CHAPITRE GGXVIII
Comment la ville de Roye fut prinse des Daulphinois , et depuis, par traictié, rendue aux gens du duc de Bourgongne.
Item, en poursuivant les besongnes dessusdictes et pour icelles commencer à mectre à exécucion, le duc de Bourgongne fist grande assemblée de gens d'armes, tant en Artois, en Flandres, comme es pays à l'environ. Lesquelz, avec plusieurs capitaines, il envoya soubs le commandement de messire Jehan de Luxembourg vers Péronne, pour passer à monstre, et delà aler mectre le siège devant le chastel de Demuin, qui estoit fort garny de gens du Daulphin, lesquelz faisoient à la ville d'Amiens, à Corbie, et aux marches d'entour, moult de tribulacions. Et là, audit lieu de Péronne, avec le dessusdit de Luxembourg s'assemblèrent plusieurs seigneurs, c'estassavoir le seigneur de l'Isle- Adam, mareschal de France, le vidame d'Amiens, Anthoine, seigneur de Croy, le Borgne de Fosseux, [Jehan de Fosseux]*, son frère, le seigneur de Longueval, Hector et Phelippe de Saveuses, le seigneur de Humbercourt, messire Jehan de Hutequerque, le seigneur de Cohem, et moult d'autres chevaliers et escuiers notables, qui tous ensemble alèrent loger de
1 . Mots omis dans notre texte, et qui se trouvent dans le Suppl. fr, 93.
Péronne à Lihons en Santers, et es vilages d'entour, espérans, comme dit est, alors mectre le siège devant le chastel de Demuin. Mais en brief leur propos fut mué. Car eulx estans en la ville de Lihons, le dimenche x* jour de décembre, par nuit, messire Carados des Quesnes, Charles de Flavi, [le]* bastard de Tournemine, et ung nommé Harbonnières, accompaigné de cinq cens combatans ou environ, tenans le party du Daulphin, yssèrent de Compiègne et chevauchèrent jusques à la ville de Roye en Vermandois, en laquelle, par faulte de guet, ils entrèrent ung grant partie dedans, et tantost s'assemblèrent au marchié et commencèrent à crier ville gaignée! vive le Roy et le Daulphin ! Auquel cry s'éveillèrent plusieurs des habitans, qui tantost voians qu'ils ne pouvoient à iceulx résister, s'en fouirent et se saulvèrentpar dessus les murs, et une partie des Daulphinois alèrent ouvrir la porte et mirent tout le surplus de leurs gens, avec leurs chevaulx, dedans la ville. Et lors, Parceval le Grant, qui estoit capitaine de par le duc de Rourgongne de ladicte ville, fut dudict effroy esveillé, et comme aucuns autres, quant il perçut qu'il ne povoit résister à l'entreprinse des dessusdiz, se saulva au mieulx qu'il peut et issy de la ville, laissant derrière sa femme, ses en fans et grant partie de ses biens. Et au plus tost qu'il peut, s'en ala à Lihons en Santers devers messire Jehan de Luxembourg, son maistre, et, moult triste, lui raconta les nouvelles dessusdictes. Pour lesquelles nouvelles ledit de Luxembourg fist tantost
1 . Mot omis dans notre texte , et qui se trouve dans le Suppl.
sonner ses trompètes et assembla toutes ses gens d'armes, à tous lesquelz, par ordonnance, il ala vers ladicte ville de Koye, et envoya certain nombre de coureurs devant la ville sçavoir que c'estoit. Lesquelz coureurs trouvèrent encores les eschèles dressées aux murs de ladicte ville, par où les dessusdiz Daulphinois l'avaient prinse. Lesquelz, voians lesdiz coureurs et plusieurs gens d'armes sur les champs, se préparèrent incontinent de eulx défendre, et commencèrent à tirer de canons, d'arbalestres et ars à main, très-fort contre leurs ennemis. Toutesfoiz, non obstant leurs défenses, furent prins sept fors faulxbourgs, qu'ils cuidoient garder. A laquelle prinse, tant d'un costé comme d'autre, y eut plusieurs hommes navrez, entre lesquelz y fut navré de la partie de messire Jehan de Luxembourg, ung vaillant homme d'armes nommé Robinet de Robretaignes, lequel à l'occasion de celle navreure mouru certain temps ensuivant.
