II. SI
elle ne proféra pas une parole. Dès son arrivée à la Conciergerie, elle fut interrogée par un conseiller de la grand'chambre : elle nia tout , refusant même de reconnaître la cassette de Sainte-Croix. L'existence de son journal la perdait. Reconnu , paraphé par elle dans la procédure, c'était en effet un des plus monstrueux monumens des aberrations de l'humanité , et le plus bizarre ^peut-être des accidens de la vie de la marquise.
Elle racontait , en effet, dans son journal , l'empoisonnement de son père, celui de ses deux frères et de leurs amis , elle s'accusait d'avoir donné la mort à un de ses enfans, et révélait une foule de forfaits inouis.
Son procès s'instruisait cependant, au grand déplaisir du Parlement, chez qui toutefois le respect pour la. justice faisait taire le sentiment de l'esprit de corps. La marquise écrivit à plusieurs personnes : l'une d'elles faillit devenir victime de cette dangereuse correspondance. C'était M. Penautier, l'agent général du clergé, déjà compromis par la suscription des papiers de Sainte-Croix. La marquise lui écrivait en ces termes : < Je n'ai rien avoué ; tentez tous les moyens pour me sauver. » Il
n'en fallait pas davantage pour le faire arrêter ; il fut confronté avec la. marquise, qui déclara que M. Penautier était innocent. Les magistrats ne trouvèrent pas l'innocence d'un ami de Sainte-Croix suflSsamment cautionnée par la déclaration de la marquise, sans doute, car, malgré son titre de receveur du clergé , et le mouvement que se donnaient ses amis , il fut écroué à la prison de la Conciergerie.
Les débats du procès ne devaient guère présenter d'intérêt : peu de témoins furent appelés, encore ne déposèrent-ils que de ouï dire, de propos recueillis et sans gravité. Mais deux témoignages s'élevaient, que la marquise ne pouvait tenter de combattre; c'étaient les aveux de Lachausséc et le journal écrit de sa main. Dans l'impuissance de répondre à ces argumens sans réplique , elle se décida à avouer : l'appareil de la question fut ce qui la détermina. « En entrant, dit madame de Sévjgné , dans le lieu où on devait la lui donner, et, voyant trois seaux d'eau, elle dit : C'est assurément pour me noyer ; car, de la taille dont je suis , on ne prétend pas que je boive tout cela. . . » Elle avoua tout ; et la
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cpnfessioQ de sa ?ic fut plus horrible encore qu'on ne Tayait pu prévoir.
Condamnée à être* conduite dans un tombereau à Notre-Dame, à avoir la tète tranchée et à être brûlée, elle ne manifesta aucun trouble, aucune émotipp* Elle paraissait plongée dans une profonde rêverie et pria le grever de recommencer la lecture de Tarrét. ff Ce n'est rien, dit-el|^ ensuite en souriant , lorsqu'on eut accédé à spp désir : c*est ce tombere^p qu^ m'avait frappée... J'en avais perdu l'atteoMon pour tout le reste. »
Le reste , c'était l'fâchafs^ud e\ le bûcher ! Edme.Pirot, docteur en Sprbonne, avait été désigné , par le premier président de Lamoignon, pour l'assister dans ses derniers joprs ; eUe fâcha, selon sou témoignage, d'apaiser la opl^re du ciel par un sincère repentir, f Pendant les vingt-quatre dernières heures de sa vie, écrivait-il, elle fut admirable et si bien éclairée par la grâce , que j'aurais \)oulu être à $a place. »
Elle demanda la con^mpnion qu'on lui refusa. Elle demanda du moins du pain bénit, copame on en avait accordé au maréchal de
Marillac ; on le lui refusa également. Le maréchal de Marillac était son parent; mais entre le prétendu crhne de cette victime de Richelieu et les siens , il n'y avait guère de ressemblance.
La marquise conservait encore quelque espoir. Elle comptait sur les amis de Penautier, et sur la magistrature qui voyait en elle une criminelle infâme , il est vrai , maïs qui ne pouvait oublier qu'elle était filîe d'un magistrat vénéré, et qu^ ses frères avaient siégé sur les fleurs de* lis. Sa grâce fut en effet vivement sôUîck'ée; LouJs XIV fut inflexible, et le i6 juillef de l'année 1676 fat fixé pour le jour de l'exécution.
