‹ La chute d'un ange (volume 2)Chapitre 11 sur 22 · IV CULTE D'UN I · texte numérisé non relu

IV CULTE D'UN I

» Et dans l'homme affranchi de toutes ces entraves

» Les tyrans sont plus surs de trouver des escla\ i

» Ils ordonnent : le fer suii le geste inhumain ;

» Rien n'attendrit le cour, rien n'arrête la main ;

•» Car pour soumettre un peuple au joug d'un maître infâme,

» 11 faut de l'eau du vice empoisonner son âme! »

« Leurs dieux, dit Daïdha, dorment-ils donc toujours ?

» Ou sont-ils, ainsi qu'eux, insensibles et sourds? »

— «Leurs dieux! dit le vieillard ; par un affreux blasphème

)> Quelques hommes hardis se sont faits dieux eux-mêmes !

» Ce titre profané qu'il s'est attribué,

» Un petit nombre entre eux se Test distribué.

» Pour que d'un droit rivé cette race domine

» Elle affecte en régnant la nature divine :

» De prestiges sacrés elle éblouit les yeux ;

» L'ignorance et la peur les reconnaissent dieux.

» Pour imposer leur joug au reste de la terre

» Us cachent des secrets dans la nuit du mystère,

» Et sur l'esprit du peuple épaississant la nuit

» Voilent le jour à ceux que la fourbe séduit.

» Afin de conserver leur puissance céleste ,

» Ces dieux, en petit nombre, aveuglent tout le reste;

» Us leur mesurent l'eau, le feu, le pain et Pair;

» Des plus rudes travaux ils flétrissent leur chair.

» Eux nourris de sueurs, la beauté semble écrire

» Sur leurs fronts dominants leurs titres à l'empire.

» Sans se confondre au peuple ils passent au milieu ;

» Au seul aspect de l'homme on reconnaît le dieu.

» Des plus beaux des mortels leur caste se repeuple :

» Si quelque enfant d'élite est né parmi le peuple ,

» Ils le font égorger pour la paix des tyrans ,

» Ou pour se recruter l'admettent dans leurs rangs ;

» Et fier du nom divin dont la fourbe le nomme,

» Il apprend qu'il est dieu pour fouler aux pieds l'homme ;

» Il immole comme eux à sa divinité,

» Ainsi qu'un vil bétail , toute l'humanité.

» Il vit de la sueur de la race asservie ,

» Se lave dans son sang et joue avec sa vie ;

« Et ce n'est qu'à l'excès de forfaits odieux

» Que l'esclave frissonne et reconnaît les dieux.

» Ils habitent à part dans des demeures fortes p Dont aux pas des humains la mort défend les portes.

|S LA PMI II: Dl X \n«i

). Comme l'aigle aux sommets des monts kiiii Kl nids, v Leur paltis élevé lur des rocs ipl » Couvrant de ses irceaux une immense oolline , Voit fourmiller d'en haut II cité qu'il domine. Des murs de ce palais, aui immenses rontaun • » Les fondements massifs sont couronnés de tours. » Du haut de ses remparts, semblables! la foudre » Veillent leurs défenseurs qui mettent tout en poudre; » Leur bras tue à distance et frappe sans toucher >» Tout homme dont l'audace oserait sapprocher; ■ Et des globes de feu qu'allume le mystère a Partout où porte l'œil vont atteindre la terre.

» Ce qu'enferment, enfants, ces murs mystérieux, » La parole ne peut le raconter aux yeux.

