‹ La Chronique du palais de JusticeChapitre 10 sur 27 · LA CHRONIQ0B · texte numérisé non relu

LA CHRONIQ0B

eaux ,'' entretenaat incessaininent leur filtralion, formaient une sorte de dépôt yaseuK d'où s'exhalaient des émanations pntrides. Le préfet de la Seine ordonna, en i8i6f la démolition de ces cachots; la prison a maintenant entièrement* changé de face , et est devenue aérée et habitable, autant à peu près que le puisse être une maison de détention au centre de la capitale. «

Adossée à la Conciergerie, se trouve la Sainte-Chapelle , ce monument historique si curieux et que Ton s'accorde â considérer comme le plus beau témoignage de l'art, tel qu'il existait aux treizième et quatorzième siècles.

L'enceinte de chaque palais renfermait, sous nos premiers rois, une chapelle presque toujours décorée du nom de sainte ; Hugues- Capet avait fondé celle-ci sous l'adoration des Mages. Louis IX, qui la trouva debout au sein de sa demeure favorite , ne la jugea pas digne de renfermer, en 134^9 ^^ reliques qu'il avait achetées la même année de l'empereur Baudouin , qui , soit dit en passant , montra dans la conclusion du pieux marché une habileté beaucoup plus que diplomatique. Le

saiot roi fit donc élever à grands frais le nouvel édifice, qui ne se trouva terniiné qu'en 1247, et dont la dédicace se fit avec le plus grand appareil.

La tourmente révolutionnaire a dispersé ces précieuses amulettes qui avaient coûté tant d'or et de sang à nos pères , et que Toii avait renfermées dans une grande châsse ; les auteurs en ont, pour notre consolation, conservé le catalogue, qu'il ne sera peut-être pas sans intérêt de reproduire ici.

c La couronne d*épines de notre Seigneur, et quelques gouttes de son sang précieuiE, dans un grand vase de cristal de roche.

c Une grande portion du bois de la vraie croix*

• t Des drapeaux de Tenfance de notre Sci* gneur Jésus-Christ.

c Du sang sorti miraculeusement d'une image de notre Seigneur, frappée par un infidèle.

t Un anneau de fer de la chaîne dont il fut Ké.

« Le linge dont il essuya les pieds aux apôtres le jour de la Cène.

10 LA GHR0NIQ13B

« Une partie de la pierre de son sépulcre;

• Du lait et des cheveux de la sainte* * Vierge,

« Le fer de la lance dont le côté de notre Seigneur fut percé.

« La robe de pourpre dont on le vêtit.

• Le roseau qu'on lui mit dans la main.

« L'éponge dont on se servit pour lui faire boire le fiel et le vinaigre.

• Une partie enfin du suaire dans lequeMI fut enveloppé. »

Outre ces saintes choses , le trésor de la Sainte-Chapelle possédait divers objets précieux , et dont l'origine , pour être moins sacrée y ne laissait pas d'être aussi curieuse et plus authentique.

Tels étaient une croix que les Francs portaient dans les grandes batailles avec l'Oriflamme; le chef d*or de saint Louis, grand comme nature, et garni de pierres précieuses ; le buste antique de Titus, qui se trouve aujourd'hui au cabinet de la Bibliothèque royale , et que l'on avait alors canonisé pou r plus d'édification ; la belle agate onyx, grande de douze pouces, et si connue des antiquaires sous le nom d'Apothéose d'Auguste.

DU PALAIS DB 3UST1CB. Il

Saint Louis avait payé les reliques de Baudouin un prix dont rien ne saurait donner une idée de nos jours ; la couronne d'épines seule figurait dans le marché pour cent mille écus, somme immense pour le temps.

Quand , après mille formalités , les reliques arrivèrent en France, en isSg, le roi et son frère, le comte d'Artois, suivis d*un cortège immense , se transportèrent jusqu'à Sens pour les recevoir. Là, nu-pieds, vêtus d'un habit de bure, ils les chargèrent sur leurs épaules, pour les porter à la cathédrale. Une semblable cérémonie se renouvela huit jours après, lors de leur entrée à Paris. Après les avoir processionnellement conduites par les rues , le monarque, avant qu'elles fussent déposées dans leurs châsses , commanda par un édit au deiyé des différentes églises , des couvens et des communautés , d'apporter à la Sainte-Chapelle toutes les reliques qu'ils pouvaient avoir en leur possession , pour rendre hommage à la sainte couronne. Tous obéirent , et prélats, abbés, prêtres, abbesses et nonnes même, dans leurs plus somptueux habits , se présentèrent avec leurs châsses.

L'abbé et les moines de Saint-Denis se dis-

la LA CHRONIQUE

pensèrent seuls d'apporter leurs reliques , et le roi ne parut pas médiocrement irrité lorsqu'ils lui dirent pour excuse que leur Chapitre seulpos^daù la véritable et authenHque couronne.

De cette époque , la Sainte-Chapelle fut l'église de France la plus révérée , et telle devint bientôt la vénération du peuple de Paris pour les divines reliques, qu'au seizième siècle» le vol d'un morceau de la vraie croix faillit produire une révolution , ou du moins une vive émeute. Heureusement , il se trouva que le larron était le roi Henri III lui-même , qui avait engagé aux Vénitiens la sainte relique pour une somme considérable. C'était aux Vénitiens , du reste , que l'acquisition avait été jadis payée par Louis IX. Henri pouvait penser en toute conscience que ce n'était qu'un prêté pour un rendu , un véritable jeu , d'usuriers bigots à roi philosophe.

Ce monument est bien déchu aujourd'hui de son antique magnificence; on va s'occuper activement , assure-t-on , de le débarrasser des montagnes de paperasses qui l'encombrent, et de le mettre en état de recevoir des visites dont il est digne sous tant de rapports ; car tel qu'il est aujourd'hui , dépouillé , méconnu ,

prostitué au plus banal emmagasinage , il demeure encore un des plus beaux édifices de notre riche capitale , et sa voûte hardie . ses fenêtres peintes , ses sculptures de chêne, la légèreté, l'élégance de son style arabe, provoquent Tadmiràtion et les regrets des nom*breux amis du style élégant de la renaissance , qui le visitent avec respect.

Da celte gothique enceinte, où tant de souvenirs se pressent en se heurtant , on monte par les escaliers escarpés et tortueux des tourelles jusqu'aux étages supérieurs , et l'on parvient, par des passages mystérieux et coupés dans les murs, jusqu'au précieux dépôt des archives judiciaires. Les trois longues galeries de ce dépôt s'étendent au-dessus de la salle des Pas-Perdus ; car, par une étrange anomalie , cette salle , sous les pieds de laquelle s'ouvrent les sombres cachots où se répandit à flots le sang des massacres de septembre, porte au front, comme une couronne justificative et accusatrice à la fois, ces tristes et sanglantes archives , effrayant monument des luttes de l'humanité.

Si le chemin qui conduit dans ce sanctuaire

l4 lA GHRONIQtl

des souvenirs a quelque chose d*effrayafil, la grandeur, le silence de cet imposant assemblage des muets témoins de tous leségaremens et de tous les crimes, est peu propre à détruire Fimpression sous laquelle on est entré dans ces sombres lieux.

Les archives se composent principalement d'une immense collection de registres, clas* ses et disposés dans un ordre admirable. Un temps incalculable, une patience et un discernement à toute épreuve ont dû présider à ce travail surhumain.

Chaque dossier, chaque rouleau, est ac* compagne d'une étiquette formidable , dont le laconisme, résume par une date et un nom, quelqu'un de ces forfaits dont le souvenir émeut ou frappe : le premier qui s'offre aux re* gards dès l'entrée , est la copie du jugement de Jean Chatel (i594)- Le récit de la mort de ce faible enfant , que les jésuites avaient poussé à l'acte d'une sanguinaire folie, s'y trouve détaillé avec ses hideux raffinemens. Non loin se trouvent les procès de Ravaillac et de Da<* miens, mêmes moteurs, mêmes crimes, mêmes résultats !

