CHAPITRE GCXII
Comment le duc Jehan de Bourgongne fut mors et occis pai' les gens du "^î Daulphin à Monstereau ou Fault- Yonne.
Or est vérité que quant Charles , duc de Touraine, Daulphin, eut visité les duchez de Berry et de Tours, se tira, à tout vingt mille combatans ou environ, à Monstereau où Fault-Yonne, et tantost après sa venue envoia à Troies en Champaigne messire Tanegui du Chastel et autres de ses gens , à tout certaines lectres signées de sa main, par lesquelles il escripvoit très affectueusement en mandant au duc de Bourgongne que pour conclurre et adviser à la réparacion du royaume, et aussi pour autres grans afaires qui grandement le touchoient, il voulsist aler vers lui audit
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lieu de Monstereau. Lequel duc oyaiit ceste requeste, différa par plusieurs jours de y aler, et contendoit que ledit Daulphin venist audit lieu de Troyes vers le Roy son père et la Royne sa mère, et remonstra plusieurs foiz audit ïanegui que plus convenable et expédient seroit qu'il y venisl, que autrement, afin de tenir leur conseil ensemble. Et sur ce, ledit Taneguy retourna vers ledit Daulphin pour lui rendre la response qu'il avoit eue. Mais finablement ledit Daulphin et tous ceulx de son conseil prindreut conclusion ensemble de demourer à Monstereau et non aler ailleurs. Et de rechef icellui Tanegui retourna à Troies devers ledit duc de Bourgongne, avec lequel il traicta tant qu'il vint à Bray sur Seine, et de là furent envolez plusieurs messages de l'une partie à l'autre , entre lesquelz , au derrenier, le Daulphin y envoia l'évesque de Valence, qui estoit frère à l'évesque de Lengres, lequel de Lengres estoit avecques le duc de Bourgongne et un g de ses principaulx conseillers, et estoit nommé Charles de Poictiers. Et quant icellui évesque fut venu audit lieu de Bray, il parla par plusieurs foiz audit duc de Bourgongne et l'admonesta bien et acertes, qu'il voulsist aler devers ledit Daulphin, disant qu'il ne feust en nulle doubte ne en soupeçon de quelque mauvaistié. Et pareillement en parla féablement à son frère, en lui remonstrant que seurement il y povoit aler et feroit mal de faire le contraire. Toutesfoiz icellui évesque pour vray ne sçavoit riens de ce qui advint, et traietoit en bonne foy les besongnes dessusdictes. Finablement, tant par les remonstrances dessusdictes, comme sur les paroles dudit messire Taneguy, conclud et disposa avecques son conseil d'aler devers le Daulphin
en la compaignie d'icellui évesque. Et se parti diidit lieu de Bray sur Seine, le dimenche xi® jour de septembre, l'an mil quatre cens dix-neuf, en sa compaignie environ cinq cens hommes d'armes et deux cens archers, desquelz estoient capitaines , messire Charles de Lens, admirai de France, et Jaques de La Lune, grant maistre des arbalestriers. Et si y estoient plusieurs seigneurs , c'estassavoir Charles, fils ainsné du duc de Bourbon , le seigneur de Nouailles , frère au conte de Foix, le seigneur de Saint-George, messire Anthoine de Vergi, le seigneur de Jonvelle, le seigneur d'Ancre, le seigneur de Montagu, messire Guy de Pontalier et plusieurs autres. Avecques lesquelz ledit duc chevaucha assez joieusement jusques assez près de Monstereau. Et estoit environ trois heures après midi. Et lors vindrent à l'encontre de lui trois de ses gens , c'estassavoir messire Anthoine de Thoulongon, Jehan Dermay et Saubretier, et plusieurs autres, lesquelz lui dirent qu'ilz venoient de la ville, où ilz avoient veu sur le pont, au lieu où ilz se dévoient assembler, plusieurs fortes barrières faictes de nouvel, très avantageuses pour la partie du Daulphin, disans qu'il pensast à son fait, et que se il se y boutoit, il seroit du tout ou danger dudit Daulphin et de ceulx de sa partie. Sur lesquelles paroles, ledit duc, tout à cheval, assembla son conseil pour savoir que sur ce il estoit bon à faire; et y eut diverses opinions. Car les aucuns doubtoient moult ceste journée, aclendu les nouvelles et rappors que de lieure à autre ilz ooient. Les autres , qui ne pensoient que bien, conseilloient pour mieulx faire, que laisser (ju'il alast devers ledit Daulphin, et disoient qu'ilz n'oseroient penser que ung tel prince, filz du roy de
