‹ La chute d'un ange (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · M DCCC XXXVIII · texte numérisé non relu

M DCCC XXXVIII

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Îî propijHr,

Et les vagues déjà , sur leur sanglante écume, Roulaient à l'horizon l'aurore qui s'allume, Quand les jeunes amants , à ses tièdes clartés, S'éveiilèrent au sein de ces lieux enchantés. Les tigres, les lions , les panthères , les aigles, De leur féroce instinct interrompant les règles,

Couchés à côté d'eux sur des gazons épais , L'un œil compatissant les regardaient en paix ; Et les enfants, baisant leur toison fauve et noire , Mettaient leur chair de lait entre leurs dents d'ivoire,

Cédaret Daïdha, ravis d'étonnement, Ne comprenaient plus rien à cet apaisement; Us se croyaient, voyant ces choses renversées. Transportés par un songe au monde des pensées. Mais le vieillard tardif ne les appelant pas, A travers le jardin ils firent quelques pas , N'appuyant leurs pieds nus qu'à peine sur la terre, Se montrant chaque objet du doigt avec mystère , Comme on marche à pas sourds sur des parvis sacrés. Le gazon incliné formait de grands degrés ; Us suivirent en bas la pente de verdure , Et leurs yeux du rocher revirent l'ouverture. Elle était large et haute , et le front d'un géant N'aurait pu la toucher debout sur son séant : On eût dit qu'une race antique et colossale Avait à sa grandeur taillé l'immense salle. Les grands vents de la mer, dans cette arche du sol ,

En brisant sur le cap s'engouffraient à plein vol ; Les parois en vibraient comme un orgue sonore. Les rayons élevés de la naissante aurore , Tels qu'un nuage d'or au roc répercuté, Pénétraient par le haut dans son obscurité, Et laissaient tout le bas dans une demi-teinte Où l'ombre combattait avec l'aurore éteinte. L'un sur l'autre appuyés, leur timide regard Au fond de cette nuit cherchait le saint vieillard, Les ténèbres encor leur cachaient sa figure ; De ses lèvres pourtant le vague et sourd murmure Qu'ils entendaient sortir d'un cœur tendre et serein Comme un gazouillement d'un ruisseau souterrain , Le leur fit découvrir, dans le fond, en prière. Le jour éblouissait, en entrant, sa paupière, Et leurs fronts dépassant à peine un angle noir, Bien qu'ils vissent sa face, il ne pouvait les voir.

Il était à genoux devant un bloc de pierre , Le visage et le corps tournés vers la lumière , Les deux bras étendus au-dessus de son front , Semblables aux rameaux qui s'élèvent du tronc ;

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Et de ses maigres mains les deux palmei irts* H

Comme pour embrasser de célestes pensé l

Sons l'inspiration que son cœur lui versait ,

Sur son cou replié son front se renvtMtil ,

Et son regard en haut se cherchant une route .

Semblait lire le ciel à travers cette voûte.

Sur le bloc de granit qui lui servait d'appui

On voyait tout ouvert un livre devant lui ;

A leurs yeux ignorants ce livre, obscur mystère ,

Leur paraissait de là le dieu du solitaire :

Quelquefois de sa lèvre il baisait ce trésor.

Ce livre était couvert d'une enveloppe d'or ;

Comme un charbon ardent, une énorme escarboucle,

En nouant le fermoir, flamboyait sur la boucle.

Sur l'or sculpté du livre, admirable ornement ,

Une colombe bleue aux yeux de diamant,

De l'inspiration mélodieux symbole,

Ouvrait ses ailes d'or comme un oiseau qui vole.

Ses pattes de rubis et son bec de corail

Semblaient poser collés sur le dossier d'émail ;

Et ses ailes , de l'âme éblouissant emblème ,

S'ouvraient et se fermaient avec le livre même.

Du merveilleux fermoir le vent , comme des doigts , Entr'ouvrait à demi les angles quelquefois , Et faisait frissonner les pages du volume Comme à l'oiseau qui dort il enlève une plume.

Du vieillard absorbé dans l'aspiration , Ce bruit n'attirait pas ailleurs l'attention. On voyait, sous l'essor des muettes pensées, Remuer lentement ses lèvres cadencées ; Et l'oreille entendait à demi des accents Dont parfois un silence entrecoupait le sens.

« 0 père, disait-il, de toute créature, » Dont le temple est partout où s'étend la nature , » Dont la présence creuse et comble l'infini , » Que ton nom soit partout dans toute âme béni ! » Que ton règne éternel , qui tous les jours se lève, » Avec l'œuvre sans fin recommence et s'achève ! » Que par l'amour divin, chaîne de ta bonté , » Toute volonté veuille avec ta volonté! » Donne à l'homme d'un jour que ton sein fait éclore » Ce qu'il lui faut de pain pour vivre son aurore !

