CHAPITRE GGXXVI
Comment les roys de France et d'Angleterre, les roynes, leurs femmes, et le duc de Bourgongne, se partirent de Troies en Champaigne. Et des sièges de Sens et de Monstereau-ou-fault-Yonne.
Item , après les traictiez cy-dessus déclairiez et accomplis d'entre les roys de France et d'Angleterre, et aussi la solennité des nopces parfaicte comme dit est, se partirent iceulx roys, les roynes, leurs femmes, et le dessusdit duc de Bourgongne , avecques toute leur puissance, de la ville de Troies en Champaigne et de la marche environ. Si se tirèrent vers Sens en Bourgongne, que occupoient les gens du Daulphin, et eulx venus assez près, fut icelle ville asségée tout autour, devant laquelle furent environ douze jours. Au bout duquel terme , parce qu'ilz n'avoient nulle espérance d'avoir secours, le {sic)^ rendirent en l'obéissance du roy de France, par condicion que les gens d'armes et ceulx qui s'en vouldroient aler, s'en yroient saulve leurs corps et leurs biens, réservez ceulx qui seroient trou-
\. On a vu que notre texte emploie fréquemment le masculin pour le féminin dans les articles.
vez coulpables de la mort du duc Jehan de Bourgongne, se aucuns en y avoit. Les autres liabitans seroient tenus de faire serement au roy de France. Mais grant partie des gens d'armes dessusdiz qui estoient léans , firent serement aux Anglois, et prindrent la croix vermeille par feintise. Non obstant lequel serement, retournèrent brief devers le Daulphin.
En après, ladicte ville de Sens regarnie de nouvelles gens, se partirent de là les asségans pour aler vers Monstereau-ou-fault-Yonne. Et lors mouru dedens la ville de Sens maistre Eustace de Laitre, chancelier de France, qui par long temps avoit esté principal conseiller du duc de Bourgongne, ou lieu duquel fut constitué ung nommé maistre Jehan Leclerc, président en parlement. Et à l'entrée du mois de juing le roy d'Angleterre et le duc de Bourgongne mirent le siège tout à l'enlour de la ville et chaslel de Monstereau , où ilz furent par longue espace , combatans icelle de gros engins pour dérompre et abatre les murailles. Dedens laquelle ville estoit capitaine général pour le Daulphin, messire Pierre de Guitry, acompaigné de quatre à cinq cens combatans, qui se commencèrent très fort à défendre contre lesdiz asségans et en occirent et navrèrent aucuns, entre lesquelz y fut navré à mort Butor, bastard de Croy, qui estoit très vaillant chevalier et expert en fait de guerre. Mais enfin leur défense leur prouffita peu. Car le jour Saint Jehan-Baptiste ensuivant, aucuns Anglois et Bourguignons, sans commandement de prince quelconques, s'esmeurent soudainement et tous ensemble alèrent assaillir en plusieurs lieux ladicte ville, et tant continuèrent qu'ilz entrèrent dedens en grant nombre, sans ce que lesdiz
asségez feussenl grammenl empescliez , et eulx entrez dedens alèrent devers le chastel où estoient retraiz la plus grant partie des Daulphinois, lesquelz vigoreusement furent par lesdiz assaillans reboutez dedens ledit chastel, non point sans perte, car ilz furent suivis de si près qu'il en cliey plusieurs en Teaue, lesquelz furent noiez, et si en y ot de prins de seize à vingt, dont il y avoit la plus grant partie de gentilz hommes. Par le moien de laquelle prinse , lesdiz asségez plus que paravant furent en grant effroy. Et adonc le roy d'Angleterre fist loger grant partie de ses gens dedens ladicte ville et devant le pont dudit chastel. Et lors les gens du duc de Bourgongne alèrent par l'enditement d'aucunes femmes de la ville * au lieu où estoit enterré le duc Jehan de Bourgongne , et là prestement mirent sur sa tombe ung drap d'église et alumèrent à chascun coing de ladicte tombe ung cierge. Et lendemain, par le duc Phelippe de Bourgongne, filz d'icellui duc trespassé, furent envolez plusieurs notables chevaliers et escuiers de son hostel pour faire discerner et recongnoistre ledit duc. Lesquelz là venus , comme ordonné leur estoit, le firent mectre dehors. Mais pour vray c'estoit piteuse chose à le veoir, et avoit encore son pourpoint et ses houseaulx, et brief il n'y eut homme là estant qui se peust tenir de pleurer. Finablement, en tel estât qu'il estoit, fut de nouvel remis en ung sarcus de plomb plein de sel et d'espices, et là fut porté en Bourgongne et enterré en l'église des Chartreux hors Dijon , que jadis avoit fait fonder le
i . Le ms. Suppl. fr. 93 est plus clair. II dit : « par l'assens \ (la connivence) d'aucunes femmes delà ville » (fol. 310").
duc Phelippe, son père, el là fut mis emprès lui par l'ordonnance du duc Phelippe, son filz.