On y marche sans tin dans des forets de marbres .. Dont l'ombre et le murmure ont la fraîcheur des arbres ; » Les feuillages d'or pur, taillés par le ciseau, » Frémissent à la brise et tromperaient l'oiseau ; » Des fleuves tout entiers, détournés de leur course, »■ Remontent sous la terre et jaillissent en source ; » De leur pluie écumante, en gerbes épandus,

» Ils arrosent les fleurs des jardins suspendus ; » Elancés vers le ciel en colonnes liquides, )> Ils se voûtent d'eux-même en arcades limpides ; » Miraculeux palais, dôme artificiel, w Où l'œil à travers l'eau voit ondoyer le ciel , » Où l'éclat du soleil , qui flatte la paupière , » Des moires de la vague argenté sa lumière , » Et, brisant ses rayons en mille diamants, » Enivre de fraîcheurs et d'éblouissements. » La nuit , quand des palais le phare se rallume , » Ces dômes ruisselants étineèlent d'écume ; « Et du jour dans ces eaux multipliant les jeux , » Ces fleuves enflammés semblent rouler des feux.

» Dans des palais bâtis de jaspe et de porphyre, » Les élus couronnés de ce magique empire, » Sous les lois d'un tyran dont ils forment la cour, » Font trembler leurs sujets et tremblent à leur tour. » Un seul homme a pour lui d'innombrables épouses , » D'un regard de ses yeux atrocement jalouses. » L'art d'énerver les sens est le premier des arts ; » Leur nudité voilée enivre les regards.

20 )\ CHI n n'i \ ANGE

» Par dos chants corrupteurs el des danses la» il » Fascinant la pensée «i les âmes captives, » S'efforçant à l'envi d'allécher an plaisir Mans ces cœurs épuisés l'aiguillon du désir,

» Elles consument l'homme aux feui de loi i r

» Pour ajouter enoor l'ivresse à ces ivresses,

» Leurs mains savent des fleurs distiller un poison

» Dont la vapeur pesante étouffe la raison,

» Et qui donne aux mortels, abreuvés dans ses \

Pour des sommeils divins d'ineffables ex ta ses < » Elles mêlent ces sucs ao jus d'or des raisins » Dont l'écume fumante arrose leurs festins. » Tous les oiseaux de l'air, tous les poissons de L'onde, » Tout ce qui vole ou na^e, ou rampe dans le mon

Mourant pour leur plaisir des plus cruels tr« » De sanglantes saveurs compose leurs repas; » El si ce n'est assez de tant de sacrifices » Pour flatter leurs palais assouvis de délices , y Au sein qui le nourrit on les voit arracher » L'enfant même et chercher un plaisir dans sa chair! » A leurs goûts dépravés par l'excès monotone , m II n'est plus de plaisir qu'un crime n'assaisonne

» Ils ne savourent plus l'amour ni la beauté

» Si l'horreur ne s'y mêle avec la volupté ,

» Si de la bouche même où leur bouche se pâme

» Quelque cri de douleur n'aiguillonne leur âme.

» Dans les infâmes jeux de leur divin loisir

» Le supplice de l'homme est leur premier plaisir:

» Tour que leur œil féroce à l'envi s'en repaisse,

» Des bourreaux devant eux en immolent sans cesse.

» Tantôt ils font lutter, dans des combats affreux,

» L'homme contre la brute et les hommes entre eux ;

» Aux longs ruisseaux de sang qui coulent de la veine

» Aux palpitations des membres sur l'arène,

» Se levant à demi de leurs lits de repos ,

» Des frissons de plaisir frémissent sur leurs peaux.

» Le cri de la torture est leur douce harmonie,

» Et leur œil dans son œil boit sa lente agonie!

» Tantôt ils font brûler des hommes tout vivants,

» Pour voir la flamme bleue ondoyer à tous vents.

» Quelquefois aux lueurs de ces torches barbares,

» De cette mer de crime abominables phares,

» Ils écoutent les sons de l'or ou de l'airain

» Où le souffle de l'homme inspire un son humain,

-2-2 LA CHUTE D'i H ANGE

» Et dont les fortes ?oii , aux voix d'homme pareilles,

» De chants plus éclatants ravissent les oreilles;

» Et taudis que le chœur d'un millier d'instruments

» Les enivre de sons et de ravissements,

» Ils font, non loin de là, dans des tourments infâmes,

» Déchirer sous les fouets des enfants et des femmes ,

» Pour que les cris affreux qu'ils poussent dans les airs

» Par un concert de pleurs relèvent ces concerts ,

» Et que par un plaisir où leur âme se noie

» L'accent du désespoir contraste avec leur joie!

