‹ La Chronique du palais de JusticeChapitre 11 sur 27 · II · texte numérisé non relu

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du bien public il commande ravanl-garde da comte de Charoiais à la bataille de Montihéry. Mais Louis XI, appréciant sa haute capacité militaire , avait résolu de lui faire quitter, à tout prix, le parti du duc de Bourgogne : par le traité de Conflans, il lui octroya le titre et le rang de connétable de France; bientôt il lui fit épouser Marie de Savoie , sœur de la reine, et lui donna le comté de Guine et la seigneurie de Novion. Mais tant de faveurs étaient inutiles , Tambitieux Saint-Pol se trouvait à Tétroit dans le second rang, et tout lui semblait bon, intrigues, violences, fourberies, pour reconquérir à son nom l'ancien éclat que lui avaient donné ses ancêtres; aussi toute sa politique sembla-t-elle consister dès lors a flotter indécis entre les deux souverains ennemis , et à se faire le pivot de toutes les intrigues de l'époque.

Beau-frère du roi , premier officier de la couronne , oncle de la reine d'Aogleleire , père de plusieurs enfans renomgciés déjà par leur courage, Saint-Pol semblait alors an faite de la puissance et de la faveur; mais croyant toujours avoir ph» à perdre qu'à ga- .gner dans la paix ^ il attisait sans repos le feu

de la discorde entre Charles-le*Téinéraire et Louis. Ces deux princes s'aperçurent enfin de la double ruse à l'aide de laquelle il les trompait Fun et l'autre ; par une convention entre leurs ambassadeurs conclue à Bouvines, il fut arrêté qu'il serait déclaré ennemi commun , et que le premier des deux souverains qui parviendrait à s'emparer de sa personne , le ferait périr sous huit jours.

U fit tous ses efforts alors pour attirer en France les Anglais , à qui il promit de livrer Saiat-Quentin et les places qu'il occupait sur la Somme. Mais Louis , à force d'adresse et d'uetivité, sut mettre des obstacles à tout traité, et parvint, par s|^ n^ociations avec Edouard , à réduire le connétaUe à ses propres fiorces. Une nouvelle convention intervenait en même temps entre lui et le duc de Bourgogne , qui s'engageait à livrer Saint-Pol au roi , moyennant l'abandon de Saint-Quentin, d'Aoïians et des autres places sur la Somme, car telle était la peur que le connétable in8|iirait â son roi , qu'il ne croyait pas payer trop oher sa vie, au prix de si considérables sacrifices.

Une trêve cependant avait été conclue entre

la FraQce et TAnglcterre ; Saint*Pol en avait appris la nouvelle avec effroi ; et , dans son premier mouJ?enient de fureur, il n'avait pas craint d'écrire à Edouard , pour lui reprocher sa faiUesse^ en l'appelant «.pauvre sire, lâche et homme déshonoré ; » en même temps il adressait des complimens au roi de France sur la trêve., le conjurant de mettre à une nouvelle épreuve sa fidélité , et promettant d'attaquer les Anglais avec le duc de Bourgogne, qu'il se faisait fort de décider facilement à ce revirement de politique militaire. Ce fut alors que Louis XI lui répondit avec cet esprit de cruelle et sanguinaire ironie, qui fut un des plus inexplicables traits de son caractère : « Je suis accablé de tant d'affaires, que j'ai besoin d'une bonne tête comme la vôtre. »

Il lui fallait la tète de Saint-Pol , en effet ; et pour être sûr de l'obtenir, il s'empressa de faire part à Edouard des offres du connétable, et parvint à exoiter à ce point la colère et l'indignation du monarque anglais , que celai-«i remit à son tour entre ses mains les lettre qu'il avait reçues du cauteleux et trop imprudent politique.

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Saiat-Pol reconnut alors le danger de sa posilioB : il hésita* sur le choix du moyen de s'y soustraire , et ne prit en dernier recours le parti de se réfugier dans les états du duc de Bourgogne , qu'au moment où Louis se présentait pour l'assiéger sous les murs de sa YÎlle de Saint-Quentin , trop faibles pour le mettre à l'abri de la vengeance d'un maître offensé.

