‹ La chronique (volume 2)Chapitre 145 sur 205 · L'abbaye de Marmoutier, V · texte numérisé non relu

L'abbaye de Marmoutier, V

[1417] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 2â9

povoit ladicte Royne riens besongner ne accorder que ce ne feust par le consentement dudit maistre Laurens. Et pour ce, quant il vid qu'il ne povoit yssir de là pour se saulver, il entra en une petite nef derrière l'église pour passer l'eaue, mais il se noia, tant il eut grant haste, et les autres furent prins. Et fu ceste assemblée environ neuf heures au matin. Et ledit duc de Bourgongne vint, environ onze heures, devers la Royne, à laquelle il fit grant révérence, comme il de voit faire, et elle à lui, disant : « Très cher cousin , oultre tous les autres hommes de ce royaume vous doy aymer, quant a mon mandement avez tout laissié et m'estes venu délivrer hors de prison, pour quoy, mon très cher cousin, jamais ne vous fauldray, car bien voy que tousjours avez aymé mon seigneur, sa généracion, son royaume et la chose publique. » Après ce ilz disnèrent tous ensemble en ladicte église à grant leésse, et après disner la Royne manda à ceulx de Tours, que elle et son cousin de Bourgongne vouloient entrer dedens la ville. Mais par l'ennort du capitaine d'icelle, ceulx de Tours tardèrent ung petit, toutesfoiz en la fin ilz accordèrent ce qu'elle demandoit , et ledit capitaine se tira vers le chastel. Et ladicte Royne et ledit duc de Bourgongne, à tous leurs gens, entrèrent en la ville. Duquel lieu fu faicte grant chère et grant honneur audit duc. Et après , la Royne manda le capitaine par sauf conduit, auquel elle requist et commanda qu'il lui rendeist la fortresse, laquelle chose il fist, mais moult envis. Et après , que ledit duc eut séjourné trois jours avecques la Royne, il commist capitaine de ladicte ville et du chastel , Charles Labbé , à tout deux cens combatans. Lequel fist serement de le bien garder

pour et ou nom dudit duc de Bourgongne , lequel serement point il ne tint. Car dedens l'an ensuivant il rendi ladicte ville et forlresse en l'obéissance du Daulphin, et en demoura lui-mesme capitaine, faisant à icellui serement. Et la Roy ne et le duc de Bourgongne firent publier dedens Tours, que nulz ne paiassent imposicions, gabelles ne subsides, si non de sel. Et après, tous ensemble se partirent de là et alèrent à Vendosme, où ilz firent publier, comme ilz avoient fait à Tours, que nul ne paiast, comme dessus. Et par Bonneval alèrent à Cbartres, où ilz arrivèrent le ix® jour de novembre Et avoit la Roy ne, quatre chariots en sa compaignie de dames et damoiselles *, et si avoit tant seulement avec elle ung chevalier, nommé messire Robert de Cyne, duquel elle estoit très contente pour sa preudommie. ^^» '^' ' ^â^'

-f CHAPITRE GLXXX. ^

Comment la Royne escripvy à plusieurs bonnes villes du royaume de France; et furent faictes aucunes nouvelles ordonnances pour le gouvernement dudit royaume ; et autres matières.

Item, après ce que la royne de France fut venue en la ville de Chartres, comme dit est, fut ordonné et conclud qu'elle escriproit lectres en son nom à toutes les bonnes villes du Roy estans en l'obéissance du duc de Bourgongne. Desquelles la copie s'ensuit :

« Très chers et bien amez, vous savez comment par la coulpe et iniquité causée par la dampnable convoi-

1 . a Et avoit la royne mi cars en sa compaignie, qui menoyent environ xx femmes. * (Suppl. fr. 93, fol. 268'°.)

lise d'aucunes gens de petit estât qui ont prins le gouvernement de mon seigneur et de son royaume, maulx innumérables et inconvëniens s'en sont ensuys, tant de trahison, de molestacion de ceulx du sang et aultres, comme de la perdicion de sa grant dominacion, et mesmement es duchez d'Acquitaine et de Normendie a duré et encores dure ledit gouvernement , sans ce que les dessusdiz gouverneurs vueillent entendre à quelconque autre bien, ne à bon régime estre mis ou royaume, mais ont conceu mortelle hayne contre tous les bons, preux et loyaulx, et ravissent leurs biens, et plusieurs exécutent à mort. Et en continuant en leur mauvaistié, quant ilz perceurent que nous voulions entendre et labourer à la réparacion et au bien de paix de ce royaume, comme à nous compète, qui par la grâce de Dieu sommes compaigne et espeuse de mondit seigneur, comme il avoit esté encommencé par nostre filz, et cousin de Haynnau, desquelz Dieu ait les âmes, ilz trouvèrent manière de nous eslonger de sa personne, afin que ne feust sceue leur iniquité, et demourassent en leurs estas et offices, et par ce moien ilz ont appliqué et appliquent cbascun jour à leur singulier proufïit toutes les finances de mondit seigneur, sans ce que aucune chose en soit emploiée pour le bien de mondit seigneur ou de son royaume ; faulsement et desloiaument nous ont despouUée et desrobée, et ont tant fait que mondit seigneur, nous, et noslredit filz le Daulphin, n'avons de quoy maintenir et soustenir noz estas et paier noz despens. Car, comme dit est, ilz ont tenu et tiennent mondit seigneur et nostre filz le Daulphin , prisonniers, tellement qu'il convient qu'ilz facent ce qu'ilz veulent, et à ce pourveoir que