» Vous frémissez de honte, et vos cœurs innocents » Bondiraient soulevés d'horreur à mes accents, » Et mes hideux tableaux souilleraient vos pensées, » Et vous croiriez, enfants, mes lèvres insensées, » Si j'achevais de peindre à vos yeux effrayés » La sentine de crime où Dieu les a noyés ! » Si je vous les montrais, dans leurs sanglants repaires, » Enviant leurs venins et leurs dards aux vipères, » Sans fin l'un contre l'autre ourdir et conspirer, » S'embrasser un moment pour s'entre-déchirer; » Des sentiments humains ne nourrir que l'envie ,

» Tuer, luer toujours pour défendre leur vie,

» Se rompre et se nouer en sourdes factions,

» Se rouler dans les (lois de leurs séditions,

» Cacher sous leur manteau des armes toujours prêtes,

« Se verser le poison dans la coupe des fêtes ,

» Et d'un pouvoir toujours conquis et disputé

» Faire le prix du crime et de l'atrocité !

» Tant l'homme qui s'est fait son seul dieu de lui-même

» Peut descendre à jamais sous le poids du blasphème ! »

Et les jeunes époux , échangeant un regard , Involontairement s'écartaient du vieillard. De leur peur dans leur geste il aperçut la trace. « Oui , je suis né , dit-il, dans cette infâme race, » Oui , mes pieds ont trempé dans ces iniquités ; » Mais j'en ai secoué la souillure : écoutez !

» Dans la cité des dieux j'ai reçu la naissance ,

La mère qui donna le lait à mon enfance,

Captive et détestant cet odieux séjour,

D'une tribu nomade avait reçu le jour ;

Les souverains des dieux se disputaient ses charmes.

Mais elle me mêlait le lait avec les larmes ,

Car au sein des grandeurs dont s'offensaient ses yeux

Elle se souvenait des tentes des aïeux,

Elle se souvenait du saint Dieu de sa terre,

Et son cœur s'abstenait de tout culte adultère.

Quand, suivant de ces lieux l'abominable loi,

On m'arracha du sein qui ruisselait pour moi ,

De peur qu'un jour le fils ne reconnût la mère ,

A son cœur déchiré cette heure fut amère,

Et de toutes les pleurs que son cœur put verser

Elle obtint quelques jours de plus à me bercer.

Pendant ces jours comptés par l'avare indulgence,

Cachant son crime saint à l'œil de la vengeance,

Elle me déchira de son ongle sanglant,

En pleurant à mes cris, la peau de mon sein blanc ;

Et du sang qui coulait figé de la blessure,

Comme des dents du tigre on garde la morsure,

Elle écrivit un nom , le saint nom de son Dieu !

» Puis avec moins de pleurs elle me dit adieu ,

» Espérant à ce signe une fois reconnaître

» Dans l'homme enfin grandi l'enfant qu'elle fit naître !

» Sans qu'aucun œil comprît ce signe sur ma peau, » Je grandis confondu dans le jeune troupeau , » Exerçant du palais les serviles offices , » Façonné par les dieux aux sanglants exercices, » Instruit par leur exemple à fouler les humains , » Allumant dans leurs tours leurs foudres de mes mains, » Surpassant mes rivaux et bientôt dieu moi-même. « Cependant je ne sais quelle horreur du blasphème, » Soit que ce fût l'effet de ce nom du Seigneur » Que ma mère avait mis comme un sceau sur mon cœur; » Soit que le sang plus doux d'une race plus pure » Me restât de l'enfance et vainquît la nature, » Rendait ce ministère exécrable à mes yeux. » Tout en les adorant , je haïssais les dieux ; » Et disciple chéri , mais disciple farouche , » Je vomissais du cœur ce qu'enseignait leur bouche l