Charles-le-Téméraire était son parent, son ami » il le croyait incapable de le livrer à l'im^ placable Louis XL Trop tard il reconnut qu'il s'était mépris , et Taccueil du duc lui prouva qu'il n'est pas de sécurité pour un traître, et qu'on ne doit pas même de pitié à celui qui de tout temps s'est fait un jeu de fausser sa foi.

L'amiral de Bourbon et îe seigneur de Saint- Pierre l'attendaient en effet à la frontière, avant même qu'il se fût livré aux mains du duc. Il leur fut remis par ses soins, et le grave et morne cortège dont il se vit environné dès ce moment ne lui présagea que trop quel devait être son funeste sort. Arrivé à Paris , il fut directement conduit à la forteresse de la Bastille. Le chancelier d'Oriole,

'JO LL GHKONlQUB

le premier président Boulanger, le gouverneur de Paris Gaucourt , plusieurs présidens^ conseillers et maîtres des requêtes s'y étaient rendus déjà par ordre du roi , et Tattendaient, ainsi que les procureurs et avocats généraux.

A peine descendu de voiture , l'amiral de Bourbon dit à cette imposante assemblée , en ^'efforçant de modérer la vive émotion que trahissaient à la fois son maintien et la faiblesse de sa parole :

— Je vous remets , messieurs , Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, connétable de France, pour, par la cour, être procédé à son procès , touchant les charges et accusations qu'on dit être contre lui , et en faire tout ainsi que selon Dieu , raison , justice et vos consciences, aviserez à faire.

Le chancelier, après avoir pris les avis , répondit :

— Puisque le plaisir du roi est de remettre le comte de Saint*Pol, son connétable; entre les mains de la Cour, qui est justice souveraine et capitale du royaume, elle verra les charges qui sont contre lui, et, lui interrogé,

en ordonnera ainsi qu'elle yerra être à l'aire par raison.

Chacun se retira alors, et le eomtc, dont l'abattement démentait en ce moment la réputation mâle de courage, demeura sous la garde de Saint-Pierre. Les Parisiens , à cette occasion , firent , au rapport de Honstrelet , ce mauTais jeu de mots : • Il y a guerre au Paradis , à ce qu'il parait , puisque saint Paul a été enchaîné par saint Pierre.

Le lendemain, conformément aux ordres du roi et aux délibérations du Parlement , le chancelier, le second président, le gouverneur de Paris et plusieurs conseillers , s'étanl rendus ù la Bastille , proposèrent au connétable de choisir, pour son affaire, entre deux manières de procéder qu'elle comportait également : la première , d'écrire lui-même sa confession au roi , et d'attendre sa décision ; la seconde , de subir les interrogatoires et de répondre juridiquement sur tous les faits qui lui étaient imputés. Après avoir réfléchi un moment, le connétable répondit « qu'il aimait mieux être interrogé selon la forme et manière de procéder en justice. »

Il ignorait encore que le duc de Bourgogne

et le roi d'Angleterre eussent remis entre les mains de Louis les lettres qui fournissaieDi contre lui de si puissans témoignages : dès qu'il se Tit accablé par la preuve signée de sar propre écriture , il chercha à fléchir le roi et à mériter sa miséricorde en lui révélant ud complot formé contre sa vie par le duc de Bourgogne et le chevalier Hector de l'Ecluse ; cette tardive déclaration ne put apaiser le monarque; les interrogatoires furent continués , et lorsqu'on .eut rassemblé toutes les pièces du procès, on chargea Blosset, seigneur de Saint-Pierre , d'amener l'accusé à la Chambre du Conseil , où son arrêt devait lui être prononcé.

Saint-Pierre entra de grand matin dans la chambre du prisonnier, et lui dit, le trouvant au lit :

— Monseigneur, que faites-vous? dormezvous?

— Nenni, répliqua le connétable; longtemps il y a que n'ai dormi, mais suis ici où me voyez , pensant et fantaisiant.

