‹ La chute d'un ange (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · F \ (IM TF, D'UN AM.I · texte numérisé non relu

F \ (IM TF, D'UN AM.I

Tout l'univers crée n>st qu'aspiration !

L'éternel mouvement qui régit la nature N'est rien que cet élan de toute créature Pour conformer son être à l'éternel dessein , Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein ! Le murmure vivant de la nature entière N'est que l'écho confus d'une immense prière : De la mer qui mugit, aux sources du vallon, Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom ; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur, L'homme est l'être qui prie , et c'est là sa grandeur

La parole, sublime et divin phénomène

Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine

Ne fut ravie à l'ange et prêtée à nos sens

Que pour incarner Dieu dans de mortels accents.

Si la langue n'eût pas proféré ce symbole ,

L'inutile matière eût perdu la parole.

Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours

Le nom qui remplit tout la remplira toujours.

C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle ,

Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle.

Des entrailles du globe à ces lettres de feu ,

L'œuvre du genre humain , c'est de trouver son Dieu î...

» A l'heure du matin quand le gai rayon entre

Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'entre ,

Quand les perles des nuits que l'étoile a pleures

Fondent des prés fumants par l'aurore effleurés ,

Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées

Qui semblent regarder de loin des sœurs aimées ;

Devant l'immensité de l'Océan uni.

Sans repos et sans bords comme un autre infini ;

Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes,

Où dans la nuit sonore habitent les fantômes;

Quand l'infini descend par quelque pore en nous,

>'ous touche , nous foudroie et nous jette à genoux ;

Quand dans l'extase à deux, des hommes et des femmes,

Vous sentirez le temps trop étroit pour vos âmes,

Et que vos cœurs fondant aux rayons de leurs yeux ,

Vous voudrez sur la terre éterniser ces cieux ;

Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du mystère

Vos pères des tombeaux endormis sous la terre ,

Ou que vous porterez coucher sous le gazon

Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison ;

De tristesse ou de joie universel emblème,

Ce nom sur votre bouche éclora de lui-même.

Il semble que le cœur dans son immense sein Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein. Comme un métal touché qui résonne et qui vibre, L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre. La joie et la douleur et l'amour n'ont qu'un son, De notre âme , ô Seigneur ! le timbre , c'est ton nom !

» Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive , Qu'en symboles plus purs chaque peuple l'écrive î Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel, Comme on met sur leur lèvre une goutte de miel , Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère , Quelque chose de doux avant leur vie amère ',,.,, La mère à ses petits fera bégayer Dieu lin leur montrant du doigt l'invisible en tout lieu ;

oH LA CHUTE k>'i \ \m.i

El ce sera le mot, quelque son qui le nomme, Par qui dans l'univers l'homme salùra l'homiuo ! Le nom qu'appellera l'innocent en témoin , Qui dans l'œil du coupable éclatera de loin, Que le juste outragé, mais fort de contiance, Frappera sur son sein comme une conscience , Qu'opposera le faible à son persécuteur. Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur, Le lépreux pour ami, l'esclave pour son juge, L'indigent pour foyer, le banni pour refuge, Que les infortunés, du fond de leurs douleurs, Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs , Et quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche Que les anges viendront enlever sur sa bouche !

HÏITIEÏV1E VISION. 59

» Entre chaque soleil bénissez-le trois fois.

Rassemblez vous plusieurs, et confondez vos voix ;

Non pour que cette voix t par le nombre grossie , Aille frapper plus fort son oreille endurcie :

Lui dont l'oreille entend l'hysope végéter, Et les pas des fourmis , et le cœur palpiter, N'a pas besoin d'écho qui remplisse son temple ; Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple , Que l'adoration de tous brûle en chacun , Que vous fondiez en lui vos âmes en commun, Et que celui dont l'œil goûte mieux ses merveilles, Et dont plus de parfum embaume les corbeilles , Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents La paille de son feu pour allumer l'encens !

Choisissez entre vous les plus douces des urnes , Les enfants , les vieillards , les malades , les femmes , Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux , Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux : Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible pore Tour que sous le soleil la famille prospère Et que sa volonté . dans la création , S'accomplisse avec joie et bénédiction ! Qu'ils prennent à l'envi , pour composer leurs hymnes Tout ce que la nature a de notes sublimes , A la mer son murmure, au nuage l'éclair, Et ses plaintes à l'onde et ses soupirs à l'air, Et sa lumière à l'aube et son souffle à la rose; Que leur enthousiasme anime toute chose , Et présente liée , ainsi qu'un moissonneur, Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur !

» 11 est parmi les fils les plus doux de la femme Des hommes dont les sens obscurcissent moins l'âme,

Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau ,

Dont le moindre contact fait frissonner la peau ,

Dont la pensée en proie à de sacrés délires

S'ébranle au doigt divin, chante comme des lyres,

Mélodieux échos semés dans l'univers

Pour comprendre sa langue et noter ses concerts :

C'est dans leur transparente et limpide pensée

Que l'image infinie est le mieux retracée

Et que la vaste idée où l'Eternel se peint

D'ineffables couleurs s'illumine et se teint !

