CHAPITRE GCXIII
Comment le Daulpbin et son conseil se contindrent après la mort du duc de Bourgongne. Et de la reddicion du chastfau de Monstereau.
Après ce que le dessusdit duc de Bourgongne fut mis à mort comme dit est, il fut tantost, par les gens dudit Daulphin, devestu de sa robe, de son haubergon et de ses joiaulx et des autres choses, excepté son pourpoint et ses houseaulx, et demoura sur la place jusques à myenuit qu'on le porta sur une table dedens ung moulin assez près du pont. Et lendemain au matin fut mis en terre en l'église Nostre-Dame devant l'autel Saint-Loys, à tout sondit pourpoint et ses houseaulx, sa barrète tirée sur son visage. Et lui fist-on prestement dire douze messes.
Si estoient à ceste heure avec ledit Daulphin plusieurs notables hommes qui riens ne sçavoient du secret de ceste matière, et en y eut d'aucuns à qui il en despleut grandement, considérans les tribulacions , reproches et meschefz qui en pourroient sourdre ou temps avenir, tant ou royaume de France comme à la personne de leur seigneur et maistre, le duc de Touraine, Daulphin. Entre lesquelz y estoient Jehan de Harecourt, conte d'Aumarle, et le seigneur de Barbasan. Auquel Barbasan fut moult désagréable, et tant que par plusieurs foiz reproucha à ceulx qui avoient machiné le cas dessusdit, en disant qu'ilz avoient destruit leurdit maistre de honneur et de chevance, et dist oultre que mieulx aymeroit avoir esté mort que d'avoir esté à celle journée, combien qu'il en feust innocent.
Toulesfoiz, le Daulphin retourné en son liostel après cest liomicide fait, fut ordonné par ceulx de son conseil, que deux cens hommes d'armes yroient devant ladicte fortresse pour faire rendre ceulx qui estoient dedens. Auxquelz là venus, l'entrée fut défendue, et pour tant les dessusdiz se retrahirent une partie en la tour du pont et l'autre en une tour vers les faulxbourgs, et là deniourèrent celle nuit. Et ceulx qui estoient en ladicte fortresse se murèrent la porte vers la ville et n'eurent autres nouvelles jusques au lendemain matin, qu'on leur commença très fort à gecter canons contre ladicte porte. Et assez tost après alèrent quatre à cinq cens chevaliers , de par le Daulphin, parler à iceulx et leur signifier qu'ilz rendissent ladicte fortresse, et se ce ne faisoient, on les feroit assaillir, et leur feroit-on coper les testes se ilz estoient prins à force. Auxquelz fut respondu par les dessusdiz de Jonvelle et de Montagu, que le duc de Bourgongne, leur seigneur, auquel le Daulphin l'avoit délivré, le leur avoit baillé en garde et qu'ilz ne le rendroient point s'ilz n'avoient de lui certaines enseignes. Pour quoy les dessusdiz, ce oyans, retournèrent en la ville, et tantost après râlèrent devant ladicte fortresse et y menèrent messire Anthoine de Vergi, lequel appella les seigneurs dessusdiz, et ilz lui respondirent en lui demandant comment il lui estoit, et sans à ce faire response, il leur dist : « Frères, monseigneur le Daulphin me fait dire que vous lui rendez ceste place, et que se ce ne faictes et il vous prent de force, il vous fera trencher les testes, et se vous lui voulez rendre et tenir son parti, il vous fera des biens et vous départira des offices de ce royaume très largement. » Après les-
quelles paroles demandèrent audit raessire Anlhoine se il sçavoit nouvelles du duc de Bourgongne. A quoy il ne respondi mot, et seigna de son doit contre terre, et après leur dist : « Je vous conseille que vous rendez la fortresse à monseigneur le Daulphin. » Et lors respondirent comme devant, en disant ainsi : « Sans avoir autres nouvelles de monseigneur le duc qui la nous a baillée en garde, nous ne la rendrons point. » Et adonc les chevaliers du Daulphin leur dirent : « Mectez par escript tel traictié que vous vouldrez avoir, et on vous fera l'esponse. » Adonc se retrahirent lesdictes parties, et firent les dessusdiz mectre par escript ce qui lem* pleut, et l'en volèrent vers le Daulphin.
Premièrement requirent à mectre la fortresse en la main du duc de Bourgongne, leur seigneur, qui leur avoit baillé en garde , ou au moins avoir descharge de lui, signée de sa main.
