II
paration cruelle; mais lorsqu'il Toulut lui couper la moustache , il y porta vivement la main.
— Il ne faut plus songer au monde, lui dit «ilors révoque de Nantes ; mon fils» y soogezvous encore?
Arrivés au pied de Téchafaud, Boute?ille y monta le premier, et se mit à genoux, tandis que révoque de Nantes entonnait le Sahe^ auquel le peuple répondit d'une voie émue. Le bourreau demanda à Bouteville s'il fallait lui bander les yeux.
-*— Cela est inutile, répondit le comte, nous nous sommes vus souvent , la mort et moi.
A peine ces mots étaient prononcés , qu'il recevait le coup fatal.
Deschapelles, debout dans la charrette, le dos tourné à l'échafaud , entendit le brait sourd du coup qui venait de trancher la tête de son ami.
— Mon cousin n'est plus, dit-il en levant les yeux au ciel, prions Dieu pour lui!
Puis, d'un pas ferme, il monta sur Téchafand, et , saisissant la main de Bouteville que
DU FALAiS DE JUSTICE. 2^5
glaçait déjà la mort, il la porta avec effusion à ses lèvres. Un instant après , il avait cessé de vivre.
Leurs corps sanglans furent aussitôt enveloppés dans un drap de velours noir, et transportés à l'hôtel d' Angouléme , dans le propre carrosse de Bouteville. Le lendemain , ils furent conduits à Montmorency où on leur fit de magnifiques obsèques.
H. N CDKMUIg IT N fflOD.
Nous avons rapporté déjà dans nos récits rhisloîre de quelques-uns"^ de ces tragiques trépas qui teignent de rouge dans nos annales les pages de la domination de Richelieu. Le plus déplorable épisode peut-être de cette lutte énergique du cardinal contre les habitudes de trahisons , de conspirations et de révoltes y que la licence de la ligue et les
excès des guerres civiles avaient profondément enracinées dans les mœurs de la vieille noblesse, fut le procès et le supplice des jeunes Cinq-Mars et de Thon.
Fils du marquis d'Effiat , maréchal de France et surintendant des finances , Cinq- Mars , àès rage de dix-neuf ans , avait été élevé à la dignité de grand-écuyer de France. Son élégance, son habileté, sa grâce, ne tardèrent pas k en faire le plus aimé des favoris du faible fils de Henri lY • Richelieu , qui Tavait poussé à ce haut degré de familiarité et de faveur, résolut d'en faire un instrument propre à accroître, s'il était possible, l'empire qu'il avait déjà sur l'esprit et la volonté de Louis XIII; la légèreté du jeune Cinq- Mars, son ambition , s'opposèrent à ce qu'il se pliât aux projets du cardinal , et préparèrent à la fois sa ruine et la terrible catastrophe qui en devait être le dénoûment.
La résistance de Cinq-Mars ne se manifesta pas tout d'abord , et pendant quelque temps il servit avec dévouement les vues de Richelieu; éloignant de la cour madame d'Hautfort et mademoiselle de Chemereau , qui avaient des vues sur le cœur du roi , servant le mi-
nistre de son ascendant sur la résolution du monarque, et lui rendant compte de ses plus secrètes pensées. Une telie harmonie ne pou-* Tait durer entre deux esprits également altiers et impétueux ; le premier brandon de discorde fut jeté par La Chesnay, valet de chambre du roi, intrigant ambitieux dont s'était servi jadis le cardinal, et que la faveur du grand-écuyer rendait jaloux.
Louis XIII était dévot alors (1642); Cinq* Mars, dans son allure, dans sa conduite et dans ses mœurs, rappelait la licence du règne précédent ; passant les nuits en orgies avec Marion Delorme et ce que la cour avait de joyeux seigneurs , parlant librement de la re-f ligion, de la noblesse et du roi lui-même, dont il disait ;
— Je suis bien malheureux en vérité de passer la journée entière avec un homme qui m'ennuie à l'heure et toujours !
