CHAPITRE CLXXXII
Comment le duc de Bourgongne, à tout sa puissance, ala vers Paris pour y vouloir entrer. Et autres matières.
Item, après toutes ces besongnes ledit duc de Bourgongne, avec toute sa puissance, se parti de la ville de Chartres et par Montlehery s'en ala vers Paris, en entencion d'entrer dedens la ville par certains moiens d'aucuns Parisiens qui estoient ses favorables. Et pour faire l'entreprinse , envoia Hector de Saveuse, Phelippe son frère, le sire de Sores, Loys de Vargines et plusieurs autres capitaines jusques au nombre de six mille combatans , vers la porte de Louvel * assez
1. a Vers la porte de Louvel de Chastillon, assez près de Saint- Marcel. >. {Suppl. fr. 93, fol. 270^°.)
près de Saint-Marceau. Mais, paravant leur venue , la chose fut accusée au connestable par un peletier de Paris. Lequel connestable mist tantost grant quantité de gens à ladicte porte et en plusieurs autres lieux dedens Paris. Pour quoy ledit Hector venu à la porte pour entrer dedens, lui et ses gens, furent très durement reboutez, et mesmement fut blécié en la teste d'un vireton. Et adonc, eulx voians que leur entreprinse estoit accusée, entrèrent dedens Saint-Marcel et là se logèrent, actendans ledit duc de Bourgongne leur seigneur. Et adonc ledit connestable fist saillir de trois à quatre cens combatans hors de Paris par la porte Saint-Marcel, lesquelz envayrent viguereusement les Bourguignons et en prindrent et occirent aucuns. Mais sans délay, iceulx crians A l'arme 1 s'assemblèrent, et incontinent de grant courage alèrent contre les dessusdiz et tellement les combatirent que par force ilz retournèrent dedens Paris, et rescouèrent aucuns de leurs gens prins par iceulx. A laquelle besongne, Jehan, premier filz du seigneur de Flavi se porta très vaillamment , à tout l'estandart dudit Hector de Saveuses, que lui mesmes print et porta assez près de la porte de Paris. Dont grandement fut par le duc recommandé, quant il vint à sa congnoissance. Et adonc aucuns favorisans au duc de Bourgongne, eurent dedens Paris les testes tranchées. Si estoit icellui duc à demie lieue près, à tout sa puissance en bataille, actendant les nouvelles de ses gens. Et quant il fut adverti que son entreprinse estoit apparceue , tantost manda ses gens de Saint-Marcel, à tout lesquelz s'en retourna à Montlehery, tousjours en sa compaignie le jeune comte de Saint-Pol, son nepveu. Ouquel lieu de
Montlehery il donna congié à tous ses Piquars, c'estassavoir à messire Jehan de Luxembourg, au seigneur de Fosseux et à tous les autres capitaines devant nommez, et leur ordonna les frontières et villes où ilz se h tenroient l'iver durant. Premièrement, à messire Je-
han de Luxembourg fut baillée en garde la ville de Montdidier et les marches à l'environ. Et Hector et Phelippe de Saveuses et toutes leurs gens furent mis dedens Beauvais. Le bastard de Tien fut constitué capitaine de Senlis. Et à Pontoise et Meulent demourèrent le sire de l'Isle-Adam et le sire de Cohein, et aucuns autres retournèrent en leurs propres lieux en Picardie et autres marches. Et icellui duc de Bourgongne dudit lieu de Montlehery retourna à Chartres, et après ce qu'il eut ordonné capitaines et gouverneurs en icelle ville et autres ou pays à l'environ, se parti delà avecques la Royne et ses Bourguignons, pour aler à Troies en Champaigne, prenans leur chemin en tirant vers Joigny. Sur lequel chemin furent poursuys par le conte d'Armaignac , connestable de France, lequel, à tout grant puissance de gens d'armes, se mist sur les champs, en entencion de combatre ledit duc de Bourgongne s'il y veist bien son avantage. Et de fait, quant la Royne, ledit duc de Bourgongne et leurs gens furent logez dedens Joigny, aucuns des capitaines du connestable, à tout trois cens combatans ou environ, alèrent férir ou logis du seigneur de Vergy et d'autres bourguignons , et là firent grant effroi et tumulte, par quoy tout l'ost dudit duc fut espoventé. Et incontinent , à tout sa puissance , se mist aux champs et ordonna certain nombre de combatans pour poursuir les dessusdiz. Lesquelz les chassèrent
moult roidemenl jusques assez près de la bataille dudit connestable, qui estoit à une lieue près ou environ dudit Joingny. Et fut le seigneur de Chasteau-Villain l'un des principaulx à ce commis par ledit duc, et qui plus longuement les poursuivy. Et après le retour d'iceulx, furent commis plusieurs hommes d'armes à faire bon guet. Et quant ilz eurent séjourné cinq jours dedens Joingny , ilz s'en alèrent audit lieu de Troies , où ilz furent grandement et honnorablement receuz par les habitans et officiers de ladicte ville, et fut la Royne logée dedens l'ostel du Roy son seigneur. A laquelle furent paiées en ladicte ville de Troies toutes les rentes et subsides appartenans au Roy , et aussi es autres lieux estans en l'obéissance du duc de Bourgongne. Auquel lieu de Troies fut mandé le duc de Lorraine, par le conseil et enhort du duc de Bourgongne. Lequel, là venu, fut par la Royne constitué connestable de France, et pour ce faire lui fut baillée une espée, en faisant le serement acoustumé, et aussi en déposant et destituant le conte d'Armaignac. Et alors le duc de Bourgongne donna congié à la plus grant partie des seigneurs de Bourgongne, et se tint dedens la ville de Troies la plus grant partie de l'yver, et constitua sur les marches et frontières de Champaigne, Jehan d'Aubigny, Jehan de Clau et Clavin, son frère, à tout grant quantité de gens d'armes. Lesquelz en plusieurs et divers lieux firent forte guerre aux gens du connestable.
[Util] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 241