CHAPITRE LXXXVII
Comment les ducs de Berry et d'Orléans et autres grans seigneurs de leur aliance envoièrent leurs ambaxadeurs devers le Roy Henry d'Angleterre, et ce que depuis leur advint.
Au commencement de cest an , les ducs de Berry, d'Orléans, de Bourbon, les contes de Vertus, d'Angoulesme, d'Alençon et d'Armaignac et le seigneur d'Albreth, soy disant connestable de France*, avecques eulx aucuns grans seigneurs de leur aliance, envoièrent leurs ambaxadeurs devers le roy d'Angleterre % garnis de leurs scellez et instruction, afin de, avec le dessusdit roy, besongner selon la charge qu'ilz avoient d'iceulx, et aussi avec les enfans et autres princes du royaume d'Angleterre. Mais, ainsi qu'ilz passoient parmy le pays du Maine pour aler en Bretaigne et delà oudit pays d'Angleterre, furent poursuys par le bailly de Caen en Normendie. Lequel , à l'aide d'aucunes communes qu'il assembla, les rua jus et en print une partie, avecques tous lesdiz scellez et instructions et
1 . Vers la fin de l'année 1411, le comte de Saint-Pol avait été fait connétable par le parti Bourguignon vainqueur.
2. Le Religieux de Saint-Denis et Ju vénal des Ursins donnent comme le chef de cette ambassade un Augustin nommé Jacques Legrand.
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autres besongnes qu'ils portoient. Et les autres se saulvèrent où ilz porent le mieulx. Après laquelle destrousse toutes icelles besongnes furent par icellui bailli envolées à Paris devers le Roy et son grant conseil, closes et scellées, en ung sac de cuir. Et pour icelles veoir et visiter , le premier mercredi après le jour de Pasques *, le Roy estant en personne en son hostel de Saint- Pol et tenant son conseil, ouquel estoient le roy de Cécile, les ducs d'Acquitaine et de Bourgongne, les contes de Cliarrolois, de INevers et de Mortaigne, messire Giles de Bretait^ne, le cbancellier de France, c'estassavoir maistre Henry de Marie % les évesques de Tournay, d'Amiens , de Constances et d'Aucerre, le recteur de l'Université, le prévost de Paris et plusieurs autres tant du conseil du Roy, comme les bourgois de la ville et les clercs de l'Université, fut proposé par le chancelier du duc d'Acquitaine, c'estassavoir le seigneur de Dolehaing, naguères advocat en parlement et licencié en lois, comment naguères lui avoit esté baillé en garde par l'ordonnance du Roy et de son conseil, ung sac de cuir ouquel estoient plusieurs lectres et papiers qui avoient esté trouvez et prins par le bailli de Caen en la compaignie d'un chevalier, chambellan du duc de Bretaigne, de Foucon d'Encre'', de frère Jaques Pelit, de l'ordre Saint- Augustin , et autres ambaxadeurs des seigneurs dessus-
i. Le G avril 141^2.
2. Henri de Marie n'était pas cliancelieç de France, mais président au Parlement. Le chancelier était Eustache de Laistre, comme on l'a vu plus haut.
3. Florent d'Encre, xhevalier, chambellan du duc de Bourgogne (La Barre, p. 120).
nommez, lequel sac, comme dit est, avoit esté envoyé par ledit bailli. Et récita ledit cliancellier d'Acquitaine, comment en icellui sac avoit trouvé quatre blaiis scellez de quatre grans seaulx et signez de quatre signes manuelz, c'estassavoir de Berry, d'Orléans, de Bourbon et Alençon, et en chascun blanc estoient leurs noms escrips dessus leurs seaulx en marge, et n'y avoit point autre cbose escript. Et aussi avoit-on trouvé plusieurs lectres closes de par le duc de Berry adrécans au roy d'Angleterre , à la royne et à leurs quatre filz , et pareillement au duc de Bretaigne , au comte de Ricliemont et à autres grans seigneurs d'Angleterre. Si y avoit plusieurs autres lectres èsquelles point nV avoit de suspicion, qui toutes estoient de crédence pour les dessusdiz Faulcon et frère Jaques Petit, adrécans audit roy et à la royne, lesquelles furent làleues publiquement. Et nommoit, le duc de Berry, le roy d'Angleterre « mon très redoubté seigneur et nepveu, » et la royne « ma très redoubtée et bonnorée dame nièpce et fille, » et estoient signées de la propre main du duc de Berry , et en celles de la royne avoit escript deux lignes de sa main portant crédence sur les devant diz. En oultre là furent, présens le Roy et ses princes et tout le conseil, monstrez les blans scellez dessusdiz, et les tint le Roy en ses mains. Et si y avoit un g petit codicile par manière de libelle contenant une feuille de papier, ouquel estoit l'instruccion desdiz ambaxadeurs; et fut leu publiquement. Et estoit contenu dedens comment ilz réciteroient les proposicions faictes par la ducliesse d'Orléans et ses en fans contre le duc de Bourgongne pour la mort du duc d'Orléans. Réciteroient aussi comment , pour icelle mort , ilz avoient