La Chesnay rapportait tous ces discours ai^ roi : il lui fit un tableau exagéré de sa con* duite , et parvint à l'animer à ce point contre lui qu'une explication s'ensuivit, explication vive des deux parts , où le monarque et le far vori se dirent quelques vérités asse?: dures ,
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mais qui se termina, comme il arrive d'ordinaire , par un raccommodement dont la disgrâce du dénonciateur fit les frais.
Ce raccommodement fut-il sincère ? Il serait difficile de le préciser, mais toujours estil qu'après de nouvelles brouilleries , après des reproches et des récriminations excitées par le cardinal , à qui les hauteurs , l'imprudence et l'indiscrétion de Cinq-Mars commençaient à porter ombrage, une rupture éclatante eut lieu , qui sépara tout^-fait Cinq- Mars du roi , animé d'un esprit de défiance , et de Richelieu , reconnaissant un peu tard que là où il n'avait cherché qu'un instrument il avait pensé trouver un rival.
Dès lors Cinq-Mars, qu'on appelait M. Le Grand , entra dans les intérêts de Gaston , ennemi déclaré du premier ministre, et qui, par rontremisc de Fontraillés ,' concluait â Madrid un traité dont voici les principaux articles :
« Philippe s'engageait à fournir douze ou quinze mille hommes de vieilles troupes; à faire remettre à Monsieur, qui devait se rendre à Sedan, quatre cent mille écus pour faire des levées , douze mille écus de pension par
mois , quarante mille ducats par an a M. de Bouillon , et autant à Cinq-Mars ; cent mille livres pour mettre Sedan en état de défense, et TÎngt-cinq mille livres par mois pour l'entretien de la garnison. Le but de l'union étant la paix entre la France et TEspagne , on mettait pour préliminaire qu'il ne serait rien fait de contraire aux intérêts du roi. >
Le minisire , malgré sa défiance habituelle et son infatigable activité, ignora pendant quelque temps la conspiration qui se tramait. Dès qu'il en fut instruit, il pressa le roi de faire arrêter Cinq-Mars. Louis hésita d'abord, puis finit par signer l'ordre dont M. de Cha* rost , capitaine des gardes , fut chargé d'assurer l'exécution. Huit jours après , Cinq-Mars, qui se trouvait à Narbonnc avec la cour, était arrêté ainsi que de Thou , fils du célèbre his> torien , contre qui le cardinal nourrissait une haine secrète , et qui devait payer de sa tête la confidence de Fontrailles qui , à son retour d'Espagne, lui avait montré le traité.
Enfermé d'abord à la citadelle de Montpellier, Cinq-Mars fut conduit , après avoir subi un premier interrogatoire, et sous une escorte de six cents chevaux , au château de Pierre-
Encise, près de Lyon : pendant ce temps, le cardinal, qui se trouvait à Honlpellicr, remonta le Rhône jusqu'à Valence, traînant k sa remorque, dans un bateau, le malheureux de Thou. Ce fut à Valence qu'on imagina, pour transporter plus commodément le ministre , dont la position était désespérée , de construire une chambre portative assez grande pour contenir un lit , une chaise et une table, le tout recouvert d'un damas cramoisi sur lequel s'étendait une toile cirée aux momens de pluie.
Il arriva ainsi à Lyon le 3 septembre. Le chancelier Séguier, ennemi personnel de Cinq- Mars, l'y avait devancé, sur une lettre adressée par le roi au Parlement ; ainsi Richelieu venait lui-même , porté par ses gardes , pour diriger la procédure , et redoubler par sa présence et sa volonté l'active énergie du tribunal, ou plutôt de la commission.
Le 1 1 , l'instruction était terminée , et le procureur général, sur les informations, requit : « Que H. Le Grand fût déclaré atteint et convaincu du crime de lèse- majesté , condamné à avoir la tête tranchée, et, avant l'exécution , être appliqué a la question , pour
déclarer ses autres complices. Il requit aussi que, jusqu'à ce jugement, le procès des sieurs de Bouillon et de Thou fût sursis. »
Ce n'était point assez pour le cardinal : il fit venir les commissaires les uns après les autres dans son appartement, et leur recom* manda de juger les accusés sans indulgence , selon la sévérité des lois. Il repartit alors de Lyon , le 1 2 , tellement assuré du résultat du procès , qu'avant de quitter la ville , il donna les ordres précis du détail de l'exécution.