Saint-Pierre alors ajouta :

— Monseigneur, il faut vous lever et venir

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ès^chambres du Parlement, le prévôt de Paris Yous attend à la porte.

A cette nouvelle le connétable se dressa sur son séant avec effroi. Il avait trouvé dans son infortune un homme sensible à ses malheurs } c'était l'Huilier, capitaine de la Bastille.

— Je ne crains pas la mort, Dieu m'en est témoin, dit-il avec un soupir, mais je crains de me voir entre les mains de Destouville , le prévôt de Paris. Qui sait si ce peuple qui me croit l'auteur des funestes guerres de l'an passé , ne s'emportera pas contre moi en violences et en insultes ?

Cette crainte , basée surtout sur la haine que lui portait Destouville, était mal fondée, en ce qui concernait le peuple du moins : heureux et puissant , le connétable avait été chansonné et tourné en ridicule ; dans son malheur, il ne trouva que de l'intérêt et des larmes ; et la trahison qui l'avait mis entre les mains de Louis , sa naissance , ses taleus , ses anciens services, tout, jusqu'à la forme de la procédure qu'on trouva étrange vis-à-vis d'un premier officier de la couronne, fit céder en sa faveur la haine a la pitié, presque à la

sympathie, chez ce populaire dont il avait causé depuis deux années tous les malheurs.

Mais le connétable était jugé par les lois ^ et Fesprit de révolte était devenu fréquent et audacieux à ce point qu'il ne lui était pas permis de s'abuser lui-même sur son sort. Arrivé aux degrés du Palais, il y fut reçu par le gouverneur de Paris et le prévôt des marchands, qui' le conduisirent à la Chambre criminelle. La , après l'avoir fait asseoir sur la sellette placée au pied de l'hémicycle de la Cour :

— Monseigneur de Saint-'Pol , lui dit le chancelier, vous avez été par ci-devant et jusqu'à présent réputé le plus sage et le plus constant chevalier de ce royaume, et puis donc que tel vous avez été jusqu'à mainteDant, il est encore mieux requis que jamais vous ayez meilleure constance que oncques vous n'eûtes.

Ensuite, on lui demanda son cordon de Saint-Michel et son épée de connétable; il pria Saint-Pierre , qui ne l'avait pas quitté , de l'aider a détacher le collier, qu'il baisa avant de le remettre au chancelier; quanta Tépée , il dit qu'on la lui avait enlevée lorsque les Bourguignons l'avaient livré aux commissaires du roi. Alors, on lui fit lecture de Tar-

rèt, et, sans pâlir, sans qu'aucun trouble manifestât la douleur qui le devait agiter, il s'entendit déclarer « criminel du crime de lèse-majesté, et, comme tel, condamnée perdre la tôtesur un écharaud, sur la place et en face de rHôtel-de-Ville.

La lecture ouïe , le connétable leva les yeux au ciel , et dit avec un profond accent de résignation :

— Dieu soit loué! voici bien dure sentence; je le supplie et requiers qu'il me donne la grâce de le connaître aujourd'hui.

Ensuite^ regardant tristement Saint-Pierre :

— Ce n'est pas là , dit**il d'un ton doux et qui amnonçait cependant le reproche , ce n'est pas là ce que voua m'avies toujours assuré!

Quatre docteurs en théologie, deux curés et deux moines mendians des Augustins et des Gordeliers l'attendaient dans sa prison au sortir de la Chambre criminelle ; ils raccompagnèrent au lieu du supplice. Avant de monter Sur l'échafeud , il dit à ses confesseurs , dont il avait écouté les exhortations avec plus de résignation que de sympathie , qu'il avait caché dans son pourpoint soixante-dix demi-

écus d'or, et remit au cordclier le soin de distribuer cette somme aux pauTjres. Le religieux lui représenta qu'elle serait mieux employée à la substance des novices de son couvent ; le moine Augustin , de son coté , la revendiqua pour les pauvres frères de sa maison. Déjà tous deux élevaient la voix, lorsque, pour apaiser la dispute, dont le peuple commençait à s'émouvoir, le connétable ôlant son pourpoint le leur remit, en leur disant de se partager la somme , à condition que chacun ferait de sa moitié l'emploi qu'il croirait le plus méritoire. Il monta d'un pas ferme sur l'échafaud, se jeta à genoux , et recommanda vivement à - Saint-Pierre et au chancelier d'Oriole de demander pour lui pardon et oubli complet au roi. Au même moment il reçut le coup de la mort, et son corps fut aussitôt transporté dans l'église des Cordeliers, où l'attendaient de modestes funérailles.