» Un jour qu'atteint du fer dans un de ces combats II. 5

2<; l \ CHUTE D'I'N ANG1

One les hommes d'en haut Ii\ raient a i\mi\ d'en Las » Je gisais dans mon sang et que l'oiseau de proie » Tournoyant sur mon corps criait déjà de joie, » Mort aux veux des vivants, des hommes sans pitié » En passant près de moi me retournaient du pié ; » Une femme parut sur le champ de batailles. » Oh ! celle qui porta l'homme dans ses entrailles , » Pour savoir si son cœur bat encor sous sa main » Se détourne toujours, elle, de son chemin ! » Cette femme semblait interroger l'haleine » Des cadavres sanglants épars sur cette plaine , « Elle écartait du doigt leur vêtement de fer » Pour ouvrir leur poitrine et pour la réchauffer. » On eût dit que ses yeux épiaient avec crainte » Sur le sein de ces morts quelque fatale empreinte ; » De cadavre en cadavre enfin elle approcha , » Sur mon pâle visage à son tour se pencha, » Reconnut quelque souffle encor dans ma narine; » D'une main convulsive entr'ouvrit ma poitrine, » Et s'y précipitant en étouffant ses cris : » Adonaï ! dit-elle, oh ! c'est toi ! toi , mon fils ! » Toi que leur cruauté ravit à mes tendresses

» Et que la mort hélas ! rend seule à mes caresses ! » Je sentais ses baisers, j'entendais ses accents , » Une seconde fois je lui devais mes sens : » Ce souffle palpitant de l'amour d'une mère » Rappelait de mon sang la chaleur éphémère ; » A défaut de la voix , que je cherchais en vain, » Je répondais du cœur, du regard, de la main. » Elle étancha le sang de ma large blessure, » Et d'un pied chancelant, que son épaule assure, » M'enlevant dans la nuit à ce champ du trépas, » Dans sa demeure obscure elle traîna mes pas.

» Hélas ! c'était un pauvre et repoussant asile î) Dans un lointain faubourg, sentinede la ville, » Où l'esclave , rebut des divines amours , » Disputait aux pourceaux l'aliment de ses jours. <> Mais ce besoin d'aimer qu'a toute créature, » Ce réveil de mon âme à la chaste nature , » Cet amour d'une mère et ses baisers pieux » Me firent préférer son toit aux toits des dieux! » Rapidement guéri par les soins de ma mère , » Détrompé de ces dieux dont le culte est chimère

» Instruit secrètement du vrai nom du seul Dieu,

» Je résolus de vivre ignoré dans ce lieu ,

)» De nourrir de mes mains , esclave volontaire ,

» Les vieux jours d'une femme en travaillant la terre;

» Et pour rendre le poids des hommes plus léger,

» De connaître leur joug et de le partager.

» Le bruit de mon trépas couvrait mon imprudence.

» Caché sous les habits d'une vile indigence ,

»Aux derniers rangs du peuple à mon tour descendu,

» Parmi ces vermisseaux je restai confondu,

» J'y vécus de longs jours de paix et de misères ;

» Ma mère m'enseignait à soulager mes frères,

» A panser leurs blessures, à porter leur fardeau ,

«A donner à leur soif l'huile ou la goutte d'eau.

» Pour ne pas augmenter ma misérable caste,

» Quoique jeune et brûlant mon cœur demeura chaste;

» Pour un amour plus saint je me sevrai d'amour.

» Rentré le soir près d'elle après le poids du jour,

» A l'abri des tyrans oppresseurs de notre âme,

» Nos prières montaient de ses lèvres de femme :

» Elle me racontait de moins barbares mœurs ,

» Comment elle était belle entre toutes ses sœurs ,

» Comment vers l'orient, aux tentes de ses pères,

» Tous les hommes égaux étaient amis et frères,

» Comment leur Dieu sans nom, un , immatériel ,

» Ne parlait qu'à l'esprit, n'habitait que le ciel ;

» Comment, quoiqu'ici-bas nommé par des paroles ,

» Ses rites les plus purs n'étaient que des symboles ;

» Qu'aucun nom ne pouvait jamais le contenir,

» Que c'était l'outrager que de le définir!