Le vendredi 12 septembre 1642, la commission nommée par le roi pour juger Cinq- Mars et de Thou s'assembla dès sept heures du matin dans le palais du présidial de Lyon. Quatorze membres la composaient : le chan* celier de France, le premier président du Parlement de Grenoble , un second président du même Parlement , quatre conseillers d'état , un maître des requêtes et six conseillers du Parlement de Dauphiné ; le procureur général du roi audit Parlement , remplissant les fonctions de procureur du roi .
Cinq-Mars , amené devant les juges par le chevalier du guet , crut d'abord qu'il n'était mandé que pour déposer contre de Thou. Les
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premières questions, ea effet, roulèrent sur ce sujet. Avant de répondre , se letanl de dessus la sellette, il alla parler à l'oreille du chancelier; puis, voyant qu'on repren^tdans les questions l'affaire dès son origine , et se croyant trahi par de Thou :
— Je vois où vous en voulez venir, monsieur, dit-il ; pour abréger l'affaire , et puisqu'on m'a manqué de parole , je dirai tout ce que j'en sais , dispensé que je me crois de tenir la mienne.
Il dit le détail de l'affaire , en effet , sans dissimuler que M. de Thou eût eu connaissance du projet et des négociations entamées avec l'Espagne.
De Thou fut interrogé à son tour, et nia d'abord avoir entendu parler du traité ; mais, instrm't des aveux de Cinq-Mars, il dit d'une voix ferme et résolue :
— Allons ! je n'ai aucun dessein de chicaner ma vie , car durant ces trob mois de ma prison , j'ai étudié la mort.
Il avoua ensuite qu'il avait eu connaissance du traité , mais qu^il n'en avait pas révélé le secret, ne voulant pas dénoncer un fils de
DU PALAIS DE JUSTICE. â85
France sans preuves, et pensant d'ailleurs que ses conditions impraticables rendaient le traité sans danger, et en devaient forcément annuler l'effet.
Les juges se levèrent alors, et, tandis qu'on faisait retirer les accusés :
— Eh bien! monsieur, dit vivement le chancelier au procureur général, trouvezvous à présent qu'il y en ait assez contre M. de Thou?
— Sa confession , monsieur, répondit celui-ci, la déposition de M. Le Grand et les pièces du procès font preuve , et le devoir de mon office m'oblige à demander le supplice capital; j'espère cependant, ajouta-t-il, qu'au regard de M. de Thou , mon avis ne sera pas suivi.
L'avis fut unanime pour condamner M. de Cinq-Mars à mort Un des juges proposa la peine des galères contre M. de Thou ; un autre approuva toute autre peine que la mort : l'avis des douze antres juges l'emporta, et le chancefier écrivit en hâte , sur le bureau môme , un bfflet que le chevalier du guet Picard fut chargé de porter au cardinal.
A deux lieues de Lyou , il recevait la nouvelle :
— M. de Thou ! s'écria-t-il , M. de Thou , â mort! M. le chancelier m'a délivré là d'un grand fardeau !
Puis il ajouta avec un soupir :
— Mais, Picard, ils n'ont point de bourreau à Lyon !
Pendant ce temps , H. de Laubardemont, conseiller d'état rapporteur, et M. Robert de Sain t< Germain , conseiller au Parlement de Grenoble , se rendaient près des prisonniers , pour faire en leur présence lecture de l'arrêt de mort.