France et successeur de la couronne, voulsist faire autre chose que toute loyaulté. Et lors ledit duc, voiant et oyant les diverses opinions de son conseil , dist hault et cler en la présence de eulx tous, qu'il yroit et actendroit telle adventure qu'il plairoit à Dieu de lui envoyer. Disant oultre, que pour le péril de sa personne ne lui seroit jà reprouché que la paix et réparacion du royaume feust jà atargée, et que bien sçavoit que se il failloit de y aler, et par aucune adventure guerre et discencion se resmeust entre eulx, la charge et deshonneur en retourneroit sur lui. Et adonc s'en ala descendre dedens le chasteau de Monstereau-Fault- Yonne, par la porte vers les champs. Lequel chasteau lui avoit esté délivré, pour le loger, par les gens du Daulphin, afin que ledit duc de Bourgongne feust moins en soupeçon qu'on lui voulsist faire aucune mauvaistié. Et fist descendre avecques lui tous les grans seigneurs, et deux cens hommes d'armes et cent archers pour le acompaigner. Si estoit avecques lui la dame de Giac, qui paravant, comme dit est, avoit esté par plusieurs foiz devers le Daulphin durant les traictiez dessusdiz, et moult induisoit ledit duc de y aler, en le admonestant qu'il ne feust point en doubte de nulle trahison. Lequel duc, comme il monstroit semblant, aymoit moult et créoit de plusieurs choses icelle dame, et l'avoit baillé en garde avec une partie de ses joiaulx à Phelippe Jossequin, comme au plus féable de ses serviteurs. Et incontinent après qu'il fut descendu , ordonna à Jaques de la Lune qu'il se meist, à tous ses gens d'armes , à l'entrée de la porte vers la ville pour la seureté de sa personne et aussi à garder la commocion. Et ce pendant raessire Tanegui du
Cliastel revint devers lui et lui dist que le Daulphin estoit tout prest et qu'il actendoit après lui, et il respondi qu'il s'en aloit. Et adonc appela ceulx qui estoient commis d'aler avecques lui, et défendi que nul n'y alast fors ceulx qui à ce furent ordonnez, lesquelz estoient diz, dont les noms s'ensuivent : c'estassavoir Charles de Bourbon , le seigneur de Nouailles , Jehan de Fribourg, le seigneur de Saint-George , le seigneur de Montagu, messire Anthoine de Vergi , le seigneur d'Ancre, messire Gui de Pontalier, messire Charles de Lens, messire Pierre de Giac, et ung secrétaire nommé maistre Jehan Sigmach. Avec lesquelz le dessusdit duc ala jusques devant la première barrière du pont. Et de rechef vindrent à l'encontre de lui les gens dudit Daulphin, qui renouvelèrent les promesses et seremens fais et jurez paravant entre les parties, et ce fait dirent : « Venez devers Monseigneur, il vous actend cy-devant sur le pont. » Après lesquelles paroles se retrahirent vers ledit Daulphin, leur seigneur. Et adonc ledit duc demanda à ses conseillers s'il leur sembloit qu'il peust aler seurement devers le Daulphin sur les seuretez qu'il sçavoit estre entre eulx deux. Lesquelz, aiant bonne entencion, lui firent response que seurement il y povoit aler actendu lesdictes promesses faictes par tant de notables personnes d'une partie et d'autre, et dirent que bien oseroient prendre ladicte adventure de y aler avec lui. Sur laquelle response se mist à chemin, en faisant aler devant lui une partie de ses gens, et entra en la première barrière où il trouva les gens du Daulphin , qui encores lui dirent : « Venez devers monseigneur le Daulphin , il vous actent. » Et il respondi : « Je vois devers lui. » Et adonc passa la