» Que sa justice était sans foudre et sans colère,

» Et son unique encens le bien fait pour lui plaire ! ! î

» A ces saints souvenirs ensemble nous pleurions, » Après des jours meilleurs tout bas nous soupirions ; » Nous disions que ce crime et cette tyrannie , » Ce règne du mensonge et de la zizanie , » Sans doute sur la terre étaient près de finir ; u Que nous verrions bientôt des temps plus saints venir, » Et que le Dieu d'en haut, rassasié d'outrage, » Pour le rectifier briserait son ouvrage ! » Puis, pour hâter des vœux l'aube des jours meilleurs , » Nous versions devant lui nos âmes dans nos pleurs î » Et du fond gémissant de cette mer de crimes

5(1 LA CH1 TE D'I \ \>m:

» L'aurore à son réveil voyait monter deux hymnes.

» Quand ma mère sentit son heure s'approcher, m Dans le lit de sa tombe avant de se coucher, » Son geste m'indiqua, sous sa natte de paille » Une pierre scellée au pied de la muraille. » Vers ce trésor secret son bras nu s'étendit, » Puis, d'une voix mourante et basse , elle me dit : » Quand je ne serai plus, soulève cette pierre, » Le trésor du Seigneur est là , dans la poussière ! » Quand je fus enlevée au champ de nos aïeux, » De tout ce que leur tente avait de précieux , )> Comme un homme surpris cache ce qu'il dérobe , » Je n'emportai, cachés dans les plis de ma robe, >< Que les feuillets épars par les anges écrits » De nos livres sacrés du père au fils appris, » Comme une voix natale aux plages étrangères y> Qui m'y reparlerait des choses de mes pères.

» Or, les livres, enfants, c'est en effet la voix , » Aux hommes d'aujourd'hui, des hommes d'autrefois. » Celte voix parle aux yeux dans des ligues tracées

SEPTIÈME \ISiOIV. 51

» Où revivent sans corps d'invisibles pensées ,

» Où , comme un pied humain dans le sable s'écrit ,

» L'esprit voit à jamais les traces de l'esprit;

» Don des anges amis , invention féconde

» Qui rend l'âme mortelle immortelle en ce monde ,

» Et par qui, des deux bords du temps, converseront

» Ceux qui furent un jour avec ceux qui seront!

» Prends ce livre divin, continua la femme : » C'est l'esprit de mon père et l'àme de mon âme, » A la main d'un mortel c'est Dieu qui l'a dicté, » C'est le germe enfoui de toute vérité ! » C'est le froment de Dieu, c'est la semence vraie » Dont les épis un jour étoufferont l'ivraie, » Afin que , sous le ciel , l'héritage de Dieu » Traverse tous les temps et s'étende à tout lieu! » Dérobe ce trésor aux tyrans de la terre. » Honte ! la vérité doit rester un mystère ! » Car du monde usurpé l'infâme souverain « Avant qu'il fût semé foulerait le bon grain. » Elle dit, et , fuyant ses membres de misères, » Son âme s'envola vers lïmic de ses pères.

» Les ailes de la mort la ravirent aux cieux , » Je la revis du cœur en la perdant des yeux.

» Quand dans la paix des morts je l'eus ensevelie , » Ma main sous son chevet prit le livre de vie. > Je lus: il me semblait que des milliers de voix » Qui sortaient du passé me parlaient à la fois, » Que mille vérités m 'échauffaient la paupière, )> Et qu'un jour tout nouveau me baignait de lumière. » Chaque parole était un éblouissement,

Moins d'étoiles la nuit sortent du firmament; » Ce livre racontait comment toutes les choses » D'une parole unique étaient à l'heure écloses , » La naissance de l'homme et l'histoire des jours » Qui du jour éternel jusqu'au nôtre ont leur cours. » Il chantait quelquefois de saintes hymnes, comme » De saints ravissements chantent au cœur de l'homme. » D'autres fois il pleurait comme une femme en pleurs » Qui s'abreuve la nuit de l'eau de ses douleurs ; » Et sa tristesse était si lugubre et si tendre, a Qu'à ses sanglots parlés le cœur se sentait fendre. » Plus souvent comme un maître il parlait à l'esprit ;

» Et chaque mot profond au fond de l'âme écrit w Était plus plein de sens que l'homme à tête blanche » Dont la sagesse antique en paroles s'épanche. » Tout précepte était bon , toute ligne était loi , ' v Et l'on sentait son cœur qui l'approuvait en soi.