BU PAIAIS DE JOftTICE. l5

Tout auprès des documens du procès de Damions est une vieille botte de bois peinte en vert, et contenant son habit, c'est-à-dire le vêtement qu'il portait lorsqu'il subit son aflîreux supplice sur la place de l'Hôlel-de- Tille. Le procès de l'infortuné Calas est aussi conservé dans les archives, et tout auprès se trouvent les instructions contre Cartouche et Mandrin. Quel rapprochement!

Une partie peu connue des archives , et c'est la plus intéressante peut-être, contient les procès criminels de la révolution. Beaucoup ont été enlevés; l'intérêt et le respect des familles condamnent le reste à l'oubli, et c'est grand dommage pour l'histoire.

Des archives aux combles du palais, il n'y a que quelques degrés à gravir. De là , on découvre cet immense panorama de Paris, qui, pour l'intérêt matériel et moral , a si peu de rivaux.

C'est ce monument que nous avons tenté de faire connaître sous ses difiérens aspects en nous appliquant à choisir pour exemple des 'coutumes , des variations , des moeurs et des

l6 Là CHRONIQUE DU PAiAlS DE JUSTICE.

singularités judiciaires, ces grands drames moraux dont la péripétie s'agite si souvent dans son enceinte , et dont les plus saillans héros avaient trop souvent enseveli leur funeste ou héroïque célébrité dans les poudreuses archives où nous avons été troubler leur sommeil de mort , pour les offrir en utiles exemples j en frappantes et terribles leçons.

mmkT DU CONNÉTAIU DE ClISSON PAR PKIU N CR AON.

Le 8 mai de Tannée 1387, il y avait grande réception au Louvre , et les seigneurs encombraient la chambre du jeune roi Charles VI, lorsque la porte s'ouvrit brusquement à deux battans pour donner passage au brave connétable de Clisson , qui , couvert de sueur et de pouMière 9 accourait sans avoir pris ni repos

nihaldne, après avoir chevauché trois jours. II. 2

l8 LA CHRONIQUE

Clisson se jeta à deux genoux, et, d'une voix ferme et élevée, adressa ces mots au roi, près de qui se trouvaient alors ses deux oncles, ks ducs de Bourgogne et de Berry :

— Très redouté sire , votre père , à qui Dieu pardonne ses fautes, vous chargea de me remettre Tépée de connétable de France. Je Tai , pour vous , usée à mon loyal pouvoir. Nul ne m'a vu manquer au devoir de ma chai^ , et s'il était quelqu'un , votre corps excepté , et messeigneurs vos oncles , qui voulût prétendfe et mulenir que je m'en ffàsa^ mal acquitté, et qu'envers vous et la noble couronne de France j'eusse fait autre chose que ce qui convenait , je viens en donner mon gage et demander le combat.

Un profond silence répondit seul au connétable ; aucune parole n'échappa , même au roi. Clisson jeta atars un regâttl amer sw les courtitaM et continua z

— Très cher sire et noUe toi , Heatadvewi qu'en Bretagne, comme j'acctMnpMssais vos ordres , le <iuc de Bcetagne m'^ pris par svr* priae, m'a détenu en son châtel de rSteraufte, Ba'« chargé de cfadnes et m'a voulu «eare à mort ; et il l'eAt i«t, n Dîeii et tmm hem-

DU PiXÂIS DE JUSTICE. 19

frère de Laval ne m'eussent porté secours. Il afiUlu, pour me tirer de ses mains, que je loi eusse baillé une mienne Tille et trois forts châteaux , et la somme de cent mille livres d*or. L'insulte et le dommage que m'a fait le duc de B relagne touchent grandement à Votre Majesté royale i je vous rends Toffice de connétable , et vous 7 pourvoirez comme il vous plaira ; je ne saurais plus m'en dbiarger, ne pouvant désormais Texercer avec honneur.

Les faits articulés par Glisson étaient véritables. Jean lY, duc de Bretagne , l'avait en eflfet arrêté contre tout respect du droit des gens, et lui avait fait payer rançon. Le roi cependant 9 tendant la main à Cliason , pour le velever» se contenta de lui dire :

->-*- Nous savons qu'on vous a fait insulte et dommsige , à notre grand préjudice et à celui de wiire royaume; nous manderons donc incontinent nos pairs de France ^ et nous examinerons ce qu'il sera bon de faire. Puis , s'arrètant un moment » comme s'il eût réflédii : CoMiétable, reprit-jl, nous ne voulons pas que TOUS quittiez votre chaif[e , et nous exilisons 4|tte vous en usiez jdeinement jusqu'à ce que nous ayons «mé à d'autres mesures.

Clisson se retira mécontent , et dès lé leudemain.il se confinait dans sa terre de Mont- Ihéry, laissant momentanément vacante la charge de connétable de France. Mais qui aurait osé l'accepter de son vivant!

Une guerre intestine s'ensuivit : guerre bizarre, où la Bretagne se déchira de ses propres mains, où, cinq ans durant, les suspensions d'hostilités , les promesses , les armistices, les feints accommodemens et les ruptures désolèrent le malheureux pays que le despotisme de Jean lY menait à sa ruine.

Sur xses entrefaites (1392), Pieire de Graon, jeune seigneur, allié aux plus nobles familles de Bretagne , subit une éclatante disgrâce à la cour de France. Inconséquent, léger, il avait raconté à Yalentine , duchesse de Touraine, quelques-unes des folies amoureuses du jeune époux à qui elle venait d'apporter en dot les prétentions sur le duohé de Milan , qui depuis ont coûté tant de sang glorieux à la France! Chassé de la cour en punition de sa révélation indiscrète, Pierre de Craon se réfugia près du duc de Bretagne : c'était â Clisson qu'il attribuait sa disgrâce, et tous deux confondirent dans un même objet le désir

de satisfaction et de vengeance qui les ani* mait simultanément*

Pierre de Craon feignit d'entreprendre alors un voyage outre-mer. Il vendit au duc de Bretagne la plupart des biens qu'il possédait en ÂDJpu; et, à tout événement, il se prépara d'assurés moyens de retraite.

Il avait à Paris un riche hôtel, situé près de cimetière de Saint-Jean-en-Grève. Le concierge fut chargé de l'approvisionner secrètement de vins, dé vivres, d'épées, de cottes de mailles , de gantelets , de casques , de tous les objets enfin nécessaires à l'armement de cinquante hommes. Messire Pierre choisit lui-même des gens déterminés; et, sans les Instruire de ses projets, il les envoya successivement à Paris , par détachemcns de deux et trois hommes.

— Usez, leur dit-il, de tout ce qui est à mon hôtel ; demandez tout octroy à mon varlet , mais gardez de vous montrer au dehors , et je vous donnerai de bons gages.

Quand ils se trouvèrent tous réunis , Pierre de Craon parut â son tour; il répandit des espions près de l'hôtel Clisson et de l'hôtel Saint^ Paul, où demeurait le roi; et, lui-mcme, il

resta caché jusqu'à la fête du Saiat-Sacrement (i3 juin 139a).

Ce jour-là le roi tint cour pUnUrej donna un grand dîner, et les jeunes seigneurs joutèrent dans les cours de l'hôtel pour amuser les dames. Le roi retint encore ses convives à souper, et l'on dansa jusqu'à une heure après minuit La cour alors se retira.

Clissôû testa le dernier; il prit alors seulement congé du roi, puis il entra dans la chambre du duc de Touraine , à qui il dit :

— Passere£-Y0us ici le reste de la nuit , monseigneur? Si vous retournez chez Poulain, je vous accompagnerai. (Poulain était le trésorier du prince , et logeait près de la Croix du Trahoir.)

-—Connétable, répondit le duc, ye ne sais encore ce que je ferai , mais allez vous^n , il est bien temps de partir.