Item, que tous les prisonniers que le Daulphin avoit devers lui, qui furent prins avec ledit duc, il les rendeist quictes et sans paier finances.
lieniy que tous les hommes et femmes, de quelque estât qu'ilz feussent, estans dedens ladicte fortresse, avecques tous les biens qui de leur partie y avoient esté apportez, s'en peussent aler franchement où bon leur sembleront.
Itenij qu'ilz eussent délay de quinze jours à demourer dedens ledit chastel, tant que leurs chevaulx feussent venus.
Item , qu'ilz eussent sauf-conduit pour deux cens hommes d'armes qui les venroient quérir pour les conduire où bon leur sembleroit, et que ledit saufconduit durast quinze jours.
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Après lesquelz articles visitez par ledit Daulphin et son conseil, furent renvoiez devant la fortresse pour faire response, les chevaliers dessusdiz, qui paravant y avoient esté. Lesquelz dirent à ceulx de dedens, que, quant à la personne du duc de Bourgongne, elle ne leur soit plus demandée, car on ne la peut avoir, et quant aux prisonniers qui ont esté prins avecques lui, ilz sont bien à monseigneur le Daulphin ; et leur départira des biens et offices de ce royaume ; et n'en soit requis plus avant. Quant aux biens qui sont dedens la fortresse appartenans au duc de Bourgongne , ilz demeurent en la main de monseigneur le Daulphin, et les fera recevoir par inventaire, en baillant descharge à ceulx qui les ont en garde, et les autres qui sont léans, emporteront tous leurs biens, lesquelz ilz y ont apportez. Quant aux quinze jours que demandez de délay, riens ne s'en fera, mais on vous fera conduire jusques à Bray sur Seine. Quant au sauf-conduit de deux cens hommes d'armes, il n'est nul besoing de les avoir puisque vous aurez conducteurs.
Toutesfoiz après plusieurs paroles, les dessusdiz chevaliers de Jonvelle et de Montagu, pour eulx et pour leurs gens, firent traictié avec ledit Daulphin, par ainsi qu'ilz s'en yroient saufz leurs corps et leurs biens, en rendant ladicte fortresse; et ainsi furent reçeuz. Et tous les biens qui estoient audit duc de Bourgongne demourèrent léans. Et avec ce demoura devers le Daulphin la dame de Giac , laquelle , comme il fut commune renommée , fut consentant dudil homicide. Et pareillement y demoura Phelippe Jossequin , et ne osa retourner devant la duchesse de Bourgongne, ne devant son filz le conte de Charrolois, pour tant qu'il n'estoit
point bien en leur grâce. Lequel Phelippe Jossequin estoit natif de Dijon, filz de l'armurier de feu le duc Phelippe de Bourgongne, et par long temps avoit esté moult féable et aymé par dessus tous du dessusdit duc de Bourgongne, c'estassavoir de ses serviteurs et mesgnées, et lui faisoit porter son seel de secret et signer lectres de sa main comme se ledit duc les eust signées, et y avoit peu de différence du signe que contrefaisoit ledit Phelippe Jossequin à l'encontre de cellui que faisoit ledit duc de sa propre main. Pour lesquelles hesongnes et grandes auctoritez il fut par plusieurs foiz moult hay de plusieurs seigneurs repairans à la court d'icellui prince. Mais néantmoins, lui estant en Testât dessusdit, il acquist de grans chevances, et fist faire une moult noble maison dedens la ville de Digon. Lesquelles chevances, à son département, il délaissa en plusieurs lieux, c'estassavoir en Bourgongne, en Flandres et ailleurs, lesquelles furent prinses comme choses confisquées, des officiers du conte de Charrolois, et les donna à aucuns de ses serviteurs. Et le dessusdit Phelippe s'en ala, ainsi comme dit est, desnué de tous biens.
/te/72, le lundi xii* jour de septembre, après ce que le duc deTouraine, Daulphin, eut tenu dedens la ville de Monstereau grant conseil sur ses afaires , afin qu'il ne feust noté d'avoir rompue la paix et aussi qu'on ne le tenist pour parjure, fist escripre plusieurs lectres, lesquelles il envoia à Paris, Reims, Chaalons et autres bonnes villes du royaume. Desquelles la copie de celles qui furent portées à Paris, s'ensuit.