» Or, pour les consoler dans leurs dures misères, » Je lisais quelquefois dans ce livre à mes frères , » Et nous nous entourions de mystère et de nuit, » De peur qu'à nos tyrans l'air n'en portât le bruit. » Nous apprenions ensemble à servir, à connaître 3> Au-delà de nos dieux le seul Dieu , le seul maître : m Un de nos fers tombait à chaque vérité, 3) Et nos soupirs du moins montaient en liberté ; » Ravis en écoutant la divine lecture , 3) Leurs fronts se relevaient de la terre à mesure , 33 D'un regard moins servile ils regardaient leurs dieux, 3> Ils sentaient qu'ils avaient un vengeur dans les cieux ; 33 Et quelques mots déjà qu'ils ne pouvaient comprendre 33 Couvaient dans les esprits comme un feu sous la cendre.

» Ces symptômes troublaient nos tyrans effrayés

54 J-\ CH1 n D'I N wce.

»De voir ces vermisseaux se dresser sous leurs pirs.

» Ils cherchèrent long-temps quelle sourde espérance

» A leurs regards plus fiers donnait cette assurance :

» Ils surent qu'il soufflait un vont séditieux

» Qui leur enflait Le cœur et dessillait leurs yeai .

» Qu'un livre sur leur tôle assemblait ces orages ;

» Us jurèrent par eux d'en déchirer les pages ,

» Et de persécuter par le fer et le feu

a Dans le cœur des mortels tout nom d'un autre dieu.

» Tous ceux qu'ils soupçonnaient de connaître le livre

» Subirent les tourments et cessèrent de vivre ;

» Sous le tranchant du fer nul ne le confessa,

» De mourir pour son âme aucun ne se lassa.

» Mais craignant que le nom en <j i le monde espère

» Ne mourût à jamais avec nous sur la terre,

» Je m'enfuis en secret de l'infâme cité ,

» Emportant sur mon cœur la voix de vérité,

» Et lassant les bourreaux qui poursuivaient ma trace

» Dieu m'ouvrit cet asile , et je lui rendis sràce !

» Avec le livre saint j'habitai dans la nuit ; » Mais qu'est-ce qu'un flambeau, nus infants, s'il ne luit?

» Oue me servait de vivre éclairé de ma flamme ,

» Si mes frères mouraient dans la nuit de leur âme,

» Si le nom du Très-Haut éteint sur l'univers

y> Laissait le crime au trône et l'esclave à ses fers?

» Je voulus conserver après moi dans le monde

» De ce livre divin la semence féconde ;

» A mes frères souffrants je voulus quelquefois

» Jeter de grands accents de l'immortelle voix ,

» Afin que dans leurs cœurs un cri sourd d'espérance

» Leur annonçât de loin des jours de délivrance.

» Dès mon enfance instruit des arts mystérieux » Qu'on enseigne dans l'ombre aux successeurs des dieux, » Sachant peindre les sons et graver les paroles , » Ecrire pour les yeux les choses en symboles , « Découvrir le métal , le tailler au ciseau, » Apprivoiser la brute et fasciner l'oiseau, » Par lous ces arts secrets dont j'avais l'habitude » Je voulus occuper ma longue solitude : » J'aiguisai les poinçons, je forgeai les marteaux, » J'amincis sous leurs coups les lames des métaux. » Comme on sculpte en jouant la feuille avec l'épine ,