— Dieu vous donne bonne nuit, monseigneur, répondit Clisson en sortant , et il rejoignit ses gens qui l'attendaient devant l'hôtel Saint-Paul, au nombre de sept, et éclairés par deux torches de bois, résineux.

L'hôtel Clisson était situé près du Temple.

DU PALAU I)£ JUSTICE. â3

de Craon , qui voyait arriver enfin l'instant de satisfaire sa haine, avait, dans le plus grand silence, placé ses gens bien montés et bien armés au coin de la rue Culture-- Sainte-Catherine. Dès que le oonnétable eut quitté la rue Saint -Paul, et comme il tournait le carrefour en allant au pas^, il dit à son écuyer :

— Je dois demain avoir à dîner messei*gneura de Touraine , Coucy, de Vienne , Charles d'Angers , le baron d'Ivry et d'autres : ayez soin que tout le monde soit bien traité et que rien ne soit épargné.

Comme il achevait ces mois, Pierre de Craon et ses gens s'avancèrent, se mêlèrent, à la faveur des ténèbres, parmi les serviteurs de Clisson, se saisirent des deux torches qu'ils éteignirent en les jetant a terre , et entourèrent le connétable.

Clisson entendant alors le bruit des nombreux chevaux qui arrivaient , et, s'imaginent que le duc de Touraine voulait s'amuser de lui et de sa petite escorte, s'écria gaiement :

— Âh ! monseigneur, par ma foi , c'est mal (ait; mais je vous le pardonne , car vous êtes j$2une , et tout est jeu pour vous !

Mais Pierre de Craon, tirant son épéc , lui cria : .

— A mort ! à mort , Clisson! Clisson j cy vou$ faut mourir!

— Et qui es-tu? répondit Clisson d'une voix terrible ; qui es-tu , qui oses me clamer la mort ?

— Je suis messire Pierre , votre ennemi ! vous m'avez tant de fois courroucé, qu'ici faut vous amender. *— En avant ! continua-t-il, je tiens celui que je vonlai» avoir!

En disant ces mot« , il se jeta sur le conné* table et le frappa par-devant, tandis que ses gens suivaient son exemple. Clisson essaya de se défendre , mais , pour toute arme , il n'avait qu'un petit couteau de chasse; il s'en servit néanmoins , et parvint à parer quelques-uns des coups qu'on lui portait. Ses gens effrayés prenaient la fuite.

— Les tuerons-nous tous ? s'écria un des meurtriers.

— Oui , tous ceux qui se défendront , répliqua Pierre.

Cependant la défense était impossible, et les assassins n'eurent à s'occuper que du connétable dont Pierre de Craon voulait la mort.

La plupart toutefois s'étonnèrent et sentirent expirer leur courage , quand ils apprirent que c'était à la vie de l'illustre Clisson qu'ils attentaient ; leurs coups se perdirent à raventure , jusqu'à ce qu'un d'eux l'atteignit à la tête et le renversa entre son cheval et la muraille , contre la porte d'un fournier.

Cette porte s'ouvrit sous l'effort, et Clisson tomba sur le seuil de la maison. Le hasard avait voulu que le fournier se levât plus tôt que d'ordinaire, pour chauffer son four et cuire le pain. Attiré par le bruit des chevaux sur la chaussée , il avait entr'ouvert l'huis de sa porte étroite et basse : ce fut ce qui sauva la ^ie à Clisson. Les gens de Craon n'osèrent descendre devant l'artisan , pour s'assurer de Tétat du connétable , qu'ils croyaient mort.

— C'est assez fait! dit le sire de Craon d'une voix altière ; partons , car le coup a été frappé d'un bon bras.

Et, piquant des deux , il prit le grand trot, suivi de sa groupe, et sortit de Paris sans obstacle par la porte Saint-Antoine , que l'on tenait ouverte depuis l'époque où Charles VI, vainqueur à Rosbeck, avait envoyé à l'échafaud le vertueux avocat général Desmarels,

:i6 LA CimONIQUE

coupable d*avoir demaadé la diminulion des impôts.

Bientôt le silence se rétablit ; le fournier, alors seulement , osa s'approcher du blessé , et grand fut son étonnement quand il reconnut le connétable. A ses cris , les serviteurs de Glisson revinrent dans la rue Culture- Sainte-Catherine : leur maître se trouvait sans connaissance, la tête sillonnée de blessures et le visage inondé de sang. Tous crurent que c'en était fait de lui 9 et plusieurs se détachèrent pour en porter la nouvelle à l'hôtel Saint- Paul.

— Ah! sire l s'écrièrent»ils en entrant dans l'appartement du roi, votre connétable Olivier est morti

— Mort? tué! s'écria le roi; et qui a commis un tel crime?

— Nous ne savons , sire ; mais ce malheur est arrivé tout ici près.

— Or vite aux torches! cria le roi en s'élançant de son lit ; aux torches 1 je veux aUer voir Olivier en tout état !

Couvert d'une simple houppelande, Charles sortit sans attendre personne , que ses deux^ ehambellans, Gauthier Marthel et Jean de

LigDac. Les huissiers et quelques gendarmes éclairèrent le roi par--devaiit et en arrière ; il entra ainsi chez le fournier, et trouva son connétable dans le triste état qu'on lui avait dit , sinqn qu'il respirait encore , et que. ses gens étaient occupés à bander ses plaies. Clisson avait repris connaissance.

— £h! connétable, dit douloureusement le roi, comment vous sentea>-vous en cette peine?

— Cher sire, répondit Olivier, petitement et faiblement

— Et qui vous a mis en si piteux état ?

— Pierre de Graon , sire ; Pierre de Graon et ses complices 1 en traîtres et sans me laisser de défense.

— Connétable! reprit le roi, jamais chose ne sera examinée et punie comme cell&-ci ! Or tôt, ajouta-t-il en se levant, pourquoi n'appdle«t*on pas mes médecins et chirurgiens?

Mais en ce moment ils arrivaient de toutes parts , et Charles leur dit :

— Regardez-moi bien mon connétable, et sachez m'apprendre à quel point il en est, ear je suis bien affligé de ses blessures.

Les médecins sondèrent les plaies, y mirent un preinier appareil en présence du monarque, et assurèrent tout d'une voix, qu'ils le lui rendraient chevauchant avant quinze jours.

— Dieu soit loué ! s'écria le roi , voilà une bonne nouvelle! Pensez à vous, connétable, et ne songez à rien autre , car votre blessure est la mienne.

— Dieu vous le rende , répliqua le connétable , votre venue m'a sauvé la vie.

Le sire de Craon cependant avait rapidement parcouru la route qui séparait Paris de son château de Sable, tandis que le prévôt de Paris, courait, d'après un faux bruit, dans une direction opposée. Un des chevaliers de Glisson , Jean-le-Barois , ne fut guère plus heureux , bien qu'il fût en hâte parti par la bonne route. Il ramena seulement deux des écuyers et un des pages de Craon qui , trop mal montés, n'avaient pu le suivre. Ils eurent le poing coupé devant la maison du fournier ; on les décapita ensuite , et on pendit leurs corps à un gibet.

L'hôtel de Craon fut rasé. Le concierge eul la tétc tranchée ; sa femme et ses cnfans subi*

rent une longue détention dans les cachots où ils périrent, et un chanoine de Chartres, qui avait logé le sire Pierre pendant une nuit, fut privé de ses bénéfices et condamné à une prison perpétuelle , au pain et à Teau.

Grand fut le désespoir de Graon quand il apprit Texistence de Glisson et le supplice de ses aflidés. Il cessa de se croire en sûreté dans son château, et se retira en Bretagne. Jean lY, qui Favait excité contre le connétable , mais qui cependant n'avait pas trempé dans le complot , Faccueillit assez mat , quoique son parent :

— Vous êtes un chétif, lui dit-il, d'avoir perdu une si belle occasion ! Ne pas savoir occire un homme quand on le tient !