8 LA CHUTE I)T\ wm

» Remets-nous le tribut que nous aurons remis » Nous-même en pardonnant à tous nos ennemis. » De peur que sur l'esprit l'argile ne l'emporte, » Ne nous éprouve pas d'une épreuve trop forte; » Mais toi-même, prêtant ta force à nos combats, » Fais triompher du mal tes enfants d'ici-bas ! »

A l'heure où le matin caressait sa paupière, Telle était du vieillard la céleste prière, Prière que plus tard révéla l'homme-Christ ; Où l'on entend gémir la chair avec l'esprit , Où l'homme ose d'en bas appeler Dieu , son père ; Donne à ses ennemis le pardon qu'il espère , Et dit , en proférant la double vérité : A Dieu , miséricorde ; à l'homme , charité ! Trière que sans doute, au principe des choses, L'homme trouva du cœur sur ses lèvres écloses, Dont, en se corrompant, les célestes accents

S'égarèrent perdus dans la rouille des sens ,

Et qu'un Verbe fait chair , trouvant sous nos ruines ,

Épela de nouveau sur ses lèvres divines !,....

Pétrifiés de peur et d'admiration ,

Les amants contemplaient cette adoration.

A chacun des accents de la sainte prière ,

Un éclair de ses yeux entrait dans leur paupière ;

Et sans savoir à qui l'homme d'en haut parlait,

Devant l'ombre de Dieu leur âme se voilait.

Mais l'intime entretien finissant , le prophète

Les vit dans sa lumière en relevant la tête.

Comme on cache ses mains en portant un trésor,

Dans un pli de sa robe il prit le livre d'or,

Et marchant aux enfants fascinés par la crainte ,

Les mena par la main hors de l'obscure enceinte.

Sur un des verts plateaux du cap retentissant, Où trois palmiers sortaient d'un tronc en s'unissant, A l'haleine des mers qu'éventait leur toit souple , Il fit à ses côtés asseoir le jeune couple , Sourit à Daïdha, pria le jeune époux

D'apporter les enfantines mit sur les L'ennux , Les baisa sur le front, les remit à leur mon , Comme si leur aspect , d'une mémoire amère Avait dans son esprit remué les douleurs ; De sa paupière blanche essuya quelques pleurs ; Puis , effaçant l îentôt de son mâle visage D'un sourire attendri ce passager nuage , Au beau couple, à ses pieds assis tout interdit , D'une voix pénétrante et paternelle il dit :

« Que l'acceni du Seigneur vil re dans mes parole s! » Pauvres adorateurs de muettes idoles, » Je parlerais en vain , s'il ne vous parle pas ! » Mais c'est lui dont le doigt a dirigé vos pas , » C'est lui qui dans votre âme ordonne que je sème » Ce nom qui dans nos cœurs s'était semé lui-même ! » Ce nom qu'a dispersé parmi les nations » Le vent profanateur des superstitions; » Pour qu'une rare au moins sur cette terre infâme » Gardât le sceau divin imprimé sur notre âme ! » 0 chers va>es vhants d'innocence et d'amour, » Ce que je verse en vous, versez-le à votre tour!

SEPTIEME VlStUl. M

» Que je sois le charbon éteint qui se consume , » Mais qu'on jette en mourant au bûcher qu'il rallume ! » Beaux enfants de la nuit, que vos yeux soient ouverts ! n Pour apprendre Dieu même , apprenez l'univers !

» Loin du ciel qui nous luit , des déserts où nous sommes, » Il est sous le soleil une autre race d'hommes » Qui s'est multipliée autant que les essaims » Que ces ruches du chêne épanchent de leurs seins. » Dans ces grandes tribus qui débordent des plaines, » La terre disparaît sous ces vagues humaines ; » Les antres des rochers autrefois habités » Ne leur suffisent plus ; mais d'immenses cités , » De grands blocs arrachés aux montagnes , bâties » Pour leur faire des nids, de terre sont sorties. » Le marbre, le granit, d'éblouissants métaux, » Fondus dans la fournaise ou taillés aux marteaux , » Que la terre à vos yeux cache dans ses entrailles , » Couvrent leur ciel de bronze , ou forment leurs murailles. » En contemplant de loin leurs immenses contours » Où montent à l'envi les dômes et les tours , » On croit voir s'élever du milieu des campagnes

» De fer, d'argent et d'or d'éclatantes montagnes.

