‹ La Chronique du palais de JusticeChapitre 19 sur 27 · M SAIIIT-niBDIL · texte numérisé non relu

M SAIIIT-niBDIL

(ins).

Parmi les sanglans coups d'élat qui signalèrent la puissance et la volonté de Richelieu , la mort de M. de Saint-Preuil fut le plus inique et le 'plus scandaleux sans doute, et peutrétre 'est--il cependant celui auquel Thistoire ait donné le moins de reteatissement. Accusé sans cause connue , jugé au mépris de toutes les lois, exécuté presque par surprise,

Saint-Preuil obtient à peine un souvenir de quelques mots dans les Mémoires des contemporains; son nom n*est relaté dans aucune histoire , et les Biographies elles-mêmes , ces mémorandum de tous les trépas funestes , n'ont pas une page où s'enregistre son infortune.

Peu d'hommes cependant montrèrent plus de fermeté, plus d'énergie. Poursuivi par la haine du duc de Brézé , du maréchal de La Meilleraye et de M. Desnoyers, Saint-Preuil, accusé une première fois de concussion, s'était avec éclat justifié d'une imputation mensongère. Une malheureuse méprise fournit à ses ennemis l'occasion de le perdre, en renouvelant contre lui des plaintes et des attaques plus plausibles , mais non mieux fondées.

Simple capitaine aux gardes, Saint-Preuil s'était élevé , par sa valeur, au poste de gouverneur de Doulens ; Louis XIII, après la prise d'Arras , où , pour Saint-Preuil , s'était présentée une nouvelle occasion de faire preuve de courage et de dévouement , l'avait nommé gouverneur de cette place , d'une importance d'autant plus grande , que là finissait la frontière , et qu'en-deçà quelques points encore ,

Corbie et Bapaumc particulièrement, qui n*en étaient séparés que de quelques lieues , étaient toujours occupés par les Espagnols, de qui Ton devait redouter incessamment les attaques

Saint-Preuil, digne de la confiance du monarque, sut tenir et faire respecter ce poste important; disposé constamment à repousser toute démonstration agressive, et inquiétant l'ennemi de son côté par de fréquentes et habiles démonstrations.

Douai était au pouvoir des Espagnols encore. Un soir que l'avis lui avait été donné qu'une colonne de la garnison s'était mystérieusement mise en campagne, tandis que le maréchal de La Meilleraye concentrait ses forces entières sur l'attaque de Bapaume et de Corbie, Saint-Preuil , à la tête d'un corps éprouvé , sortit pour aller éclairer le mouvement des Espagnols. La nuit le surprit avant qu'il en eût eu de nouvelles. Vers une heure, alors qu'il retournait à Arras, un bruit de chevaux , d'armes et de piétons , se fit entendre, et l'avant-garde , où il se tenait toujours, poussa le cri de : Qui vive! A ce cri, on n'entendit pas de réponse :

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— Qui yive ! fit Saint-Prenil une seconde fois de sa voix déjà inapatiente.

*— Ti?e Espagne I répondit enfia un concert de Yoix fortes et sonores.

— Chargez ! chargez ! s'écria Saint-Prenil. Et, le premier y il s*élança sur le corps épais,

qui né hii semblait pouvoir être composé que d'ennemis résolus.

C'était la garnison de Bapaume qui Tenait de se rendre au maréchal , et à qui un simple trompette seryait d^escorte.

Saint-Preuil le reconnut trop Uird. Déjà cette troupe accablée était en déroute, et ceux qui échappaient à la mort couraient en hâte du côté de Douai.

Il n'y avait là qu'une méprise. Le cardinalinfant s'en pla%nit comme d'une trahison. Ses plaintes retentirent à la cour, les ennemis de Saint-Preuil en envenimèrent la portée; Richelieu, sans qu'on ait jamais su quel motif particulier de haine l'animait contre Saint- Preuil , promit sa mort , et ordre fut donné à La Meilleraye de se rendre avec son armée à Arras, et de s'emparer de la personne de Saint- Preuil, avant, disait la missive, qu'il pût s'enfermer dans la ville, se déclarer indépendant,

OU se joindre lui*mèiiie aux Espagnols pour assurer son impunité.