Ainsi périt Saint-Pol, le 19 décembre 1675 : « C'était, dit Duclos, un grand capitaine, plus ambitieux que politique, et digne de sa fin tragique par son ingratitude et sa perfidie. » Louis XI céda , comme il en était convenu, au duc de Bourgogne, la plus riche

partie de la dépouille de rinforiuné connétable. Il n'eut pour son lot que les terres situées en France, partage inégal dont il ne put s'empêcher d'exprimer ses regrets, en disant, avec cette cruelle bizarrerie d'expression qui lui était familière : « Nous avons fait avec le duc de Boui^ogneja chasse au renard; mais lui, il a emporté la fourrure qui est précieuse, et ne m*a laissé que la chair, qui n'est bonne à rien. >

PROCÈS DU lARfdiL DE (ilÉ (PRRRl DE ROHAN).

Le 9 février i5o5, un mouvement inusilé se manifestait dans Paris dès avant Taube ; des hommes d'armes traversaient par petites troupes les rues sombres et silencieuses ; les écoliers couraient s'évdUer au domicile les uns des autres ; les magistrats , si graves et compassés d'ordinaire , hâtaient le pas digne et r^uEer de leurs mules en se dirigeant vers

So Là CHRONIQUE

le Palais ; les marchands s'interrogeaient entre eux avec émoi , en ouvrant leurs boutiques et leurs magasins ; tout enfin à la fois attestait , même dans les quartiers les plus reculés de la ville , que quelque événement singulier, quelque cérémonie extraordinaire se préparait pour la journée.

Mais c'était dans la Cité surtout que le mouvement et l'encombre allaient au-delà de tout ce que l'imagination se figure. Les alentours du Palais , les rues , les maisons , la Grève, les ponts, étaient envahis par une foule compacte et tumultueuse. Agrand'peine les avocats , les ofiiciers de la Cour, et messieurs même du Parlement , pouvaient parvenir à se frayer un étroit passage jusqu'au guichet confié pour cette fois aux gardes de la Conciergerie; et à voir l'action, l'ardeur, l'intérêt agité de ce populaire , on eût cru que , de ce qui se passerait dans la sombre enceinte du Palais , allait dépendre en ce jour sa destinée et son avenir.

L'attente du jugement du maréchal de Gié (Pierre de Rohan) , causait seule toute cette rumeur. Depuis deux ans , à la vérité , le procès de ce fevori des trois derniers rois n'avait

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pas cessé de tenir inquiète et excitée Tattention de la France entière. La cour, la ville , la bourgeoisie , l'armée , le peuple , s'étaient dl- ▼ersement prononcés pour le maréchal ou la reine, dans l'accusation que celle-ci n'avait pas craint de soulever et de poursuivre.

Après tant de délais enfin , tant de récrimi' nations et de remises , l'arrêt allait être prononcé, qui déciderait si Anne de Bretagne avait calomnié le plus dévoué comme le plus brave des serviteurs de Louis XII , ou si une vie toute d'honneur et de loyauté , s'était ternie à la veille de se clore , par un crime de basse et lâche trahison.

A midi seulement les portes de la grand salle devaient s'ouvrir, pour le jugement qui avait été rendu par le Parlement de Toulouse, être lu et prononcé sur l'antique table de marbre. Jusqu'à ce moment si impatiemment attendu , les longs et bizarres détails du procès pouvaient*il8 manquer de fournir un intarissable aliment aux controverses de la foule? Les uns ne voyaient dans l'accusation qu'une odieuse vengeance de la reine, dont le maréchal avait déjoué les projets de déprédation et de fuite, en arrêtant ses bateaux

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