Ceux-là fuyant la foule et cherchant les retraites

Ont avec le désert des amitiés secrètes ;

Sur les grèves des flots en égarant leurs pas Ils entendent des voix que nous n'entendons pas , Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course, La foudre au firmament, le rocher à la source , La vague au sable d'or qui semble l'assoupir, Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir. Les cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes. Ecoutez-les prier, car ils sont vos prophètes: Sur l'écorce ou la pierre, ou l'airain écrivez Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ; II. 6

<i*2 i \ « HiTr i)ï\ \\i.i

Chargez-en des enfants la mémoire fragile,

Comme d'un vase neuf on parfume l'argile;

Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants

Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps '

C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue,

De force et de grandeur, et d'amour revêtue ,

Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main,

Grandira d'âge en âge aux yeux du genre lui main ,

Et que la terre, enfin, dans son divin langage,

De pensée en pensée achèvera l'image!

Mais si quelqu'un de ceux que vous (coulerez. Prétend vous éblouir de prodiges sacrés : S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète, A mis entre ses mains la foudre ou la baguette , Que la marche des cieux se suspend à sa voix , Que la sainte nature intervertit ses lois , Que la pierre ou le bois lui rendent des oracles , Et que pour la raison il est d'autres miracles Que l'ordre universel, constant, mystérieux, Où la volonté sainte est palpable à nos yeux •

S'il attribue à Dieu l'inconstance de l'homme , Parles noms d'ici-bas si sa bouche le nomme, S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher, S'il vous fait adorer le marbre de sa chair , Étouffez dans son cœur cette parole immonde ! La raison est le culte , et l'autel est le monde.

» Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme

Dans un jour éternel, tout est né d'un seul germe,

Et ce germe est de Dieu la pensée ou la loi

Qui porte toute chose avec sa forme en soi ;

De ce germe divin que le temps ramifie

Tout sort , tout se nourrit et se diversifie ,

De sorte qu'à la fois tout est vieux, tout est neuf ,

Qu'un monde décrépit, d'un autre monde est l'œuf ,

Qu'une chose accomplie enfante une autre chose ;

64 i • CHTJTE D'i N WGI

Et que chaque existence est une apothéose

Où l'être produit l'être en se décomposant,

Ou tout se perpétue en se divinisant !

Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre;

Non, comme Jéhova, complet et solitaire,

Mais de deux composés mâle et femelle , afin

Que sa dualité lui révélât sa fin ,

Et que cette union de l'homme et de la femme

Qui féconde le corps et qui complète l'âme,

Fût le symbole en lui de la divine loi

D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi !

Loi profonde ! par qui l'amour qui déifie

Peut seul, dès ici-bas, perpétuer la vie!

Et l'éternel lui fit la voix pour le nommer,

La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer :

Four être en harmonie avec son corps fragile,

Il lui donna des sens de limon et d'argile ;

Et pour toucher plus loin que son œil limité,

Il lui donna le sens de l'immortalité!

C'est ce sens qui , plus clair à sa première aurore ,

Aux jours où l'homme enfant ne faisait que d'écloie ,

Illuminait ses yeux d'un flambeau «i certain.

Qu'il voyait par la foi son éternel destin;

Et que ses fils, plus tard , quand les ombres s'accrurent ,

Par le doute aveuglés , se trompèrent et crurent

Que l'immortalité qu'il avait par la foi,

L'heureux enfant d'Eden la possédait de soi.

Mais ce n'est point le temps que l'immuable habite.

De deux mondes ainsi rapprochant la limite,

Aux deux extrémités l'homme touche à la fois,

Et de ses deux destins subit les doubles lois ;

Restituant au sol l'enveloppe grossière ,

Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière ,

Et son sens immortel, par la mort transformé,

Rendant aux éléments le corps qu'ils ont formé,

Selon que son travail le corrompt ou l'épure ,

Remonte ou redescend du poids de sa nature!

Deux natures ainsi combattant dans son cœur,

Lui-même est l'instrument de sa propre grandeur ;

Libre quand il descend et libre quand il monte,

Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte.

Quand il a dépouillé ce corps matériel ,

Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel !

La liberté nous porte entre ce double abiinc

De bien pour la vertu, et de mal pour le crime. Mais la vertu s'élève et ne redescend pas , Et le crime expié peut remonter d'en bas.

» D'un supplice sans but la pensée est impie ;

Ce que le temps souilla, c'rst le temps qui l'expie

A sa source à la fin toute eau se réunit,

Et même dans l'enfer, c'est l'amour qui punit !