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seconde barrière, laquelle fut taiitost fermée à clef après que lui et ses gens furent ens. Et en marchant avant encontra messire Tanegui du Chastel, auquel par grant semblant d'amour il férit de la main sur l'espaule, en disant au seigneur de Saint-George et aux autres de ses gens : « Veez cy en qui je me fie. » El ainsi passa oultre jusques assez près dudit Daulphin, lequel estoit tout armé, l'espée ceinte, apuyé sur une barrière. Devant lequel, pour lui faire la révérence se mist à ung genoil, en le saluant très humblement. A quoy le Daulphin respondit aucunement, sans lui monstrer quelque semblant d'amour, et en lui reprouchant qu'il avoit mal tenu sa promesse et point n'avoit fait de guerre aux Anglois, ne fait vuider ses gens hors des garnisons, ainsi que promis Tavoit. Et ce pendant, messire Robert de Loire le print par le l)ras et lui dist : « Levez vous , vous n'estes que trop honnorable. » Et ledit duc, qui estoit à ung genoil, comme dit est, avoit son espée ceinte, laquelle selon son vouloir, estoit trop demourée derrière quant il s'agenoilla, si y mist sa main pour la remetre plus devant à son aise. Et lors ledit messire Robert lui dist : « Mectez vous main à l'espée en la présence de monseigneur le Daulphin ! » Entre lesquelles paroles s'aprocha messire Taneguy du Chastel, et en disant « Il est temps ! » il féry ledit duc d'une petite hache qu'il tenoit en sa main, parmi le visaige, si rudement qu'il chey à genoilz , et lui abaty le menton. Et quant ledit duc se senti féru, il mist la main à son espée pour la tirer et se cuida lever pour se défendre, mais, incontinent, tant dudit Tanegui comme d'aucuns autres, fut féru plusieurs cops et abatu par terre comme mort.
Et prestement ung nommé Olivier Layet, à l'aide de Pierre Frastier, lui bouta une espée pardessoubz son haubergon tout dedens le ventre. Et ainsi que ce se faisoit, le seigneur de Nouailles, ce voiant, tira son espée pour cuider défendre ledit duc, mais le viconte de Narbonne tenoit une dague en sa main, dont il le cuida férir, et ledit de Nouailles se lança vigoreusement audit viconte et lui arracha sa dague des poins, et en ce faisant fut féru d'une hache par derrière si efforcément, qu'en brief temps après il mourut. Et pendant que ce se faisoit, le dessusdit Daulphin, qui estoit apuyé sur la barrière dessusdicte, voiant ceste merveille, se tira arrière d'icelle comme tout effraie, et incontinent, par Jehan Louvet, président de Prouvence, et autres ses conseillers, fut remené en son hoslel. Et d'autre part, Jehan de Fribourg tira son espée, mais tantost lui fist-on perdre par force de cops. Finablement tous les dix, avec le secrétaire, qui estoient alez avecques ledit duc , furent prins sans délay, excepté le seigneur de Nouailles, qui demoura mort sur la place , ainsi comme dit est , et le seigneur de Montagu, qui se saulva par dessus la barrière, vers le chastel. Et le seigneur d'Ancre fut navré en la main d'une taillade. Lequel seigneur de Montagu, quant il fut hors ladicte barrière, cria moult fort, à l'arme ! Et adonc, messire Anthoine de Thoulongon, messire Simon Ostelmier, Sambretier et Jehan Dernay, avec aucuns, s'approuchèrent de ladicte barrière et commencèrent à lancer de leurs espées à ceulx de dedens, et fut ledit messire Simon navré en la teste. Car ceulx de la ville et desdictes barrières s'esforçoient de tous costez à lirer d'arbalestes sur les dessusdiz. Pour quoy, comme
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non puîssans entrer en ladicte barrière , se retirèrent dedens ledit chaste!.