la domiiiacion de mondit seigneur ne viengne es mains des estrangers, que Dieu ne vueille. Après ce que mon très cher et très amé cousin de Bourgongne, à faire cesser lesdiz inconvéniens, il veut et offre paix à tous qui avecques lui la vouldront avoir, par ses lectres patentes publiées en plusieurs lieux de ce royaume, à laquelle les dessusdiz n'ont voulu entendre, icellui nostre cousin se mist en armes à très grande compaignie de chevaliers et d'escuiers, en entencion de oster icellui mauvais gouvernement. Pour auquel résister et qu'il n'eust point approchement à la personne de mondit seigneur, lesdiz gouverneurs mandèrent et appelèrent à Paris toutes les garnisons, et habandonnèrent l'éritage de mondit seigneur aux Anglois, anciens ennemis de ce royaume, et en ce faisant ilz démonstrèrent leur mauvaise entencion. Mais la plus grant quantité des nobles de ce royaume et aucune grant partie des prélas, des bonnes villes et des habitans d'icelles, sachans ce que dist est, se adjoingnirent avecques lui pour le bien de mondit seigneur, lequel est triste et dolent, en acquitant sa loiaulté, del'esclande et du deshonneur que lesdiz gouverneurs ont fait à mondit seigneur, à nous , à nostre généracion et à la noble majesté de France, et à ceulx qui y ont affinité ou aliance par mariage et autrement, et non sans cause, car vraiement la chose lui touche grandement. Il laissa son siège de devant Gorbueil et vint à nous pour nous mectre en franchise et oster de la subjection desdiz gouverneurs, et aussi pour nous mectre en la compaignie de mondit seigneur, comme il est de raison. Et venismes en la ville de Chartres, et nostredit cousin, en nostre compaignie, ala adviser et ordon-

ner ce qui est à faire de neccessité pour la conservacion de la donainacion de mondit seigneur et de réparacion d'icellui, que briefment entendons à faire. Mais nostredit cousin, par le conseil et advis des bons preudommes, vassaulx et subjectz de mondit seigneur sans plus dissimuler en voulons user *. Pour quoy, très chers et bons amis, nous, qui devons avoir le gouvernement de ce royaume es besongnes de mondit seigneur par le conseil de ceulx de son sang, et de ce avons nous lectres patentes de lui irrévocables, passées par son grant conseil, présens tous les grans seigneurs de son sang, comme sont oncles, cousins germains et autres. Et nous qui avons seine et entière congnoissance de voz bonnes et loables entendons au regard de la seigneurie de mondit seigneur, et mesmement par ce que pour le bien d'icellui vous estes enclins avecques mondit cousin à vous emploier de corps et de povoir sans riens espargner jusques à la mort, pour parvenir plus briefment à la conclusion désirée et neccessaire, vous sommons et requérons, et néantmoins de par mondit seigneur et de par nous vous mandons, que vous vous maintenez en vostre saint propos à l'entencion de nostredit cousin, sans aucunement obtempérer ou entendre à quelzconques lectres ou mande-

1 . Cette phrase, qui est inintelligible dans notre texte, doit se lire comme elle est dans le Suppl. fr. 93. « Et venismes dans nostre ville de Chartres et nostredit cousin en nostre compaignie , à là adviser et ordonner ce qui est à faire de neccessité pour la conservacion de la dominacion de mondit seigneur et la récupéracion d'icellui, que briefment entendons à faire, nous et nostredit cousin, par le conseil et advis des bons preudommes, vassaulx et subges de mondit seigneur, sans plus dissimuler. Pour quoy, etc. » (Bibl. imp., ms. Suppl. fr. 93, fol. 269.)

î$4 CHRONIQUE [1417]

mens que ou nom de mondit seigneur ou de mon filz le Daulphin vous seroient envoiées au contraire. Et ne souffrez que iceulx gouverneurs doresenavant aient aucunes pécunes, par quelque manière ou couleur que ce soit, ne qui puist estre. Et soubz la loiaulté et obéissance que devez à mondit seigneur, et sur toutes les choses que pourrez forfaire et estre notez de rébellion et inobédience envers lui et nous. Car en ce faisant vous ferez vostre honneur et devoir, et vous aiderons, secourrons et défendrons de tout nostre povoir contre tous qui pour ceste cause et occasion s'esforceront de vous nuire , grever et dommager. Très chers et bien amez , Nostre Seigneur soit garde de vous. Escript audit lieu de Chartres, le xf jour de novembre. »