» Le code social à grandir destiné ,

A dans notre nature un fondement inné :

Cet ineffable instinct de justice suprême

Qui proteste en secret en nous contre nous-méme ,

Invisible balance où nous pesons sans poids

Sans pouvoir incliner un des bassins du doigt,

Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole

Jusqu'au cheveu qui tombe et que le vent nous vole !

» Mais ce code que l'homme a transcrit de sa main ,

Se transforme et s'étend avec l'esprit humain.

Notre raison où Dieu reflète son image

En s'élargissant plus en contient davantage.

La justice aujourd'hui peut être crime un jour.

Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour,

Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice

Préparera pour lui la loi du sacrifice,

Loi plus sainte où l'instinct de la fraternité

Dévoûra librement l'homme à l'humanité!

» Or, voici de nos temps où la raison se lève , La loi que le cœur dicte , et que le juste achève !

lv culte D'i"\ av-1'

Homme ! l'homme est ton frère , et votre pore est Dieu

Il te sera présent en tout temps, en tout lieu ;

Tu n'auras d'autre fin que lui , ni d'autre guide ;

S'il ne la remplit pas, ta vertu même est vide.

Tu feras triompher sur ton sens révolté

Dans ton esprit soumis sa sainte volonté.

Tu ne maudiras pas sa main dans la souffrance ;

Tu n'éteindras jamais en toi ton espérance :

Il relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui.

Tu diras, tout est bon de ce qui vient de lui.

Tu l'aimeras du cœur au-dessus de toi-même ,

Et toute chose en lui , car lui , ton père , il t'aime !

Et pour lui rendre gloire et bénédiction ,

Tu mêleras ton âme à la création.

» Tu ne lèveras point la main contre ton frère, Et tu ne verseras aucun sang sur la terre ,

Ni celui des humains, ni celui des troupeaux, Ni celui des poissons , ni celui des oiseaux. Un cri sourd dans ton cœur défend de le répandre , Car le sang est la vie, et lu ne peux la rendre. Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons, Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives , Table que chaque été renouvelle aux convives , Les racines, les fruits sur la branche mûris , L'excédant des rayons par l'abeille pétris , Et tous ces dons du sol où la sève de vie Vient s'offrir de soi-même à ta faim assouvie : La chair des animaux crîrait comme un remord , Et la mort dans ton sein engendrerait la mort i...

» Tu boiras l'eau du ciel que la source distille ; Tu n'exprimeras pas dans ta coupe d'argile Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil , Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil;

70 IV CHUTE Dl % AMIE.

Entre l'àmc et les sens, la sagesse infinie

A de son doipt divin établi l'harmonie.

Tu la respecteras, l'ivresse la détruit :

Quand la raison s'éteint, ton Ame est dans la nuit

Dieu ne se réfléchit que dans un œil limpide ;

Qui la trouble en son sein , par l'àmc rst suicide *

» Quand ton père a parlé , sans murmure obéis.

Car, devant Dieu , le père est au-dessus du fils.

C'est de lui que tu tiens la vie et la parole,

De toute autorité qu'il te soit le symbole ;

Va, s'il te dit d'aller; reviens, s'il te dit : Viens.

Mets ton cou sous sa main , mets tes pieds sur les siens ;

Comme celle de Dieu , redoute sa colère;

Sers-le jusqu'au tombeau , serviteur sans salaire;

D'une piété tendre honore ses vieux ans,

Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs ;

Et quand il s'en ira dans la sombre demeure,

Prends sa place au soleil , baisse la tête et pleure !

» Et vous n'aurez de tils que d'une seule femme,

Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme;

Car Dieu vous a créés par couple un sort commun :

Homme , femme à ses yeux ne sont pas deux , mais un ;

Et par un symbolique et visible mystère ,

Vous fait en nombre égal multiplier sur terre ,

Et pour la vie à deux chaque couple compté

N'aura qu'une pensée et qu'une volonté!

» Vous n'ép userez pas les filles de vos mères,

De peur de limiter le nombre de vos frères ;

Et, pour que la famille au loin s'élargissant

Propage parmi tous les tendresses du sang ,

Vous ne ferez jamais refluer dans sa course

Ce sang qui, dans vos cœurs, vient de la même source.

» Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations;

Et quand on vous dira : Cette race est barbare,

Ce fleuve vous limite, ou ce mont vous sépare ,

72 IA CilLÎE D'UN A\Gr.

Dites : Le même Dieu nous voit et nous bénit , Le firmament nous couvre et le ciel nous unit !

» Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit ; Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit ! Vous ne laisserez pas la terre aride et nue, Car vos pères , par Dieu , la trouvèrent vêtue. Que ceux qui passeront sur voire trace un jour Passent en bénissant leurs pères à leur tour.

» Vous ne parcouriez pas la terre nourricière En secouant après de vos pieds la poussière, Comme les animaux qui ne travaillent pas Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas. Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère, Vou3 y posséderez votre place éphémère,

Comme au soleil assis des hommes tour à tour Possèdent le rayon tant que dure le jour.

