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Cependant, descendu sur l'horrible tempête, L'esquif des hautes tours rasait le sombre faîte. On eût dit à leur foule , à leurs sommets pressés , En aiguilles, en arcs, en minarets dressés, Une forêt de pierre où les granits , les marbres Auraient germé d'eux-inème et végétaient en arbres.
Pyramides, palais, dresses sur leurs séants , Ponts immenses montant sur leurs cintres béants; Arcs sur arcs élevant de larges plates-formes Servant de piédestal à des monstres énormes , Obélisques taillés dans un bloc seulement, Arrachés de ia terre ainsi qu'un ossement , Et sans rien supporter s'amincissant en glaive, Dans le ciel étonné se perdant comme un rêve! Aqueducs où grondait le fleuve aux grandes eaux, Jardins aériens portés sur mille arceaux, Dont les arbres géants plus hauts que nos idées Jetaient sur les palais l'ombre de cent coudées ! Colonnades suivant comme un serpent d'airain Des coteaux aux vallons les grands plis du terrain, Où des troncs de métal, prodigieuses plantes, Portaient à leurs sommets des feuillages d'acanthes; Des vases où fumaient des bûchers d'aloès Pour embaumer la nuit la brise des palais, Où d'éclatants foyers, flammes pyramidales, Qu'ondoyantes aux vents réverbéraient les dalles.
KJEUVrÈME VISION. H5
Le navire voguant sur ces blocs en monceaux Comme un aigle au milieu de cent mâts de vaisseaux, Craignait à chaque instant de déchirer sa quille Contre une pyramide, une tour, une aiguille. A travers ce dédale il dirigeait son vol , Aux mille cris d'effroi qui s'élevaient du sol , Vers le centre éclatant, des dieux forte demeure, Qui dominait de haut la ville intérieure. Là planant de plus bas sur le sacré séjour, Où les chefs s'enfermaient dans leur jalouse cour, Ils virent aux clartés de cent torches errantes Dans un jardin coupé de sources murmurantes, Aux brises sans repos d'accords mélodieux Un innombrable essaim de déesses , de dieux, Les regardant tomber comme tile une étoile, Et d'un immense cri faisant trembler leur voile.
Mais avant que l'esquif un moment suspendu Au niveau des remparts de marbre eût descendu, Celui qui paraissait régner sur cette foule Fit un geste : aussitôt, comme la feuille roule Quand le vent du midi qui vient la balayer
^4 l'A t.hlte Di "^ \n«.i
L'amoncelle en courant et la fait ondoyer,
Par le geste écartés ces hommes et ces femmes
Montrant dans leur pâleur tout l'effroi de leurs âmes,
Sans oser vers le ciel détourner un regard,
Du jardin interdit s'enfuirent au hasard.
Le roi seul , entouré par un groupe céleste
De femmes, de géjnts, indique par un geste
Au pilote attentif le sommet d'une tour
Dont des créneaux d'ivoire enfermaient le contour ;
Il y monte à pas lents d'étages en étages,
Et le navire entin y descend des nuages!
Sitôt qu'il eut touché terre comme un oiseau , La voile s'abaissa sur son mât de roseau , Et des flancs affaissés de l'obscure nacelle , Comme des bords penchés d'un vaisseau qui chancelle, Les géants descendus saluèrent leur roi ; Puis débarquant leur proie immobile d'effroi , Comme des chiens dressés traînent, souillés d'écume , Ouïe daim ou l'oiseau dont ils mordent la plume, Ils portèrent meurtris dans leurs bras triomphants Aux pieds du roi des dieux le couple et les enfant*.
-AEI.'YIKME VISIO*. |{]
L'aspect inattendu de cette jeune proie Arrache à tous un cri de surprise et de joie ; Un silence succède à ce ravissement.
Aux clartés d'un flambeau promené lentement, Et dont chaque lueur flottant sur leur visage Paraissait dépouiller un ange d'un nuage, Les deux bras soulevés par l'admiration, Les géants l'exhalaient en exclamation. Ils contemplaient des yeux, ils caressaient de l'âme Le torse aérien de cette jeune femme , Ces membres qu'ombrageaient de sa tête à ses pieds Comme une écume d'or ses cheveux dépliés, Le marbre palpitant de ses épaules blanches, Ses bras par la langueur affaissés sur ses hanches , Mais qui, s'ils s'entr'ouvraient jamais, dans leur contour Devaient former l'anneau d'un invincible amour ; Ce sein naissant plus blanc que le lait qui découle, Neige qui d'une coupe a conservé le moule Et que deux blanches mains de leurs doigts entr'ouverts Pressaient, mouches d'été sur des fruits encor verts; Ce long cou renversé sur l'épaule assouplie,
116 LA nitîED'i v \NGÉ.
Dont la grâce a moulé chaque muscle qui plie ; Cette bouche entr'ouverle aux deux bords de vermeil Grenade de Damas éclatée au soleil , £ t. d'où semblaient sortir des fraîches alvéoles, Des dents où la terreur arrêtait les paroles; Ces lèvres où des pleurs la goutte encor reluit, Pli de rose humecté des perles de la nuit ; Ce nez où le courroux qui rentle la narine Suspendait jusqu'à l'air qu'aspirait sa poitrine; Le duvet des sourcils dont l'ébène interrompt Au-dessus de ses yeux l'arc éclatant du front ; Et ces yeux où l'éclat de cette torci.e errante lîrillait comme un reflet de feu dans l'eau courante , Et laissait voir au fond de leur morne splendeur Comme un monde sans fond d'amour et de candeur î
Puis arrachant leurs yeux de la céleste image, Et portant la clarté sur un autre visage, Ils contemplaient Cédar immobile à ses pieds, Embrassant des deux bras ses genoux repliés, Et comme pour cacher l'âme sur sa ligure , Laissant pendre en flots courts sa noire chevelure.
Sous le fer en anneaux , sur ses membres rivé.
Son beau corps s'affaissait ; mais s'il s'était levé,
On voyait que sa haute et robuste stature
Eût dépassé les dieux de toute la ceinture.
Les lourds anneaux de fer tordus par ses efforts ,
De quelque tache bleue avaient souillé son corps;
Mais de ce corps charmant la forte adolescence
Dont la grâc • p rtout relevait la puissance ,
De ses muscles naissants les palpitations
Dant le regard suivait les ondulations ,
Dans un jeune olivier comme on suit sousl'écorce
Les membrures du tronc qui révèlent sa force;
La blancheur de si peau , qu'un frissonnant duvet
Comme une ombre ondoyante à peine relevait;
De son front foudroyé la beauté tendre et mâle,
La jeunesse et la mort luttant sur son teint pâle;
Ce tronc qui semblait là du ciel précipité,
Sa taille, sa splendeur, son immobilité,
Le faisaient ressembler à la pâle statue
De quelque dieu de marbre à nos pieds abattue,
Dont les lézards rampants craignent de s'approcher,
Et qu'en le mesurant la main n'ose toucher.
Insensible aii regard qui tombait sur lui-même ,
Quand le gé nt orné du divin diadème,
Jetant sur Daïdba son regard de trop près ,
De son désir brutal profan.it ses attraits ;
Relevant de ses mains son front mélancolique,
Contractant son sourcil sur son regard oblique,
On voyait dans son œil son esprit flamboyer:
Ce coup d'œil contenu paraissait foudroyer,
Et ses fers secoués d'un bond involontaire
Sonnaient comme un faisceau que le vent jette à terre ;
Les reines pâlissaient de frissons, et le roi
Laissait tomber la torche et reculait d'effroi !
Tel quand un bûcheron dans un chêne encor tendre,
Après l'avoir coupé , met le coin pour le fendre ,
Dans le tronc déchiré s'il enfonce les doigts
Pour voir saigner la sève et se tordre le bois ,
Les deux bords rapprochés de sa large blessure
Font tout-à-coup crier l'homme sous leur morsure ,
Et saisissant la main qui le torture à bas ,
L'arhre tombé se venge en emportant le bras !
Quand le maître de ; dieux, sur l'homme et sur la femme, Dans ce premier regard eut assouvi son âme , Les bourreaux prosternés racontèrent comment, Tel qu'un éclair vengeur tombé du firmament, Sur la grotte où l'impie ourdissait ses blasphèmes , Sa mort avait vengé leurs volontés suprêmes :
Comment ce nid obscur de malédiction
D'où sortaient le murmure et la sédition ,
Avait vu dévorer en cendre par les flammes
Ce livre empoisonneur qui fascinait lésâmes;
Et comment, du désert hôtes mystérieux,
Ces deux amants trouvés avaient ravi leurs yeux ,
Et, chargés par leurs mains de chaînes et d'entraves,
Venaient servir aux dieux de victime ou d'esclaves!