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plusieurs foiz somme et requis le roy de France à Ikire et avoir justice de ladicte mort, laquelle ilz n'avoient peu obtenir, pour tant que ledit duc de Bourgongne avoit tellement séduit et enhorté le Koy et son conseil, disant que le duc d'Orléans estoit faulx , et en avoit ledit duc de Bourgongne séduit le peuple et par especial cellui de Paris, et comment les dessusdiz vouloient déposer le Roy de sa couronne et destruire sa généracion ; lequel aussi estoit faulx et à quoy n'avoit onques pensé. Et si y estoit aussi, que le duc de Bourgongne avoit mis en indignacion devers le Roy, Jehan , duc de Bretaigne, pour cause de ce qu'il avoit rompu le voiage de Calais et plusieurs autres choses que le duc vouloit faire contre le roy d'Angleterre. Et comment ledit duc de Bourgongne avoit tellement séduit le peuple de Paris contre le Roy et son filz le duc d'Acquitaine, que tout entièrement estoit gouverné par leurs mains, et devers eulx estoient en telle subjection que à peine osoient ilz dire mot. Et aussi comment ceulx de Paris, soubz une bulle donnée par Urbain, pape quint de ce nom , pour les grans compaignes qui estoient venus en France, les dessusnommez et leurs aliez contre raison avoient fait dénoncer excommeniez \ Et comment ils avoient contraint l'official de Paris par grant force à faire procès contre eulx afin qu'ilz feussent excommuniez, agravez, réagravez et renforcez. Et après ce que lesdiz ambaxadeurs se gar-
1 . Les bulles {iilniiiiees par Urbain V contre les Grandes compagnies sont au nombre de dix. La première est du 27 juillet i 304 , et la dernière du 10 février 43G9. Celle qui conunence par les mots : Quant sitplena pcriculis fut vidimée par le pape Jean XXIII, le 45 juin 1413, et par le Roi, cfans le même mois.
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dassent l3ien de eulx descouvrir à homme d'Angleterre, s'ilz ne sentoient qu'ilz feussent de la bende des dessusnommez. Et quant ilz auroient dit au roy d'Angleterre ce que dit est dessus, si lui deissent qu'ilz avoient à parler à lui à part, c'estassavoir que ceulx de Berry, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon \ouloient du tout en tout son bien et son honneur et eulx alier avecques lui , le aider et conforter contre le duc de Bourgongne et ses aliez, et aussi contre ceulx de Gales et d'Irlande. Et si lui deissent oultre que ou cas qu'ilz ne pourroient venir à leur conclusion contre les Escossois, et que si, et en cas encores qu'ilz ne pourroient obtenir ne faire leur voulenté, ilz feroient tant que la paix seroit faicte entre lui et le roy de France. Et oultre lui deissent que, ou cas qu'ilz ne pourroient obtenir que s'il y avoit aucmies terres sur la mer ou ilz voulsissent faire aucunes demandes, ou ilz prétendent aucun droit, qu'ilz feroient tant qu'ilz seroient contens. Et lui deissent encores comment, par défâulte de justice, ilz venoient devers lui pour avoir raison de la mort du duc d'Orléans, et comment à roy, par le nom qu'il porte, lui appartient de faire et aider justice , et que ce seroit à lui et aux siens ung très grant bien et honneur perpétuel, à lui faire et bailler aide , mesmement de tant noble sang comme estoit le duc d'Orléans. Et si lui deissent que tous les dessusnommez le serviroient de tout leur povoir, lui et ses enfans, et aussi les siens, ou temps avenir. Laquelle chose ilz porroient bien faire contre tous les plus puissans et les plus nobles de ce royaume de France. En oultre, pour avoir aide contre ledit duc de Bourgongne , requeissent lesdiz ambaxadeurs audit roy d'Angleterre d'avoir trois cens lances
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et trois mille archers^ lesquelz on paieroit pour quatre mois'.