— Eh bien ! monsieur, dit en les voyant M. de Thou à Cinq-Mars , humainement parlant , je pourrais me plaindre de vous ; mais Dieu sait combien je vous aime; mourons courageusement , et gagnons le paradis avec cette consolation que, bons amis durant notre vie, nous nous puissions entr'aider encore dans la voie de mort
Palerne , greffier du présidial de Lyon , l'interrompit pour lire l'arrêt , qu'ils entendirent à genoux et tête nue :
« Entre le procureur général du roi, demandeur en cas de crime de lèse-majesté, d'une part ; et messire Henri d'Effiat de Cinq- Mars , grand-écuyer de France , et François- Auguste de Tbou , conseiller du roi en son conseil d'état, défendeurs et accusés , d'autre :
« Yu le procès extraordinairemcnt fait à la requête dudit procureur général du roi, à rencontre desdites informations, interrogations , confessions , dénégations et confrontations ; copies reconnues du traité avec l'Espagne, et de la contre-* lettre faite ensuite dudit traité , en date du 3i mars dernier, arrêt du 6 de ce mois de septembre , pièces et tout ce que le procureur général du roi a promis et remis ; ledit d'Efiiat oui et interrogé en la chambre du conseil du présidial de Lyon , sur le cas à lui imposé, sa déclaration, reconnaissance , confession ; et ledit de Tbou pareillement ou! et interrogé en ladite chambre ; conclusions dudit procureur général du roi , et tout considéré ;
« Les commissaires députés par sa majesté, auxquels M. le chancelier a présidé , faisant droit sur les conclusions dudit procureur général , ont déclaré lesdits d'Effiat et de Thou
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atteints et convaincus du criinc de lèse-matesté ; savoir : ledit d'Effiat pour les conspirations et entreprises , prodition , ligues et traités par lui faits avec les étrangers contre TEtat ; ledit de Thou pour avoir eu connaissance et participation desdites conspirations, entreprises , ligues et traités ; pour réparation desdits crimes, les ont privés de tous états, honneurs et dignités , et les ont condamnés et condamnent d'avoir la tête tranchée sur un échafaud qui , pour cet effet , sera dressé en la place des Terreaux de cette ville ; ont déclaré et déclarent tous et chacun de leurs biens immeubles généralement quelconques , en quelque lieu qu'ils soient situés et acquis , confisqués au roi , et ceux par eux tenus immédiatement de la couronne , réunis au domaine d^iccUe ; sur iceux préalablement prise et levée la somme de soixante mille livres , applicable à œuvres pies , et néanmoins ordonnent que ledit d'Effial , avant Fexécution , sera appliqué à la question ordinaire et extra* ordinaire pour avoir plus ample révélation de ses complices. >
Cinq-Mars se leva d'un mouvement rapide,
ces derniers mots.
— La mort ne m'étonne pas , messieurs ^ dit^il avec véhémence , mais je l'avoue , l'infamie de la question me choque l'esprit. La question à un homme de ma naissance et de mon âge! voilà ce que je trouve extraordinaire. Je me ris de la mort , en vérité ^ mais j'ai peine à digérer votre question.
Le père Halavalette et le père Maubrun , tous deux jésuites , entrèrent alors pour les assister.
— On veut me donner la question, dît Cinq- Mars au père Malavalette, je ne m'y saurais résoudre cependant. Et , comme le religieux l'encourageait , voyant entrer M. de Laubardemont et le greffier, qui venaient pour le conduire dans la chambre de la gène.
— C'était bien assez de mourir, ajouta-t-il, sans souffrir encore cette infamie !
Il fut présenté à la question seulement ; il se confessa ensuite avec ferveur, tandis que de Thou , qui venait de disposer d'une rente annuelle de trois cents livres pour la fondation d'une chapelle dans l'église des pères Cordeliers de Tarascon , composait l'inscrip-
ÏI. 19
ago ^A CHROIflQOE ^
tk>n suivante dont il ordonnait qu'on la décorât :
CBKI8TO UBIIUTOEI
.VOTUM IN GiLi|€U£ PKO UBERATORB CQNGKPTUM
FRANC. -ACGPST. THUANU8,
i CAAGUB VITJB JAJI UBBRANDUS
HBRITO SOLVIT
XII SEPTBHBR. MDGXUI.