Au récit de la mort du traître Adonaï, Voyant du souverain le front épanoui S'éclairer comme un mont qui surgit d'un nuage , Les bourreaux d'un tel crime imaginant le gage, Savouraient dans leurs cœurs leur sublime forfait, Et d'avance au service égalaient le bienfait. r. Ministres courageux des divines colères, » Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires. » En leur jetant ces mots , de son pied soulevé De cinq coups convuisifs il frappe le pavé. Au terrible signal qu'un sourd écho répète , Sortent en se courbant d'une trappe secrète Cinq colosses humains , exécuteurs cachés ,
Monstres dressés au sang, par le sang alléchés ,
Dont la langue arrachée assure le silence.
Un fer nud à la main, chacun des cinq s'élance
Sur un des cinq géants de l'esquif descendus :
Le fer plonge cinq fois dans leurs cœurs confondus ;
Le blasphème à la bouche, ils roulent sur les dalles,
Aux pieds du roi des dieux qui sourit de leurs râles ;
Leur âme sous ses yeux ruisselle en lacs de sang ;
Il joue avec l'orteil dans ce flot rougissant ,
Comme au bord du ruisseau sur la grève qui fume ,
Un pied d'enfant distrait badine avec l'écume.
Et quand toute leur veine a coulé de leur sein ,
Les froids exécuteurs de son secret dessein ,
Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent
Prenant à quatre bras les cadavres qui gisent ,
L'un par ses longs cheveux et l'autre par les pies ;
Comme on lance une roche aux gouffres effrayés ,
Du gigantesque effort que l'élan leur imprime
Par-dessus les créneaux les jettent dans l'abîme.
Du faîte de la tour qui leur brise le front
On voit s'entrechoquer les membres et le tronc.
« Maintenant, dit Nemphed, qu'ils parlent à la terre !...
» La mort seule et la nuit connaîtront ce mystère.
» Célestes confidents de mon sacré pouvoir ,
» Qui pouvez seuls ici tout entendre et tout voir,
» Que ces secrets divins meurent dans vos pensées î
» Tar l'empire des cieux déjà récompensées,
» Nos fourbes ont conquis ce pouvoir incertain,
» Que la nuit rarement transmet jusqu'au matin :
» Par nos complicités habilement tramées,
» Sur les âmes des dieux soumises ou charmées
» Prolongeons à jamais ce suprême ascendant !
» De leurs séditions calmons le flot grondant!
» Le trône veut sans fin qu'on trompe ou qu'on opprime
» Malheur à qui s'arrête un seul jour dans le crime !
» Un plus hardi l'atteint aux périlleux sommets.
» Que nos forfaits unis ne sommeillent jamais ,
» Que la perversité d'en haut jamais ne s'use :
» Le prestige des dieux, c'et le crime et !a ruse !
» Si d'un crime plus grand un autre est l'inventeur,
» L'empire nous échappe et passe à son auteur !....
» Adonaï n'est plus ; le peuple qui sommeille » N'entendra plus d'en bas de voix qui le réveille.
» Voyez, j'ai fait le crime, et j'ai coupé la main î
» De l'enfer et du ciel chef-d'œuvre surhumain,
» Le hasard m'a livré ces belles créatures
» Dont la perfection fait honte à nos natures ;
» Instruments de p'aisir et de séduction ,
» J'ai des moyens nouveaux de domination ;
» J'ai des projets sur eux qui ne font que d'éclore....
» Us m'ont frappé l'esprit comme d'un météore.
» Allez, laissez-moi seul de mon vague dessein
» Couver sous le secret les ombres dans mon sein ;
w Et vous, allez jouir des célestes délices
» Que ma main vous assure à force de supplices! »
Puis montrant aux muets par son doigt gouvernés
Les deux jeunes amants sur le marbre enchaînés :
« Emportez , leur dit-il , au palais des esclaves
» Ce jeune enfant des bois rivé dans ses entraves;
» Qu'on prépare son corps avec précaution
» A subir des muets la mutilation.
» Pour énerver en lui cette audace virile,
» Avant de le dompter il faut qu'on le mutile;
» Aux eunuques jaloux livrez le lionceau,
» Que sa virilité tombe sous leur ciseau ï
426 I a cnuTE D'UN AIVGF,.
» Arrachez ces jumeaux qui frissonnent sur elle,
» Qu'un esclave au lait frais leur donne sa mamelle ;
» Qu'ils boivent quelques jours la vie avant la mort :
» Ma sagesse , plus tard , parlera sur leur sort!
» Quant à celte beauté qui les baigne de larmes,
» Portez-la comme un dieu sans regarder ses charmes ,
» Devant moi , sous mes yeux, dans le sacré séjour
» Où j'abaisse ma main sur ces roses d'amour.
» Les rayons embrasés de la céleste flamme
» Relèveront du sein ce beau front qui se pâme ,
» Des lèvres sur ses yeux boiront ces gouttes d'eau!
» Qu'on rompe ces liens qui froissent cette peau!
» Que l'huile de la menthe et les larmes de l'ambre
» En rosée odorante inondent chaque membre ,
» Qu'on égoutte les fleurs pour composer son bain,
» Que le lait soit son eau , que le miel soit son pain ,
» Et que sur ses tapis elle n'ait pour entraves
» Que les bras complaisants de vingt belles esclaves! »
Il dit ; obéissant à ces accents sacrés, Et de la tour sonore inondant les degrés, Les esclaves courbes accomplissent son ordre.
En vain de Daïdha l'on voit les bras se tordre , En vain sa voix brisée invoque son amant : Le rire répond seul à son vagissement.
Aux tortures du corps de sa charmante proie , Aux soubresauts du sein sous les ondes de soie, Aux palpitations des muscles contractés Qui dévoilent à l'œil de nouvelles beautés , Il semble qu'un regard plus satisfait l'attire, Et que la volupté se double du martyre ! Tant la perversité des coupables désirs Peut changer la douleur en féroces plaisirs, Etouffer la pitié sous des instincts infâmes, Abrutir la nature et renverser les âmes!...
Il la suit pas à pas par ses cris fasciné Jusqu'au seuil du palais aux femmes destiné ; Il détache à regret ses yeux de ce visage ; Puis le front tout rêveur et chargé d'un nuage, Faisant pâlir de loin ses ministres tremblants, Sous ses portiques d'or il s'enfonce à p^ lents ; Et le front dans ses mains, terrible et sombre geste, Il s'assied au banquet sur le trône céleste.
J-J8 LA CHUTE D'Li\ ANGE.
Or au bruit de ces chants , aux vapeurs de l'encens,
Quelle distraction assourdissait ses sens?
Aux éclats de plaisir des immortels convives,
Que roulaient dans leur front ces deux tempes pensives?
De ce nuage obscur quel éclair sortirait?
Nemphed de sa pensée avait seul le secret. Adopté par les dieux dès sa première enfance , Sans mère, sans amour, et sans reconnaissance, Dans l'intrigue des dieux dès ce jour renfermé , >"ui sentiment humain en lui n'avait germé. Son âme sans attrait n'était qu'intelligence; Ses passions , orgueil , ambition , vengeance : Monter était pour lui l'univers tout entier, Quel que fût sous ses pas l'abîme et le sentier; Et comme il avait vu, dans les célestes luttes, Que les grands pas étaient suivis des grandes chutes, Pour gravir du pouvoir le sommet escarpé Sa sourde ambition dans l'ombre avait rampé. Pour briser tout obstacle à sa fourbe sublime Sa main au lieu du glaive avait saisi la lime ; Soumettant à tout prix son orgueil déhonté ,
De bassesse en bassesse il avait tant monté, Il avait tant flatté les vanités pressées, Avait tant infiltré sous terre ses pensées, Tant servi , tant trahi de maîtres couronnés , Pour des maîtres futurs d'avance abandonnés ; Il avait tant flairé sur des ondes limpides Du vent encor dormant les invisibles rides , De tant de dieux rivaux soufflé les passions, Et tant vu remuer de flux de factions , Qu'à chaque mouvement de la vivante houle Un flot l'avait d'en bas soulevé dans la foule, Laissé tomber, repris, laissé, repris cent fois, Jeté comme une écume au piédestal des rois !
Nul sentiment humain battant dans sa poitrine N'avait fait dans sa marche hésiter sa doctrine , Dans son chemin couvert pitié ni repentir N'avaient pu seulement d'un pas le ralentir. Pour l'ami renversé, sans regard et sans honte , L'homme n'était pour lui qu'un échelon qu'on monte , Et dont on foule après le corps avec mépris. Les hauteurs du pouvoir sont faites de débris.
