II
a58 LA CHRONIQUE
Les cheveux coupés, le bourreau abaissa le collet de sa chemise, et, lui ayant découyert les épaules , chercha son manteau pour Fen couvrir. Un archer Tayait dérobé, et force fut de lui cacher seulement les reins avec sa veste , ce qui le força de se rapprocher du feu , en attendant le moment fatal , car le froid se faisait vivement sentir.
 deux heures, Saint-Preuil sortit du Palais pour s'avancer vers l'échafaud, et déjà il en avait atteint le pied , et se disposait à franchir la première marche, lorsqu'un homme se précipita sur son passage, criant t qu'il voulait lui faire grâce, qu'il était le maître du monde, et pardonnait à tant de fermeté et de repentir ! » C'était un fou , que l'on écarta à grand'peine, et dont l'action cependant ne laissa pas d'exciter dans l'assemblée une rumeur qui fit précipiter encore les derniers momens de cette exécution déjà si rapide.
Un petit échafaud avait été dressé à deux pieds environ au-dessous de Féchafaud principal ; la tète , tranchée d'un seul coup, tomba dessus, et de là roula sur la terre. Une femme, qu'à son vêtement on reconnaissait pour être de Paris, et que la rumeur populaire désignait
DU PALAIS DE JUSTICE. âSg
comme ayant été jadis lliôtesse de l'iniortuné Saint - Preuil , la ramassa et la mit dans son tablier, pour la porter dans un carrosse placé tout proche , et où le corps , enveloppé d'un drap noir, fut mis bientôt.
La dépouille morteUe de Saint-Preuil , déposée par le médecin du Holin dans un cercueil de plomb , fîit présentée , à sept heures du soir, à Féglise des FeuiUans d'Amiens , au milieu d'un immense concours de noblesse et de bourgeoisie. Là , elle fut déposée dans la chapelle de la Vierge , où se voit encore aujourd'hui le monument qui rappelle la fin tragique de cette innocente victime du vieux et implacable cardinal.
XVJI
VRâHCOis m loinieiiMCY'BOiinmis ir wsiaiiFiiuis.
La foreur du duel^ cootre laquelle s'élèye depuis quelque temps, avec une nouyellaénçrgie, un cri de réprobation de la part de tous les gens de bien, s^dès long[-temps été l'objet de la sévère sollicitude de nos lois, sans que jamais le préjugé barbare sur lequel elle repose ait pu s'extirper de nos mœurs. En vain^ avec sa volonté de fer, Richelieu tenta d'ar
bolir ce cruel usage ; la peine capitale, prononcée contre les duellistes par un édit enregistré au Parlement , ne put opposer une assez forte barrière à Fempire du préjugé , et le terrible exemple offert par le supplice de Montmorency-Bouteville et du comte Deschapelles , les deux premières victimes de cette implacable loi , demeura sans fruit pour une noblesse ayeugle et fière , plaçant sa gloire â braver le cardinal et mettant son oigueil â courir un double péril dans la tragique chance du duel.