Un ami lui était demeuré fidèle dans son malheur : c'était son mari. Il ne la quitta pas durant des derniers jours. Il l'avait aimé^. d'un de ces attachemens profonds qui ne s'effacent jamais de l'âme , et lui prodigua ses consolations jusque sous les yeux des bourreaux.
Le 16 juillet, à six heures du' soir, la marquise de Brinvilliers, vêtue d'une simple chemise de bure, et une loi'che de cire jauric à
la main , fut amenée dans un tombereau à l'église Notre-Dame, pour y faire amende honorable ; de là , on la conduisit à la Grève. Elle avait la tôte couverte d'une cornette de nuit, qui, tombant sur ses yeux, Tempéchait de voir, sinon d'être vue ; à sa droite , était son confesseur ; â gauche , le bourreau. Les fenêtres étaient garnies de monde , et sur la place de Grève, sur le pont Notre-Dame, alors couvert de maisons, dans les rues, sur les quais , la foule était immense et avide de voir cette criminelle , dont le nom répandait l'horreur et l'effroi. Cette foule, qui heurtait son tombereau, n'attira ni son attention ni sa colère : elle savait qu'elle donnait spectacle au peuple , mais quand elle reconnut aux fenêtres de quelques maisons des femmes de la cour, avec qui elle était unie par les relations du monde , une rougeur d'indignation colora un instant ses joues livides : « Oh ! c'est vraiment un beau spectacle , n'est-il pas vrai, mes amies? dit-elle à ces curieuses de mort en leur lançant un regard de colère et de mépris. » Madame de Sévigné était une de ces curieuses, et, deux jours après, elle écrivait :
« La Brinvilliers est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle est moulée sur Téchafaud avec bien du courage, seule et nupieds. Là , elle fut un quart d'heure mirodie y rasée, dressée et redressée par le bourreau, ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain , on cherchait ses os, parce que le peuple disait qu'elle était sainte. »
Ce fut une grande et imporlante question qui occupa long-temps le Parlement, que celle de savoir si la marquise de Brinvilliers avait eu d'autres complices que Sainte-Croix et Lachaussée.
Le président de La Reynie voulut poursuivre cette affaire ; mais alors le fil était rompu , et tout était de nouveau rentré dans le mystère. Penautier fut, il est vrai, arrêté, mais relâché bientôt sur les vives sollicitations du haut clergé et de l'archevêque de Paris lui-même.
Le supplice de la marquise était un effrayant exemple : quatre ans plus tard , cependant, les empoisonnemens devinrent si
5a 8 LA GHIOMIQUE DU PALAIS DB JUSTICE.
fréquens a Paris , que force fut d*élablir à l'Arsenal la fameuse Chambre ardente , et les personnages les plus illustres, le maréchal de Luxembourg, la comtesse de Soissons, le marquis d*Alluye, madame de Polignac étaient décrétés de prise de corps pour des crimes dont la marquise de BrinviUiers avait ouvert la facile voie.
lADAie TIQDBT.
Les dernières années du règ^ne de Louis XIY présentent comme sujet d^étude, une des époques les plus curietises peut-être, ou les plus bizarres du moins de notre histoire. Après quarante années de fastueux travatix, de prodigalités chevaleresques , de glorieux succès et de nobles sacrifices, la cour devient tout à coup bigote; la ville Timite comme d'ordi-
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naire, et la société tout entière change de face, sans transition , sans moyen terme , comme par une sorte d'entraînement.
Tout, dès lors, prend un air de régularité et de réserve : les mœurs, les coutumes, le langage, les dehors même ; et les vices, les passions , la corruption , les crimes , refoulés à l'intérieur, augmentent d'intensité et d'audace en se couvrant d'une enveloppe de rigoureuses pratiques , de dévotes démonstrations. C'est alors que les empoisonnemens deviennent à la mode ; que l'intérieur des familles est saisi d'effroi; qu'un mariage mal assorti, une succession enviée, une rivalité chanceuse suffisent pour expliquer un crime, et que d'effrayans exemples d'assassinats se produisent à la fois dans les classes placées au sommet de la société.
tLe grand - pénitencier n'entend autre chose chaque jour que la confession de grandes dames qui s'accusent d'avoir attenté à la vie de leurs. époux , • disait à cette époque M. de NoaiUes, archevêque de Paris, pour encourager le roi à repousser le recours en grâce de la femme d'un conseiller au Parlement; et un exemple était en effet devenu
tellement nécessaire, qu'à quelques jours de là , cette femme subissait la peine capitale au milieu de Paris, où son crime avait eu un immense retentissement. C'était madame Tiquet, dont nous allons raconter la tragique histoire d'après les pièces mêmes de son procès.