Il riait dans son cœur de l'imbécile foule
Qui s'arrête à compter les corps morts qu'elle foule ,
Quand au faîte escarpé l'on dirige ses pas :
Malheur, se disait-il , à qui regarde en bas !
C'est ainsi que planant sur sa caste insensée
De toute la hauteur de sa froide pensée,
Jusqu'au trône céleste il s'était élevé.
Tel un miasme impur des marais soulevé,
Traînant dans les bas lieux sa masse infecte et sombre ,
De la fange exhalé croupit long-temps dans l'ombre ;
Puis de ce vil niveau par degrés s'élevant ,
Salit de ses lambeaux les ailes de tout vent,
Et dans le ciel enfin, éclatant météore,
Y fait briller sa boue à l'égal d'une aurore !
Maintenant sur le faîte, et l'abîme à ses pies,
Il n'osait le sonder de ses yeux effrayés,
Et pour y résister au vent qui le secoue,
Il rampait sur le trône ainsi que dans la boue:
Son empire n'était qu'une adulation
Aux chefs toujours déçus de chaque faction ;
Et sur ce lac bouillant de sa ruine avide ,
Il vivait de terreur suspendu sur le vide ! Mais bien qu'il renfermât sa pensée en dedans, Sa domination voulait des confidents :
Ministres corrupteurs d'infernales intrigues , Pour épier les cœurs et déjouer les brigues , Pour lire sous les fronts et sonder le terrain, Pour serrer tour à tour ou ramollir le frein, Pour garder du complot la fortune du maître, Sa coupe de poison , et son sommeil de traître, Des dieux inférieurs à sa grandeur vendus , De ses nuits , de ses jours, compagnons assidus, Fils secrets et brisés de sa sanglante trame , Entraient dans sa pensée et surprenaient son âme. C'est par eux qu'il tenait sous d'habiles niveaux Les partis endormis l'un de l'autre rivaux, Et que séparant seul leur orageuse lutte, En les voyant monter il retardait sa chute. Saber, Azem, Akil, Serendyb, Asrafiel, Etaient les confidents des hauts secrets du ciel ; Chacun feignant l'amour pour le tyran suprême, Dans ce chef méprisé n'adorait que soi-même, Épiant le moment de le précipiter
Du faite où leur dédain l'avait laissé monter ; Et lui, lisant du cœur leur haine dans leurs âmes, Les tenait sous sa main comme un glaive à deux lames Qui défend la poitrine et blesse en défendant.
Son cœur dans un seul cœur se fiait cependant;
C'était un cœur de femme encore enfant , ravie
A sa mère inconnue en venant à la vie;
Fruit vert que mûrissait la prostitution,
Que bien moins pour l'amour que pour l'ambition
Nemphed déjà glacé par les neiges de l'âge ,
Enfant avait soustrait au banal esclavage,
A sa débile main préparée en appui,
Et jusqu'au rang suprême emportée avec lui.
Son nom était Lakmi; sous sa douzième année
Sa joue était déjà légèrement fanée ;
Car le miasme impur de cet air infecté
Avant qu'elle eût fleuri pâlissait la beauté.
Mais à la majesté de sa taille élevée,
A la splendeur des traits sur cette âme gravée,
Au marbre de sa peau sous les baisers poli,
A sa lèvre où l'orgueil naissant traçait son pli,
Au tissu délicat de chevelure noire Qui de l'épaule à nu laissait briller la moire, A l'ovale élargi de ses grands yeux de jais , D'où son âme en s'ouvrant illuminait ses traits, On voyait qu'une grande et puissante nature Avait marqué d'un sceau la noble créature , El qu'un germe d'amour l'accomplirait plus tard, Si l'homme ne l'avait brûlée à son regard !
Mais Nemphed sous son souffle avait flétri la rose Avant que du matin la feuille fûtéclose; Dans la corruption d'un soleil trop hâté Il avait fait mûrir son âme et sa beauté, Et, pressé d'en tirer un infernal usage , Il avait corrompu lui-même son ouvrage; Il avait détaché ce cœur de tout lien Pour l'arracher de terre et l'enchaîner au sien, Et que de ses forfaits instrument ou complice, Elle eût la même gloire ou le même supplice. Il l'a v il enlacée, elle aux membesde lait, A ses membres vieillis, ainsi qu'un b acclet Que rive à l'avant-bras la vierge de l'Asie ,
il. 12
Et qu'on n'arrache plus du corps qu'avec la vie. Non que son cœur stérile aimât ia tendre enfant Que son souffle tuait tout en la réchauffant ; Mais il avait besoin pour mieux filer sa trame De se l'incorporer en se vouant son âme : Elle était le lézard espion du serpent Qui devance au soleil le reptile rampant ; Le chacal que le tigre en avant de lui lance ; L'appât que le pêcheur sur les ondes balance ; L'aspic au dard de feu, sur soi-même endormi, Que sur les bords du Nil la main d'un ennemi Glisse dans la corbeille et cache sous la rose Pour distiller la mort à la main qui s'y pose !
Dès ses jours innocents pervertie à dessein , Lui-même avait versé ses poisons dans son sein ; Comme on élève une âme à la chaste innocence , A la perversité façonnant son enfance, Il avait renversé par cet art infernal Dans ce cœur tout à lui le vrai, le bien , le mal, Donné d'une vertu le nom à chaque vice , A la sincérité préféré l'artifice ,
L'audace à la pudeur, la haine à l'amitié, La cruauté railleuse à la tendre pitié; Et selon que l'enfant de poison allaitée De malice et de crime était plus infectée, L'instruisant par degrés de forfait en forfait, Il la récompensait du mal qu'elle avait fait; Et pour horrible prix de cette horrible escrime, Il lui donnait la joie avec l'orgueil du crime !... Mais le dernier degré de cette instruction Etait l'œuvre accompli : dissimulation.
Aussi l'âme enfantine à cet air exposée, Suçant l'odeur du sang au lieu de la rosée , Par l'émulation torturant ses penchants, Couvrait d'un front naïf l'astuce des méchants. De génie et de grâce également douée , Belle, tendre, pensive et pourtant enjouée, Savante à tous ces arts dont la corruption S'efforçait d'exalter l'obscène passion , A donner une voix à ces langueurs de l'âme, Où sur des lits de fleurs la volupté se pâme ; A feindre avec son corps le drame impur des sens
Dont la danse module en gestes les accents ; A trouver dans les mots de si brillants symboles Que la nature vit et sent dans les paroles ; A composer de sucs exprimés par ses mains Des philtres qui versaient des songes surhumains ; A simuler du geste ou l'amour ou la haine Qu'écrit la passion sur la figure humaine ; A passer à son gré du rire faux aux pleurs , A tresser ses cheveux des haleines des fleurs, A donner au contact de ses lèvres errantes L'odeur et le frisson des brises enivrantes; A fasciner tout œil tombé dans son regard, A remuer le cœur même au sein du vieillard.
Nemphed, qui de ces dons décorait son ouvrage , Les faisait servir tous à son infâme usage. Bien qu'il fit son jouet de cet être charmant , Ce jouet dans ses mains était un instrument, Instrument de forfaits dont la grâce et l'enfance Écartaient de l'esprit jusqu'à la détiance. C'est elle qui semait, par de rusés discours, La discorde et l'envie , atmosphère des cours ;
Qui fomentait la haine et soufflait les eab aies Pour nouer ou briser des intrigues rivales. C'est elle qui, sous l'air d'un enfant indiscret, laissait comme échapper de son cœur un secret; Secret qui, du tyran servant l'hypocrisie, Déroutait des ri vaux la sombre jalousie, Et détournant leurs yeux vers quelque faux dessein , Au véritable coup leur découvrait le sein. C'est elle qui, du cœur épiant les ivresses , £eur surprenait un mot fuyant sous ses caresses, Et, comme une tisseuse au doigt sûr et subtil, Du seul bout de la trame ourdissait tout le fil; Elle qui, confident du plus sombre mystère, Attirait la victime et savait la distraire , Tandis que le poignard sur son front suspendu La frappait sans briller d'un coup inattendu; Elle qui, préparant des embûches plus lentes, Savait broyer la mort dans le venin des plantes , Enivrer un amant et lui faire puiser Sur ses lèvres de feu la mort dans un baiser ! Car dans ce noir palais de ruse et de malice Toute lèvre en buvant soupçonnait le calice ;
138 » » 6MUTE n'I'X ANGE.
Et pour verser la mort il fallait , ô stupeur! Qu'un calice vivant la versât dans le cœur.