Ce fut le a4 ftq[>teinbre que Saint*PreuiF reçut ayis de cette mesure. Son parti fut pris aussitôt Après avoir dloé légèrement, il monta à chevaf a dix heures du matin , et , suivi d'un seul doEpestiqu^« sortit d'Arras par la porte de Ronville, pour aller trouver le maréchal , qui venait de faire halte à l'Abbaye d'Avesnes.

Arrivé aux portes de l'Abbaye, Saint-Preuil mit pied à terre, l^eniaréchal quittait la table, et se trouvait dans une salle ^açse, entouré de ses officiers. Saint-Preuil s'avança vers lui d'un pas ferme, et déjà le saluait avec respect, lorsque le maréchal, le saisissant d'un mouvement brusque par le milieu de son baudrier :

— Monsieur le gouverneur d'Arras , dit-il , j'ai ordre du roi de vpus arrêter.

— Je le savais, répondit Saint-PreuU sans se troubler; je viens ici pour me soumettre aux ordres du roi ; une heure suffira à ma justification.

— J'en serai aise, répliqua le maréchalf mais remettez-moi votre épce.

— La voilà, contiaua Saint-Preuil , en la lui donnant d'un air calme.

Puis, se tournant vers les officiers qui entouraient La Meilleraye, et dont la plupart avaient porté les armes contre Tarmée , dans les dernières guerres civiles , notamment au combat de Gastelnaudary :

— La voilà, répéta-t-il ; mais sachez bien, messieurs, qu'elle n'a jamais tranché que pour le roi !

Tandis que cette scëne se passait à l'Abbaye d'Avesne , le sieur Sobelin, intendant de l'armée, se rendait à l'hôtel de Saint-Preuil^ pour y saisir tous ses papiers , écrits , promesses , effets, argent, et faisait arrêter Le Franc, son secrétaire ; Poirier, les deux frères Vanier et Scorion, gardes-magasins. Les tambours battaient aux champs en même temps pour réunir ses deux régîmens, d'infanterie et de cavalerie, qui sortirent aussitôt d'Arras, où les rumens des Gardes et de Piémont les remplacèrent immédiatement.

Quant à Saint-Preuil , remis d'abord en garde au sieur de Mance , enseigne des gardes du cardinal , il fut ramené vers midi à Arcas ,

ou PALAIS DE JUSTICE. 2^Q

ei conduit au logis de Duplessis^Bellièyre , lientenant de roi de la ville , et de là transféré à Saint-^Waast , où il demeura trois jours, étroitement gardé, en attendant que les ordres du roi vinssent décider de son sort

Ces ordres arrivèrent enfin, et, le 28, sans qu'il sût quelle route on lui faisait prendre , Saint-Preuil sortit d'Arras, dans le carrosse même de La Heilleraye, où renseigne de Mance , quatre autres officiers , et son secrétaire, prirent place à côté, de lui. Une escorte de cent vingt hommes de cavalerie , placée devant et derrière le carrosse, fut chargée d'assurer la marche, tandis que le maréchal lui-même, entouré d'une foule de gentilshommes et d'officiers de son armée, suivait à une courte distance pour imposer aux populations de la province , qui ne voyaient pas sans émotion cet enlèvement du gouverneur, qui, dans un pays récemment conquis, avait su se faire également redouter, respecter et chérir.

On prit le chemin de Corbie, où l'on arriva tout d'une traite. Là , le maréchal , avant de remettre son prisonnier aux mains du gouverneur Hodencourt, vint prendre congé de

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loi » et lui dit , avant de le quitter pour re* joindre sa femme qui Tattendait à Chaoloe :

— Monsieur de Saint*Preuil, bien que tous ne me croyiez pas votre ami, si est-ce que je vous le veux montrer être, en UÂ d'homme d'honneur! Je vous servirai de bon cœur, vous pouvez vous en assurer, et avoir cour fiance en moi l

Saint*Preuil ne répondit pas à cette avance; mais Hodencourt , le gouverneur de Gorbie , qui avait fait avec lui ses ][Mreiiiiéres armes , s'adressant sur ce propos au maréebal z-

— Monsieur, dit-il ,^ jjB ne doute pas que M. de Sadnt-Preuil ne conçoive une bonne espérance de son salut , puisque c'est vous qui l'avez arrêté. Tons avez été soa prévôt par avance, et ne voudriez pas étue son bourreau maint^iant Je crois que vous serez aon intercesseur, c'est ce qui me console ; car le roi reconnaîtra le service qu'il liû a rendu et est encore capable de lui rendre.