Et après fut monstre par ledit chancelier d'Acquitaine ung petit advisement, lequel ledit frère Jaques Petit avoit fait sur le gouvernement de ce royaume, contenant plusieurs articles; et fut leu publiquement. Entre lesquelz estoit que sur ung chascun arpent feust imposé ung aide qui seroit nommé Fons de terre. Et que pareillement qu'on a greniers à sel en ce royaume, on ait aussi greniers à blé et d'avoine, au prouffit du Roy. En oultre que toutes les maisons ruineuses et terres inutiles feussent réparées et cultivées, ou autrement feussent forfaites et acquises. En oultre que tout homme qui ne seroit noble feust contraint à ouvrer et labourer, ou qu'il soit bouté hors du royaume. Et aussi que en ce royaume ne ait qu'une mesure et ung pois. Item, que les duchez de Luxembourg et de Lorraine feussent conquestées, et aussi les contez de Prouvence et de Savoye. Item, que l'Université soit
1. Walsingham parle dans deux de ses ouvrages (Bref, hist., p. 423, Ypodigma Neustrix^ p. 178) de cette négociation du parti Orléanais avec l'Angleterre. Il dit que le roi Henri IV envoya au duc d'Orléans, Thomas, duc de Clarence, Edouard, duc d'York, et Thomas, comte de Dorset, et que les Anglais, ne trouvant pas le duc d'Orléans à son rendez-vous, commencèrent à ravager les terres de leurs nouveaux alliés ; mais qu'enfin, après une entrevue du duc de Clarence et du duc d'Orléans, les Anglais consentirent à aller prendre leurs quartiers d'hiver dans l'Aquitaine. Comme restait alors auprès du duc de Bourgogne une partie des troupes que lui avait amenées le comte d'Arondel , notre auteur en prend occasion de faire cette réflexion sur la politique à double face suivie alors pai' les Anglais. Unde succrevit multis admiratio^ qualiter tam rtpentina facta sit mutado, ut sub temporis tantilU spatio eontingeret Anglos vcltU duo contraria confovere,
mise hors de Paris, et qu'on en feist une nouvelle , pleine de preudommie *.
Item , et y avoit plusieurs rôles lesquelz ne furent point leuz , pour ce qu'ilz ne servoient de guères.
Et après ce que ledit chancelier eut récité ce que dit est, le prévost des marchans de Paris et les eschevins firent faire deux requestes au Roy par ung religieux de l'ordre Saint-Benoist , docteur en théologie. L'une, si fut qu'il pleust au Roy donner et octroier à ladicte ville de Paris la tierce partie des aides cueillies et levées en ladicte ville en la forme et manière qu'ilz avoient du temps du roy Charles , dont Dieu ait l'âme, à convertir et mettre seulement es réparacions de ladicte ville et de la rivière. Et récita le prévost des marchans qu'il en estoit grant nécessité et que c'estoit le bien du Roy et de sa bonne ville , et qu'il estoit très grant nécessité d'icelle réparer. Et mesmement que les devantditz de Berry, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon l'avoient en hayne. Et récita oultre comment la ville de Tournay est la ville de tout ce royaume la mieux réparée et en bonne ordonnance mise , pour ce que ceulx de ladicte ville prennent retenue à le réparer et fortifier, et que si tous les ennemis de ce royaume estoient devant , ilz ne lui feroient jà nul mal. L'autre requeste fut qu'il feust recommandé au chancelier de France qu'il scellast les lectres d'une office donnée ou à donner vacant par ung Orléanois sans ce qu'on y mist opposicion , lesquelles on ne vouloit sceller. Auxquelles deux re-
1 . Ce détail touchant le plan de gouvernement du jacobin est d'autant plus précieux que Monstrelet est le seul auteur qui en parle.
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questes fut dit que le jeudi ensuivant ilz auroient response.
En oultre requirent ledit prévost et eschevins audit cliancellier de France, qu'il monstrast au Roy les lectres qui estoient venues à la congnoissance du duc d'Acquitaine , faisant mencion comment lesdiz de Berry, d'Orléans et d'Alençon vouloient faire urig nouvel roy et despoincter le Roy et le duc d'Acquitaine. Lequel respondi qu'il n'avoit fait relacion pour le présent, si non des lectres qui estoient oudit sac, et qu'il estoit vray qu'il avoit veu ces lectres et plusieurs autres faisans mencion de ce. Et certifia ledit d'Acquitaine au Roy, publiquement, que le grant maistre d'ostel , c'estassavoir sire Guicliard Daulphin , chevalier, avoit escript audit duc de Bourgongne comment les dessus nommez de Berry, d'Orléans, de Bourl)on et d'Alençon avec leurs autres aliez , estoient naguères tous assemblez à Bourges la cité , et là avoient renouvelé leurs seremens, en concluant de destruire le Roy et le duc d'Acquitaine, le royaume de France et la bonne ville de Paris, ou ilz seroient destruis en ce faisant. Et lors le Roy de son propre mouvement moult fort pleurant dist et respondi : « Nous voions bien leur mauvaistié, pour quoy nous prions et requérons à vous tous qui estes de nostre sang que vous nous vueillez aider et conseiller contre eulx , car il nous touche et à vous aussi, et à tout nostre royaume. » Et pareillement en pria et requist à tous les autres là estans. Et adonc le roy Loys se leva et se mist à genolz devant le Roy et lui dist : « Sire, pour le bien et honneur de vous et de vostre royaume, je vous supplie qu'il vous plaise ceste besongne diligemment solUciter,
car il en est grant neccessité. ». Et pareillement s'agenoillèrent les ducs d*Acquitaine et de Bourgongne et tous les autres seigneurs, et se offrirent à servir le Roy de toute leur puissance. Et après toutes ces besongnes ainsi dictes et proférées , et que le conseil fut fine , toutes les matières dessusdictes furent publiées et divulguées parmy Paris , et à plusieurs baillées par escript. Dont plusieurs gens furent moult esmerveillez.