Au milieu de la jeunesse ardente qui semblait remettre en honneur» sous les premières années de Louis XIII , les mœurs des raffinés d'un autre règne, Montmorency-Bouteville et Deschapelles s'étaient surtout signalés par leur humeur querelleuse et le nombre de leurs combats particuliers. Lorsque la loi qui prononçait peine de mort contre le duel fut proclamée, une rencontre récente les avait forcés de prendre la fuite et de se retirer en Flandre; de là, ils sollicitaient, par l'entremise de l'archiduchesse, la permission de rentrer dans le royaume. iTout ce que je puis faire, avait répondu le roi aux pressantes
sollicitations présentées en leur faveur, c^est de ne point ordonner de recherches exactes si M. de Montmorency-Bouteville revient sur la terre de France; mais qu'il se tienne pour averti de ne pas reparaître à la cour, ni mémo dans Paris. >
L'archiduchesse fit part à Montmorency de cette réponse qui eût dû lui inspirer une juste crainte, mais où sa présomption ne voulut voir qu'une marque de faiblesse. « Je demandais une abolition , répondit-il avec une fierté mêlée de colère ; puisqu'on me la refuse , je me battrai en bref à Pari» , et dans la place Royale, au plein soleil ! »
Il partit en effet aussitôt pour Paris, où il arriva le lo mai 1627; dès le lendemain, il faisait avertir de son retour M» de Beuvron , avec qui il avait eu une ancienne querelle. M. de Beuvron se rendit aussitôt près de lui, convint de l'heure , dû lieu du combat , puis alla trouver son beau-fils Bussy^'Amboise. « Je suis horriblement travaillé de la fièvre depuis douze jours, dit Bussy, en apprenant la provocation faite à son beau-père ; mais quand j'aurais la mort entre les dents, je veux être de cette partie. »
a64 LA CHEONIQUE
Le la 4)^ mai 1627^ trois combatUns de chaque côté se rendirent à deux heures après midi à la place Royale ; Montmoref^cy-Bouteyille, son écuyer et le comte Deschapell^, d'une part ; de l'autre , M. de Beuvron , son écuyer et Bussy-d'Amboise. Le coqibat fut lopg, vif et acharpé : l'habileté était ^a}e, le point d*honneur animait ég^^ment les deux partis; après les assai|ts les plus yjgoiirçftx, Bussy, altçint au-dessous de la mamelle droite, to^lb9 s^ns connaissance ^uf pjeds de Deschapejlçs , et mourut un quart d'heure après , ^ans ayoir proféré une seule parole.
L'honneur était satisfait dès lors : Beuyron et son écuyer se sauvèrent en Angleterre; Montmorency et Deschapelles prirent la poste en hâte pour se réfugier en Lorraine ; un retard causé à quelques lieues par le manque de chevaux mit obstacle malheureusement à la rapidité de leur fuite , et devint la cause de tous leurs malheurs.
Le roi, en effet, ins^rqit de ce combat, avait ordonné au grand-prévô^ de France et de son hôtel, de poursuivre Montmorency et Peschapelles ; ils furent rejoints à Yitry-lc-
Brûlé, où OB les trouva couchés dans le même Ut.
— Leves-yous, messieurs, dit le grand- I>révôt , après s'être saisi de leurs épées ; j'ai coiQm^ndement de vous arrêter.
— Vous vous trompez , mon ami , reprit Oescbapelles , regardez à ce que vous faites , nous sommes gens de qualité qui passons notre diiemin.
— J'ai à exécuter mes ordres, répliqua sans s'émouvoir le grand-prévôt.
— Allons, il ne faut pas tant faire le doucet, dit alors Montmorency à son ami, nous en serons quittes pour le cou !
Et , sautant lestement hors du lit, il se mit à s'habiller en demandant au grand-prévôt des nouvelles de Paris, de la cour, et de l'impression surtout qu'avait produite la rencon^ tre de la place Royale.
Ils arrivèrent à Paris le dernier jour du mois de mai , à deux heures du matin , et furent enfermés à la Bastille. Le roi donna ordre au Parlement de commencer immédiafemeot leur procès , et de s'en occuper toute aifaire cessante.
a 66 LA CHRONIQUE
Interrogé dès le lendemain, Hontmorency- Boutei^ille avoua ce qui s'était passé; mais Deschapelleç répondit à toutes les questions qu'il ignorait ce qu'on voulait dire , et qu'il ne savait où était la place Royale ni le marquis de Bussy.
Le lendemain de . cet interrogatoire , madame de Montmorency t mère de Bouteville, ayant attendu le roi au sortir de la chapelle , se jeta tout en larmes à ses pieds , et lui demanda là grâce de son fils. Le roi passa sans s'arrêter, et dit seulement avec émotion en se tournant vers le cardinal : « Cette dame me fait grand'pitié; mais je dois et veux conserver mon autorité. •
Cette sévère parole était pour la famille et les amis des malheureux prisonniers un présage sinistre que ne tarda pas à confirmer l'évéque de Mantes , qu'on leur envoya pour leur inspirer des sentimens de religion, en leur annonçant que le roi était irrévocablement décidé à faire un grand et terrible exemple.