Le lendemain 29, Saint -Preuil sortit de Corlne sous la même escorte, et le triste cortège arriva à Amiens vers dix heures du matin, trompettes sonnantes par les mes et carrefours de la ville. Le carrosse, arrivé aus

plans de la citadelle , le sieur de Couraitlon , lieutenant-oommandant , s'y présenta avec les ordres du roi , dont il fit lecture. Ce préliminaire terminé , Saint-Preuil s'avança yers la citadelle d'un pas ferme, brisant, au moment de passer le pont-leyis , une petite canne d'écaille fine qu'il tenait à la main , comme par mauvais augure , et pour dire qu'il ne devait plus jamais commander. Il pria ensuite qu'on lui fit apporter une petite cassette qu'il avait remise en dépôt à son médecin , du Molin , et dans laquelle se trouvaient vingt-deux mille livres.

Déjà Bellejamine, intendant de la justice de Picardie, avait reçu l'ordre de commencer le procès. La commission à lui délivrée portait de se faire assister des juges présidiaox d'A* miens et d'Abbeville, et du lieutenant-général de Montreuil-sur-Mer, en qualité de procureur du roi. Une sorte dlnslruclion eut lieu aussitôt à Arras. Les gens du conseil d'Artois , ceux de l'échevinage et les plus notables bourgeois furent assemblés. Bellejamine les harangua , en les assurant que jamais Saint-Preuii ne reverrait Arras; il les pressa de faire leurs plaiutes , les provoqua à dénoncer tout ce qui

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pouvait avoir apparence de grief, et parvint enfin à réunir un assez grand nombre de témoins , tant de la gouvernance d'Arras que de celle de DouUens, qu'il fit immédiatement partir pour Amiens, où, tous, ils furent logés et défrayés aux dépens du roi, dans Taubeige à l'enseigne de l'Assigné.

Le vendredi 8 novembre, Saint- Prenil comparut devant ses juges. Vingt mousquetaires et six gardes-du-corps du roi ramenèrent à la chambre criminelle du bailliage , où siégeaient douze conseillers du présidial d'Amiens, et douze du présidial d'Abbe ville, sous la présidence de l'intendant Bellcjamine.

Interpellé par ses juges , Saint-Preuil déclara qu'il avait toujours servi le roi en gentilhomme, et raconta sa vie, toute de loyauté, de dévouement et d'honneur. Sur le reproche de l'accusation, d'avoir levé des contributioos et deniers contre les ordonnances , il déclara qu'il avait pu le faire sans forfaiture comme sans scrupule; et, à l'appui de cette assertion, il produisit des lettres du roi lui-même, où se trouvaient , entre autres passages , ces mots tracés de la main royale : • Brave et généreux

• Saint-Prcuil, yivez d'inductions ; plumez la « poule sans qu'elle crie; faites ce que font « beaucoup d'autres dans leurs gouvernec niens, tout est bien par vous, tous avez i tout pouvoir dans votre empire ; tranchez , « tout vous est permis. »

Saint-Preull produisit encore de semblables pouvoirs émanés du roi, du cardinal et de M. de Noyer. Il se défendit avec une telle énergie, sur tout ce qui était relatif à la funeste rencontre de Bapaume, que les juges et le procureur du roi lui-même renoncèrent à l'accusation sur ces chefs.

Beilejamine, en présence de ces dispositions favorables, s'opposa à ce qu'on allât aux voix, et fit retirer l'accusé, que n'avaient pu entendre sans émotion ces hommes cependant choisis pour le perdre.

La commission se réunit dès six heures , le lendemain. Le procureur du roi soutint longuement l'accusation ; le président se joignit à lui , et renchérit même sur ses paroles , pour faire mieux sentir la nécessité d'une condamnation qu'fl avait promise.

Cependant, le lieutenant général d'Amiens, rapporteur du procès, se contenta d'opiner

^^!\ LA CHEONIQUE

pour la prison seulement , que le condamné tiendrait durant le bon plaisir du roi; et, comme le président BeUejamine reletait , en la baffbuant , cette opinion du magistrat vénérable :

— Monsieur, répondit sans s'émouvoir le rapporteur, ma vie , mes enfiains » mes biens , sont au roi ; mais tùon âme et ma conscience sont à Dieu. J'ai dit mon opinion au plus juste d'icelle, et personne n'est capable de me faire dire le contraire.