Fille d'un libraire de Metz, nommé Carlier, elle était restée orpheline à l'âge de quinze ans , avec un demi-million de fortune. Belle , spirituelle, gracieuse, pouvait-elle manquer d'être vivement recherchée ? M. Tiquet , conseiller au Parlement, se fit remarquer parmi les prétcndans à sa main; un cadeau de 4o,ooo livres fait à une tante, tutrice de la jeune fille, des présens de bon goût et de prix gracieusement offerts à celle-ci (un seul bouquet composé de fleurs mêlées de diamans valait 1 5,ooo livres ) , sa bonne position dans le monde, l'espérance d'une fortune considérable, levèrent les légers obstacles qui pouvaient s'opposer à une union objet de tous ses vœux, et bientôt l'emportant sur ses nombreux rivaux, M. Tiquet devint l'heureux époux de la jeune et belle héritière. ^
Les trois premières années de ce mariage s'écoulèrent assez doucement, et deux enfans
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furent le gage d'une mutuelle ten«lresse. Les goûts de madame Tiquet, Thumeur grondeuse de son mari et la médiocrité de sa fortune surtout, qu'il ne put dissimuler plus long-temps , mirent un terme a cette apparente félicité. Madame Tiquet aimait le faste et croyait , persuadée que la fortune de son mari était égale au moins à la sienne, pouiroir s'y livrer sans regrets. Une vive douleur s'empara d'elle , quand elle apprit que la charge de son mtfri formait à peu près tout son patrimoine, et qu'il s'était même obéré pour faire réussir sa recherche, en montrant un luie et une générosité aussi éloignés de son caractère que peu conformes à sa posifioa.
Madame Tiquet avait un frère à qui sa fortune avait permis d'acheter une compagnie , à la suite du partage de la succession paternelle ; il était capitaine aux gardes alors , et avait présenté récemment dans l'a makonr de sa sœur un de ses' amis, M. de Mongeoi^, jeune capitaine de son âge , plein de grâce , d'élégance et d'esprit. L'épouse du conseiller s'en était aperçue à peine ; ^espèce de rupture qui venait d'éclater entre elle et M. Tiquet , lui ouvrit les yeux sur le mérite de M. de Mon-
DU PÂLidS DE JUSTICE. 335
george, et bientôt une passion qu'elle ne sut pas maîtriser, l'entraîna à l'oubli des plus respectables devoirs.
Les créanciers de M. Tiquet le poursuivaient cependant, et ces poursuites donnèrent lieu â sa femme de se pourvoir contre lui en séparation de biens. La guerre ainsi déclarée, le pauvre époux ne garda plus de mesure dans ses plaintes sur les infidélités de sa femme ; elles étaient scandaleuses en effet, et à tel point qu'il parvint à obtenir contre elle une lettre de cachet.
Mais il aimait toujours l'infidèle , et avant de se résoudre à la faire enfermer, il voulut tâcher de la ramener par la reconnaissance , au par la crainte du moins. Après l'avoir donc vainement engagée à rompre avec M. de Mongeorge une liaison qui le rendait la fable de la ville entière, il la menaçait de la punir de ses refus, et lui montrait l'arme terrible que le ministre avait remise dans ses mains, lorsque madame Tiquet , saisissant d'un mouvement rapide la lettre de cachet, la jeta au feu . et l'anéantit avant que le pauvre mari pût revenir de sa surprise.