Le prince de Coudé , parent de Montmorency-BoutevilIe écrivit alors au roi la lettre suivante :
« Sire , je joins ma très humble prière à
celle de tous les parens de mon cousin de Bouteville, pour implorer la pitié de votre majesté à lui faire grâce. Il a failli par Terreur de la coutume de votre royaume, qui fait consister Thonneur en des actions périlleuses; c'a été cette opinion de gloire, et non un dessein prémédité de vous désobéir, qui Fa porté à cette licence. Que si , pour maintenir la loi que votre majesté a faite, et pour la nécessité de l'exemple, il importe qu'elle ordonne des peines à ce coupable , faites , s'il vous plaît, sire, qu'elles n'aillent pas à la ruine de son être et a la honte de son nom. Votre bonté et votre justice peuvent trouver leur commune satisfaction à la perte de sa liberté, sans celle de sa vie, et une prison perpétuelle aura assez de rigueur pour assager son courage et celui des autres. Il est possible qu'un jour , cette même valeur qui déplaît à votre majesté, réparera généreusement sa faute pour le service de l'Etat, et si votre majesté la réserve à cet usage , elle mettra dans tous les cœurs qui participent à son sang et à sa disgrâce une éternelle reconnaissance. >
A cette lettre, le duc de Montmorency qui, depuis périt lui-même sur Téchafaud, enjoi-
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gnit une autre dont nous ne citons que quelques passages :.
« Sire^ si j'eusse osé, sans la permission de
votre majesté, sortir de cette province, je me fusse allé jeter à ses pieds, et demander grâce pour mon cousin de Bouteville*».. C'est le malheur du siècle, sire, la midadie de ceux de son âge et de son hiifneur, et un malheur particulier qui J'accompagne , et gui le rend sans doute plus coupable qu'aucun dessein de déplaire à votre majesté , puisqu'il porte un nom auquel la fidélité et l'obéissance sont invariablement attachées.
• Je crois pouvoir le dire sans mentir , et avoir le droit de demander à votre majesté , que je doive la vie de ce malheureux , en récompense de plusieurs de ses prédécesseurs et des miens, qui l'ont si glorieusement perdue pour le service du roi, et pour le bien de votre couronne ; et si ceux que j'ai tâché de rendre à votre majesté peuvent mériter quelque* considération, je lui en ose rappeler le souvenir, pour éloigner ceux de sa justice et approcher ceux de sa miséricorde , etc. »
Résolu de demeurer inflexible , le roi fit la réponse suivante au duc de Montmorency :
cHon cousin, je m'assure c(ue tous ne douterez point c{ue je n'sdme et chérisse TOtre personne, ei ne considère votre main comme celle qfui , entre les ptu« anciennes el illustres de mon royaume , doit awir acquis près de moi une particulière recommandation pour son rang , pour son alliance et pour tous les graitd# services qftte cet Etat a reçus de vos prédécesseurs , de ceux de votre nom et de YùWhtaèai». i^ teuXr croire aussi que voua ne douter point ({ne je ne prise et fesse estime des^ hommes de courage , et que leur conservation ne me soit aussi cMre que toute autre chose qui' soit en ma puissance.
« Ces* considéfttlions^ vous doivMit donc Mre jug^r éuê déplaicAr que j'ai eu de la faute de wt Montmorency^Botiteville, et combien j'aurais désiré pô>afvoir donner aux prières c(ai ont éCé eitfplo^es en sa^ faveur^ et aux vdtMs» la grtee qui m^avtdt été demaoéée; Personne ne peut am«r mieux savoir que vous aveo qtteliéf patiene^^ /avais taléré et pttniomié fmi d'wcUoM cotfmiaë» par loi eootre les> lo$ft'der cet tMt; mais enfi» Dieu voulMi qtm MkméhMi0 se mtoentre^tae main» de la jositico; il éat tt^i^ qno j'at été cootraim de sormoMir
mes propres sentimeas , et le désir de rinclination que j'avais , comme j'aurai toujours , d'avoir égard à ce qui vous touche , pour ne point attirer le juste courroux de Dieu sur ma tôte, en voulant sauver celle d'un particulier violant les sermons si exprès que j'ai fSedts en sa présence sur le fait des duels , et . pour ne point encourir envers le monde le blâme d'être la cause de l'infraction de mes édita» et du mépris de mon autorité ; et ce qui me touche plus à cœur, de la part de la noblesse, de qui le sang et la vie ne m'est pas moins chère que la mienne propre.