» Comme un large incendie , en les frappant d'aplomb ,

» Le soleil resplendit sur cette mer de plomb,

» Et l'baleine des feux qui sort des toits sans nombre

» Couvre un grand pan du ciel d'une atmosphère sombre ;

» Du haut d'une colline où l'on les voit fumer

» On les entend mugir au loin comme une mer ,

» Et ce bruit formidable effraie au loin la terre

» Plus qu'un rugissement de tigre ou de panthère î

» La respiration s'arrête en l'écoutant :

» On sent que Ton n'est rien devant ce bruit montant ,

» Qu'un brin d'herbe emporté dans le vent qui le roule,

» Ou qu'un sable des mers englouti sous la houle !

» Or ces hommes , enfants ! pour apaiser leur faim ,

» N'ont pas assez des fruits que Dieu mit sous leur maki j

» Leur foule insatiable en un soleil dévore

» Plus qu'en mille soleils les bois n'en font éclore.

» En vain comme une mer l'horizon écumant

» Roule à perte de vue en ondes de froment :

» Par un crime envers Dieu, dont frémit la nature,

» Ils demandent au sang une autre nourriture :

» Dans leur cité fangeuse il coule par ruisseaux !

» Les cadavres y sont étalés en monceaux.

» Ils traînent parles pieds, des fleurs de la prairie,

» L'innocente brebis que leur main a nourrie ,

» Et sous l'œil de l'agneau l'égorgeant sans remord

» Ils savourent leurs chairs et vivent de la mort !

» Aussi le sang tout chaud dont ruisselle leur bouche

» A fait leur sens brutal et leur regard farouche.

» De leurs cœurs que ces chairs corrompent à moitié

» Ils ont comme une faute effacé la pitié,

v Et leur œil qu'au forfait le forfait habitue

» Aime le sang qui coule et l'innocent qu'on tue.

» Car du sang de l'agneau qui suce l'herbe en fleur

» A celui de l'enfant il n'est que la couleur :

» Ils ont à le verser la même indifférence;

» Ils offrent l'un aux sens et l'autre à la vengeance ,

» A la haine, à l'amour, à leurs dieux, à la peur.

» Pour le verser plus tiède en se perçant le cœur

» Us aiguisent le fer ennemi de la vie,

» Le fer qui fait couler le sang comme la pluie,

» En haches, en massue, en lames, en poignard.

» De l'horreur de tuer ils ont fait le grand art,

H LA Clll H li'tN ANUR.

romeUnrepar.nilli,.-;M'H^'''-vi(-,,,ire; B Cest en lettres dBitBg que TooécrU U gloire:

„Le héros n'a qu'un but, luei pour asservir!

. Le peuple les abhorre et meurt pour les servir.

■ Ils poussent aux combats, saus colère et sans haines,

. Des bandes de vautours et des meutes humaines,

. Qui vont s'entr'égorgc r au signal de leurs yeux

. Pour savoir quel tyran les écrase le n ieux !

, Oh! si vous aviez vu ces grands champs de batailles

. Couverts de noirs corbeaux fouillant dans des entrailles,

» D'aigles désaltérés dans de noirs lacs de sang

» D'un peuple tout entier dans sa chair pourrissant,

» De crânes décharnés où pend la chevelure,

>, Où le reptile niche, où la brise murmure,

» Et d'ossements blanchis aux fraîcheurs de la nuit

» Qui du sable foulé sous les pieds ont le bruit : :

» Oh! si vous aviez vu des grands troupeaux d'hyènes

» Emporter en hurlant ces nations humaines,

» Et l'herbe que le vent déroulait à grand pli

» Ondoyer sur la chair d'un peuple enseveli!

» Vous frémiriez d'horreur et vous rendriez grâce

» D'être enfants du désert et nés d'une autre race !...»

Les amants frémissaient et disaient au vieillard :

« Ces peuples de méchants vivent donc au hasard,

» Les pères décrépits des tribus insensées

» Ont donc dans leur esprit renversé leurs pensées? %

— « Les pères, reprit-il, de ces vastes tribus ,

» Hélas! depuis long-temps ne les gouvernent plus;

» Ce doux pouvoir du sang, dicté par la nature,

» Abdiqua le premier sa sainte dictature.

5) Naissant, mourant avec les générations,

» Il ne suffisait plus aux jours des nations;

» Le monde, en vieillissant, perdit ces lois prospères;

» Des enfants aujourd'hui nul ne connaît les pères!

» Oui, la famille même a brisé ses liens ;

» La brute sait ses fils, l'homme ignore les siens.

» Les époux d'un moment, qu'un vil désir accouple,

» Par un désir nouveau scellent un autre couple;

» Et de peur d'attacher leur âme pour toujours,

» Ils échangent entre eux leurs banales amours.

» Ainsi pères sans droits, fils sans reconnaissance',

» Tout sentiment humain a perdu sa puissance ;

» Des feux sucrés du cœur le foyer est éteint.

v Nul n'a plus pour devoir que son brutal instinct,

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