» Vous la partagerez entre vous , à mesure

Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture :

A ceux-là la colline , à ceux-ci le vallon ;

Vous la limiterez d'une borne et d'un nom ,

Afin que sa vertu ne dorme pas oisive ,

Mais qu'elle aime à son tour la main qui la cultive,

Et que l'arbre croissant pour la postérité

Dise aux petits-enfants l'amour qui l'a planté !

» El multipliez-vous comme des grains de sable Sans craindre d'épuiser sa source intarissable ,

Ni que ses mamelons , pour vous multipliés,

Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds;

Car celui dont le doigt compte ses créatures

Sait le nombre d'épis dans vos gerbes futures ;

Il sait combien de lait la mamelle contient:

Plus on presse le lait , enfanis , plus il en vient.

Par un inconcevable et maternel mystère,

L'homme en la fatiguant fertilise la terre;

ISulle bouche ne sent sa tendresse tarir,

Tout ce qu'elle a porté son flanc peut le nourrir !

En êtres animés transformer sa substance

Semble l'unique fin de sa sainte existence,

Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera ;

Et jusqu'alors toujours elle se baiera.

La dernière parcelle en son sein enfouie

Doit produire à son tour la pensée et la vie,

Afin que chaque atome et que chaque élément

Deviennent à leur tour pensée et sentiment,

Et , s'élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange ,

En adoration transforment celte fange.

» Chaque fois qu'à la vie un homme arrivera, Sur les coteaux sans maître on lui mesurera Un pan du grand manteau de la mère commune; Sa femme aura sa part, et deux ne feront qu'une : Et quand de leurs amours d'autres hommes naîtront, Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront, Et vous leur donnerez à tous un an d'avance La moisson , le troupeau , la bêche et la semence.

» Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines, Ruches de nations, fourmilières humaines, Où les hommes, du ciel perdant l'impression, S'agitent dans le trouble et la corruption ; Mais vous élèverez vos maisons ou vos lentes Au milieu de vos champs et des autres distantes, Pour qu'au lit du vallon , au revers du coteau, Chacun ait son soleil , et son arbre et son eau, Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre, Que vous multipliiez sans haïr votre nombre, Et que sur votre tête un grand morceau des deux Les merveilles du ciel entretienne vos yeux î

76 LA CHUTE ni \ ANGE.

» Ton sens contemplateur, ô sainte créature, Doit se mêler sans cesse à toute la nature ; Pour s'élever d'en bas jusques au firmament Que l'homme fraternise avec chaque élément.

» Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie ; Que le visage humain soit pour l'homme une joie; La foule en le heurtant pervertit ses penchants, Et les hommes trop près des hommes sont méchants.

)> Vous vous assisterez dans toutes vos misères, Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères; Le fardeau de chacun sera celui de tous, La charité sera la justice entre vous.

Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure, La parole y sera serment sans qu'on la jure ; Votre ombre ombragera le passant, votre pain Restera sur le seuil pour quiconque aura faim ,

Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ; Et vous n'amasserez jamais que pour un temps, Car la terre pour vous germe chaque printemps, Et Dieu qui verse Fonde et fait fleurir ses rives , Sait au festin des champs le nombre des convives.

» Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui , Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui ! Vous ne porterez pas un désir sur sa femme , Car la femme de l'homme est son corps et son âme ; Dérober ce trésor de son cœur à ses bras , C'est lui voler sa part de son ciel ici-bas !

» Vous ferez alliance avec les brutes même,

Car Dieu qui les créa veut que l'homme les aime :

D'intelligence et d'ame à différents degrés

Elies ont eu leur part, vous la reconnaîtrez;

Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve

L'aube de la raison qui commence et se lève.

78 LA CHLTK D'I * iHGl

Vous n'étoufferez pas cette vague clarté ,

Présage de lumière et d'immortalité ;

Vous la respecterez , car l'ange la respecte-

La chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte ;

Que ce soit le premier, le dernier, le milieu,

N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu !

» Ne les outragez pas par des noms de colère, Que la verge et le fouet ne soient pas leur salaire. Pour assouvir par eux vos brutaux appétits Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits ; Ne les enchaînez pas serviles et farouches , Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches, Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux. Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos. Du mamouth au coursier, de l'aigle à la vipère , Tous ont la juste part du domaine du père. Comprenez leur nature, adoucissez leur sort: Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort. Entre leur race amie et notre race humaine Votre seule ignorant a fait naître la haine ;

HUTIÈME USIOV 79

La justice entre vous rétablirait la paix. Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits. A sa meilleure fin façonnez chaque engeance , Prêtez-leur un rayon de votre intelligence; Adoucissez leurs mœurs en leur étant plus doux, Soyez médiateurs et juges entre eux tous. Que du tigre qui rampe, au passereau qui vole, Chacun se réjouisse à l'humaine parole!