ZS% CHROINIQUE [1419]
Copie des lectres envolées par le Daulphîn en plusieurs bonnes villes du royaume, après la mort du duc Jehan de Bourgongne *.
a Très cliers et bien amez. Nous tenons que assez avez congnoissance comment naguères nous convenismes avecques le duc de Bourgongne au lieu de Poiily, après ce que nous lui eusmes accordé toutes les choses qu'il nous requist, en faveur du bien de paix et pour eschever la perdicion de la seigneurie de monseigneur et de nous, et que entre les autres choses il nous promist par sa foy et serement de son corps dedens ung mois faires guère aux Anglois, anciens ennemis de monseigneur le roy et de nous. Et en ce faisant il eust esté accordé par entre nous deux, de ensemble convenir de rechef à besongner et pourveoir aux besongnes de ce royaume et contre les dessusdiz ennemis. Pour laquelle cause nous venismes en ceste ville de Monstereau et en icelle actendismes dix -huit jours la venue du duc de Bourgongne, auquel feismes bailler le chastel d'icelle, en nous deslogant d'icellui. Et après ce que nous convenismes avecques lui en la manière qu'il le demanda, nous lui remonstrasmes amiablement comment non obstant ladicte paix et sesdictes promesses il ne faisoit ne avoit fait ausdiz Anglois ennemis aucune guerre, et avec ce n 'avoit fait yssir les garnisons qu'il tenoit, comme il avoit esté traicté et promis par ledit de Bourgongne, lesquelles choses
1 . Notre manuscrit fait de cette pièce son chapitre ccviii, tandis que dans les imprimés, que nous suivons pour l'ordre des chapitres, elle est comprise dans le chapitre ccxiii.
nous lui requérions. Lequel de Bourgongne nous respondi aucunes foies paroles , et tira son espée à nous envayr et vilener en nostre personne, laquelle, comme nous avons après sceu, il contendoit à prendre et mectre en sa subjection. De laquelle chose par la divine pitié et par la bonne ayde de noz loyaulx serviteurs nous avons esté préservé, et, il, par sa folie mourut en la place. Les choses dessusdictes nous vous signifions comme à ceulx qui en auront grant joye, comme nous sommes certains, qu'en telle manière de tel péril nous avons esté préservez. Et vous prions et néantmoins vous mandons sur toute la bonne loiaulté que tousjours avez eu à mondit seigneur et à nous, que pour quelque chose qui adviengne, vous ne laissez que vous ne faciez bonne résistence ausdiz ennemis de monseigneur et de nous , et vous préparez à faire toute guerre, et soiez certains que nous vous secourrons, aiderons et conforterons avec toute nostre puissance, laquelle, par la grâce de Dieu, est bonne et grande. Et voulons que toutes choses advenues soient pardonnées, et que pour icelles à nul soit fait dommage ou desplaisance ; mais l'abolicion faicte par monditseigneur nous garderons de point en point et ladicte paix, et ce vous promectons en bonne foy et en parole de filz de Roy. Et sur ce envoions noz lectres patentes aux prévostz des marchans, bourgois et eschevins de Paris, à icelles signifier à vous et aux autres , et publier où il appartiendra , et de ce donrons telle seureté comme on vouldra. Et entretendrons aux enfans du duc de Bourgongne, à ses serviteurs et tous autres qui ont tenu son parti, paix contre elle fut concordée et publiée, sans icelle enfraindre en aucune chose, III 23
désirans tenir tous les sul3Jetz de monditseigneur et les nostres à résister par bonne paix ausdiz ennemis. Et à ce est mon entencion de nous (sic) y emploier en nostre propre personne. Et voulons que les choses dessusdictes faciez publier es villes et places enlour de voz marches, et que semblablement icelles choses vous asseurez de par nous. Chers et bien amez, Nostreseigneur vous ait en sa sainte garde. Escript à Monstereau-où-fault- Yonne, le xi® jour de septembre. » Et au dos estoit escript : « A noz chers et bien aymez, les bourgois et clergié, manans et habitans de Paris. » Auxquelles lectres, par espécial aux villes qui tenoient le parti du Roy et du duc de Bourgongne, ne fut par eulx rendue aucune response. Et pareillement messire Clugnet de Brabant, qui se tenoit à Vitry, escripvi à plusieurs bonnes villes pour les actraire de la partie du Daulphin. Mais quant il vit qu'ilz ne lui respondirent point à son plaisir, il leur commença à faire très forte guerre.