Sur les trois heures après midi , quatre compagnies de la garde bourgeoise de Lyon (appelée alors Pennonnage) furent rangées sur la place au nombre de douze cents hommes. Au milieu de l'espace qu'ils enveloppaient, un échafaud de sept pieds de hauteur fut dressé ; au centre , s'élevait un poteau de trois pieds environ , devant lequel on coucha un bloc de bois d'un demt-pied de haut : la face principale de l'échafaud regardant la Saône , et l'éebellé de huit échelons se trou- Tant adossée au c6té des dames de Saint- Pierre.
A cinq heures , Thomé , prévôt de Lyon , les archers de robe courte , le chevalier du guet et sa compagnie vinrent se ranger de-
vant le Palais , an perron duquel Cinq^Mars et de Thou se présentèrent au même moment.
M. de Cinq-Mars était vêtu d'un élégant habit de drap de Hollande d'un brun foncé , couvert de dentelles d*OT larges de deux doigts. Il portait un chapeau noir, retroussé à la catalanne , des bas de soie verts par-dessus des bas blancs garnis de dentelles , et un manteau d'écarlate. Le vêtement de de Thou se composait d'un habit de deuil en drap d'Espagne , et d'un manteau court.
Un carrosse attendait au bas du perron.
— Ah ! ah ! dit de Thou , on nous mène au paradis en carrosse !
Et montant légèrement le marche-pied , il se mil au fond sur la droite , faisant place à Cinq*Mars , qui s'assit à côté de lui , tandis que les jésuites se tenaient chacun aux portières.
Derrière , d'un pas lourd et honteux , marchait un petit vieillard de mauvaise mine , couvert de haillons , et portant dans sa gaine un large couperet de boucher : c'était l'exécuteur pour ce jouri pauvre portefaix qui n'a-
292 LA CUaONlQDE
▼ait jamais rempli pareil office, et que la misère avait paussé à s'oflfrir pour remplacer le bourreau, retenu au lit par une fracture à la jambe.
Une contestation 8*était élevée entre Cinq- Mars et de Thou , au moment de la leeture de Tarrét, pour décider lequel subirait le premier le supplice ; elle se renouvela dans le chemin, chacun revendiquant la douleur d'être livré le dernier à l'exécuteur. Le père Manavalette décida la question en fis^Teur de de Thou, comme étant plus âgé, quand le carrosse s'arrêta au pied même de l'échafaud.
— Allez , dit de Thou en embrassant avec eflfusion le compagnon de son infortune , allez, c'est à vous de m'ouvrir le ciel !
— Hélas! répliqua Cinq-Mars, je vous ai ouvert le précipice.
Puis, d'un visage riant, la tête levée et le pas ferme il descendit de carrosse et mit le pied sur le premier échelon.
— Monsieur, lui dit un garde du guet en l'arrêtant , il faut être plus modeste ; et en même temps il lui enlevait son chapeau. Cinq-Mars se détournant , d'un geste rapide
arracha soq chapeau au garde , et le replaçant sur sa télé, gravit l'échelle tout d*un seul bond, et se trouva élevé sur Téchafaud. II salua gracieusement rassemblée alors , la main sur la hanche, le pied en avant , dans une attitude chevaleresque, et comme s'il eût été encore dans la chambre même du roi. 11 se mit ensuite à genoux, et essaya la position qu'il fallait prendre sur le billot. Se relevant alors, il remit à son confesseur une petite boite enrichie de diamans , dont il le pria d'employer la valeur à des œuvres pieuses, après avoir brûlé le portrait qui était dedans ; puis il se coupa la moustache, et donna les ciseaux au père Malavalette en le priant de lui couper les cheveux et de l'aider à ôter son pourpoint. Il se mit à genoux une seconde fois , et plaçait déjà la tête sur le billot , quand , voyant en bas devant lui un personnage qui était le grand-maître , il dit :
— Je vous prie d'assurer M. de La Millerayc que je suis son très humble serviteur.
Il appuya alors la tête sur le billot , tenant le poteau fortement enlacé de ses deux bras , et , les yeux fermés , il attendit le coup que Texécuteur lui donna pesamment.