Par l'orgueil et par l'or et par mille délices ,
Nemphed récompensait les ténébreux services;
Elle jouait en reine avec son sceptre d'or ,
Puisait à son désir dans le divin trésor,
Détachait de son front le sacré diadème,
Ou de son doigt jaloux l'anneau, signe suprême,
Et dont le seul aspect du souverain des dieux
Faisait exécuter l*ordre silencieux
Dans un palais touchant aux célestes demeures,
Cent esclaves choisis lui variaient les heures :
Les uns sous ses regards faisaient germer les fleurs,
Pour revêtir le sol de suaves couleurs ;
Les autres de l'air même humectant les haleines ,
Vidant et transvasant des urnes toujours pleines,
Ou des arbres trempés agitant les rameaux ,
Donnaient au vent le froid et la senteur des eaux.
Ceux-là faisaient pleuvoir d'arcades en arcades
Sur les gazons perlés les cheveux des cascades ;
Ceux-ci lui mariaient, au caprice des sens,
Les saveurs du festin tout embaumé d'encens;
D'autres , pour la porter dans ses célestes chambres,
En corbeille animée assouplissaient leurs membres,
De peur que sous le poids de son corps étendu
Le muscle de leurs bras n'eût un pli défendu
Et que ces chars vivants où son front se renverse
Ne lui fissent sentir le branle qui la berce ;
D'autres enfin , servant l'idole de plus près ,
Eunuques réservés aux mystères secrets,
Des parfums du matin que l'art savant distille
Sur ses membres baignés faisaient ruisseler l'huile ;
Lui tressaient, pour vêtir son beau corps à ses vœux ,
En les bordant de fleurs , des tissus de cheveux
Blonds ou noirs , par le fer enlevés dès l'aurore
A des fronts de quinze ans qui les pleuraient encore,
Comme nous enlevons pour tisser nos habits
La toison de l'hiver aux frissons des brebis.
Ces tissus d'Arachné noués par la ceinture
Pour diviniser l'art profanaient la nature.
Lakmi, s'enveloppant dans ces duvets soyeux,
Ne songeait plus aux pleurs qu'ils coûtaient à des yeux ;
Mais comparant leur fil , leurs couleurs , leurs haleines ,
I iO i. \ <;ii( th pi \ 1NGE.
Jouait avec le souille en ces toisons humaines,
El les entremêlant de bandelettes d'or
Sous ses doigts frissonnants les sentait vivre encor.
Sa beauté ravissante ainsi multipliée, Au gré de la couleur tour à tour essayée. Dans le cristal des murs où flottait son portrait , Et dans^des yeux ravis longuement s'admirait ; Non que l'enivrement qu'elle avait d'e le-même Fut ce besoin secret de charmer ce qu'on aime, Mais ce besoin jaloux d'écraser d'un coup d'œil Des rivales beautés la malice et l'orgueil. Elle sortait de là séduisante et rieuse; Eblouissant d'attraits la foule curieuse, Abeille matinale à butiner son tbym, Couvrant son cœur profond d'un visage enfantin. Elle errait à son gré dans ce palais des vices Pour prendre tous les cœurs à ses vils artifices: Tantôt elle tendait l'astucieux fi'et De ses ruses de femme aux sens qu'elle troublait; Dans les cœurs alléchés semait les espérances, Affectait des penchants, montrait des préférences,
Donnait aux doux regards de ses yeux caressants
Ces songes avant-goût de l'ivresse des sens;
Tantôt s'insinuant, volontaire et fo âtre,
Dans les groupes charmés d'une cour idolâtre ,
Par la danse ou le son du luth mélodieux
Elle enchantait l'oreille et captivait les yeux.
Ame parmi ces corps, sa vive intelligence
Dominait les instincts de cette vile engeance ;
Le sourire hébété l'applaudissait toujours.
Tantôt s'interrompant par quelques fous discours,
Comme un enfant distrait qu'un vol de mouche entraîne,
Déposant pour jouer la majesté de reine,
Aux regards étonnés des femmes, des géants,
Elle allait se mêler aux plaisirs des enfants,
Se laissait défier à leur lutte, à leurs courses ,
Jouait avec le sable ou l'écume des sources,
Trempait comme eux ses pieds, et de ses vêtements
Semait sur les gazons l'or et les diamants;
Comme si de ces jeux la présence et l'image
L'arrachaient à son rang et lui rendaient son âge î
Aussi toutes les voix partout la demandaient ;
Tous les fronts à ses yeux, sombres, se déridaient.
Sous la fausse couleur dont ils gardaient l'empreinte Le sien à force d'art écartait toute crainte. On oubliait auprès de cet être charmant Que l'ombre de Nemphed la couvait constamment. On se laissait séduire à sa première vue : Ainsi lorsque la foudre éclate dans la nue, Incendiant la merde la flamme des deux. D'enfants assis au bord un groupe insoucieux, Pour voir ce feu du ciel se penche du rivage, Et joue avec l'éclair qui n'est que son image !...
A ces banquets des dieux aux pieds du maître assise, Comme un oiseau privé seule elle était admise, Et Nemphed du pouvoir pour oublier le poids Roulait de ses cheveux les ondes dans ses doigts. Des autres confidents l'astucieuse troupe S'écartait par respect du redoutable groupe , Et dieux inférieurs sur les degrés du ciel S'asseyaient à des rangs séparés. — Asrafiel,
Le plus grand, le plus beau de ces Titans célestes ,
Les dominait du front, du regard et des gestes ;
On voyait que la terre avait, en le formant,
De la matière en lui prodigué l'élément,
Et du feu des volcans que le tonnerre allume
En secouant sa torche animé cette écume.
La voûte de granit sentait sa pesanteur,
Sa taille des piliers égalait la hauteur ;
Comme les nœuds du bois qui font renfler l'écorce,
Ses muscles au repos articulaient sa force ,
Et sur sa nuque égale aux nuques de taureau
Au moindre pli du tronc palpitaient sous sa peau.
Ses bras nerveux noués à l'épaule robuste
Sur ses flancs onduleux pendaient le long du buste ;
Ses larges pieds posaient au sol comme du plomb ;
Et ses membres gardant l'équilibre et l'aplomb,
Même quand sous son poids penchait son tronc de marbre,
Rassuraient le regard et ressemblaient à l'arbre
Qui, dans le roc profond sous terre enraciné,
Balance aux vents ses bras sur son tronc incliné.
La foule des géants frissonnait à sa vue,
Sa main était l'étau , son poignet la massue ;
Le peuple , à qui la masse imprime le respect ,
Le craignait, l'admirait, s'ouvrait à son aspect,
Et ne comprenait pas comment ce corps superbe
Sous les pieds de Nemphed se courbait comme une herbe,
Servait sa perfidie et son ambition,
Ni comment le serpent enchaînait le lion.
Mais cette force était son âme tout entière ;
Ses passions étaient ce les de la matière :
Un seul doigt remuait ces immenses ressorts;
Le seul feu des plaisirs couvait dans ce beau corps ;
L'inextinguible soif des voluptés obscènes
Allumait ses regards et desséchait ses veines ;
Et Nemphed s'assurait de sa complicité
En jetant la pâture à sa lubricité;
Il apaisait son sang en nourrissant son vice ,
Comme on gorge le tigre afin qu'il s'assouvisse.
De cette intarissable et vile pas ion Ses traits désordonnés pottaient 1 impression:
Son front sans profondeur et fuyant en arrière N'ombrageait qu'à demi ea saillante paupière;
Le globe de ses yeux d'un azur pâle et clair
Dont la lourde paupière amortissait l'éclair,
Bien que vaste et sortant comme à fleur du visage,
Semblait toujours trempé d'un humide nuage ,
Et regardant à vide à travers ce brouillard ,
En lui-même jamais ne rentrait son regard.
Dans ses canaux renflés sa sonore narine
Aspirait à grands flots le vent dans sa poitrine ;
Sa joue où de la flamme ondoyait la couleur
Trahissait de son sang la brutale chaleur;
Sur les bourlets pourprés de ses lèvres massives
On voyait respirer les images lascives ;
Et sur son sein, le poil épais et chevelu
Flottait comme la soie aux flancs du bouc velu.
L'amour seul enflammait sa brutale énergie
Et l'empire pour lui n'eût été que l'orgie.
Il regardait Lackmi jouant dans les genoux
Du souverain des dieux , avec un œil jaloux,
Et son âme en dedans savourant ses caresses
Se noyait dans ses yeux, s'enchaînait dans ses tresses.
A côté d'Asrafiel , mais moins fort et moins grand , II. *3
Le féroce Sabher s'asseyait à son rang ;
Sabher, de tous ces dieux sous qui tremblait la terre,
De sang le plus gorgé sans qu'il s'en désaltère.
Bourreau , sa main tuait , mais ne combattait pas ;
Ses pères les géants l'appelaient le Trépas.
Cœur de lièvre au combat , cœur de tigre au carnage ,
Sa cruauté sans borne était son seul courage.
Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur,
Et l'on avait pour lui le respect de l'borreur.
Les délices du meurtre étaient ses seuls délices;
Toute sa joie était d'inventer des supplices.
Pour savourer le coup prolongeant le tourment,
Il ne donnait la mort qu'avec raffinement ;
Il suçait la douleur dans les fibres humaines.
Goutte à goutte de sang il épuisait les veines ,
Membre à membre il semait le vivant en lambeaux ,
Brûlait à petits feux la victime aux flambeaux ,
Déchirait la peau vive en saignantes lanières,
Des crânes décharnés arrachait des crinières ;
Et suspendant ainsi le squelette vivant
Aux créneaux d'une tour balancé par le vent,
Jusqu'à ce que la peau du crâne détachée,
Bu front qu'elle soutient fil à fil arrachée , Abandonnant le corps, se rompît sous le poids, Il le laissait tomber et mourir mille fois!
Cette panthère humaine en présentait les formes.*
Ses gigantesques bras étaient longs et difformes;
Ses membres disloqués, mal attachés au corps ,
S'emmanchaient pesamment à son buste distors ;
Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes;
Ses flancs vides de cœur s'enfonçaient sous ses côtes;
Son front petit et bas dégarni de cheveux
Remuait agité d'un tremblement nerveux.
Sur son œil faux et gris sa paupière ridée,
Comme par la clarté du jour intimidée,
Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait;
Un sourire indécis sur sa bouche flottait,
Et laissait éclater entre ses lèvres pales
Des dents que séparaient de larges intervalles ,
Et qui, faisant le bruit d'une bouche qui mord,
Semblaient broyer des os comme un tigre qui dort.
Le cou tendu, l'œil fixe et l'oreille dressée,
Dans les yeux de Nemphed il plongeait sa pensée,
Cherchant à pressentir, comme un chien de boucher, Quel sang lui jetterait son vil maître à lécher.
Screndyb, après lui, géant pensif et sombre , Qu'une large colonne effaçait sous son ombre , Ecartant de la foule un dédaigneux coup d'œil, Semblait s'envelopper d'un égoïste orgueil. Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée Donnait l'air de l'insulte à sa forte pensée. Son œil profond rêvait sous son épais sourcil ; Les soucis allongeaient et creusaieut son profil ; la morne indifférence éclatait dans ses poses ; Son regard descendait de haut sur toutes choses , Comme le pied superbe et qui ne daigne pas Choisir dans la poussière, où s'impriment ses pas. Le mépris des humains était son âme entière -, Ils n'étaient à ses yeux qu'une vile matière Qu'il fallait façonner à son ambition , Plier, briser, pétrir sous son oppression, Sans prêter plus d'oreille au cri qu'on leur arrache Qu'on n'en prête au bois sec qui gémit sous la hache , Ou qu'en foulant l'argile un stupide potier
N'en prête au vil limon pétri dans son mortier î
Sans avoir d'un vil peuple amour , terreur ou haine. C'est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaîne. Il était l'inventeur des profanations Dont ces Titans scellaient leurs dominations ; C'est lui qui , soutenant leur joug de son génie. Avait en art savant écrit la tyrannie !... Et sous le joug affreux qu'il appesantissait, Courbait le front du peuple et l'assujettissait,
Segor, Azem, Jéhu, géants aux fronts sinistres, De cette infâme cour courtisans ou ministres, Et chefs inférieurs de sourdes factions , Complétaient ce festin d'abominations.
D'un vice ou d'un forfait leur horrible visage Dans la laideur des traits répercutait l'image ; Car dans la race impie où le crime était grand , Sur la scélératesse on mesurait le rang !!...,
Du nocturne banquet la gigantesque salle Elevait sur leurs fronts sa voûte colossale ;
150 LA. CHUTE D'tN ANGE.
Les marbres découpés en rameaux gracieux
Semblaient y soutenir les étoiles des cieux ,
Et la lune y glissant comme sur un feuillage,
Dans des bassins tremblants y doublait son image.
A ce grand dôme à jour sous le bleu firmament,
A ces eaux qui jouaient dans le marbre écumant ,
A ces murs entr'ouverts aux brises comme aux ondes ,
Aux fûts aériens de ces colonnes rondes ,
Où le vent circulant comme sous les forêls
Apportait des jardins le parfum et le frais ,
On sentait que ces murs, ces palais du mystère ,
D'un inutile poids écrasaient cette terre;
Que leurs arches de pierre et leurs cintres béants
N'étaient dans ces climats qu'un luxe de géants;
Et que par cette vaine et massive structure
Ils avaient par orgueil défié la nature !
Cent colonnes portaient le long entablement ;
Mais quand on contemplait l'étrange ameublement ,
Quand on portait les yeux du cintre jusqu'aux d lies,
Sur le luxe effréné de ces murs de scandales,
L'âme humaine fuyait sous le dernier affront ,
Et les cheveux, d'horreur, se dressaient sur le front !...
Par des êtres vivants l'impie architecture Pour enivrer les yeux remplaçait la sculpture. D'une colonne à l'autre en ornements humains Des enfants suspendus se tenant par les mains , Et de plis gracieux arquant leurs membres souples, En guirlandes de corps enlaçaient leurs beaux couples.
Au lieu de chapiteaux , d'autres enfants groupés
Semblaient porter le ciel sur leurs dos attroupés;
Et sous la rude acanthe accroupis dans leurs niches ,
Cariatide en chair, ils bordaient les corniches.
Sur la frise mouvante en foule circulait
Un long groupe que l'art mêlait et démêlait ;
Femmes, enfants, guerriers, combats, amours obscènes,
Changeaient leur attitude et variaient leurs scènes ;
D'un long fleuve de vie intarissable cours ,
Disparaissant sans cesse et renaissant toujours.
Muets comme le marbre , ils glissaient comme l'ombre :
Leur ondulation multipliait leur nombre ;
Rapetisses à l'œil par leur éloignement ,
A peine voyait-on leur léger mouvement.
On eût dit à les voir animer celle frise ,
Entre l'être et la mort la matière indécise
\o* LA CHUTE DT-\ ANGE.
Sous l'art surnaturel d'un magique pouvoir Avant de vivre encor forcée à se mouvoir.
Autour du fût poli des colonnes de marbre
Comme le lierre en fleurs autour du corps d'un arbre ,
Qui s'enlace et serpente , et de nœuds festonnés
Cache la rude écorce aux regards étonnés ,
Des spirales en chair, de jeunes tilles nues
S'élevaient de la base et montaient jusqu'aux nues.
Leurs bras de la colonne embrassaient tout le tronc.
L'une plaçait ses pieds où l'autre avait le front :
Leurs membres suspendus, leurs mains entrelacées ,
Par l'effort sur le dos leurs têtes renversées ,
Sur le granit poli leurs muscles se tordant ,
De leurs beaux fronts en pleurs leurs longs cheveux pendant ,
Ce gracieux chaos de corps et de visages ,
Ce ravissant amas de formes de tous âges ,
Qui de chaque colonne enlaçant le pourtour ,
Et de chair palpitante en brodant le contour.
Trompait l'œil ébloui par l'infâme artifice ,
Et faisait ressembler le magique édifice
Au temple de la vie où tous les blocs mouvants
DIXIEME V1SI0ÎM. 453
Seraient bâtis de chair avec des murs vivants/.,.
Pour mieux idolâtrer tous les sens assouvis , A des fruits de seize ans de longs cheveux ravis , Comme au cygne habillé de ses plumes nouvelles Pour amollir sa couche on moissonne les ailes , Et tressés chauds encor en doux tissus soyeux , S'étendaient en tapis sous les membres des dieux : Duvet voluptueux, toisons de jeunes filles Que d'odorantes fleurs on brodait aux aiguilles , Et qui gardaient encor dans l'odeur et les plis L'empreinte et le contour de beaux cous assouplis. Sur ces tendres toisons couchant leurs membres rudes , Ils étaient accoudés en molles attitudes. Pour soutenir leurs dos ou butter leurs genoux, Ni sièges, ni carreaux, ni lits, ni coussins mous N'avaient été jugés dignes de leur mollesse , Et du seul corps humain la vivante souplesse Pouvait, en se pliant à leurs moindres efforts, Prêter sa complaisance aux mouvements du corps. Des esclaves formés à cet usage indigne , Et changeant d'attitude au geste , au moindre signe,
Hommes, femmes, couchés sur la natte autour d'eux , Offraient leur blanche épaule à leurs membres hideux. Dans ces coussins de chair ils enfonçaient sans crainte leurs coudes dont un sein meurtri gardait l'empreinte; Sous le poids colossal de «on maître étouffant, Leur flanc lourd sous sa masse écrasait un enfant. Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire ; Et de fraîches beautés aux épaules de moire, Sous leurs nuques de fer glissant leur beau cou rond , Supportaient ces Titans qui renversaient leur front. De ces monstres humains les insolents caprices Pliaient ainsi la chair à leurs plus vils services. Au lieu de bois et d'or sous leurs brutales mains, Ils sentaient leur pouvoir dans ces meubles humains; Et la douce chaleur de la peau sous leur membre, Plus suave au contact que l'ivoire ou que l'ambre, Communiquant au corps sa tiède impression , Leur donnait un plaisir à chaque inflexion.
