CVIII PROLÉGOMÈNES
de cette chute. Tous, en escamotant ainsi « un lustre entier», comme disait Ausone, ils ont grandement contribué à rendre obscures et difl&cilement intelligibles les dernières heures de l'empire d'Occident.
C'est par suite d'ignorances ou de roueries historiques analogues, qu'on a fait à l'invasion et aux barbares une part dépassant de beaucoup la réalité. Au cours de ces cinq années, en effet, le spectateur attentif aurait pu assister à une très intéressante expérimentation de forces nouvelles ou renouvelées : l'hérédité politique qui s'essayait à renaître; l'armée totalement transformée ; la bureaucratie démilitarisée; enfin, le principe électif curieusement pratiqué à la façon démocratique par des électeurs dont le mandat était purement spirituel. Dans le nombre de ces tentatives, toutes promises au succès, mais à un succès très ultérieur, la dernière seule était assurée d'une réussite immédiate. L'entrée en scène du nouvel électorat, si puissamment caractérisée par l'intervention décisive bien qu'inconsciente de Martin, fut, en effet, le point saillant de l'intermède que nous racontons. En s'associant dans des conditions plus ou moins réfléchies et conscientes aux chefs de cette armée qui, pour la dernière fois, venait de faire fonction électorale, les chefs de l'Église s'étaient, en quelque sorte, constitués les héritiers du sénat, naguère encore chargé de légaliser (lex de imperio) les nominations tumultuaires. Or, une fois placé en de telles mains, cet héritage ne risquait plus de tomber en désuétude par la faute de ses nouveaux possesseurs. L'opinion publique les encourageait trop pour cela. Ce n'est pas assez
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dire : elle les pousse et les aiguillonne. Malgré tant de disputes qui le divisent, en dépit des ambitieux et des indignes qui le déconsidèrent, la prépondérance appartient désormais à TÉpiscopat. A peine est-il adulte; il pourra se montrer maladroit et inexpérimenté; il est, d'ailleurs, le dernier venu : il n'en sera pas moins le premier arrivé. Le spectacle de ses débuts dans cette carrière mériterait certes d'être retracé en détail, ne fût-ce que pour marquer combien peu furent cléricales les origines de la « légitimité ». Mais une semblable recherche poussée à fond déborderait notre cadre. Je veux néanmoins m'en occuper dans la mesure nécessaire pour bien apprécier le rôle de Martin de Tours par contraste avec l'attitude de la majorité de ses collègues.
SIXIÈME PROLÉGOMÊNE
I. État mental et moral des peuples de VOrbis Romanus, — Comment Tincorporation, ayant détruit les anciens mobiles» en suscita de nouveaux.
— La préoccupation dogmatique et religieuse substituée à la préoccupation sociale et politique. — Profondeur, activité et vitalité de cette existence nouvelle. — Elle remet en vigueur le gouvernement par le vote et la parole que Tempire avait supprimé. — Origines économiques et démocratiques de TÉpiscopat. — Importance comparée de l'élection et de Tordination. — Coup d'œil sur les procédés électoraux de la démocratie < spirituelle >. — Renouveau des moeurs politiques grécoromaines au sein de PÉglise hellénisée, puis romanisée. — Caractère essentiellement représentatif de l'Épiscopat. — Influence incessante et prépondérante des mandants sur leurs mandataires. — Primitive ébauche d*une séparation des deux puissances. — Le pouvoir spirituel surgit de l'impulsion démocratique. — Vers la fin du siècle, les évéques sont déjà l'unique organe de la volonté générale; — les événements de 383, premier essai politique de leur nouvelle fonction. — Mais il faut revenir à Martin.
IL Situation précaire de Maxime. — Nécessité où il se trouve d'étendre sa puissance sur tout l'Occident. — Besoin d'argent créé par ses projets militaires. — Comment Priscillien se chargea, bien sans le vouloir, de lui en fournir. — Les c priscillianistes > devant le concile de Bordeaux.
— Priscillien récuse la juridiction du concile et réclame celle de l'empereur. — La situation changée de fond en comble par ce coup de tête.
— Une enquête ecclésiastique sur le dogme et la discipline transformée en poursuite criminelle. — Comment Priscillien ne pouvait alors comparaître au tribunal de l'empereur que comme sorcier ou manichéen, deux qualifications identiques. ^- Les procès pour magie au iv siècle, et leur caractère inévitablement financier. — Mode de formation et ' prolongation indéfinie de ces crises.
ni. Transformation redoutable de l'affaire cpriscillianiste». — La catiM /f^^i ou débat ecclésiastique devient un judicium publicum ou procès criminel. -^ Terribles conséquences qu'entraînait cette métamorphose.
— Pour les écarter, Martin accourt à Trêves en grande hâte. ~ Sa lutte ardente et prolongée contre les évéques « accusateurs >. — Quand il quitte la Cour, muni d'ane solennelle promesse, il croyait les avoir battus. — La trahison de Magnus Maximus. — Au mépris de sa parole les « priscillianistes » sont poursuivis judiciairement. — Torture, « aveux » et décollation de Priscillianus. — Haine théologique, avarice, orthodoxie et fiscalité combinées. — Préparatifs en vue de généraliser la crise de ce procès. — Le splendide coup de filet financier de Trêves doit se reproduire à travers toute THispano-GauIe. — Martin se jette une fois de plus entre les bourreaux et les victimes. — Promptitude, habileté et énergie de son intervention. — Il veut sauver les c hérétiques »;
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