— Monseigneur, répondit Graon , je crois que tous les diables de Tenfer, à qui il est , Font arraché de mes mains. Je lui ai donné des coups pour en faire mourir vingt; et quand il est tombé de cheval , en bonne vérité , je pensais qu'il fût mort.

— Messire prince , vous avez commis une double faute , celle de Favoir irrité à jamais, ainsi que le roi , et celle de Favoir manqué.

3o LA GHROmQUB

Restez près de moi » toutefois , jusqu'à ce que j*en aie des nouTelies.

Dès que Charles YI apprit que Pierre de Craoti s'était rétiré en Bretagne , it écrivit à Jean lY pour lui ordonner de faire saisir et de lui envoyer le misérable coupaUe d*UQ si grand attentat envers son connétable. Le duc répondit qu'il avait bien entendu parler dç ce qui s'était passé , mais qu'il ignorait la retraite de Craon^ qu'il ne savait rien de oejt bomme^ et n'en voulait rien savoir; qu'il suppliait d'ailleurs le roi de l'excuser s'il ne se mêlait d'une affaire qui ne le jregardait nullement.

Charles YI lut cette lettre dans son conseil, composé d'hommes dévoués au connétable : Bureau de la Hivière, Montaigu, Le Mercier, Noyant, Le Bègue de Yilaine, et surtout le duc de Tovraine, qui répétait sans cesse que ce crime intéressait la majesté royale. Tous furent d'avis d'obtenir saftisfMtioa par les armes, et d'aller attaquer le duc de fk^tèigot dans ses états.

Ordre fut domsié , en attendant , au Pwle* ment de faire le procès à Psen» de Craon. Le ji^eflaemt snivit 4e pnès la premièw enqutte. Ajowné à la Table de marbrée, GraoaAitcoii*

«DU PALAIS DE lUSTICB. 3l

damné au dernier sappltce. Tons ses biens meubles et immeubles furent confisqnés.

L'emplacement de son hôtel fut donné à la paroisse Saint-^Jean, et servit à augmenter le dmetière. Le diâteau dePQrdbeft>Fontaines, dtué à quatre lieoes de Paris, les terres qui en dépendaient , et le cbâteau de sa aeigpneurie de la Ferté-Bernard , augmentèrent Tapanage du dnc de Tonraine* Une partie de ses biens meubles» et ils étaient immenses» fut vendue au profit du trésor roijal; Tantre fut attribuée à l'amiral Jean de Vienne, qui poussa Tavidité, dans cette odieuse affaire, jusqu'à chasser, presque nues, du château de la Perte, la femme et les filles de messire Pierre , bien qu'elles fussent de l'illustre maison de Châtillon , alliée au roi et aux princes. .

Quant aux résolutions de guerre , on leur donna cours : une armée fut réunie et se mit en marche vers la Bretagne. Déjà même elle avait dépassé le Mans, lorsque, le 5 août i Sga, un événement célèbre et bizarre, dont l'histoire a consacré le souvenir, et dont la forêt du Mans fut le théâtre, la surprise et l'effroi causés à Charles YI , par la reacontre d'un mendiant qui , s'élançant sur les rênes de son

32 LA CHRONIQUE DU PALàlS DE JUSTICE.

coursier, l'arrêta court , en s'écriant d'un accent terrible : «Roi, necheYauche plus avant, mais retourne , car tu es trahi ! > vint tout à coup déterminer chez le malheureux monarque les symptômes d'une démence furieuse , qui devait mettre bientôt l'Etat sur le penchant de sa ruine. Le crime de Graon parut oublié dès lors.

Trois ans plus tard, Glisson devait périr lui-même , victime de l'inconstance de la fortune et des cours.

iHiftni H ifflisiKinin u m vmim.

Le dimanche 20 no^irembre 1407 » le duc

de Berri mena' ses deux neveux, les ducs

d*Orléans et <Je Bourgogne , entendre la messe

à l'église des Âugustins : les courtisans dès

long-temps les avaient aigris Tun contre Tau*

tre , mais ils venaient de promettre de mettre

leurs discords en oubli , et ce jgur-ià , pour

mieux attester leur sainte réconciliation , ils II. 3

communièrent ensemble. Le mardi , le duc de Berri leur donna un grand dîner, où ils s'embrassèrent devant les princes, se jurèrent amitié , et burent à leur réconciliation ; le duc d'Orléans convia même le duc de Bourgogne à dîner chez lui le dimanche suivant.

La reine venait d'accoucher récemment d'un fils qui n'avait pas vécu. Elle gardait encore le lit , et logeait en un petit hôtel qu'elle avait acheté du sire de Hontaigu , dans la vieille rue du Temple , près la porte Barbette. Le duc d'Orléans lui faisait des visites assidues , tâchant de la distraire du chagrin que lui avait causé une couche si malheureuse. Le mercredi , a3 novembre, il y soupait , et le repas s'était prolongé gaiement , lorsqu'un valet de chambre du roi , nommé Scas de Courte-Heuse y se présenta de la part du roi : t Monseigneur, dit-il , le roi vou^ mande pour que vous veniez Vers lui sans délai. Il a hâte de vous parler pour chose qui touche grandement à vous et à lui. >

Incontinent , le due ^e fit amener .sa mule. Bien qu'il eût alors six cents hommes armés dans Paris ,. te soir-là il n'était accompagné, pour toute suite , que de deuic, écayers mon-

ou PALAIS DE JUSTICE. 35

tés sur le même cheval , et de quatre ou cinq valets de piejds , portant des flambeaux. Il était tard , environ huit heures du soir ; la nuit était sombre , chacun retiré chez soi , personne par les rues.

Le duc était vêtu d'une simple robe de damas noir ; il s*en allait , suivant la vieille rue duTemple, en chantant et jouant avec son gant. Quand il fut à environ cent pas de Thôtel de la reine , comme il passait devant Thôtel du maréchal de Rieux , dix-huit ou vingt hommes armés, qui étaient embusqués devant une maison nommé limage - Notre- Dame , s'élancèrent tout à coup ; le cheval des deux écuyers eut peur et les emporta au loin. Les assassins tombèrent sur le duc d'Orléans , criant :

— Â la mort ! à la mort !

— Qu'cst-ceci ? D*où vient ceci? dit-il ; je suis le fluc d'Orléans.

— C'est ce que nous demandons , répliquèrent-Us.

Bientôt il fut renversé de sa mule. Il se re^ leva sur ses genoux ; mais tous à la fois frappaient sur lui à grands coups.de haches , de

naMes ei d*43pées. Un jeune page essaya de le défendre 9 et fut aussitôt abattu ; un autre fut blessé grièveiaent, et n*eut que le temps de se réfugier dans une boutique de la me des Rosiers. La femme d'un pauvre cordonnio* ouvrit sa fenêtre et cria au meurtre I « Taisezvous , mauvaise femme y > firent de la rue des hommes qui tiraient des flèches aux fenêtres d'où l'on eût voulu regarder. En un instant tout fut achevé , et un homme de taille élevée, vêtu d'un chaperon rouge qui lui descendait sur les yeux, dît à haute voix : «Eteignez tout, et allons noufr-en ; il est mort ! » Ds montèrent alors sur des chevaux , préparés à la porte de la maison Notre-Dame « et s'enfuirent par la rue des Blancs-Manteaux, hâtant le train, et criant : < Au feu! au feu! >

Le bruit avait attiré aux fenêtres le^ gens de l'hôtel du maréchal de Rieux ; un écuyer descendit au moment où le <:rinie venait d'être accompli. Il trouva le malheureux duc étendu sur le pavé , mort et tout mutilé. La tête était ouverte par deux effroyables blessums; la main gauche avait été coupée; Je« bras droit ae tenait plus que par un lambeau; le page était là gisant , et rendait les derniers soupirs

en disant , d'une voix étouJOTëe dans la dou^ lenr et les flots de sang : « Ah I mon maitre ! b

Le corps fut transporté le lendemain à Tégtise des Blancs-Manteaux ; ce fut au jour seulement qu'on ramassa dans la boue la main mutilée et la cervelle du malheureux prince. Toute la famille royale éplorée vint rendre les derniers devoirs au duc d'Orléans. Le duc de Bourgogne ne parut pas moins affligé que les autres. « Jamais , disait-il , phis méchant ni plus traître meurtre ne fut commis ni exécuté en ce royaume. »

Le vendredi , le duc d'Orléans fut enseveli avec la plus triste pompe ^ dans l'église des CélestÎDS y où il avait fait bâtir une superbe chapelle. Le convoi fut suivi de tout ce qu'il y avait de seigneurs et de chevaliers à Paris , et d'un innombrable concours de peuple. Les coins du drap mortuaire étaient portés par le roi de Sicile , le duc de Berri , le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon , tous velus de deuil et versant d'abondantes larmes.

