CHAPITRE CGIII
Comment le chastel de Coucy fut prins par les prisonniers qui estoient dedens, et autres besongnes.
Environ la Chandeleur l'an dessusdit, Pierre de Sainte-Treille, qui estoit capitaine du cliastel de Coucy de par le duc d'Orléans prisonnier en Angleterre, fut trahy par aucuns de ses serviteurs , c'estassavoir son cousturier, son fourrier et son maresclial. Lesquelz, après qu'ilz eurent traiclié avec aucuns des Bourguignons qui estoient prisonniers léans en grant nombre, en mirent partie dehors et alèrent secrètement par nuit hurter à l'uis de la chambre dudit capitaine, qui estoit couché en une forte tour. Et adonc vint ouvrir l'uis ung varlet qui couchoit en ladicte chambre , et demanda qu'ilz vouloient , et ledit cousturier lui dist qu'il avoit oublié une pièce de la robe de son maistre que naguères il avoit léans taillée. Et quant l'uis fut ouvert, saillirent léans six hommes bien enbastonnez , et incontinent occirent ledit capitaine et son varlet, et de là alèrent en une autre tour où estoient enfermez autres prisonniers, c'estassavoir le seigneur de Santers, Lionnet de Bournonville et aucuns autres gentilz hommes , lesquelz après que de eulz ilz eurent eu certaines promesses, les mirent dehors, et puis d'un commun accord prindrent et occirent le guet, les por-
tiers et autres non estans de leur partie , et commencèrent à crier à haulte voix : Vi^e Bourgongne ! Et adonc ung gentil homme nommé Burteul de Humereules, et ung sien varlet, qui estoient prisonniers dedens la grosse tour, oyans le cry dessusdit, rompirent de force l'uis de la basse chambre de la tour où ilz estoient enfermez , et vindrent jusques au pont de ladicte tour. Durant laquelle tempeste, Estienne de Vignoles, autrement nommé La Hire, ung moult vaillant capitaine du Daulphin, duquel et de ses vaillances sera cy-après moult parlé, lequel estoit en la ville avec foison de gens d'armes, oy la nouvelle de la prinse et effroy dessusdit par aucuns des gens du capitaine qui s'estoient avalez jus de la muraille , et aussi avoit une trompeté faisant le guet en la haulte plommée, qui sonna très fort à Tarme, et tantost ledit La Hire se arma et toutes ses gens, et vindrent jusques au pont pour assaillir et reconquerre ledit chastel. Mais le dessusdit Burtel trouva manière de monter amont sur ladicte plommée, et commença bien et roidement à gecter pierres aval, et d'autre part les autres se mirent en défense. Pour quoy La Hire et ceulx qui estoient avec lui, voians qu'ilz perdoient leur temps, se retrahirent dedens ladicte ville jusques à ce qu'il fut jour, et adonc s'armèrent et prindrent toutes leurs bagues et montèrent à cheval. Et après qu'ilz eurent fait occire piteusement soixante prisonniers , qui estoient es prisons de la ville, se partirent de là et s'en alèrent à Guise. Pour lequel partement, ceulx qui avoient prins le chastel furent très joieux et commencèrent fort à mectre les mains à l'euvre et visiter les biens d'icellui, dont il y avoit grant habondance. Et après mandèrent
messire Jehan de Luxembourg à venir à eulx. Lequel sans délay assembla ce qu'il peut fîner de gens, et se mist à chemin pour y aler. Mais ce pendant, ceulx qui avoient prins ledit chastel, non obstant qu'ilz eussent mandé ledit de Luxembourg , si prindrent-ilz conclusion ensemble de le non mectre en ses mains , se premièrement ne leur octroioit et promectoit que tous les biens de ladicte fortresse demourroient à leur prouftit. Et sur ce point envoièrent devers lui ledit seigneur de Maucourt pour déclairer leur entencion, lequel ne lui osa bonnement déclairer la besongne dessusdicte. Et pour tant, quant ledit de Lucembourc fut venu devant le chastel, à tout ses gens, ledit chastel ne lui fut point ouvert prestement, pour les causes dessusdictes. Dont il fut grandement troublé , et fist prestement prendre le seigneur de Maucourt en lui reprouchant qu'il le vouloit trahir. Auquel, s'il eut eu bourrel ou autre homme qui l'eust voulu exécuter, il lui eust lors fait copper la teste sans nul remède. Et tost après, pour la crainte de lui, ceulx de dedens lui firent ouverture et se excusèrent de l'atargement dessusdit. Si entra ledit de Luxembourg dedens le chastel de Coucy et y mist garnison de par lui. Et quant aux biens de la fortresse, il en eut la plus grant partie. Et au regard de ceulx qui les avoient conquis, ilz en furent assez petitement enrichiz.
En après, en ce mesme temps, sur toutes les costières de Normendie jusques à Pontoise , Cieremont, Beauvais, Montdidier, Breteuil, Amiens, Abbeville et Saint-Walery, les Anglois gastoient tout le pays par feu et par espée, et souvent en faisant leurs courses emmenoient proies. Avec lesquelz se boutèrent en ce
temps grant foison de Normans portans la croix rouge, lesquelz les conduisoient partout où ilz vouloient aler. Et d'autre part les Daulphinois faisoient pareillement. Et quant aux gens du Roy et du duc de Bourgongne, ilz ne feignoient pas. Et par ainsi ce très noble royaume de France estoit en plusieurs lieux moult traveillé et oppressé par les trois parties dessusdictes, et n'avoient les gens d'église ne le povre peuple , comme nul défendeur, ne autre retour que de eulx complaindre et lamenter à Dieu , en tous jours attendant sa benoiste grâce et miséricorde.