Après ces choses, fut ordonné par le conseil de ladicte Royne et du duc de Bourgongne, que maistre Phelippe de Morviller yroit en la ville d'Amiens, accompaigné d'aucuns notables clercs déclairez par ledit conseil, avec ung greffier juré, et là feroient de par la Royne, la souveraine court de justice ou lieu de celle qui estoit en parlement à Paris, afin qu'il ne feust besoing d'aler en la chancellerie du Roy pour impétrer mandement ou quelque autre cause qui peut advenir es bailliages d'Amiens , Vermendois , Senlis , Tournay et es seneschaucies de Pontieu avec les ressors et enclavemens des dessusdiz pays. Auquel maistre Phelippe fut baillé ung seel, ouquel estoit gravé l'y mage de la Royne, estant droicte, aians les deux bras tendans vers terre, et au costé dextre estoit un escu des armes de France, et au senestre avoit ung escu parti des armes de France et de Bavière, et si estoit escript au

tour : cest le seel des causes^ souverainetez et appellacions pour le Roy. Et fut ordonné par ledit conseil qu'on seelleroit en cire vermeille, et que les lectres et raandemens se feroient ou nom de la Roy ne, par la manière qui s'ensuit : « Tsabel, par la grâce de Dieu royne de France, aiant, pour l'ocupacion de monseigneur le Roy , le gouvernement et administracion de ce royaume , par l'octroy irrévocable à nous sur ce fait par mondit seigneur et son grant conseil. »

Parlemoien duquel seel et mandemens devantditz, ledit maistre Phelippe assembla grant nombre de pécunes. Et pareillement fut ordonné oultre l'eaue de Somme, pour les pays obéissans à la Royne et au duc de Rourgongne, ung autre chancelier.

GBAPITRE CLXXXr.

Comment messire Hélion de Jacqueville fut navré à mort par messire Hector de Saveuses et ses complices.

I En ces jours, le duc de Rourgongne estant dedcns

* la cité de Chartres en son hostel derrière Nostre-Dame,

se meut dissencion entre messire Hélion de Jacqueville, chevalier, et Hector de Saveuses, et dirent iceulx l'un à l'autre plusieurs haultaines paroles. Pour quoy ledit Hector, de ce non content , dedens briefz jours ensuivans assembla aucuns de ses amis jusques à douze ou seize hommes de fait , entre lesquelz estoient son frère Le Ron deSaveuzes, le seigneur de Crevecuer, son cousin germain , Hue de Rours et ung liaussaire nommé Jehan de Vaulx , pour lequel en la plus grant partie les deux dessusdiz estoient en hayne l'un contre

l'autre. Car paravant icellui Hélion de Jacqueville avoit destroussé ledit Jehan de Vaulx, lequel estoit audit Hector. Et avec iceulx furent aucuns autres jusques au nombre dessusdit, qui tous ensemble ung certain jour vindrent de fait apensé dedens l'église Nostre- Dame de Chartres, ouquel lieu ilz trouvèrent ledit Hélion qui venoit de l'ostel son maistre le duc de Bourgongne, et incontinent vint à lui ledit Hector avec ses gens, en lui disant : k Jacqueville, tu m'as autre foiz injurié et fait desplaisir, dont tu seras puny. » Et sans délay fut prins par iceulx, porté et trayné hors de l'église, et très inhumainement navré et décopé, jà soit ce que moult de foiz priast mercy audit Hector, en lui offrant grant somme de pécune. Mais ce riens ne lui valu, car ilz le laissèrent comme mort. Et sans délay se départirent de ladicte ville, et s'en alèrent en ung vilage où les gens dudit Hector estoient logez, à deux lieues de ladicte ville de Chartres. Et après le département d'icellui Hector messire Hélion de Jacqueville, en tel estât qu'il estoit, se fist porter par ses gens devant le duc de Bourgongne, auquel il fist piteuse complainte, disant que pour le bien et loyaument servir il estoit mis en ce point. Et adonc ledit duc voiant ce, eut au cuer si grant tristesse que plus ne povoit. Pour quoy soudainement se arma et monta à cheval, acompaigné de ses gens en petit nombre et chevaucha par la ville, cuidant trouver ledit Hector et ses complices. Mais il fut tantost adverti qu'ilz s'estoient partiz de ladicte ville. Et aussi vindrent tantost devers ledit duc plusieurs grans seigneurs, lesquelz le rapaisèrent le mieulx qu'ilz peurent , c'estassavoir messire Jehan de Luxembourg , le sire de Fosseux , le mareschal de

Bourgongne et plusieurs autres. Toutefoiz il fîst prendre et arrester aucuns des chevaulx et autres bagues dudit Hector. Et après s'en retourna en son hostel, et là, par notables médecins et cirurgiens fîst ledit Jaqueville visiter. Mais ce riens n'v valu, car dedens trois jours ensuivans iltrespassa. Et, comme plusieurs tenoient véritablement, se cellui Hector eust esté trouvé, ledit duc l'eust fait mourir vilainement, et onques en son vivant ne lui voult pardonner , aincois par plusieurs foiz dist, que une foiz lui et ses complices ildestruiroit. Combien que dedens briefz jours ensuivans, ledit Hector, tellement quellement, fut réconcilié devers ledit duc , pour les grans afaires que lors il avoit de lui et de ses gens.

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