Cependant , les soupçons s'étaient portés tout d'abord sur un homme que le duc d'Orléans avait gravement oflensé , et qui , on le savait , en avait conçu un ressentiment mor-

38 hk GHRONIQDB

tel. C'était Aubert le Flamenç, seigneur de Canny , ancien chambellan du duc. Son maître avait séduit sa femme , et Ton racontait que j par une impudique raiHerie , il la lui avait montrée toute nue , ne lui cachant que le visage , et le faisant juge de la beauté de sa maltresse* Le récit en était devenu public , et le mari avait quitté sa femme , qui , depuis , avait eu un enfant du duc.

Il fut bientôt vérifié que le sire de Canny n'était pas venu à Paris depuis une année, et l'on se plongeait de nouveau dans de vagues et inextricables conjectures, quand le sire de Tignouville , prévôt de Paris , appelé au Conseil des princes , dit avec une assurance faite pour inspirer autant de crainte que de curiosité : t J'ai fait toute diligence pour décou^ vrir les auteurs de l'assassinat du duc, mais je crois que si j'avais permission d'entrer dans tous les hôtels des serviteurs du roi , même ceux des princes, je pourrais connaître les auteurs et les complices. »

Le roi de Sicile , le duc de Berri , le duc de Bourbon lui répondirent aussitôt qu'il lui était donné congé et licence d'entrer où bon lui semblerait. Le prévôt sortit, et alors le

duc de Bourgogne j qui n'avait pas entendu sans pâlir donner à ce magistrat un pareil octroi, tirant le roi de Sicile et le duc de Berri a part, leur déclara que c'était lui qui » « surpris et tenté par le diable, avait ordonné le meurtre, b

Puis il en raconta les circonstances : C'était un gentilhomme normand , Raoul d'Âuquetonville , ancien général des finances , que le duc d'Orléans avait privé de son emploi par suite de ses malversations, qu'il avait choisi pour exécuter son crime. Cet homme, après avoir gagné plusieurs gens de toute sorte pour l'aider dans son complot, entre autres les deux frères de Courte* Heuse , dont Tun était valet de chambre du roi , avait cherché long- temps une maison* dans le quartier Saint-Paul, pour s'y cacher avec sa bande. Le 17 novembre, il avait enfin trouvé celle qui avait pour enseigne l'Image-Notre-Dame ; il l'avait louée tout entière pour six mois , moyennant seize écus , disant qu'il voulait y mettre des vins en magasin. Six jours durant il s'y était enfermé , sans bruit , ne laissant , sortir aucun de ses gens, et attendant une occasion favorable.

4o LA GHftONIQUI

Les princes demeuièrent glacés de sUrpHse et d'éfiroi à ce récit. Le duc seul avait répris toute sa fermeté et son atidace , et cbmtùe le dtic de Bétri {ironoAçait ces mbts èh liersant un torrent de làrmés- :

— Hélas 1 je perds d'un seul coup mes deux hevelix! dépàrtez-TOus d'entrer jamais au Conseil.

— Je m'en dépars volontiers , répondit le duc ; et afin qu'on n'accuse personne de la mort du duc d'Orléans , ajouta-t-il en se retirant et en élevant la voix avec fierté , je déclare que c'est moi , et nul autre , qui ai fait faire ce qui a été fait.

Puis , montant à cheval , il retourbà suHe^ champ à l'hôtel d'Artois^ prit six hommes seulement avec lui^ et s'en alla^ sanÉ s'àtréter, hormis pour changer de chevatax^ jusqu'à la frontière de Flandre. Il arriva à Bapaume après midi , et ordonna , en mémoire du péril auquel il venait d'échapper, que dorénavant les cloches sonnassent à cette heure , ce qui fut fait, et long-temps s'appela dans le pays l'angélus du duc de Bourgogne.

La duchesse d'Orléans était à Château-

Thierry avec ses enfâûs quand lui parvint cette terrible nouvelle. Après les preitaiers momens donnés aux justes accès de sa douleur, elle vint à Paris se jeter aux pieds du roi , qui jouissait alors d'un peu de raison , et par Forgane d'un de ses avocats au Parlement, demanda justice. Le diancelier de France répondit que le roi ferait bonne justice , le plus tèt qu'il le pourrait ; et de sa bouche le monarque igouta : « 11 est notoire, et non» voulons qu'il le soit pour tous , que le fait à nous exposé , relatif à notre propre frère , nous touche , et que nous le réputons avoir été ftdl à nous-tnéma. »

Pour toute l'éponise ^ le duc de Bourgogne arma. Le roi, sans argent , sahs gens d'armes, était dans l'impossibilité de lui résister; on lui expédia le comte de Saint^Pol pour lui proposer de venir e&poser ses motifs et sa jus-tification i il s'indigna à une telle oflVe , et ne consentit qu'à pdne à accorder au roi de Si-cile et au dut de Berri une entt^evue dans la ville d'Aktiiens. 11 s'y rendit toutefois, mais avec une suite de trois mille hommes , et fit , en arrivant , peindre sur sa porte deux fers de lance, l'un affilé, Tautrc émoussé^pour si

gnifier que le choix lui était égal : la guerre ou la paix.

Cette entrevue fut sans résultat. Le duc déclara c qu'il ne youlait ni grâce ni pardon du roi ; que le monarque et son conseil devaient lui avoir obligation, au contraire; que son intention était d'aller à Paris s'expliquer de-

vaut le roi , et que maître Jean Petit , cordelier et docteur de l'université , se faisait fort d'y prouver que lui, duc de Bourgogne, avait agi licitement , et aurait grandement péché s'il eût agi d'une autre manière. >

Il vint à Paris, en effet, et, malgré les ordres du roi , y fit son entrée le 20 février, à la tête de mille hommes d'armes et au milieu des acclamations du peuple qui, depuis Saint- Denis , ne cessait de crier : « Vive le duc de Bourgogne et Noël 1 » comme si c'eût été le roi lui-même. Il alla droit descendre à son hôtel d'Artois, garnit les alentours de gens de guerre , prit de minutieuses précautions pour sa sûreté , et demanda jour au roi pour proposer les motifs qu'il avait eus de faire périr le duc d'Orléans. Jour lui fut accordé pour le 8 mars i4o8.

La maladie du roi prit ce jour^là un caractère plus grave, et le dauphin occupa sa place. Tous les princes, les conseillers du roi, un grand nombre de comtes , barons , chevaliers et éciïyers, le recteur de FUniversité, les membres du Parlement , une foule de docteurs et autres clercs , une multitude de bourgeois et de gens de divers états composaient cette assemblée, au milieu de laquelle matlre Jean Petit proposa la justification du duc de Bourgogne pour le meurtre du duc d'Orléans (i). .