En vain , il sollicita une nouvelle lettre :
celte aventure ne fît que le rendre plus ridicule, et une sentence de séparation fut prononcée au Châtelet. Us continuèrent de yivre dans la même maison toutefois, ayant un appartement séparé, ne se voyant qu'à table, et avec toutes les réserves d'une politesse méticuleuse. Trois ans durant, cet état de choses se prolongea sans qu'aucun éclat témoignât de l'antipathie qu'ils avaient conçue l'un pour l'autre; la haine de la femme cependant, nourrie par la présence de celui qui en était l'objet, par ses remontrances de chaque jour, par ses reproches et ses brusqueries, devint si vive qu'elle prit la fatale résolution d'attenter à ses jours , pour recouvrer tout-^-fait cette liberté, dont il ne lui manquait cependant que le semblant.
Un homme sûr était nécessaire pour mettre son projet à exécution ; elle se confia au portier de son propre hôtel, Jacques Moura, qu'elle gagna par ses libéralités et même par de plus précieuses faveurs, s'il fallait en croire l'accusation. Moura s'associa pour l'exécution du complot , un nommé Auguste Cattelain , domestique de place , servant d'ordinaire les étrangers, et tout fut disposé pour assurer le
succès d'un attentat contre la vie de M. Tiquet.
Mais les dispositions furent mal prises , et le coup manqua , bien qu'un soir des assassins eussent été apostés sur la route par où le conseiller passa. Madame Tiquet alors , soit que le repentir se fût fait place dans son âme, soit qu'elle craignît l'indiscrétion de Gattelain y parut renoncer à son projet , l'annonça à Moura, et lui remit une somme considérable pour qu'il la partageât avec son complice, leur recommandant à tous deux , sous peine de la vie, d'ensevelir à jamais dans le silence son fatal secret.
La jalousie de M. Tiquet devenait plus agressive cependant. Il avait formellement défendu à son portier de laisser entrer M. de Mongeorge dans rhôtel. Mais bientôt, chassant ce serviteur vendu à sa maîtresse, il n'avait plus voulu s'en reposer que sur lui-même du soin de veiller sur sa maison , tenant la porte fermée dès la nuit tombante, emportant la clef, s'il passait la soirée dehors, et la mettant sous son chevet en se couchant , pour qu'on ne pût sortir sans s'adresser à lui.
Ces précautions n'empêchaient pas ma-
dame Tiquel de voir soq amant , et ne servaient qu'à aigrir sa haine : elle résolut enfin de se débarrasser de son mari à quelque prix que ce fût, dût-elle le faire assassiner a force ouverte.
Le 10 février 1699 ' madame Tiquet faisait une visite à la comtesse d'Aunoy (auteur des Aventures d'Hippolyte, comte de Douglas, etc.) ; le salon se trouvait Templi d'une société nombreuse autant que choisie, lors* qu'elle se présenta tout émue :
— Quelle est la cause de votre trouble? lui demanda-t-on de toutes parts.
— Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.
— Vous étiez là en fort mauvaise compa: gnie, répliqua madame d'Aunoy.
— Quand je dis le diable, reprit-elle, je veux dire une de ces fameuses devineresses qui prédisent l'avenir.
— Et que vous a-t-elle prédit?
— Rien que de flatteur. Elle m'a assuré que dans deux mois je serais au-dessus de mes ennemis, hors d'état de craindre leur malice, et parfaitement heureuse enfin. Tous voyez bien que je ne puis pas compter là-
dessus , car je ne serai jamais heureuse pendant la vie de H. Tiquet , qui se porte trop hien, je vous assure, pour que je compte sur un si prompt dénoùment.
Le même jour, M. Tiquet était assailli à coups de pistolets, tandis qu'elle passait la soirée chez elle avec la comtesse de Senonville , causant avec abandon et gaieté , et riant follement des bruits nouveaux de la cour et de la ville.
IL Tiquet était allé passer la soirée cheÊ madame de Tillemur, sa voisine.
Minuit sonnait , et ses domestiques commençaient à s'inquiéter de son absence, lorsqu'on entendit dans la rue le bruit de Vexplosion de plusieurs coups de pistolets. On courut en hAte, et Ton trouva M. Tiquet étendu devant sa porte, baigné dans son sang et presque privé de connaissance. Il avait reçu cinq blessures, aucune n'était mortelle heureusement; la plus dangereuse était auprès du cœur qui, au mpport des chirurgiens, n'avait pas été atteint, parce que, resserré par la peur a l'aspect des assassins , il ne remplissait pas , au moment du coup , toute la place qu'il devMt naturellement occuper.