Et les loups dévorants sortiront des forêts, Et la chèvre et l'agneau se coucheront auprès, Et de tout ce qui vit la sagesse infinie Rétablira d'Eden la première harmonie!

» Vous n'établirez point de juges ni de rois Pour venger la justice ou vous faire des lois ; Car si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme, De quelque nom sacré que le monde le nomme, En voyant devant lui ses frères à genoux Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous; Il lira sur vos fronts le joug de vos misèies, Vous aurez de* hransoù Dieu voulut des frères.

80 LA CHUTE D'i N ANGE.

» Si devant le Seigneur un homme fait le mal , N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal; Pour venger par la mort la mort de la victime Ne donnez point au juge un meurtre légitime; Ne sachez pas le nom de cet homme de sang Qui simule un forfait tout en le punissant! Quand du bien et du mal tout cœur a la science, Le juge et le bourreau sont dans sa conscience : Jusqu'à ce qu'au remords le crime ait satisfait, La peine du coupable égale le forfait ; Et par la loi d'en haut , la justice outragée Ne se tait dans son cœur que quand elle est vengée !

» En retour du pardon que le ciel nous accorde Le plus beau don de l'homme est la miséricorde : Il la doit à son frère, à soi-même, à celui Qui seul a droit déjuge et de vengeur sur lui;

La vengeance ou l'erreur inventa le supplice , Ce monde vit de grâce et non pas de justice. »

Ainsi parlait ce livre au doigt obéissant

A qui le saint vieillard donnait son saint accent ,

Et le juste et le bon et l'honnête et le sage

Sous ses yeux abaissés montaient à chaque page.

On eût dit un rayon du soleil réfléchi

Qui de chaque feuillet frappait son front blanchi

Et qui l'illuminant d'une chaude auréole,

En persuasion transformait sa parole.

Et les amants assis aux pieds du beau vieillard

Suivaient sans respirer ses lèvres du regard ;

Et de ce monde neuf admirant les merveilles

Croyaient entendre un rêve enseigner leurs oreilles;

Et souvent le vieillard pour eux recommençait ,

Et chaque fois en eux leur âme grandissait.

0 délices sans fond de ce ciel sur la terre

Qu'ils savouraient à deux aux pieds du solitaire !

Dans leurs cœurs confondus recevoir à la fois

L'ivresse de la vie et les divines lois,

Se reposer d'aimer en tombant dans l'extase !

Ah ! c'est plus de nectar que n'en contient le vase ,

C'est de quoi sur nos pieds le faire déborder,

C'est ce qu'à ces enfants Dieu semblait accorder !

Quand le divin lecteur avait fermé les pages,

Cédar et Daïdha rentraient dans les bocages

L'un sur l'autre appuyés, ralentissant le pas ,

Des célestes accents s'entrelenant tout bas,

S'éclairant l'un puur l'autre avec reconnaissance

Ce qui restait obscur dans leur intelligence ;

Emerveillés d'amour pour un maître si doux,

Devant l'ombre de Dieu se mettant à genoux,

Et l'un debout devant l'autre qui s'agenouille

S'essayant à prier comme l'oiseau gazouille;

Puis quand leurs yeux venaient à rencontrer leurs yeux ,

Quand des saintes leçons le reflet sérieux

Par degrés sur leurs fronts commençait à s'éteindre,

Redevenus enfants et courant pour s'atteindre,

Et de fruits et de fleurs et de jeux et d'amour

Entremêlant cent fois les doux travaux du jour.

Ainsi coulait en miel leur vie intérieure,

Et, comme dans le ciel , le temps n'avait plus d'heure.

Oh ! pourquoi ces jours d'or ne durèrent-ils pas?

L'ange aurait envié leur exil d'ici-bas!

C'était l'heure où le soir fait tout pâlir et taire

Et semble dérouler la nuit d'un sanctuaire, Où l'âme a comme l'arbre une ombre qui s'étend Sur les choses du jour comme un rideau flottant , Où la pensée en soi profonde et recueillie, Dans l'intime entretien de l'esprit se replie, Et semblable au parfum qui cherche à s'élever Veut aimer, ou chanter, ou prier, ou rêver.

Les deux amants, lassés de joie et de caresses, balayant l'herbe en fleurs avec leurs longues tresses, Et brisant en passant les rameaux lourds de fruit, Se rapprochaient de l'antre à petits pas, sans bruit , Comme deux saints enfants, en baissant leurs paupières S'avancent vers le seuil des maisons de prières. Car c'était le moment où le vieillard béni Leur faisait rendre grâce à Dieu du jour fini , Et, bénissant leurs nuits sous ses yeux commencées, Nourrissait leur sommeil de ses saintes pensées. Jamais l'homme divin n'avait autant tardé A venir au-devant du couple intimidé , Les jumeaux assoupis sur la mamelle pleine Donnaient déjà; le son de leur paisible haleine,

Qui faisait de la mère ondoyer les cheveux, Était là le seulbruil qui fit souvenir d'eux. Les amants étonnés de ce retard du sage , Sans attendre l'appel s'approchaient davantage. De l'antre par le soir jusqu'au fond éclairé , S'encourageant l'un l'autre, ils montent le degré, Et, l'épaule appuyée aux noirs piliers de l'antre, Contemplent le vieillard assis à terre, au centre.