Pour supporter le poids de cent mets délectables , Ils n'avaient devant eux ni lourds trépieds ni tables ; C'était pour leur orgueil un avilissement
Que d'étendre leurs bras vers le nectar fumant , D'esclaves à genoux un admirable groupe Sur leurs bras élevés leur présentant la coupe , Avec leurs doigts de neige en corbeilles tressés Imitaient devant eux des trépieds tout dressés , Essuyaient sur le marbre avec leur chevelure Du banquet ruisselant la lie ou la souillure, Et suivant attentifs les mouvements du corps Au niveau de leurs lèvres élevaient ces supports. Car ces monstres d'orgueil enivrés d'esclavage De leurs membres sacrés ne faisaient nul usage , Craignaient en s'en servant de les prostituer, Et ne levaient jamais leurs bras que pour tuer!...
Pour leurs goûts dépravés profanant la nature , L'art changeait en forfaits jusqu'à leur nourriture ; Demandant un délice à tous les éléments , Ils écumaient le sel de tous les aliments. Pour charmer leurs festins tuant par hécatombes , La moelle des agneaux, la langue des colombes , Tout ce qui broute , ou n^ge , ou vole sous le ciel , A pour le vil palais de plus substantiel,
456 LA CntTE D'tJN ANGE.
Composaient l'aliment de ces banquets célestes , Et le peuple affamé se jetait sur les restes ; Et la sève ravie aux rameaux mutilés, Et des baumes en fleurs les parfums distillés , Et les feux du soleil dont les liquides flammes Des veines du pavot coulent dans les dictâmes, Mêlés dans leur breuvage aux larmes de l'encens D'une ivresse éternelle incendiaient leurs sens.
Disputant ce service aux plus belles esclaves, Et goûtant avant lui les mets les plus suaves , Lakmi servait Nemphed à ces festins sacrés De secrets aliments dans l'ombre préparés. le vieillard soupçonneux ne recevait que d'elle Le breuvage effleuré par sa lèvre fidèle ; Sur la fin du banquet , quand les sens alourdis D'ivresse et d'aliments paraissaient engourdis , Que les regards distraits et la lèvre rougie Semblaient préparer l'âme au comble de l'orgie »' Digne délassement de leurs affreux loisirs, Un spectacle effréné variait leurs plaisirs. Ce n'était pas ce jeu , cette feinte torture
Dont Part sur le théâtre imite la nature,
Où le rire et les pleurs , le sang et le poignard ,
Font frissonner la foule en trompant le regard,
Des scènes de la vie intéressant emblème :
Leur spectacle c'était la nature elle-même î
La nature surprise en ses impressions
Avec ses cris réels, son sang, ses passions,
Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes,
Et ses fibres à nu devant eux palpitantes î
Le peuple fournissait le drame et les acteurs ,
Préparant la surprise aux divins spectateurs.
Un de ces vils tyrans préparant cette trame
Fatiguait sa pensée à composer le drame,
Et choisissant pour scène un meurtre intéressant ,
Le leur faisait jouer sous les yeux jusqu'au sang.
Pour que l'illusion fût le plaisir suprême ,
Il fallait que l'acteur en fût dupe lui-même ,
Et, victime ignorant l'artifice odieux,
Jouât, sans le savoir, son sang devant les dieux.
Ce jour-là de ces jeux le prévoyant ministre En avait surpassé l'invention sinistre :
Ii. lî
438 1\ CHLTE D'UN ANGE.
C'étaient d'affreux combats de l'homme et des lions, Des corbeilles d'aspics , des cuves de scorpions , Où l'on faisait plonger parmi l'horreur du rire Un bras d'homme trompé, crispé par son martyre , Pour entendre éclater le cri de sa douleur, Et de son front mourant savourer la pâleur ; Des corps vivants jetés dans un brûlant cylindre , Pour entendre sa chair torturer et se plaindre; Des blocs de lourd granit qu'on leur faisait rouler Sur des ponts de roseaux tout près de s'écrouler, Afin qu'à chaque pas sur ces voûtes tremblantes, La terreur de leurs pieds fit contracter les plantes ; Des fours que pour eux-même on leur faisait chauffer, Et des pavés tranchants armés de dents de fer, Que, pour fuir une mort plus horrible et plus sûre, On leur faisait franchir tout hachés de blessure, Entre d'affreux trépas, d'affreuses options, Et le rire insultant leurs hésitations.
Mais pour mêler aussi dans ces scènes infâmes Aux tortures du corps la torture des âmes , Des plaisirs du forfait l'ordonnateur brutal
Les avait combinés dans son drame infernal.
Il avait découvert , dans ce peuple servile
Que le sceptre des dieux écrasait dans la ville ,
Un couple jeune et beau de fortunés amants ;
Un enfant de six mois fruit de ces cœurs aimants ,
Délices de tous deux , extase de la mère ,
Complétait en l'ornant ce bonheur éphémère.
De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
Des bourreaux , le matin , les avaient arrachés :
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre; ils ignoraient le reste ;
La terreur et le doute écrasaient leur raison.
La scène était la cour d'une sombre prison ,
Où les géants du sein de leurs doux lits de roses
Pouvaient sans être vus contempler toutes choses,
Où du drame réel les funèbres acteurs
Agissaient sans soupçon de l'œil des spectateurs.
Ichmé, c'était le nom de la jeune captive,
Sur un banc, dans un angle, était toute pensive ;
Ses yeux rouges de pleurs regardaient tour à tour
160 LA CHCTË D'UN AMiE.
Son enfant qui dormait, et les murs de la tour,
Et le pan bleu du ciel où la touchante femme
Avec ses gros soupirs semblait lancer son âme.
Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit,
Elle tendait l'oreille au moindre petit bruit.
Tout-à-coup des pas sourds lui font lever la tête,
Quelqu'un monte à la tour et paraît sur le faite ;
Il incline son corps sur l'abîme profond,
Et son regard errant semble chercher au fond.
Un cri part à la fois du sommet, de la base ;
Ichmé lève ses mains dans une folle extase ;
C'est Isnel , son amant , qui du haut de la tour
Lui tend ses bras ouverts et la nomme à son tour !
k Ichmé , murmurait-il avec sa voix qui tremble ,
» Est-ce vous que je vois ? Quoi ! tous les trois ensemble !
»Oh ! quelle nuit pourrait m'empêcher de te voir .'
» Mais es- tu seule au fond de cet abîme noir?
» Nulle oreille des murs ne peut-elle m'entendre ?
» Nul œil nous découvrir , nul piège nous surprendre ?
y> — Oh! parle ! répondait la captive à l'époux,
» La distance et la nuit sont seules entre nous.
» Mon cœur abandonné s'élance à ta parole ;
» Je te tends sur mes bras l'enfant , ta chère idole ,
» Car sur mon sein tari qui bat à ton accent ,
» Il a souri de joie en le reconnaissant,
» De mon cachot obscur par une porte ouverte
» J'ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte ,
» Pour faire respirer à notre pauvre enfant
» l'air qui tombe des nuits ici moins étouffant.
» Nul pas n'y retentit et nulle voix humaine;
» Mon oreille n'entend rien que la rude haleine
» Des lions enchaînés dans ces antres obscurs ,
» Dont les rugissements font frissonner les murs !
» — 0 moelle de mes os , quel tourment ! quelle joie !
» Sans pouvoir vous toucher faut-il que je vous voie ?
» Oh ! comme l'hirondelle au sommet de ma tour ,
» Que ne peux-tu monter au nid de notre amour ?
3) Si cette nuit n'est pas un songe, une chimère,
» Je ravirais aux dieux les petits et la mère !
» Jusqu'à ces noirs créneaux où me cache la nuit
» De mon cachot ouvert des degrés m'ont conduit,
» J'en parcours librement la haute plate-forme ;
» Aux pieds des murs déserts il semble que tout dorme.
» La tour sert de rempart à la cité des dieux;
» Le fleuve coule aux pieds et brille sous mes yeux;
» Des lierres où le pied glissant peut se suspendre
» Jusqu'aux bords du courant nous laisseraient descendre;
» Et je vous porterais au-delà de ses eaux ,
)> Dans l'antre où le lion cache ses lionceaux !