â94 ^^ CHRONIQUE
— Ah ! s'écria-t-il d'une voix étouffée aussitôt dans le sang; puis il leva les genoux, comme pour se relever, et retomba lourdement à terre. Sa tête n'était pas entièrement séparée du corps ; Texécuteor la saisit de la main droite par les cheveux , et de la gauche s'empressa de scier avec son couperet la trachée-artère et le restant du cou , tandis que les yeux du malheureux patient s'agitaient d'un mouvement convulsif , et répandaient l'effroi dans cette foule muette de terreur et de compassion.
Cinq-Mars mort, on leva la portière du carrosse où était de Thou , et le premier objet qui frappa ses regards en montant sur réchafaud fut le cadavre de son ami baignant dans son sang et couvert à demi d'un mauvais drap et de son manteau. Ses cheveux coupés , de Thou demanda au bourreau un bandeau pour se couvrir les yeux, et, comme ce malheureux lui répondait qu'il n'en avait pas :
— Messieurs , dit-il en s'avançant sur le bord de l'échafaud et en s'adressant à ceux qui se trouvaient proche , je suis homme , et
pu PALAIS DE JUSTICE. ^g5
je crains la mort ; je vous demande par aumône de quoi me bander la Tue !
On lui jeta auesilôl doux ou troi» mouchoirs s il em prit un i remercia avec courtotsie, et se couvrit Itti^méme les yeux et la partie inSéri^ire du Wsage» Le coup hii fut porté alors par Texécutcur, mais d'une main incertaine et faible, trop haut, et sans pouvoir trancher d'un élan la vie dans sa source. Le corps tomba à la renverse, à gauche du poteau , le visage tourné vers le ciel ; et, dans cette position déplorable, de Thou , dont les mouvemens indiquaient la douleur, reçut encore onze coups de la main de ce misérable : au douzième seulement, la tête fut détachée du corps.
Les cadavres de Cinq-Mars et de de Thou furent transportés dans le carrosse qui les avait amenés, et déposés dans l'église des Feuillans; Cinq-Mars y fut enterré devant le maitre-autel. Le corps de de Thou , porté plus tard aux Carmélites de Lyon , y reçut la sépulture. Son cœur fut envoyé à Saint-Andrédes-Arcs de Paris, où s'élevait le monument de sa famille.
Cinq-Mars mourait âgé de vingt-deux ans;
de Thou de trente-oinq« Louis XIII , 8*il faut en croire les mémoires contemporains, regarda plusieurs fois à sa montre dans Taprèsdinée du jour de Texécution , et , interrogé sur le sujet de son impatiente inquiétude, il répondit en riant à ses courtisans :
— M. Le Grand fait actuellement une tI* laine grimace.
LA FAeSSK ÉPOUSE DB MOLIÈRE.
Molière qui , dans sa verve intarissable et profonde , a si souvent traduit l'infortune des maris trompés au ban du théâtre , ne fut pas, on le sait, entièrement exempt des inclémentes tribulations où il sut puiser une si ample source de comique ; et la trop juste jalousie que lui inspira Armande Béjart , sa légère épouse, est venue jusqu'à nous sur le
témoignage des coDlemporains, comme pour prouver qu'il n*e8t si grand nom, si noble esprit , si beau caractère , qui ne paie aussi , par quelque point , son tribut aux faiblesses et aux douleurs de notre pauvre humanité.
Certes , c'est une chose à déplorer , que de voir un homme tel que Molière en proie aux tourmens., presque aux ridicules d'un mari trompé ; aussi nous garderons^nons de parler ici des galanteries de la jolie comédienne, qu'il avait eu le tort d'épouser lorsqu'il en aurait pu être le père : laissant de côté le grand homme pour n'être pas forcé de le plaindre en l'admirant , nous rapporterons setdement les piquans détails d'un procès dans lequel madame Molière , si elle n'y donna pas lieu par sa conduite, se trouva comprise du moins. Demeurés inédits jusqu'à ce jour^ les circonstances de ce bizarre procès offriront» nous le pensons, à nos lecteurs, ce genre d'intérêt qui s'attache à tout ce qui louche un nom célèbre; et nos auteurs dramatiques qui^ si souvent, ont puisé dans les archives judiciaires le sujet de leurs intéressantes compositions, nous sauront peut-être gré d'exhumer ici pour eux du poudreux amas des curieuses paperasses^
du Palais un document , dont le nœud , à défaut de déooûment , semblerait emprunté à la féconde imagination de celui dont une intrigante ne craigait pas de compromettre à la fois le nom , le repos et Thonneur.