Sur ses maigres genoux le saint livre fermé , Par l'inspiration son front pâle animé , Des roses de la vie une légère teinte Montant d'un cœur ardent à la pommette éteinte , Comme ces feux plus vifs dont le soleil penchant D'un fugitif adieu colore le couchant ; Au tremblement léger de sa lèvre plus blême On voyait le vieillard se parler à lui-même. Mais lui , comme un regard ébloui par le feu , Ne voyait devant lui que sa pensée et Dieu ! « Et maintenant, Seigneur, disait-il à voix basse , » Ma journée est finie et mon vieux corps se lasse. » Mes jours , oh ! tu le sais , ont été longs et lourds t II. 8

M) LA CHl TE D'IN AtfGE.

» 0 père ! oh ! reprends-moi le fardeau de mes jours î

» Rappelle à toi , mon Dieu , ton serviteur qui tombe ,

» Je ne descendrai plus tout entier dans la tombe ;

" Je n'emporterai pas ton saint nom avec moi.

» J'ai là deux cœurs d'enfants pour hériter de toi :

» Ton nom que j'ai sauvé seul du rasle naufrage,

n D'un monde rajeuni sera pour eux le gace.

» Comme ils sont nés de moi, des enfants d'eux naîtront,

» Aux fils de leurs amours, leurs fils le transmettront :

» Ta grâce sur le monde en étendra la trame ,

» Et tes adorateurs seront fils de mon âme ! !

» C'est assez , c'est assez, brise le vil chaînon

» Par qui le monde au monde aura transmis ton nom !

» La terre est suspendue à celte seule idée !

» Elle ne mourra plus , Seigneur, l'urne est vidée !

» La terre a bu ta loi pour vivre et refleurir !

» Gloire à ton nom divin ! tu vis ! je puis mourir î . .. »

Comme il disait ces mots , et que ses mains lassées Retombaient vers le sol du poids de ses pensées Dans l'immobilité d'un grand recueillement, On entendit dans l'air un sourd frémissement. Semblable au vol soudain des ailes de l'orage,

Quand la foudre et l'éclair luttent sous le nuage, Et que dessous leur vol la mer écume et bout. Le vieillard à l'instant sur le seuil fut debout, Et pressant contre lui leur beau groupe qui tremble , Les amants vers le ciel regardèrent ensemble.

Mais à peine avaient-ils cherché des yeux dans l'air,

Que d'un vol plus bruyant et plus prompt que l'éclair,

Un navire céleste à l'étrange figure,

Couvrant un pan des airs de sa vaste envergure,

Sur les marches de l'antre à leurs pieds s'abattit.

Du choc du char ailé tout le mont retentit,

Et trois hommes sortant de ses flancs qui murmurent

Des glaives à la main sur le vieillard coururent:

« Rebelle! criaient-ils, confesse enfin les dieux,

» Le roc même n'a pu te cacher à leurs yeux ;

» En vain, entre eux et toi tu mis tant de distance

» Tant que tu respirais pour nier leur puissance ,

» Tant que ta main gardait au monde inquiété

» Les semences du doute et de l'impiété,

» Tant que tu lui jetais du sommet des nuages ,

» De ton livre infernal les exécrables pages :

» Leur ivresse était triste et leur sommeil troublé.

» Cotte heure raffermit leur saint temple ébranlé

» Le livre ! don ne- nous ou ta vie eu le livre '

» Monstre, invoque les dieux , ou tu cesses de vivre '.

Par la gorge à l'instant saisissant le vieillard , L'un d'eux sur sa poitrine élève le poignard , Tandis qu'à la lueur du rayon pâle et terne Les autres parcourant l'ombre de la caverne Aperçoivent le livre à leurs pieds entr'ouvert, Et le groupe tremblant dans le fond découvert.

Cédar, qui les prenait pour un pouvoir céleste, D'un homme foudroyé gardait pour eux le geste, Et, le front sur le roc à leurs pieds prosterné, Attendait sans parler qu'ils leussent enchaîné. Daïdha s'enfonçant sous l'ombre qui l'abrite, Et se collant au roc comme une stalactite, Pressait si fortement ses jumeaux sur son sein , Comme pour les couvrir du poignard assassin , Qu'ils sentirent, dormant, l'étreinte maternelle, Et que leur faible cri porta le jour sur elle.