» J'y sculptai sous l'acier la parole divine. » Le livre tout entier copié par ma main » Tassa , multiplié, dans mes pages d'airain. » Mille fois je refis et refais mon ouvrage ; ;> Dès que ma main pieuse en achève une page , » L'aigle prend dans son bec la lame de métal ; » Dirigé par mon doigt au ciel oriental , » Il franchit l'horizon sur ses ailes sublimes, » Laisse derrière lui le Liban et ses cimes ; » Attiré par l'éclat des dûmes habités, » Il plane dans les airs sur ces grandes cités; » Il écoule mugir ce grand volcan des âmes , » Comme du haut d'un cap nous entendons ces lames ; 5' Il y laisse tomber de son bec entr'ouvert » Le morceau de métal de symboles couvert , » De ce livre sacré mystérieuse page, » Qui semble de Dieu même un céleste message , » Et qui, selon qu'il tombe en des bords différents, » Fait espérer l'esclave ou trembler les tyrans. » Ainsi la vérité, que par lambeaux je sème, » Dans la corruption germera d'elle-même; » Et bi je dois mourir inconnu dans ce lieu,

« j'aurai de. rière moi laissé ce nom de Dieu !.,, »

Les amants confondus écoutaient ce* merveilles, Tout un monde nouveau vibrait dans leurs oreilles ; N'osant s'interroger, leur timide regard Passait du livre à l'aigle et de l'aigle au vieillard. L'image du grand Dieu qui faisait ces miracles Préparait en secret leur âme à ses oracles. Daïdha rougissant de ses vils dieux de bois , Sous ses cheveux épars les cachait dans ses doigts ; Et Cédar retrouvait aussi Dieu dans son âme, Comme un feu dont un vent ranimerait la flamme ! Ils brûlaient tons les deux d'entendre les accents De cette voix sans bouche invisible à leurs sens , II. 4

5g TA CUITE D'iN \Nc.r..

De ce livre divin où le saint solitaire

Lisait les grands secrets du ciel et de la terre.

Le vieillard le tenait fermé sur ses genoux :

Il comprit dans leurs yeux le désir des époux ,

Il le leur lit baiser des yeux et de la bouche ,

Comme, quand on révère, on baise ce qu'on touche

Et l'ouvrant de sa droite il y lut au hasard ,

Ici , là , page, à page , où tombait son regard ;

Et sa voix, en lisant, plus grave et plus sonore,

D'un ton surnaturel s'accentuait encore :

On eût dit une voix de l'orgue du saint lieu

Résonnant ici-bas des paroles de Dieu !

Jôracjmnit îm Cwve primitif*

f< Hommes! ne dites pas, en adorant ces pages Un Dieu les écrivit par la main de ses sages. Dieu ne se taille pas la plume de roseau, Ni le burin de fer, ni l'aile de l'oiseau; il n'écrit pas son nom, comme un enfant qui joue, Sur la feuille de l'herbe ou le morceau de boue.

Quel marbre ou quel granit , quel bronze ou quel airain,

Si son doigt les touchait , ne fondraient sous sa main ?

Il ne renferme pas l'éternelle pensée

Dans une lettre morte aussitôt que tracée ;

Les langues que bourdonne un insecte ici-bas ,

S'il était dans des sons ne le contiendraient pas !

Pour proférer de Dieu l'ineflable parole,

Qu'est-ce qu'un souffle humain qui frappe un vent qui vole?

» La langue qu'il écrit chante éternellement ; Ses lettres sont ces feux, monde du firmament , Et par-delà ces cieux des lettres plus profondes , Mondes étincelants voilés par d'autres mondes. Le seul livre divin dans lequel il écrit Son nom toujours croissant , homme , c'est ton esprit !

C'est ta raison, miroir de la raison suprême, Où se peint dans ta nuit quelque ombre de lui-même, j Il nous parle, ô mortel, mais c'est par ce seul sens ! Toute bouche de chair altère ses accents. L'intelligence en nous , hors de nous la nature , Voilà les voix de Dieu, le reste est imposture !