— Bien! bien ! répondit BeUejamine , avec une inflexion de voix dérisoire ; puis , se tournant vers le président Paschat, d'Ableville, il lui demanda son opinion : — La mort ! répondit le président

Et les autres juges répétèrent comme en écho cette inique et décisive parole.

liCS portes de la ville avaient été fermées dès le cooounencement du procès. BeUejamine disposa en hâte les préparatib de Texécution. Quatre compagnies privil^ées furent échelonnées pour garder toutes les avenues de la place ; le régiment de Champa^e , cantonné dans les fauboui^ , prit les armes , et l'écha-

faud se trouva dressé , lorsqu'à peine le dietum ▼enait d'ëlre signé par les juges.

A une heure, Saint-Preuil fui extrait de sa prison pour élre conduit dans la chambre du conseil de THôtel-de-YiUe; il ûl le trajet dans un petit carrosse , avec le sieur de Cruerriel , escorté et suivi des gardes* du -corps^ des Suisses, des archars de ville, de robe-courte, et de la maréchaussée. Là , Guerriel le mit aux mains du prévôt des maréchaux et de ses archers. Alors, d'un pas ferme, d'une contenance aasurée, il s'avança vers la chambre du conseil, où lecture lui fut donnée, en présence de Bellejamine et des juges , de l'arrôt dont voici la teneur :

c Tu le procès extraordinairement instruit, à la requête du procureur 4u roi , à messire François de Jussac d'AbleviUei sieur de Saint- Pceuil , maréchal des camps et armées de sa majesté , oi«devant gouverneur de la ville et ctlé d' Arraa, à présent prisonnier dans la ville d'Amiens , aocusë de concussion , voleries et exactions sur les sujets du roi , levées et impositions de deniers , tant sur les villages qu'aux partes de ladite ville , oppressions et violences à {'«adroit des officiers de justice ,

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excès 9 outrages contre ceux qui ont été préposés aux affaires de sa majesté, et autres crimes énormes , au préjudice de sa charge et du service du roi ;

« Charges et informations par nous faites es yilles d*Arras, DouUens et Amiens, bouigs et villages voisins ; le sieur de Saint-Preuil , mandé en la chambre du conseil, a été ouï sur la seHette , auparavant procédé au jugement du procès, tout considéré;

c Nous, par jugement souverain et en dernier ressort , avons déclaré ledit François de Jussac d'Ableville , sieur de Saint-Preuil , dûment atteint et convaincu des cas à lui imposés; et, pour réparation condamné ledit de Jussac à avoir la tête tranchée sur un échafaud , qui sera , pour cet effet , dressé en la place , devant l'Hôtel commun de cette ville ; ses biens acquis et confisqués au roi; sur iceux préalablement pris la somme de vingt mille livres, applicable, moitié en oeuvres pies aux hôpitaux d'Amiens , d'Abbeville , d*Arras et Doullens , moitié aux réparations des ai^es royaux desdites villes , et autre somme de trente mille livres pour être employée é la restitution des deniers pris et levés, et autres

pertes souffertes par les communautés et particuliers pillés et ruinés par les ordres et conïmandemens dudit siéur de Saint-Preoil.

c Donné à Amiens , pifononcé et exéôufé le g de noi^embrè 1 6^2. •

Cette lecture terminée, Sainf-Pi*euil salua civilement ses juges , qui se retiraient ; et , comme il se retournait pour Yoir si quel<^*un reètait encore dans la salle, un jeuùe hèibtne de bonne mine entra , en disant :

-*- Motasienf , je suis Texécuteur !

— Eh bieù ! est-il temps ? répondit Saint- Preuî!»

— Nod , mohàieur ; ïâàis c'est la coutume de lier léà condàttinés.

— Eh bien ! Hé , reprît Saîrft-PreUîl pi'csque eu souriant; Jésus-Christ a bien été lié; mais ne serine pas, cai^, itiôi , ùe n'est que par pure forûie.

— Il faut ausâi couper vos cheveux , dit le bMirreaii , aprè^ lui atroir faiblement attaché les faalns, sui^ lesquelles il jeta son itrouchoir fioi^dé dé dentéUes*.

— C'est juste , répondît Sarnt^-Preuil. Je te donne gtaùd^peine, mon aùii, et n'ai pas un l^aûvi^ écd pàût té témoigner AM gf^atitude !

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