Le premier qui la vit et qui la regarda Resta comme ébloui des traits de Daïdha ; La torche entre ses mains trembla comme son âme Devant cette beauté qui surpassait la femme , Et qui , dans le limon d'un monde impie et vieux, N'avait jamais brillé si céleste à leurs yeux! Il appela de l'œil les autres sur sa trace, Qui n'osaient s'approcher, tant rayonnait sa grâce, Et tant leur œil charmé par l'éblouissement De la haine à l'amour passait en un moment. Oh ! qui n'eût adoré Ja figure divine, N'eût pas porté de cœur humain dans sa poitrine !

Voyant sous ses cheveux ses membres qui tremblaient, Eux-mêmes rassurés s'avançaient, se parlaient : « Ces êtres, disaient-ils , d'une race plus pure » Sont-ils de notre fange et de notre nature? » Est-ce une fille, un fils des hommes d'autrefois » Dont quelques uns , dit-on , errent au fond des bois , » Et que d'Adonaï les magiques entraves » Auraient pris dans le piège et retiendraient esclaves ? » Est-ce de sa magie une apparition ?

»0 la cm n ni >\ 1*6*.

» De son art infernal une création ?

» Pour charmer son exil, ombres qu'il a fait naitrt.

» Et qui vont sous nos mains se fondre et disparaître?

» Oh ! que si nous pouvions les ravir } ces lieux,

» Quel prix nous donneraient les reines et les dieux? >»

Tout en parlant ainsi, Leur audace enhardie

Entraînait Daïdlia par la peur engourdie; Et lui liant ensemble et les mains et les pieds , Mais sans serrer trop fort ses membres déliés, Comme on lie à l'anneau le pied des tourterelles , En tremblant de froisser le duvet ùe leurs ailes , Ils remirent ses tils endormis sur ses l ras, Et vers le sai.it vieillard revinrent à grands pas.

Sous le poignard levé par la maiu meurtrière , Paisible et l'œil au ciel tendu par la prière, 11 semblait, lui, martyr, soupire de langueur Pour ce coup suspendu si long-temps sur son cœur, lieureux que de son sa g celte goutte suprême Contre ses dieux menteurs fût un dernier blasphème, Et tombât tout brûlant Ce martyre cl de foi

I)ans la main de celui dont il scellait la loi ! Irrités de son calme et de son assurance , Essayant de tenter sa foi par l'espérance , Les bourreaux de son sein écartaient cette mort. » Non, lui seul , disent-ils , qu'il se fasse son sort » A lui-même, qu il soit son juge et son supplice. » Le traînant à ces mots au bord du précipice , A l'endroit où le roc, plus droit et plus profond, Laissait l'œil mesurer l'abime jusqu'au fond, L'abîme où par la mer les roches inondées Se blanchissaient d'écume à plus de cent coudées, Et dont le seul aspect au regard fasciné Faisait tourner l'esprit dans le front incliné, Ils passent une corde autour de sa ceinture; A la crête d'un roc de bizarre structure, Comme le câble au màt l'attachent par le bout; Et sur le bord glissant se tenant tous debout , Ils repoussent du pied le corps, qui se balance Sur le vide sans rive < ù la corde le lance. La corde, sous le corps qui fait vibrer son poids, Fait flotter le vieillard le long des durs parois, Et du çap mugissant l'éternelle tempête

93 LA CHUTE DM

Heurte aux angles du roc ses membres et sa lête.

Ils laissent mesurer long-temps au saint vieillard

La mer, la profondeur, cent morts dans un regard.

Ils contemplent ses mains par l'horreur étendues

Se déchirer en sang sur les roches fendues ,

L'horrible mort crisper ses vieux membres tremblants

Et de son pile front pendre ses cheveux blancs;

l'iris, quand leur amante pense que la torture

A surmonté l'esprit et vaincu la nature,

Son glaive dans la main un d'entre eux se penchant ,

l>e la corde qui vibre approche le tranchant ,

Y plonge lentement la moitié de la lame :

« Adonaï , dit-il , ce fer coupe ton âmeî

» Sur le gouffre et la mort d'un fil je te suspends :

» Ta vie est dans un mot : dis que tu te repens ,

» Dis que nos dieux sont dieux, que le lien est un rêve,

» Ou j'enfonce à l'instant l'autre moitié du glaive : »

De son bras, à ces mots , une contraction,

Imprimant à la corde une vibration,

Fait rebondir trois fois, comme un poids qu'on secoue ,

Le vivant, sur le vide où son âme se ïoue ,

Et contre le rocher le ramène meurtri !

« Eh bien? pour achever j'attends ton dernier cri.

» Parleras-tu , vieillard ? Vois, la corde se broie,

« Et le gouffre vengeur mugit après sa proie î »

Mais le vieillard levant un œil serein et doux :

« Qu'altendez-vous ? dit-il , mon Dieu! je crois en vous!

» J'y croyais au séjour du mensonge et du crime ,

» J'y croyais dans la vie et j'y crois sur l'abîme.

