodigieusement mais qui passait alors pour voluptueuse. Elle ne pouvait donc être acceptée par Martin, à qui le moindre confort semblait une invitation au péché. Il taxait de coupable délicatesse le peu de paille 3 que ses disciples glissaient sous le « sak )) où il reposait quand il était malade. De