Il commença par dire que le duc de Bourgogne ,* comte de Flandre et d'Artois , deux fois pair et doyen des pairs, venait en grande humilité par devers la très noble et très haute majesté royale pour lui faire révérence et toute obéissance, comme il était tenu de faire par quatre obligations : la première qui oblige le parent de ne point offenser son pa-

(i) Ce discours de Jeap Petit, le monument te plus curieux de réIoqoencG théologique et judiciaire , que les liornes que nous noiu sommes imposées nous permettent 2i peine d^analyser, se trouve reproduit en euticr dans ta magnifique édition de l*Histoirc des ducs de Bourgogne qu'a publiée récemment M. de Barante, par les soins àv son éditeur M. Dufey.

44 ^^ GHRONIQVI

rent; la seconde qui lui prescrit de se défendre de parole et d'effet ; la troisième, du irassal envers le «eigùeur, qui lui commande de ne le point offenser; la quatrième qui lui impose de yengér les offenses faites à son prince.

t Ces choses susdites, poursuivit midtre Petit, mondit seigneur de Bourgogne ne pourrait avoir en ce monde une plus grande donleur en son cœur, que de voir le roi prendre déplaisir envers lui du fait advenu sur la personne du feu duc d'Orléans, dernièrement trépassé , lequel fait a été perpétré pour le très grand bien de la peftonne du roi , de ses enfans et de tout le royaume , comme il sera démontré ci^ Après. Il supplie très humblement le roi d'ôter de lui toute déplaisance de son noble corar ; que le roi veuille bien lui montrer douceur et bénignité , et le tenir en amour comme son loyal sujet* vassal et cousin. B

S'excusant ensuite de la faiblesse de son mérite , de la grandeur du sujet et de la dignité de l'assemblée, maître Petit, après avoir dit qu'un théologien pouvait aussi bien se charger de la justification du duc qu'un lé-

DV PAJLAI6 M JUSTICE. 4^

gisie y eotra «a matière , prenant peur texte ces paroles de monseigneur saint Paul : /ladix omnium nudorum^ cupidUas quam qfddem appeiens erraotrunt à fide. « Dame conyoilise est de tous maux la racine, puisque » lorsqu'on a été dans ses lacs , elle a fait ceux qui Font aimée , les uns apostats , les auires déloyaux^ ce qui est chose bien blâmable. > De là , il annojEiçait U docte division de son diaewurs 9 sa^râr ; une majeure en quatre parties» prouviant i^ que la convoitise est la racine de t^us maux ; u^ qu'elle fait des apos* tais ; > qu'elle fait des déloyaux et infidèles à leur prince ; 4^ diverses autres vérités , fiour mieun f<mder la justification de monseigneur de Bourgogne. La minewe devait être i'ap* pUcatîoQ d^s propositions de la majeure au cm particulier.

iiprès avoljr longuement établi sa majeure , par des raisonnemens et des xutations hiatoraques où sont mis- .en scène tour à tour Jttiien4'Atpostat y Absalon, Athalie et Mabo* met 9 maître Petit passa à la mineure , afin de prouva que feu Louîa, naguère dipc d'Or* léam • anrait 9 |>ar convoitise d'obtepiir la couronne pour lui et sa race , commis le crime

de lèse-majeslé au premier, second, troisième et quatrième degré. Il Taccusa ensuite d'avoir machiné la mort et la destruction de son prince , par sortilège , par poison , par armes, feu, eau et autres violences. II lui reprocha de s'être montré dévot pendant le jour, et d'avoir mené la nuit une vie dissolue , s'eni vrant, jouant aux dés et faisant la débauche avec des femmes. Il l'accusa d'alliances avec les ennemis du roi et du royaume ; raconta l'aventure d'une , pomme empoisonnée , destinée par lui au dauphin , et qui , mangée par méprise par son propre fils , lui avait donné la mort.

c Ainsi , dit maître Petit en terminant , 0 appert que ledit criminel duc d'Orléans a commis le crime de lèse-majesté , pour parvenir à sa mauvaise et damnable intention ; et de ma mineure jointe à ma majeure s'ensuit clairement et en bonne conséquence que mondil seigneur de Bourgogne ne doit en rien être blâmé ou repris de ce qui est advenu en la personne dudit criminel duc d'Orléans ; que le roi notre maître non seulement n'en doit pas être mécontent , mais doit avoir mondit seigneur de Bourgogne ainsi que son

action pour agréables , et Tautoriser en tant que de besoin. De plus , il doit le récompenser en trois choses , savoir : en amour, honneurs et richesses , à l'exemple des rémunérations qui furent faites à monseigneur saint Michel l'archange et au Taillant homme Phinée. J'entends , en mdn gros et rude entendement , que notre sire doit , plus qu'auparavant , faire prononcer et publier sa loyauté et bonne renommée en tout le royaume et hors du royaume , par manière de lettres-patentes ou autrement. Dieu veuille que cela soit ainsi iait , et que son nom soit béni dans les siècles des siècles. Amen. »

Le discours terminé , maître Jean Petit requit le duc de Bourgogne de l'avouer de ce qu^il avait dit, ce que fit hautement le duc , se réservant de dire au roi ^des choses de plus de gravité encore. L'assemblée se sépara alors , et le duc retourna à son hôtel accompagné de ses gens d'armes et de ses arbalétriers.

Tous les gens d'honneur et de doctrine .furent grandement scandalisés de cette justification du duc de Bourgogne et des accusations qu'il portait contre la mémoire du duc

d'Orléans. Ce qu'avait dit maître Jean Petit semUait fort étrange, mais personne n'eût été assez hardi pour en parler haut , et Ton se contenta d'en murmurer parmi les princes, les nobles , le clei^é et le peuple même , tout favorable qull fût à Jean-^ans-Peur.

Le lendemain, le dm, en présence du dauphin , des princes et des principaux du conseil , fit proposer une nouvieUe requête et supplication, la première sans donite ayant jM^oduit mauvais effet ; puis il alla trouver le roi , le pria de le tenir pour çxjcusé 4e cette mort , et de ne lui garder nnlle ranouoe , car il ne croyait aucunement avoir néjGdt. H lui présenta en même tenyps à signetr des lettrespatentes ainsi conçues :

c Considérant les justifications entendues par notre conseil, et les causes pour lesquelles le duc de Bourgogne a fait mettre hors de cette vie le duc d*Orléans ; savoir faisons qu'ayant considéré la fervente et loyale amour et bonne affection que notredit cousin a «le pour nous .tf notpe ligpoée et que nous espéimu qu'il aura toiigours au temps à venir, ^ avons âCé et êtons de notrc âme tovAe déplaisance que, par le report d'awmns malvieiUaas

à notredil cousin /ou autrement, pouvions avoir contre lui , à l'occasion des choses susdites, et voulons qu'iedui cousin soit et demeure en notre singulière amour, comme il €tait auparavant ; et , en outre , de notre science certaine, voulons et nous plaît pai^ ces présentes que notredit cousin de Bourgùgne^ ses héritiers et successeurs soient et demeurent paisibles envers nous et nos successeurs , quant audit fait et ce qui s'en est suivi , sans que par nous , nosdits successeurs , nos gens et officiers , ou les gens et officiers de nos successeurs, aucun empêchement pour cause de ce pût leur être donné maintenant ni au temps à venir. »

Le roi, dont le sens était affaibli, même hors de ses accès , signa ces lettres , et fit au duc un accueil affable et bienveillant.

— Prenez, mon cousin, dit-il cependant en lui remettant les lettres , prenez , et songez qae je puis abolir la peine , mais non le ressentiment ; c'est à vous de vous garder d'un péril plus proche peut-être que vous ne croyez.

— Je baise les mains de votre majesté,

50 Lk CHRONIQUE DU FALàlS 01 JUSTICE.

sire , répondit fièrement le duc , mais quant à craindre, soyez assuré que je n'ai crainte d'aucun homme yiirant, tant que je serai es la grâce du roi»

L'événement bientAt prouva que l'avis di roi était sage , et que Foutrecuidance do duc ne devait pas échapper toujours au qu'il bravait de son nom de Sans-Peur.

lE m V

L'histoire de notre monarchie présente à Pétude et à la curiosité de quiconque en Tcut fouiller les annales , un grand nombre de procès criminels intentés contre les personnages les plus élevés ; mais c'est sous Charles YII , en 1458, que, pour la première fois, on y voit un prince du sang jugé avec tout l'appareil de la justice.

