‹ La chronique (volume 2)Chapitre 165 sur 205 · CHAPITRE GXGIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE GXGIII

Comment le concile de Constance fut transmué par le pape Martin. Et de la prinse du Pont-de-1' Arche faicte par le roy Henry d'Angleterre ; et autres matières.

En ce temps, par l'aprobacion du saint concile de Constance, pape Martin ^ ordonna ledit concile général à estre convoqué le cinquiesme an ensuivant, l'an mil quatre cens vingt-trois , ou moys d'avril , en cité et lieu habile, lequel lieu sera déclairé par lui ou par son successeur ung an devant. Et ainsi ledit pape se parti de Constance, lequel fut mené hors de la maison de l'évesque , le xi® jour de juing , par Sigismont roy d'Alemaigne et de Hongrie , estant à pie et tenant le frain de sa mule, et ainsi le conduisi hors de la ville aux champs, et là le fist le pape monter à cheval, et ala tenir sa court à Genèves, où il fut environ trois moys.

En ces propres jours, Henry roi d'Angleterre vint à Louviers en Normendie, qui s'estoit mise en son obéissance, et de là ala loger à l'abbaye de Bonport , de l'ordre de Cjsteaulx, assez près du Pont-de-l' Arche. De laquelle ville et chastel dudit Pont estoit capitaine de par le roy de France messire Jehan de Graville, auquel fut envoie de par le roy Henry le seigneur de Cornouaille, pour lui signifier qu'il rendist ladicte ville et fortresse en l'obéissance dudit roy d'Angleterre. Auquel Cornouaille fut respondu , que ce ne feroit-il

i. Martin V.

pas. Et adonc ledit de Cornouaille lui disl : « Graville, je vous afferme sur ma foy que demain malgré vous et voz aidans passeray l'eaue de Seine, et se je

* passe, vous me donnerez le meilleur coursier que vous avez, et se je ne le passe, je vous donneray mon chapel d'acier, lequel je vous feray valoir cinq cens nobles d'or. » Après lesquelles paroles promises se partirent assez contens l'un de l'autre. Et lors messire Jehan de Graville manda gens hastivement de toutes pars pour garder lesdiz passages. Avecques lequel assembla messire Jaques de Harecourt , qui pour ce temps se tenoit à Estrepaigni * et moult d'autres seigneurs et gentilz hommes, jusques au nombre de huit cens combatans et bien douze mille hommes du commun du pays. Toutefoiz lendemain , comme ledit de Cornouaille. avoit promis, vint pour passer Seine, à tout huit petites nacelles, dedens lesquelles il se mist en l'eaue, acompaigné de son filz, aagé de quinze ans, de soixante combatans et un seul cheval chargié de petis canons et autres habillemens de guerre^ et se fist nager en une petite ysle qui estoit ou milieu de l'eaue, de laquelle ilz povoient pleinement traire sur les Fran-

1^ çois dessusdiz, qui gardoient le passage. Lesquelz François estans ou nombre dessusdit, sans faire aucune défense, se départirent en grant desroy, chascun alant où il povoit le mieulx sans tenir ordonnance. Et ledit messire Jehan de Graville s'en retourna au Pont-del'Arche, messire Jaques de Harecourt à Estrapaigny et les communes se férirent es bois. Et adonc ledit de Cornouaille et ses gens, ce voians de l'isle où ilz es-

i. Elrepagny (Eure).

toient, passèrent oultre par les basteaulx dessusdiz et descendirent à terre. Si fist incontinent son filz chevalier , et tost après passèrent par iceulx basteaulx et autres qui furent amenez , environ mille combatans , desquelz une partie, avec le sire de Comouaille, alèrent escarmoucher devant le Pont- de-l' Arche, et les autres coururent le pays. Lequel de Cornouaille en parlant à messire Jehan de Graville lui dist, qu'il s'estoit mal acquicté et aussi les autres François, de les avoir ainsi laissez passer à si peu de gens actendu la grande multitude qu'ilz estoient ; disoit oultre et affermoit que, s'il eust esté en son lieu, à tout soixante Anglois , il eust bien gardé ledit passage contre toute la puissance des roys de France et d'Angleterre. En après, les Anglois dessusdiz assemblez se logèrent en l'abbaye de Mortemer en la forest de Lihons. Pour lequel passage ainsi gaigné, tout le pays de Caux et autres marches à l'environ furent en grant efiroy, et non point sans cause. Et lendemain, le roy d'Angleterre fist passer l'eaue de Seine à son frère le duc de Clarence, à tout quatre mille combatans, et fist asséger les' deux costez de l'eaue (sic) la ville et le chastel du Pont- de-l' Arche, et après fist faire ung pont par dessus Seine au costé devers Rouen, pour passer à leur aise quant bon leur sembleroit, lequel fut nommé le Pont Saint-George. Et se tint ledit siège environ trois sepmaines, au bout desquelles ledit messire Jehan de Graville dessusnommé rendi la ville et le chastel du Pont-de-1 'Arche au roy d'Angleterre, moiennant et par telle condicion que lui et ses gens se partiroient saulvement avecques tous leurs biens. Et par ainsi le roy d'Angleterre eut l'auctorité de passer ladicte rivière de Seine à tout son

plaisir, et y mist très grant garnison de ses gens. Pour la double desquelz la plus grant partie des laboureurs du pays se rendirent fugitifz avec leurs biens.

.-. >*• CHAPITRE GXCIV.

Comment le duc de Thouraine Daulphin fist guerre au duc de Bourgougne, et comment la ville de Compiengne fut prinse par ses gens.

Or est vérité qu'en ce temps messire Taneguy du Chastel, le viconte de Narbonne , Jehan Louvet, président de Prouvence, maistre Robert Maçon et aucuns autres gouverneurs du duc de Touraine Daulphin de Vienne ^ , qui s'estoient partis de Paris comme vous avez oy, commencèrent ledit Daulphin de plus en plus à enhorter de faire guerre au duc de Bourgongne et à ses favorables. Jà soit ce que plusieurs foiz ledit Daulphin eust esté sommé et requis de par le Roy son père, la Royne et le duc de Bourgongne de retourner devers eulx, en offrant de lui faire honneur et toute obéissance, néahtmoins n'y volt aucunement entendre, mais commença de toutes pars à faire guerre; et se nommoit Régent de France et du royaume.

Esquelz jours, huit hommes tenans son party vindrent armez couvertement à la porte de Compiengne au lez vers Pierrefons, avecq ung charton menant bois dedens la ville. Et quant ilz vindrent sur le pont, ilz tuèrent l'un des chevaulx de ladicte charète, pour quoy on ne peut lever le pont, et tantost occirent aucuns des gardes de la porte, et prestement, à certaine

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