• Aussi je ne puis me représenter sans de très vifs sentimens le nombre de braves gentilshommes que le détestable usage des dueb a ravis à cet Etat depuis quelques années ; combien de nobles et bonnes maisons ont été éteintes, et que l'excès en f&t arrivé à ce point , que les plus grands de mon royaume fussent seuls à être provoqués au combat, sans nulle cause ni fondement. Tous ces désordres parvenus à cette extrémité , faute de punition, m'ont forcé de laisser agir la justice, en quoi Diei^ sait combien mon esprit a été agité et combattu , et si mon déplaisir aura
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été moindre que celui que vous ai^ez pu sentir de l'issue de ce procès; ce que j'ai bien voulu tous faire entendre par le sieur de La Saludie , que j'envoie exprès vers vous pour ce sujet, afin de vous témoigner la considération dont , comme je suis assuré , vous continuerez à vous rendre digne par vos bonnes actions. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin , vous avoir en sa sainte et digne garde. »
Louis XIII , on le voit , écrivait comme si déjà le jugement eût reçu son exécution ; il n'était pas rendu encore cependant. Le ai juin seulement, les prisonniers furent conduits au Parlement. Le comte de Montmorency-Bouteville entra le premier, et s'étant assis sur la sellette , il salua ses juges , et ne répondit que par oui et par non , à toutes les interrogations qui lui furent faites.
Deschapelles avait résolu de défendre sa réputation sinon sa tête ; il adressa au Parlement un discours où il paraissait mépriser la mort et n'être touché que de la honte de paraître mourir coupable.
t Je déteste , dit-il en terminant , je déteste
avec exécration cette aveugle fureur qui , me bandant leâ yeux du jugement , m'a précipitamment jeté dans la disgrâce de sa majesté, philôt que la malice d'aucune rebelle témérité. A la mienne volonté que je puisse perdre mille vies pour racheter la liberté qui me conservait l'innocence; mais, puisqu'il plaît à la justice divine de tirei^ à ce coup ve^^eance de mes péchés, je me soumets^ à tous les chitimens, sans plus me soucier que de mon âme. »
Reconduits dans leur prison , Bouteville et Deschapelles soupèrent gaiement, et, dix heures venant à sonner, se retirèrent chacun dans leur chambre, et se mirent au lit, où ik ne tardèrent pas à s'endormir, après s'être réciproquement souhaité une bonne et der^ nière nuit»
La famille de Môntûïorehcy tenta une dernière démarche auprès du roi, mais letf portes du Louvre lui furent fermées; le monarque^ p0ttr éviter d'être témoin de la déideur de tant de per^nnages iUuatres, fit dire qu'il était hors d'état de recevoir.
A onze heures, Audrenas-, commandant
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des archers préposés à la garde de Boulcville, entra dans sa chambre pour l'avertir que le moment était venu de descendre à la chapelle.
— Je suis à vous , répondit le prisonnier sans s'émouvoir; et, comme le capitaine lui demandait comment il envisageait la mort qui était si proche : — J'y suis tout résolu , dil-'â ; mais mon cousin , qui est jeune , riche, parent des plus grands seigneurs de France, pourra se fâcher quand on lui parlera de mourir.
Il préjugeait mal du courage de son compagnon d'infortune. Deschapellcs reçut sans pâlir la nouvelle que sa dernière heure était Tenue. Us entendirent ensemble la lecture de leur arrêt , puis les exécuteurs s'emparèrent d'eux , leur lièrent les mains , et les conduisirent dans le Jubé, où Tévëque de Nantes, assisté d'un nombreux clergé, les attendait pour les préparer à la mort.
A dnq heures, ils furent conduits à la Grève. L'exécuteur, dit le procès- verbal, coupa dans la charrette les cheveux de Bouteville , sans que celui-*ci parût faire attention à cette pré-