» Mais que vois-je? en ces lieux par les dieux oubliée,
» Une corde de jonc en serpent repliée
» Semble nouée exprès aux créneaux de la tour
» Pour tromper leur vengeance et pour sauver l'amour.
» Sarah ! ne tremble pas! » —Il dit et la déroule,
Le long des murs polis rapidement s'y coule,
Et , des astres du ciel seulement aperçu ,
Entre des bras tremblants à terre il est reçu.
Oh! qui peindrait à l'œil ces deux têtes pressées,
Ces palpitantes mains autour du cou tressées ,
Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort ,
Ces membres fléchissant sou> le poids du transport ,
Ces silences coupés de paroles rapides,
Et ces mains dà s les mains et ces regards avides ,
Assauts multipliés des mille sentiments
Que peignaient aux regards les gestes des amants !
Ils auraient fendu l'arbre et fait pleurer la pierre.
Mais les dieux ! rien d'humain ne mouillait leur paupière !
« Arrachons-nous, dit l'homme, à ces embrassements ;
» La lune court au ciel, profitons des moments,
» Sur la tour où bientôt va poindre la lumière
» Laisse-moi, dans mes bras l'emporter la première.
» — Sauve d'abord l'enfant, dit la mère, et reviens
» De ses bras déliés me prendre dans les tiens ! »
Le jeune homme, à ces mots, dans une horrible transe ,
Prend son fils sous l'aisselle, à la corde s'élance,
La presse des deux mains en renversant le front ,
Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc,
Et sous le double poids dont cette échelle vibre
En ménage avec soin l'ondoyant équilibre.
Ichmé les suit de l'œil et les soutient du cœur ;
Sa voix du jeune époux anime la vigueur.
Il atteignait déjà le tiers de la muraille.
Soudain de pas humains le haut des tours tressaille :
L'ombre de corps géants s'y trace sur les cieux j
La corde qui soutient le fardeau précieux,
Et dont le bout flottant traîne encor sur la terre,
464 L\ CULTE Dl \ ANGE.
Echappe en remontant à la main qui la serre ,
Et, recevant d'en haut une vibration,
Décrit en s'élevant une ondulation.
0 terreur !... au-dessous du créneau qui déborde
Une invisible force a replié la corde ;
Là , son fils dans ses bras, le jeune homme éperdu
Se balance à cent pieds sur la mort suspendu.
La main surnaturelle en qui tremble le câble
Imprime aux corps flottants un branle épouvantable ;
Les oscillations se doublent par le poids ,
On dirait qu'elle veut les briser aux parois.
Comme une main terrible au branle de la fronde
Fait siffler l'air vibrant sous le caillou qui gronde ;
L'élan du mur au mur les porte en bondissant,
Isnel à chaque coup les trace de son sang;
De peur que son enfant ne se brise aux murailles ,
Son corps est un rempart, ses doigts sont des tenailles ;
Tous ses membres crispés se ramassent en bloc ;
Il présente son front pour lui parer le choc ,
Prolonge sans espoir l'épouvantable lutte ,
Et tombe mille fois pour disputer sa chute.
La mère, cependant, levant vers eux les bras,
Les pieds cloués d'horreur, les regarde d'en bas :
Chaque fois que le câble éprouve une secousse,
Les murs tremblent d'horreur sous le cri qu'elle pousse;
Elle suit en courant , et du geste et des yeux ,
La courbe que décrit son amour dans les cieux,
Croyant à chaque bond que des doigts de son père
Le corps de son enfant va s'écraser à terre.
Mais comme un fil tendu par la balle de plomb ,
Le câble lentement a repris son aplomb ,
Et le groupe affermi sur le frêle pendule
Entre la double mort le long des murs ondule.
On n'entend que le vent au sommet de la tour.
Mais les pas des bourreaux résonnent dans la cour,
Et pendant que l'époux, par nn effort sublime,
Son enfant dans les bras, le dispute à l'abîme,
Martyrisant Ichmé de baisers odieux ,
Ces monstres effrénés la souillent sous ses yeux.
Toutes les passions de la figure humaine,
Terreur, amour, pitié, rage, jalousie, haine ,
Sur les traits contractés du père et de l'amant
Se peignent à la fois dans ce triple tourment»
A ingt fois ses doigts crispés par l'horreur du supplice ,
Sont prêts à s'entr'ouvrir sur la corde qui glisse;
Vingt fois pour écraser les vils profanateurs
Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur;
Mais sa main , chaque fois que la tendresse arrête ,
Se refuse à lancer ce cesle sur leur tête.
Surmontant son horreur par un effort nouveau,
De la tour solitaire il atteint le niveau ;
Et pour soustraire au moins son petit au carnage,
Il traverse le fleuve, et repasse à la nage.
Ichmé que la douleur prive de sentiment,
Semble à ses souvenirs renaître lentement.
Pour presser son enfant sur sa mamelle aride,
Son bras cherche à tâtons et se referme à vide ;
L'affreuse vérité la réveille en sursaut.
Son corps sur son séant se îedresse d'un saut;
Sa poignante pensée en éclair s'accumule,
Autour des sombres murs, penchée , elle circule,
Les deux mains en avant, et n'osant les ouvrir,
Comme quelqu'un qui cherche , et craint de découvrir !..
Aux soupiraux des cours elle colle l'oreille , Où le fer enlacé se noue en forte treille ; Repaires souterrains, loges où les lions Font vibrer en dormant leurs respirations. L'œil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale , Mais on sent leur haleine, et l'on entend leur râle. Son cœur de mère, ô ciel! croit avoir entendu Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu : Ce n'est pas un vain rêve, il approche, il redouble; De lourds gonds ont gémi, son oreille se trouble. Avec l'œil de son âme elle croit voir au fond; Une confuse voix sort du gouffre profond. Aux naseaux des lions qui mugiraient de joie , Ces pas des pourvoyeurs font pressentir leur proie ; Leur souffle impétueux frémit dans les barreaux : « Isnel, l'enfant ou toi ! répètent les bourreaux. >» Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture ; » Jettes-y ton enfant, ou deviens leur pâture !..,.» O comble de l'horreur ! Isnel semble hésiter, Les bourreaux aux lions vont le précipiter, Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire : Doute atroce ! est-ce , ô nuit , ou le fils ou le père?
Les lions couvrent tout de leur rugissement; Puis d'un enfant tombé l'affreux vagissement , Et le bruit de ses os que leur mâchoire broie, A l'oreille de mère ont révélé leur proie.... Le sein contre la pierre elle tombe d'horreur, Ses membres convulsifs palpitent de terreur; Au cliquetis des os que les lionceaux mordent Ses bras désespérés sur sa tête se tordent , Elle brise ses dents sur les barreaux de fer, Et le cri de son cœur attendrirait l'enfer !
Cependant descendu d« la flottante échelle , Isnel , pour l'emporter, reparaît devant elle : Croyant voir de son fils le barbare assassin, Son cœur à cet aspect se soulève en son sein. Son pied, comme un serpent, recule ; elle s'écrie : « Monstre, as-tu pu donner notre âme pour ta vie? » Un père aux lionceaux a pu jeter son fils ! » Et tu viens te montrer à la mère ! et tu vis ! » Non ! tune vivras pas du pur sang de mes veines.» Elle dit ; et levant un lourd faisceau de chaînes Sur la tête d'ïsnel à sa voix interdit ,
D'un seul geste mortel le tue et le maudit ! Puis tournant contre soi cette main forcenée , D'un tranchant de ces fers dont elle est enchaînée , Elle s'ouvre la veine , et son corps pâlissant S'affaisse en répandant le ruisseau de son sang; Son beau front lentement tombe et se décolore, Elle respire à peine, elle s'indigne encore.
Tout-à-coup des flambeaux apportés dans la cour Sur la scène de mort jettent un affreux jour ; Des tortures du cœur le féroce génie D'un dernier désespoir veut railler l'agonie ï De sa fatale erreur un bourreau triomphant
Plein de vie à ses bras rapporte son enfant ,
Son enfant altéré, qui l'embrasse et qui crie,
Et presse vainement sa mamelle tarie.
Des reproches mêlés d'affreux ricanement
Comblent son désespoir par son étonnement.
« C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
» D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
» Du repas des lions il était innocent.
» Quel lait aura ton fils ? tiens, nourris-le de sang ! »
Les monstres, à ces mots, poussent un affreux rire ;
D'une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions , leur jettent les trois corps ! . . .
A chaque acte infernal de ce lugubre drame , Le visage des dieux montrait leur joie infâme. On lisait sur leurs fronts moites de cruauté Que la douleur humaine était leur volupté ; Et plus ce jeu féroce outrageait la nature, Plus l'applaudissement égalait la torture.