Charles se trouvait parvenu , à cette époque , à Tapogée de sa puissance : aux fatigues guerrières, aux incessantes inquiétudes où «'étaient consumées les premières années de son règne , succédaient un glorieux repos et un calme achetés par trente-six années de luttes et de perturbations. L'Angleterre ne devait plus lui donner d'ombrage, déchirée qu'elle était par la guerre civile qui précipita plus tard du trône Henri YI , ce roi doublement couronné à Londres et à Paris ; le Danemarck , Gênes venaient de se mettre sous sa protection , et tout semblait lui présager enfin des derniers jours glorieux et tranquilles , lorsque la trahison du duc d'Alençon vint mettre de nouveau en péril cette prospérité acquise au prix de tant de sang, de persévérance et de travaux.

' L'orgueil bles^sé , l'ambition et la jalousie causèrent la perte du duc d'Alençôn. Ses services, mal récompensés à son gré, le gouvernement remis aux mains du duc du Maine, lui'inspirèrent un projet de vengeance, plutôt ' que de trahison , dont la perfidie d'uti de ses complices , le prêtre Thomas Gillet , qu'il avait chargé d'échanger sa correspon-

dancc avec les Anglais , fit tomber les témoignages accablans entre les mains du roi Charles Yll. Dans cette correspondance , la preuve se trouvait que le duc avait été un des prin - > cipauxauteurs de larévolte de Guicnne y qu'il pressait les Anglais d'en tenter l'invasion pen-' dant que la soumission du peuple n!était pas -■ encore bien affermie, et que sondésir devoir* se hAter l'invasion était tel, qu'il allait jus« qu'à les traiter de lâches s'ils ne profitaient avec célérité de l'occasion. Une proposition d'alliance entre sa fille et le fils aine. du duc d'Yorck , avait en outre été par lui acceptée ; il avait promis de se déclarer ouvertement, contre le roi , de livrer aux Anglais les places qu'il possédait en Normandie, avec toutes leurs munitions , de lever des troupes pour eux et de les guider dans leur marche. Pour prix de sa trahison , le duc demandait , au choix du roi d'Angleterre, un des.trois duchés de Bedfort , de Glocester ou de Clarencc , les seigneuries du comté du Maine, 24,000 écus de pension annuelle et 5o,ooo écus d'entrée CQ campagnç , dont 26,000 lui seraient payés d*avancc.

Déjà les troupes, pour Texpédilion , étaient.

lovées , el l'argent prêt , lorsque la mort d« dac d^Yorck fît ajourner à quelques mois le projet que le monarque anglais ne mettait au reste à exéeution qu'à contre-cœur , en quel** (fue sorte , et sur les pressantes instances du duc y ainsi que le prouva sa réponse à un de ses envoyés. Sursademande: quel étaitCharies fie France ? Celui - ci n'avait pu s*empècher d'en faire un portrut avantagea]^.

— Je m'étonne , dit alors le monarque anglais , comment les prinees de France ont s» grande volonté de lui faire du déplaisir T Au surplus y ajbut»-t-Ù m^ç un soupir, autant m'en font ceux de mon pa]rs.

CharlesYIIse trouvait en Bourbomiais quand Thomas Gillet lui rensit les preuves de la tr»hison du duc.

— Â qui me fierai-je désormais? s'écria-t*il', surpris égdement et aflligé de cette nouvelle y si ceux de mon sang me trahissent? Puis^ hâté de porter remède à une entreprise qui le menaçait y il chargea le comte de Longuevitbe-Brézé, grand sénéchal de Normandie^ boursier - général des finances , Cousinot t bailli de Rouen , et Odet d'Âidie, de s'assurer du coupable , qui se trouvait alors d Paris.

Le comte de Longueyille se rendit en hâte à Paris et donna avis au prévôt de Paris des ordres qa'il avait reçus ^ en lui commandant de cerner étroitement Fhôtel d'Alênçon , tandis qu'il s'y rendrait hii-même » sous prétexte de visiter le duc. Il l'alla trouver en effet , seul , le visâg^e riant » saqs suite , et une connersaUon vive et gaie était déjà entamée entre eux 9 lorsque » jugeant que le prévôt avait eu le temps nécessaire pour disposer ses gens :

— Monseigneur , lui dit-il d'une voix sévère , pardonnez4e*moi ^ le roi m'a envoyé devers vous et m'a donné charge de vous faire son prisonnier, je ne sais proprement les causes pourquoi; et,, lui mettant alors la main sur l'épaule , il ajouta : Et , pour lui obéir , je vous fais prisonnier.

Terrassé de ce coup imprévu, le duc n'eut pas même la force de répliquer, et Longueville, profitant rapidement de ce premier mouvement de stupeur, lui fit descendre le perron^de son hôtel , devant lequel le bailli de Yermandois l'attendait à la tête d'une compagnie d'archers. Le même jour , il était transporté à Mclun , d'où on le conduisit à Montargis où se trouvait le roi.

56 tk GBRONIQUS

Dès lors on travailla à l'instruction préli* minaire de son procès. Charles , à cet effet , commit un maitre des requêtes » deux con* seillers de la Cour et le lieutenant ciyii , pour l'interroger dans sa prison; mais il refusa de répondre, déclarant qu'en sa qualité de prince du sang et de pair du royaume , il ne pouvait se soumettre à d'autres juges que la Cour des pairs.

Cependant la longue anarchie dans laquelle avait été enseveli l'Etat pendant si long-temps, avait fait perdre de vue toutes les anciennes constitutions, et grand était l'embarras de ' Charles et de ses conseillers pour décider des formalités à observer pour procéder criminellement contre un pair, prince du sang royal.

Jean Tudert, jnaitre des requêtes de l'hôtel, fut chargé d'écrire au Parlement et de lui soumettre diverses questions à ce sujet. Ce fut d'après la réponse qu'on régla les convocations et les séances , en prenant pour modèle de la forme de la procédure, le procès fait au comte d'Artois , sous Philippe de Valois (en i3i8 ). Le roi , par lettres-patentes, ordonna donc que « le lit de justice se tiendrait à Montargis jusqu'à la perfection du pro-

ces , et les pairs et princes du sang tenant pairie furent ajournés suivant Tancien usage (i). •

Le duc persistait à refuser de répondre , déclarant toutefois être innocent de tout ce que la méchanceté lui imputait ; l'assemblée se réunit donc , composée ainsi , au rapport des pièces de la procédure :

« Le roi était sur son trône , ayant à ses pieds le comte de Dunois, comme grandchambellan; Charles, duc deBerri, second fils du roi ; les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes d'Ângoulême, du Maine, d'Eu , de Foix , de Vendôme , de Laval occupaient le haut du banc , à la droite du (nonarque. Dessous iceux bancs , du même côté , les trois présidens, le grand-mailre de France, l'amiral , le grand-prieur , le marquis de Saluées , quatre maîtres des requêtes , le bailli de Senlis, deux conseillers du roi et trenlcquatre seigneurs en Parlement. A main gauche , au pied du trône , était le chancelier , et sur le haut du banc, du même côté, les six pairs ecclésiastiques , quatre autres évê-

(1) Une maladie épidcmiquc ravageant les environs de Montargis , le lieu de l'assemblée fut changé et fixé h Vendôme.

58 LA GUEOMIQUE

ques et Tabbé de Saini-Deois. Sur les autres banca» le seigneur di* la Tour d'Auvergne , de Torcy ^ de Vauvert , de Prie , de Présigny ; les baillis de Touraioe et de Rouen , les trésoriers, le prévôt des marchands et trentequatre conseillers de la Cour du Parlement. Sur un banc séparé ; les deux avocats-généraux et le procureur-général , et sur trois pe> tits bancs étaient placés cinq greffiers. • Le duc de Bourgogne ne vint pas au lit de justice^ soit qu'il dédaignât de prendre rang entre les vassaux, soit qu'il eût eu connaissance des menées du duc ; et lorsque le roi le somma d'y paraître, il prépara une si forte escorte^ qu'on se h&la de le dispenser du voyage.