En après , messire Jehan de Luxembourg fist loger grant nombre de ses gens tout entour ladicte ville, en plusieurs faulxbourgs et maisons qui y estoient, et il se logea en ung village environ à demie lieue de ladicte ville. Et après, envoya le sire de Humbercourt, bailli d'Amiens, à Gorbie, requerre qu'on lui envoiast des arbalestriers , canons et autres habillemens de guerre pour combatre et subjuguer ladicte ville de Roye. Lesquels d'Amiens et de Gorbie envoièrent avecques ledit de Humbercourt, des arbalestriers et des habillemens de guerre, à grande largesse. Et pareillement furent mandez les arbalestriers de Douay, Arras, Péronne, Saint-Quentin, Montdidier, Noion (sic) et autres villes de l'obéissance du Roy ; auquel
mandement furent envolez diligemment et en grant nombre par les gouverneurs desdictes villes. Et après que lesdiz arbaleslriers et habillemens de guerre furent venus, le duc de Luxembourg fist très-puissamment environner et combatre ladicte ville, et fist asseoir plusieurs bombardes et gros engins contre les portes et murailles, dont lesdiz asségez furent trèsfort traveillez. Mais si se défendirent-ils vigoreusement et firent plusieurs saillies sur les assègeans, où ils firent peu de leur prouffit. Finablement, lesdiz asségez, non aians espérance d'être secourus, firent traictié avec ledit de Luxembourg ou ses commis, le xviii® jour de janvier, par condicion qu'ils s'en yroient sauf leurs corps et leurs biens et avecques ce emporteroient une partie des biens qu'ilz avoient gaignez en la ville. Après lequel traictié ainsi fait, se partirent soubs le sauf conduit de messire Jehan de Luxembourg, chef de ceste armée, lequel avec ce, pour les conduire, leur bailla Hector de Saveuses. Et tous ensemble, quant ilz furent hors de la ville, prindrent leur chemin vers Compiengne, et chevauchèrent très-fort. Mais tantost après leur département vindrent audit lieu de Roye deux mille Anglois, dont estoient capitaines le conte de Hentiton et le seigneur de Cornouailles, son beaupère. Lesquels Anglois venoient en celle place à l'aide des gens du duc de Bourgongne contre les Daulphinois. Car, comme dit est, les dictes parties avoient desjà trêves l'un avec l'autre, espérans avoir bien brief bonne paix ensemble, comme ils eurent. Lesquelz Anglois là venus, sachans la départie des Daulphinois, se mirent hastivement sur le train et les poursuivirent tant et si roidement qu'ilz les ataingnirent
environ à quatre lieues de Roye, et tantost qu'ilz les perceurent, sans baraguigner férirent en eulx, jà soit ce qu'ils estoient en petit nombre, pour tant qu'ilz avoient chevauché si fort que les trois pars de leurs gens estoient demourez derrière. Et avecques lesdiz anglois s' estoient boutez grant quantité des gens d'armes de messire Jehan de Luxembourg, desquels estoient les principaux , Victor, bastard de Croy, Aubert de Foleville, le bailli de Fauquesole, le bastard de Divion et moult d'autres. Et enfin les dessusdiz Daulphinois, sans faire grant défense, furent tantost mis en desroy et par iceulx prins, mors et destroussez, si non aulcuns qui se saulvèrent par fuite es bois et autres lieux. Et adonc ledit Hector, ce voiant, print là messire Carados des Quesnes comme son prisoimier, afin de le saulver et de le renvoier. Mais ledit de Cornouaille lui osta tantost, en disant qu'il avait cause de le prendre, actendu qu'ils avoient sauf conduit de son capitaine. Et pour ce que ledit Hector ne le voult point laisser aler, aux premières paroles icellui de Cornouaille lui donna de son