» Que ce seul cri s'élève et revive après moi ;

» Dans la mort que je sens, je tombe avec ma foi ! »

Dans la corde, à ce cri, la lame qui s'enfonce Au généreux martyr est la seule réponse. Les bourreaux avançant la tête sur les bords, Regardent s'abîmer et tournoyer le corps ; Ses membres déchirés, ses cheveux, ses entrailles, Sèment de leurs lambeaux ces sanglantes murailles, ïls attendent long-temps que de son dernier choc Le bruit terrible et sourd ait remonté le roc ; 11 remonte à la tin du fond noir de l'abîme , Tardif, mais obsesseur, comme l'écho du crime : Leur oreille l'entend comme tout autre son , Sans plus de repentir et sans plus de frisson

94 1 \ CHUTE D'UII UIGE.

Que le berger as^is au penchant des collines,

Qui fait rouler la pierre au fond de leurs ravises,

N'entend monter du sein du gouffre surplombant

Le bruit sourd du caillou qui se brise en tombant.

Déjà des noirs éeueils une pointe avancée

Avait brisé là-bas la tète et la pensée ;

L'écume de la mer, en jouant sur ses bords,

Menait et ramenait les restes de ce corps ;

Et les aigles broyant ce crâne séculaire ,

Emportaient par lambeaux ses cheveux dans leur aire.

Dans la grotte muette ils rentrent un moment ,

Rallunrent le bois sec dans le foyer dormant,

Jettent le livre saint page à page à la flamme ,

Le regardent brûler comme un poison de l'âme

Qui , soufflant dans les cœurs justice et liberté ,

Pouvait de son sommeil tirer la vérité.

Pour que toute lueur avec lui dispersée

N'en laisse pas revivre une seule pensée,

Ils en jettent la cendre aux quatre vents des cieux ;

Mais le vent que Dieu souille et qui trompe leurs yeux

De cette cendre ardente où se brûlent ses ailes,

HUITIÈME VISÎ01V. 95

Emporte au monde entier les saintes étincelles , Comme un semeur divin qui sème où Dieu prescrit Pour les peuples futurs les moissons de l'esprit, Et chaque nation que la terre renferme Dans ses sillons , plus tard , en trouvera le germe..,

Le couple cependant , du martyre témoin ,

Du fond de sa terreur avait tout vu de loin :

Les accents du martyr et le bruit du supplice

Leur étaient remontés du fond du précipice,

Ils attendaient pour eux le sort du doux vieillard.

Et leur cœur s'échangeait dans un dernier regard ;

Mais les hommes de sang avec des mains plus douces ,

Comme on prend deux oiseaux blessés dessous les mousses,

Avec un dur respect , sans froisser leurs beaux corps,

Les ramassent de terre et les portent dehors,

Les couchent à leurs pieds au fond de la nacelle ,

Qfi LA Cllt'TE PIN AWGE.

Et font bondir du sol leur esquif qui chancelle. Cédar et son amante, en sentant fuir le sol , Croyaient qu'un grand oiseau les emportait du vol , Et ne comprenant rien à l'étrange mystère, D'nn éternel adieu se détachaient de terre.

Or ces chars, des mortels sublime invention , Dans les âges voisins de la création Où, sur les éléments conservant son empire, L'art imposait ses lois à tout ce qui respire , N'étaient qu'un art humain , sacré, mystérieux, Comme un secret divin conservé chez les dieux, Et dont , pour frapper l'œil de l'aspect d'un prodige , Les seuls initiés connaissaient le prestige. Dans la profonde nuit , de leur plus haute tour, Des esclaves sacrés les dérobaient au jour : Dans les solennités de leur culte terrible, Le char, pendant la nuit, s'élevait invisible, Puis dans l'air tout-à-coup de feux illuminé, Planant comme un soleil sur le peuple étonné, On le voyait s'abattre au-dessous des nuages Comme apportant aux dieux de célestes messages ;

La superstition et la servilité

Assuraient le respect par la crédulité.

C'est cet art disparu que Babel vit éclore ,

Et qu'après dix mille ans le monde cherche encore !

Pour défier les airs et pour s'y hasarder

les hommes n'avaient eu dès lors qu'à regarder ;

Des ailes de l'oiseau le simple phénomène

Avait servi d'exemple à la science humaine

A leurs flancs arrondis le char était pareil ; Dans sa concavité légère , un appareil Pressait à Ilots cachés un mystère fluide Plus léger que l'éther et flottant sur le vide ; Du vaisseau dans les airs il élevait le poids Comme sur l'océan le soulève le bois.

Les hommes mesurant le moteur à la masse , S'élevaient, s'abaissaient à leur gré dans l'espace, Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs; Et pour frayer le ciel à ces navigateurs , Pour garder de l'écueil la barque qui chavire Tin pilote imprimait sa pensée au navire. D'un second appareil l'habile impulsion

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