474 tA CHUTE D'UN ANGE.
Des battements de mains la salle s'ébranlait. Bu féroce Nemphed le front seul se voilait. Seul distrait, et la main sur sa tête baissée, Il roulait dans son front quelque lourde pensée : Son empire glissant lui pesait dans la main , Et son règne d'un jour penchait sans lendemain.
« Monté, se disait-il pendant l'horrible fête , » Monté de ruse en ruse à ce sublime faîte, » En équilibre ainsi mon pied s'y tiendra-t-il ? » A de telles hauteurs tout vent est un péril. » Sous l'adoration tout œil cache l'envie. » Toute pensée aspire et dévore ma vie. » J'ai calmé jusqu'ici ce flot d'ambition » En jetant une proie à chaque passion : » Dans la mer de délice où ma ruse les vautre , » J'ai, pour les amortir, opposé l'une à l'autre ; » Et comme d'une voûte en buttant les parois , » L'architecte soutient, par le seul contre-poids » Ces grands blocs menaçants suspendus sur le vide ; » Je marche en frémissant sous la voûte perfide » De haine?, de complots et de rivalité,
» Que soutient un moment ma seule habileté ,
» Mais dont un seul regard , un seul mot , un seul geste ,
» Détachant une pierre entraînerait le reste ,
» Et sous mon édifice écraserait mon front.
» Je les dominerai tant qu'ils se haïront ,
» Tant que, tenus par moi dans cette ardente lutte,
» Us craindront , moi tombant , de tomber de ma chute ;
» Qu'ils croiront de mon règne avoir chacun leur part ;
» Que leurs ambitions me feront un rempart ;
» Et que pour m'assurer leurs bras et leurs services ,
» J'aurai plus d'aliments qu'eux-mêmes n'ont de vices !
» En endormant ainsi leurs désirs assouvis , » J'achète d'un forfait chaque heure que je vis ; » Mais leur instinct de sang, leur soif de tyrannie , » A la fin , je l'avoue , épuise mon génie : » Us ont plus de désirs que le cœur de forfait. » S'ils s'éveillent un jour d'ivresse , c'en est fait ; » S'ils cessent d'espérer leur monstrueux salaire , » Leurs mains renverseront 1 1 coupe avec coière , » Et d'un pied insensé fouleront ses débris. » Déjà , de leur repos ils marchandent le prix.
» Déjà sous le respect masquant leur insolence ,
» De sourdes factions trament dans leur silence.
» Des coups d'oeil , des sourcils , d'obscurs chuchotements
» D'un pouvoir qui s'ébranle intimes craquements,
» M'indiquent qu'il est temps , sous cette onde dormante
» De remuer du doigt la vase qui fermente,
» Si je ne veux laisser le miasme mortel
» S'échapper pour ma perte et gronder sur l'autel !
» Asrafiel , lui surtout , m'inquiète et m'ombrage :
» Je ne sais quel dégoût obscurcit son visage ;
» On dirait qu'assouvi de prostitution
» Il chatouille ses sens d'une autre ambition ,
» Et que du rang suprême où ma faveur l'excite
» L'audacieux espoir enfin le sollicite.
)> Point de retard , il faut dompter sous mon talon
» Par de poignants désirs ce superbe étalon ;
» Ou pour donner le change à ses trames rivales ,
» Lui faire aspirer l'air de ses viles cavales.
ONZIEME VISION. \Tt
» Les dieux inférieurs tremblent tous devant lui :
» Il serait mon vainqueur, s'il n'était mon appui.
» Contre ses attentats son vice me protège ;
» Son imbécillité le prend vite à tout piège ,
» Pourvu que la beauté l'y fasse trébucher;
» Par un nouvel appât tâchons de l'allécher :
» Offrons un plus beau prix à ses ardeurs obscènes,
» Jetons pour l'enflammer ce charbon dans ses veines ;
» Il ne tentera rien tant qu'il espérera.
» De ce poison des sens tant qu'il s'enivrera ,
» De ce vil débauché l'ardente léthargie
» Occupera plus bas sa brutale énergie ;
» Et captif enchaîné dans d'ignobles liens ,
» Deux faibles bras de chair m'assureront des siens î
» Vil marchepied du trône, où sa mollesse aspire,
» Que ce chien ronge un os, il oublie un empire !... »
Ainsi de sa grandeur Nemphed cuvait le fiel. Puis d'un regard oblique effleurant Asrafiel , Et feignant l'abandon d'une demi-pensée Dans l'oreille d'ami négligemment versée : « Soutiens de mon pouvoir, dit-il à haute voix ,
» Esclaves d'un seul maître, oui , mais esclaves rois !
>• Et dont chacun , formé de la chair dont nous sommes ,
» Marche au-dessous de moi sur la tête des hommes!
j> J'ai noyé dans le sang du traître Adonaï
j) De la sédition le rêve évanoui :
* Le peuple qu'agitait la voix de son prophète
» Va ramper quelque temps comme un serpent sans tête
» Qui fait frémir eneorla poudre du sillon ,
» Mais qui remue en vain et n'a plus d'aiguillon.
» Le cœur de tout ce peuple était dans sa poitrine ,
» Son venin dans leur sang meurt avec sa doctrine.
» Nous allons de leur sein , du coup déconcerté ,
a Extirper et jeter au vent la liberté ;
» Et d'une égalité criminelle, insensée,
» Jusqu'en son germe impie étouiïer la pensée !
» Mais ce germe infernal , ce vil poison du cœur,
» Du pied qui l'écrasa renaît toujours vainqueur.
» Pour l'arracher du sol nos tortures sont vaines,
» On dirait que le sang le roule dans les veines ;
» II n'esta ce venin qu'un seul contre-poison :
» C'est l'abrutissement de l'humaine raison ;
» C'est l'éblouissement de ces races esclaves
» Qui leur fait à genoux adorer leurs entraves :
» Pour être plus grands qu'eux tenons-les à genoux !
» Ne les laissons jamais se mesurer à nous;
» Dépassons-les du front comme de nos idées ;
» Que nos membres divins mesurés par coudées
» Leur impriment toujours le respect par les yeux.
» Ils seront moins qu'un homme en nous croyant des dieux,
» Notre premier prestige est la beauté divine.
» Mais depuis quelque temps cette force décline ,
» De la nature en nous je ne sais quel affront
» Presque au niveau des leurs abaisse notre front ;
» La force des géants décroît avec leur nombre ,
» Des Titans d'autrefois nous ne sommes qu'une ombre.
» La majesté du ciel pâlit dans notre aspect ,
» Et l'œil déçu commence à douter du respect.
» Les empoisonnements, les meurtres et la guerre
» Ontéclairciles rangs des maîtres de la terre,
» Tandis que de sa fange un peuple plus nombreux
» Ose pour les compter lever les yeux sur eux ;
» Et du temple énervé que notre bras décime ,
» Avecétonnement voit décroître la cime.
» Tremblons qu'en contemplant sa dégradation , ,
» Il n'en tente plus tard la profanation ,
» Que notre abaissement ne lui soit une amorce,
» Et qu'à notre faiblesse il ne sente sa force.
» Si ce jour se levait jamais, malheur à nous !
» La poudre de nos pieds nous engloutirait tous!
» Et de la liberté l'audacieux génie
» Ferait sur les tyrans crouler la tyrannie!...
» Mais la fatalité, ce seul dieu du plus fort ,
» Et surtout mon génie, écarteront ce sort.
» Xous tresserons en joug l'audace et le prestige ,
» Xous ferons à propos éclater le prodige ;
» Xous les éblouirons pour mieux les asservir.
» La nature a changé ses lois pour nous servir ;
» Elle nous a livré dans sa magnificence
» Deux êtres où la terre épuisa sa puissance,
» Ravissement des yeux , chef-d'œuvre de ses mains ;
» Beauté qui fait pâlir la beauté des humains,
» Et dont le fier aspect et la grâce suprême
» Feraient fléchir d'amour les genoux des dieux même î
» Sur l'autel où languit la superstition
a Exposons-les au peuple en adoration ,
» Que de nos majestés l'homme soit le symbole ,
» Que la femme par nous transformée en idole ,
» Et recevant de nous l'encens sur nos autels,
» Soit la beauté des dieux révélée aux mortels !
» Contre de tels attraits le cœur même est sans armes ,
» La persuasion coulera de ses charmes.
» Et ce peuple sur lui la voyant resplendir,
» De toute sa beauté nous sentira grandir ! ... » >
Des applaudissements partirent de la tourbe.
« Mais ce n'est pas assez , continua le foutbe , » Il faut dans mes desseins que cet être charmant » D'un prestige plus sûr devienne l'instrument ; » Qu'afin que sa beauté sur nous se perpétue,