Ainsi et par ceste manière fut là soudainement et cruellement le duc Jehan de Bourgongne mis à mort, sur la seureté du duc de Touraine, Daulphin devienne, et de ceulx de son conseil. Laquelle besongne tant seulement à oyr recorder est moult piteuse et lamentable. Si furent les principaulx faisans cel homicide : Jehan Louvet, président de Prouvence , le viconte de Narbonne, messire Guillaume Batiller, messire Tannegui du Chastel, messire François deGrimaille, messire Robert de Loire, Pierre Fratier, Olivier Layet, messire Poncon de Nemach, séneschal d'Auvergne, et aucuns autres, lesquelz, grant espace de temps paravant, avoient conclud, juré et promis l'un avecques l'autre, de mener afin ceste besongne; comme ilz firent. Et mesmement j dès la première assemblée qui fut faicte entre iceulx princes auprès de Poule le Fort quant la paix fut faicte entre eulx, comme je fus informé, eurent voulenté et entencion de l'achever, mais lors fut délaissé, pour ce que ledit duc de Bourgongne avoit lors trop grant puissance de gens d'armes en sa compaignie, et aussi que lesdictes parties estoient près l'un de l'autre en pleins champs, par quoy il eust convenu qu'il y eust eu trop grant meschef entre iceulx.
En après, le seigneur de Jonvelle et les autres qui estoient dedens le chasteau de Monstereau et auxquelz ledit de Bourgongne l'avoit baillé en garde à son département, furent moult esmerveillez et non point sans cause, quant ilz sceurent et virent les manières qu'on tenoit contre eulx, tant pour la personne de leur seigneur et prince, dont encores ne sçavoient
point la pure vérité de son estât, comme pour les autres seigneurs qui estoient avecques lui, et aussi pour eulx mesmes, qui estoient là sans avoir quelque provision de vivres ne habillemens de guerre, si non ce qu'ilz avoient apporté, qui n'estoit pas grant chose. Car, paravant la venue, on avoit osté toute l'artillerie et les vivres dudit chastel. Si eurent sur ce plusieurs ymaginacions pour sçavoir s'ilz se départiroient ou non. Mais en la fin conclurent l'un avecques l'autre de y demourer, jusques à tant qu'ilz orroient plus véritables nouvelles de leurdit seigneur que encores n'avoient oyes. Et combien que ledit seigneur de Jonvelle et le seigneur de Montagu priassent moult de foiz aux gens dudit duc qui estoient venus avecques lui, qu'ilz voulsissent demourer avecques eulx en icellui chastel, néantmoins n'en volrent riens faire, ains s'en départirent hastivement sans tenir ordonnance, et chevauchèrent au plus tost qu'ilz peurent devers Bray sur Seine, dont le matin s'estoient partis. Mais les gens du Daulphin, à grant puissance les poursuivirent très asprement, et en occirent, prindrent et destroussèrent grant partie, sans y trouver aucune défense. Et lesdiz seigneurs de Jonvelle et de Montagu demourèrent, comme dit est, dedens le chastel, et avecques eulx messire Robert de Marigny, messire Phelippe de Corvoies, messire Jehan Murât, le seigneur de Rosmiach, Jehan d'Ormay, Jehan du Mesnil, Sainbretier, Phelippe de Montaut , Regnault de Cheuly, Guillaume de Bière, la dame de Giac et ses femmes, Phelippe Jossequin, et plusieurs pages et varlets de la famille du duc de Bourgongne.
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