Douée d'une rare beaolé^ d'un esprit piquant et d'un talent reinarquable , madame Molière s'était fait une grande et juste réputation parmi les actrices de son époque. Les hommes les plus distingués de la cour honoraient les comédiens de la plus familière amitié alors f et les fayoris du grand roi tenaient à honneur de compter parmi les commensaux de Molière. Presque tous courtisaient sa femme ; aucun toutefois , malgré sou renom de galanterie , ne pouvait être désigné comme particulièi^ement admis dans ses bonnes gr4ces : madame Molière était entourée d'adorateurs; on ne lui connaissait pas d'amans.
Un geatilhomme de province, M. de Lorny, résolut de l'être. Eperdument épris de la comédienne qu'il n'avait vue que sur le théâtre, il chercha à se faire prés»enter dans la maison de Molière. C'était une chose impossible :
occupé tout entier de son triple labeur dr poète , de directeur et de comédien , Molière vivait de la manière la plus retirée, et les tentatives de M. de Lorny pour former avec lui une sorte de liaison ou du moins de connaissance , échouèrent devant cette sorte de sauvagerie. Encouragé alors par la réputation d'inconséquence et de galanterie de madame Molière , il prit le parti de recourir à une voie qui , pour être moins honnête , n'en devait pas moins assurer le succès de son dessein , s'il en devait croire les bruits de la ville. Une entremetteuse, nommée laLedoux, était alors renommée pour sa discrétion et son adresse ; ce fut à elle qu'il se confia pour obtenir une entrevue de madame Molière.
M. de Lorny jouissait d'une fortune consir dérable; il s'annonçait comme décidé à ne reculer devant aucun sacrifice ; la Ledoux se chargea de l'honorable mission qu'il confiait à sa prudence , en lui faisant toutefois déposer , à tout événement , une somme de mille louis entre ses mains , afin , dit-elle, de mieux assurer la réussite de l'entreprise.
Une seule idée l'obséda dès lors , celle de
DU PALAIS DK JUSTICE. 3oi
s'approprier la somme : et voici le moyen qu'elle imagina pour y parvenir.
P^ris , comme de tout temps , renfermait un grand nombre de courtjsanes ; plusieurs ressemblaient à madame Molière; une sur^ tout , bien que plus âgée , avait tout à la fois, presque à si méprendre , sa tournure, son air de visage et surtout son regard , son dédai-» gneux sourire et Taccent sonore et touchant de sa voix. Cette fille se nommait la Tourelle : mise au fait de l'intrigue qu'il s'agissait de nouer , elle consentit à jouer le personnage de madame Molière qu'elle avait vue souvent au théâtre , et qu'elle se faisait fort d'imiter^ au point de tromper M. de Lorny aussi longtemps que l'amour se traduirait chez lui en marques de magnifique libéralité.
Cependant, depuis son entrevue avec la Ledoux, l'honnête provincial revenait plus impatient chaque jour , et elle , trop adroite pour laisser pressentir la facilité de son entreprise , l'entretenait dans son espérance en en exaltant les difficultés, en suscitant à propos de feints obstacles , en recommandant une prudence qui seule devait assurer le succès.
302 LA CUHONIQDE
Après un mois de délai environ, et lorsque le retard avait encore redoublé son impatience , elle se rendit toute joyeuse près de M. Lorny; elle avait enfin réussi, dit-^e, è triompher des scrupules de la belle actrice : l'hommage de M. de Lorny était accepté, et le lendemain, madame Molière allait se trou* yer à un rendea^vous donné dans une maison isolée et sàre.
L'amoureux fie Lorny témoigna libéralement sa reconnaissance; et son bonheur fot complet lorsque le lendemain il nt arriver la demoiselle , dans une toilette n^ligée, et presque cachée dans ses coiffes , comme si elle eût craint d'être reconnue.