Le duc d'Alençon parut au milieu de la salle sur une basse cscabelle ; ce fut dans cette humiliante situation qu'il essuya sesinlerro gatoires et entendit la lecture des dépositions des témoins. 11 prit. ensuite la parole^ et, après avoir discuté les preuves dont s'armait l'accusation contre lui :

• Il y en a, dit-il , de deux sortes : l'une do témoins , l'autre d'écritures. Les témoins sont gens de néant et valets ; ils n'ont pas l'effronterie de paraître devant moi , mais quand ils

Gomparaltraient , la foi de tous ces gcns-là est*elie comparable à la mienne, ci ma simple déoégation n'aurait-elle pas plus de poids que tous leurs sermens? Quanl aux lettres , elle» tiennent des mêmes gens et ne mériient pas plus de créance. Elles ne sont pas de moD écriture , ni signées de ma main , ni scelléi*s de mon sceau... •

S'adressant alors au roi , il lui adressa , au milieu.de la profonde émotion de rassemblée tout entière, les mots suivans :

« Et vous, mon roi et souverain juge , voyra en quel état m'ont réduit les ennemis de votre bonté et de mon innocence ! Je réponds ici , sur la sellette , sans ceinture militaire et sans épée» Ah I ce n'est pas en cet état que j'aî faut de fois combattu pour Votre Majesté. Ce n'est pas en cet état que j'ai traversé deux fois les bataillons ennemis à la journée de Verneuil. Et véritablement, quand je me vois ainsi dépouillé de gloire, il me souvient de la captivité que je subis ensuite pour le même sujet. Mais j'en sortis glorieux et considéré de Votre Majesté. Elle m'honora du commandement de ses armées , bien que j'eusse à peine

6a LÀ CHRONIQUE

l'âge de vingt ans. Il lui plut de prendre Tordre de chevalerie de ma main avant que de se faire sacrer. J'aidai à lui poser la couronne sur la tête ! t

L'impression que produisit cette éloquente allocution fut vive et profonde , mais les preuves étaient trop accablantes ; le duc le reconnut bientôt lui-même » et lorsque l'avocat-général en eut Remontré l'authenticité, il avoua son crime et se réduisit à en demander pardon en considération de ses services. Les procureurs du duc de Bourgogne , et surtout Jean Lorfèvre , président de Luxembourg , tentèrent de fléchir le monarque en faveur du duc. Juvenel des Ursins ,' chancelier de France, et le dtic d'Orléans lui-même, portèrent tour à tour la parole , l'un au nom des pairs ecclésiastiques , l'autre comme représentant des princes du sang , et réclamèrent également la clémence du prince. Le connétable de Richemont, venu exprès à Vendôme pour solliciter en faveur du prince , se joignit à eux ; Charles se contenta de répondre par l'organe de Tévéque de Coutauce : « Qu'il fallait d'abord que la justice eût son cours ; qu'il se conduirait suivant les avis dos

DU PALAIS DE JUSTICE. ()t

princes et de son conseil , et ferait tant que tout le monde serait content, i

I/accusation entraînait peine de la vie ; le roi décida que les clercs et prêtres qui étaient au nombre des juges s'abstiendraient ; les pairs ecclésiastiques cependant assistèrent au jugement, mais sans pouvoir émettre leur avis.

C'était le lo octobre i458; tout était terminé , et Guillaume Juvenel des Ursins , chancelier , prononça Tarrët qui déclarait : « Jean II , duc d' Alençon , surnommé le Beau^ criminel du crime de lèse-majesté, et , comme tel , privé d'honneur et de la dignité de pair de France , condamné à recevoir la mort , et à être exécuté par justice et ses biens confisqués ; l'exécution toutefois différée jusqu'au bon plaisir du roi ; ses biens cependant , excepté le duché d'Alençon , seront restitués à sa femme et à ses enfans en faveur des services de ses ancêtres. *

Charles avait tenu la Cour en suspens jusqu'après le prononcé de l'arrêt; il déclara alors faire grâce de la vie au coupable , qu'il fit , dès le lendemain , transporter à la citadelle de Loches pour y être retenu toute la vie.

G a LA CHRONIQUE DtJ PALàM M JU8T1CE.

La mort de Charles YII et Tavénement au trône de Louis XI , son ancien complice , rendirent en i46i le duc d*Akaçon à la liberté. Treize ans pli» tard il devait être de nouveau condamné à mort par suite de ses coupables intelligences avec le duc de Bourgogne, Charles-le-Témératre. Cette seconde condamnation , commuée en un emprisonnement indéfini au Louvre , retint le duc en prison durant dix-sept mois ; rendu encore à la liberté en 147B, il momrut Tannée suivante au mo- OMnt oA il renouait >MCotg d*hostiles projets contre le trône , dont il jalousaitli[|ffOS|iéfité, après avoir concouru à Tafièrmir.

PROCfiS DU GOMTI DE SAINTM.

La maison de Luxembourg, après avoir anciennement possédé les royaumes de Hongrie et de Bohême et donné des empereurs à TAl- Icmagne, était devenue tout-à-fait française, et semblait à jamais attachée au trône dont elle occupait les premiers degrés, lorsqu'au quinzième siècle elle se montra tout à coup dévouée à la double ambition de l'Angleterre

64 tk CHRONIQUE

et du duché de Bourgogne dans les guerres désastreuses qui désolèrent la France et mirent â deux doigts de sa perte la fortune des Capétiens:

Louis de Luxembourg , comte de Saint-Pol , se fit surtout remarquer par son dévouement à cette cause , qu'il deyait payer de son sang après ravoir servie de son bras. Né en i4iS, il avait été élevé par son oncle de Ligni , gouverneur de Paris, qui, dans la campagne du Laonnois , voulut qu'une partie des prisonniers fût tuée de la main de son neveu , lequel , suivant Monstrelet, y prit grand plaisir. En 1435, l'oncle et le neveu se trouvèrent à l'assemblée d'Arras , où , par attachement pour l'Angleterre, tous deux refusèrent de signer le traité conclu entre Charles VU et la Bour* gogne.

Dès lors le comte de Saint-Pol se constitua en une sorte d'état de rébellion , dont l'enlèvement des pièces d'artillerie que le roi faisait emmener de Tournay à Paris fut un des moins graves épisodes. Ordre fut donné par le roi d'entrer sur ses terres et d'y porter la vengeance et la dévastation. L'intercession de la comtesse sa mère obtint de Charles son

pardon ^ à la condition par lui de venir faire à Paris hommage de fidélité , et de céder la place de Marie. Le jeune comte se rendit alors à la cour, et la réception qui lui fut faite fut si bienveillante 9 qu*il sembla dès ce moment rompre tous ses engagemens avec TAngleterre.

Une étroite amitié se forma en effet entre Luxembourg- Saint -Pol et le dauphin; ils marchèrent ensemble contré les Anglais , et se distinguèrent tous deux au siège de Dieppe, où de sa propre main le dauphin Tarma chevalier. Placé par l'amitié de celui qui devait bientôt devenir son roi , à la tête d'un corps d'armée , le comte de Saînt-Pol s'empara de diverses places en Flandre et en Normandie , concourut à la prise de Rouen , à celles de Gaen et d'Harfleur, et donna de nombreuses preuves de son dévouement à la couronne.

Cependant il conservait encore des intelligences et des liaisons avec la maison de Bourgogne. On le voit, en i452, marcher sous ses drapeaux contre les Gantois révoltés ; le dauphin , devenu Louis XI , fait de vains efforts pour l'en détacher, et dans la guerre

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