» Si je dis que ce livre est de Dieu , dites : Non !

Il épelle à son tour un signe du grand nom ,

Il écrit quelques sons de l'infini symbole

Que l'esprit à l'esprit transmet par la parole ;

Mais, plus sages que nous , d'autres hommes viendront

Pour écrire à leur tour, ils nous effaceront.

Sur l'herbe du matin la goutte d'eau qui tremble

Contient-elle du jour tous les rayons ensemble?

L'Océan sans limite, au firmament pareil, Lui-même absorhe-t-il tous les feux du soleil ? Le firmament sans fond d'où l'aurore dégoutte Ne leur verse-l-il pas sa clarté goutte à goutte ? Ainsi du jour, enfants ! ainsi de noire esprit ! L'eau sèche sur la feuille et l'Océan tarit; L'infini dans notre œil ne se peint qu'en parcelle ; La vérité nous luit, mais c'est par étincelle.

» Dieu dit à la Maison : Je suis celui qui suis ;

Par moi seul enfanté , de moi-même je vis;

Tout nom qui m'est donné par l'homme est un blasphème,

Nul ne peut prononcer tous mes noms que moi-même!

Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux,

Comme l'ombre du corps je me sépare d'eux ;

Mais si le corps s'en va , l'image s'évapore :

Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore ?

Le monde est mon regard qui se contemple en soi ,

Formes, substance, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi?

> Si quelqu'un parmi vous, soleils, ma créature, Hommes, anges, esprits, dit: J'ai vu sa figure , L'invisible à mes yeux visible est apparu ; Pitié , dérision sur ceux qui l'auront cru î Que ce soit en dormant , dans un songe de l'âme , Dans la nuée en feu , dans l'onde ou dans la flamme Dans le frisson sacré qui fait transir la peau, Au fond du firmament transparent comme l'eau, Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l'étoile; De quelque nom divin qu'un fétiche se voile ,

;<i LA OU TE n i \ \m i

Quand pour me découvrir le ciel se fui fondu , Dans un regard de chair Dieu n'es! pas descendu

Celui qui contient tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence ! Le regard de la chair ne peut pas voir l'esprit! Le cercle sans limite en qui tout est inscrit Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle.- Quelle heure contiendrait la durée éternelle? Nul œil de l'infini n'a touché les deux bords. Élargissez les cieux, je snisencor dehor-

» Mais selon sa grandeur chaque être me mesure, Les fourmis au ciron et l'homme à la nature , Et les soleils pour qui le siècle est un moment A ces mondes de feu pendre du tirmament '.

IIUITIEMG VISION. 47

Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle, Réfléchit de moi-même une pâle étincelle; Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu. Hommes ! l'infini seul est la forme de Dieu !

» Le seul œil qui me voit c'est votre intelligence :

Force qui ne connaît ni masse ni distance,

Substance transparente où mon ombre se peint,

Nuit qui de ma clarté s'illumine et se teint !

Elle seule profère à toute créature

La révélation de l'immense nature.

La pensée est la langue entre le monde et moi !...

Aucun être ne vit sans la porter en soi.

Mon être est le grand fruit de l'arbre de science

Que mon regard mûrit dans chaque conscience î

Tout ce qui sur la terre est grand, puissant et bon , Se réunit en vain pour composer mon nom; Il y manque toujours pour que l'homme l'achève , Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève. Dans mes œuvres sans lin je me suis défini , Mais nul ne peut y lire excepté l'infini !

» Et la création , force intime de Dieu,

N'a ni commencement, ni terme , ni milieu ;

Ce que nous appelons le temps , n'est que figure,

Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure.

L'être de Jéhova n'a ni siècles ni jours ,

Son jour est éternel et s'appelle toujours !

Son œuvre dans les cieux , qui n'est que sa pensée

N'est donc jamais finie et jamais commencée ;

Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'aujourd'hui ,

Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui !

Le temps , qui n'a de sens qu'en la langue des hommes,

Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes;

Mais au-delà des temps et de l'humanité

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