CHAPITRE GXXV
Comment le roy Charles de France ala mectre le siège devant la ville et cité d'Arras.
En oultre , après ce que le roy Charles de France eut mis en son obéissance la ville et le chastel de Bapaumes, comme dit est, le xix® jour de juillet se parti de là avecques toute son armée, et s'en ala loger à un village nommé Wancourt, séant sur une petite^
2i CHRONIQUE [1414]
rivière à deux lieux d'Arras. Auquel lieu de Bapaumes laissa tous ses engins, et messire Guiselin du Bois avecques souffisant garnison soubz lui. Auquel messire Guiselin , capitaine d'icelle ville , de par le Roy firent serment solemnel, le maire et eschevins de ladicte ville de Bapaumes, avec toute la communaulté, de tenir loyaulté au Roy et à son dit commis. En après, de Wancourt le Roy se alla loger passant pardevant Arras, en la ville de Vailly. Auquel lieu , et devant les portes d'Arras, eut très grande escarmouche des gens de la ville contre ceulx du Roy, lesquelz en grant nombre saillirent hors de ladicte ville tous à cheval, à l'encontre de leurs ennemis, desquelz ilz prindrent prisonniers par plusieurs foiz , ce jour , bien jusques à soixante et au dessus, lesquelz ilz amenèrent dedens leur ville avec grant quantité d'autres bagages.
Avecques le Roy estoient, comme dit est, son premier filz Loys, duc d'Acquitaine, les ducs d'Orléans, de Bourbon, de Bar et de Bavière, le conte de Vertus, le conte d'Alençon , le conte de Richemont , le conte d'Auxerre , le conte de La Marche et son frère le conte de Vandosme, le conte de Marie, le conte d'Eu et le conte de Roussy, l'arcevesque de Sens, l'évesque de Laon et le conte d'Armaignac. Et si y estoit messire Charles d'Albreth , connestable de France , et moult d'autres chevaliers et escuiers menans l'avantgarde, en laquelle y avoit bien deux mille personnes. Toutesfoiz le Roy ala de Vailly loger en la maison du Temple vers le chemin de Bapaumes , environ le gect d'un canon près de la ville , et son filz le duc d'Acquitaine assez près de lui. En après le duc de Bourbon
et ceulx qui conduisoient Tavantgarde entrèrent par ung matin dedens les faulxbourgs de Baudimont , et là se logèrent non obstant la résistence de ceulx de ladicte ville. Mais ce ne fut pas qu'il n'y eust aincois de grans estours et grosses escarmouches entre les deux parties.
Ung autre jour, le duc de Bar, le conte de Marie , le conte d'Armaignac et ceulx qui conduisoient l'arrière-garde, se logèrent à l'autre costé des faulxbourgs vers Belleraote. Et par ainsi ladicte ville d'Arras et la cité furent tellement environnées , qu'à grant peine en povoit-il saillir personne que tantost ne feust apperceue, combien que de jour en jour durant ledit siège, lesdiz asségiez firent plusieurs saillies, l'une foiz à pié, l'autrefoiz à cheval , et souvent advenoit qu'ilz sailloient par deux portes dehors leur ville , et aucunes foiz par trois, en une heure. Esquelles saillies souventesfoiz gaignoient plus qu'ilz ne perdoient, comme il fut depuis sceu certainement. Car durant ledit siège, à plusieurs saillies qu'ilz firent du premier jusques en la fin , amenèrent dedens la ville plus de douze vingt personnes, sans ceulx qui demouroient mors sur la place, dont il y en ot foison. Et par espécial, à une escarmouche qui fut sur l'eau, entre Bellemote et la posterne d'Arras , y eut grant perte du costé des asségans, pour tant que ceulx de l'avantgarde estoient passez tout de pié pardessus une petite planchète , ung au cop , jusques à six ou sept vingt combatans pour venir devers la porte, c'estassavoir la petite posterne * . Mais incontinent les asségez vindrent à l'en-
1. Pour tant que de l'avant-gavde estoient passé tout de piet
contre d'iceulx et de fait les rechacèrent jusques à ladicte planche. Et iceulx voians qu'ilz ne povoient passer si non à danger, retournèrent sur ceulx de ladicte ville et les remirent jusques assez près de ladicte posterne ^ Finablement , par la vaillance et entreprinse d'un homme d'armes nommé Parceval le Grant, lequel conduisoit ceulx de ladicte ville , furent lesdiz asségans reboutez jusques à l'eaue. Et là furent très fort combatus , tant qu'il en demoura sur la place, que prins que tuez , bien cinquante, sans ceulx qui se noièrent en l'eaue à saillir l'un sur l'autre pour passer l'eaue ^, desquelz on tira hors le lendemain de seize à vingt , tous armez. Et desdiz asségez furent prins ou mors en celle saillie, environ vingt hommes, entre lesquelz furent prins des gens de nom , Baugois de la Buvrière , le bastard de Bellay, le bastard d'Ambrine et aucuns gentilzhommes de Bourgongne. Mais grant partie de leurs chevaulx furent tuez en faisant icelles saillies sur leurs ennemis.
En oultre , le chastel de Bellemote séant assez près d'Arras, durant ledit siège se tint tousjours de la partie du duc de Bourgongne. Ouquel chastel fut commis pour le garder messire Fleurent d'Encre et messire Simon de Behaignon, avec lesquelz estoit ung homme d'armes nommé Jehan Rose , lequel fut souspeçonné
par dessus une petite planée, ung au cop, dessi à vi ou vu" combatans pour venir devers la petite posterne v (Suppl. fr. 93, fol. 216 verso, col. A). Ces mots ung au cop veulent sans doute dire , un à un , ou , l'un après l'autre.
1. « Et de fait le rechassèrent jusques à ladicte planche » (ibid.)