poing à tout son gantelet sur le bras assez durement. Dont icellui Hector fut moult troublé, mais il n'en peut avoir autre chose. Toutesfoiz, messire Carados, le sire de Flavi et la plus grant partie des gens d'armes qui y estoient, furent prisonniers desdiz Anglois, et ceulx qui furent prins des Picars furent tous tuez par iceulx, pour tant qu'ilz ne les osoient ramener à leur logis pour le sauf conduit dessusdit, excepté Harbonnières qui fut prins de Aubert de Folerille et mené à Noyom (sic), où il eut la teste copée. Et après ladicte destrousse s'en retournèrent lesdiz Anglois, à tout leurs prisonniers, à ung m 24
vilage à deux lieues de Roye, et là se logèrent. En oultre ledit Hector de Saveuses, au plus tost qu'il peut, retourna devers messire Jelian de Luxembourg et lui racompta Testât de ladicte destrousse. Dont grandement fut troublé, et ennuyé de ce que son sauf conduit avait été ainsi enfreint et rompu, et par espécial de ceùlx qui estoient soubz sa conduite et de son armée. Pour quoy, tout esmeu de yre, envoya devers Anthoine, seigneur de Croy, lui signifier qu'il lui envoiast Victor de Croy, son frère bastard, et aucuns autres de ses gens qui avoient rompu son sauf conduit, pour les punir. Et pareillement manda au seigneur de Longueval qu'il lui envoiast le bastard de Divion, frère de fia femme. Mais les dessusdiz de Croy et de Longueval ne vouldrent point à ce obéir. Et pour ce leur fut dit que s'ilz ne les bailloient, ledit de Luxembourg les yroit querre de force en leur logis. Et lors ledit seigneur de Longueval dist que se il y aloit et il n'estoit le plus fort, il ne les emmenroit pas, et que aincois conseilleroit qu'on le tuast. Pour lesquelles paroles et aucunes autres touchans ceste besongne, se engendra giant hayne entre ledit de Luxembourg et les deux parties, c'est assavoir les deux seigneurs dessusdiz. Laquelle liayne dura long temps. Toutesfoiz pour le présent n'y eut fait aucune force, car les facteurs se partirent secrètement et s'en alèrent où bon leur sembla. Et lendemain, messire Jehan de Luxembourg, accompaigné d'une partie de ses gens, ala veoir le conte de Hontiton et de Cornouaille à leur iogis, ausquelz il recommanda messire Carados des Quesnes et autres prisonniers qui avoient été prins sur son sauf conduit. Mais néantmoins demoArèrent
prisonniers, et furent ledit messire Carados et Charles de Flavi menez en Angleterre, où ils demourèrent grant espace. Et depuis furent mis à délivrance, par le moien de grant finance.
En oultre, après que ledit de Luxembourg eut esté certain espace au logis desdiz Anglois, il s'en retourna à Roye, et lendemain licencia la plus grant partie des capitaines et gens d'armes dessusdiz, et s'en ala, avecques lui Hector de Saveuses, mectre garnison en ses fortresses sur la rivière de Sere* et sur les marches du Laonnois, à l'encontre des Daulphinois qui estoient en grant nombre à Crespy en Laonnois. Et fut lors ledit Hector ordonné à demourer à Nouvion le Conte*, comme chef de toutes lesdictes frontières. Et de là ledit de Luxembourg s'en retourna à son chastel de Beaurevoir, veoir sa femme et faire ses aprestes (sic), pour aler avecques le duc de Bourgongne ou voiage qu'il devoit faire brief ensuivant.
Et des lors eu avant' commencèrent, ceulx tenans le parti du Roy et du duc de Bourgongne, à repairer, marchander et avoir grant acointance avecques les Anglois sur les frontières de Normendie, comme se desjà la paix eust esté publiée.
1 . La Serre, rivière de Picardie, qui se jette dans l'Oise au-dessous de La Fère.