Et durant ledit siège de Monstereau , Charles, roy de France, et son conseil, envolèrent le traictié de la paix à Paris et par tous les bailliages, sénescbaulciesy prévostez et autres lieux de son royaume estans en son obéissance, pour icellui prononcer et publier par tout où il estoit acoustumé de faire proclamacions e» tel cas.
Et après ladicte prinse de Monstereau, le roy d'Angleterre et sa puissance, et avecques lui le duc de Bourgongne, se deslogèrent de là où ilz estoient, et par ung pont qui avoit esté nouvellement fait sur Seine, alèrent loger entre deux rivières, c'estassavoir Seine et Yonne, et de rechef firent de tous costez approucher la fortresse* et drécer plusieurs grans engins pour icelle confondre et abatre. Et avecques ce le roy d'Angleterre envoia en bonne seurelé lesdiz prisonniers qu'ilz avoient prins en la ville, sur les fossez, parler à leur capitaine, afin que icellui chastel voulsist rendre au Roy. Et eulxlà venus s'agenoulïèrent, en priant piteusement à leur dit capitaine qu'il feist la reddicion dudit chastel, disans qu'en ce faisant leur saulveroit les vies, et aussi qu'il povoit bien veoir et savoir qu'il ne le povoit longuement tenir, actendu la grant puissance qui estoit devant lui. Ausquelz fut respondu par ledit capitaine qu'ilz feissent du mieulx qu'ilz povoient, et qu'ilz ne le rendroient pas. Et adonq lesdiz prisonniers, non aians espérance de leur vie , requirent les aucuns de parler à leurs femmes qui léans estoient, et
i . De Montereau .
les autres à leurs proucliains et amis, lesquelz on fist venir parler à eulx, et lors en grans larmes et tristesse prindrent congié l'un à l'autre, et après furent remenez en l'ost. Ouquellieu, le roy d'Angleterre fistdrécer ung gibet où lesdiz prisonniers furent tous pendus, voians ceulx dudit chastel. Et avecques ce, fist ledit roy pendre son varlet de pie, qui chascun jour estoit près de son frain quant il chevauchoit, et moult l'amoit, mais la cause de sa mort si fut pour ce que ledit varlet par soudain débat avoit occis ung chevalier d'Angleterre. Si en fut ainsi puny. Et après les choses dessusdictes, ceulx dudit chastel se tindrent environ huit jours, au bout desquelz firent traictié avecques le roy d'Angleterre de rendre le chastel pour tel si qu'ilz s'en yroient sauf leur corps et leurs biens, si non qu'il en y eust aucuns coulpables de la mort du duc Jehan de Bourgongne, lesquelz demourroient en la voulenté du roy d'Angleterre. Et par ainsi, si comme dit est, se départirent soubz bonne seureté. Pour laquelle reddicion, le seigneur de Guitry, leur capitaine, fut fort blasmé, tant de ceulx de son parti comme d'autres, pour tant qu'il avoit laissé, comme dit est, mourir ses gens, pour si peu lui tenir après, et avec ce lui fut imposé qu'il estoit coulpable de la mort du duc Jehan de Bourgongne, et sur ce offry de le combatre ung gentil homme de l'ostel du duc de Bourgongne, nommé Guillaume de Bierre. Mais en conclusion ledit Pierre de Guitry s'en excusa, et n'en fut plus avant procédé, et, comme dit est, amena ses gens d'armes devers le Daulphin. Et tantost après ledit roy anglois garny la ville et chastel de Monstereau de vivres et habillemens de guerre et y mist grant garnison d'An-
glois, et puis fist préparer son ost pour brief mectre le siège devant la ville de Meleun. Et pendant que ces choses se faisoient, le roy de France, la royne, sa femme , et la royne d'Angleterre , se tenoient à Bray sur Seine avecques tous leur estât.