Elle joua son rôle à merveille, affectant la petite toux de madame Molière, son affé** terie , ses airs importans , ne parlant que de grandeurs , exagérant la fatigue que lui causait le rôle de Circéj pièce en rc^e alors , et faisant surtout valoir sa complaisance d'avoir eondescendu à se rendre dans une maison dont Téloignemettt seul pouvait faire concevoir à ses gens des soupçons ontrageans et odieux.
DU PALAIS DB JUSTICE. 3o3
Uo plus habile y aurait été pris. M. de Lomy Taccabla des protestations les plus sin* cères, et la pressa de mettre son amour à Té* preuve en aceeptant quelque gage de sa tendre reconnaissance. La Tourelle joua la femme opulente : elte ne voulut consentir à recevoir un présent qu'à la condition que la valeur en sérail des plus minimes , et ce ne fut qu'après une résistance toute charmante qu'elle voulut bien choisir , chea le sieur Honot , bijoutier du quai des Orfèvres , un collier de diamàns que l'heureux de Lomy s'estima trop heureux de payer huit mille deux cents livres.
Les galans rendez-vous se succédèrent avec régularité dès lors : la Tourelle avait surtout supplié son heureux amant de ne jamais lui adresser la parole au théâtre , afin , disait--eUe, de mieux tromper la soupçonneuse clairvoyance de Molière , et de ne pas exciter l'envie de ses compagnes jalouses la plupart de ses succès. M. de Lomy , assidu à toutes les représentations de la Comédie , se contentait donc d'admirer son idole , de l'applaudir et dé s'enorgueillir de ses succès , sans enfreindre la discrète loi mise pour coo^ dition à son bonheur
5o4 LA CHRONIQUE
Deux mois durant y cette douce liaison fut sans nuages : la courtisane en compromit la première la sûreté , par une faute dont elle devait porter cruellement la peine. Les ren- . dexryons se donnaient chez la Ledoux : chaque fois, la Tourelle se faisait attendre; un jour elle manqua tout-é-fait. De Lorny l'attendit avec patience d'abord , puis avec inquiétude , avec mauvaise humeur enfin , et , l'heure du spectacle étant venue, il prit le parti d'aller au théâtre, malgré l'insistance que mit la Ledoux à le détourner de ce projet.
La Comédie - Française donnait ses représentations à l'hôtel Guénégaud ; M. de Lorny s'y rendit en hâte et n'arriva cependant que lorsque la pièce était commencée ; une place demeurait vacante encore au premier rang des bancs placés sur le théâtre; il y parvint, et la première personne qu'il aperçut sur le devant de la scène fut madame Molière dans l'élégant et riche costume de Gircé«
Jamais elle ne lui avait paru si belle : il était venu pour lui adresser nn reproche , et lorsqu'en descendant la scène elle passa devant lui , il ne trouva de voix que pour lui
DU PALAIS DE JUSTICE. 3o5
: < Vous êtes plus adorable que jamais ; si je n'étais amoureux déjà , je perdrais la lëte aujourd'hui. > Accoutumée à ces sortes de fadeurs , Tactrice ne fit aucune attention à ses paroles ; il la regarda tendrement , l'appela à demi voix , lui fit des signes d'intelligence : rien ne put lui attirer un regard, un signe, qui pAt faire comprendre seulement qu'il eût été remarqué de la dédaigneuse comédienne.
C'était , à son avis , par trop d'indifférence après sa conduite de la journée : la pièce finie , il courut à grands pas vers la loge pu madame Molière quittait son costume, et, furieux , troublé , impatient de connaître la cause de tant de mépris , il en ouvrit la porte avec violence.
Madame Molière était seule avec sa suivante : elle n'avait jamais vu cet homme , et grande fut sa surprise , quand , d'un air effaré , l'œil colère et tout l'extérieur empreint d'une violente émotion , il s'assit au fond de la loge, sans prononcer un mot d'excuse , de politesse ou d'explication.
Madame Molière était impérieuse ; elle s'a-