RECIT
Et qui fait dire à l'homme avec un cri d'effroi : « Ce globe fut-il fait pour la pierre ou pour moi? »
« Eh bien, cette âpreté n'est que décrépitude.
Tout était aussi grand , mon fils , rien n'était rude ;
Partout pleines, partout comme grasses de chair,
Ces cimes que noyait l'océan bleu de l'air
S'élargissaient, montaient, ou seules ou jumelles.
De la terre encor vierge, ainsi que des mamelles
Que fait renfler un sang plein de sève et d'amour.
Et dont la plénitude arrondit le contour.
Ces neiges, dont le poids semble affaisser leurs hanches.
N'opposaient pas alors leurs mornes taches blanches
Au bleu sombre et profond d'un firmament plus pur,
Où le vert des rameaux se fondait dans l'azur.
Comme au bleu d'une mer sans écume et sans algue
Le vert des bois se fond en trempant dans la vague.
Jusqu'aux derniers plateaux que l'homme ne voit plus.
Les chênes aux bras tors, les cèdres chevelus,
Élargissant leurs troncs en vivante colonne.
Pour porter à cent pieds leur flèche ou leur couronne.
Et dans les feux du ciel, toujours verts, les noyant,
Couvraient partout les monts d'un grand flot ondoyant;
Mais ces arbres géants, premiers-nés de la terre.
Ne cachaient pas au jour tout le sein de leur mère :
Leurs rejetons, pressés comme dans nos forêts.
Sous leurs troncs étouffés ne germaient pas si près ;
Ils ne dérobaient pas de leurs branches jalouses
Le ciel et les rayons aux plantes des pelouses ;
Ils décoraient la terre et ne la cachaient pas;
De larges pans du ciel s'ouvraient entre leurs bras.
Pour que les vents, le jour, l'humidité céleste,
De la création visitassent le reste.
24 LA chutt: D UX AXGr.
La foudre quelquefois semant leurs troncs noircis
Sur des croupes à pics les avait éclaircis ;
Les torrents en avaient balayé leurs rivages,
Et laissé pour les yeux des vides sur leurs plages ;
De sorte qu'entre l'onde et ces grands troncs épars
Les pelouses laissaient circuler les regards.
Comme entre les piliers d'un dôme qu'il éclaire
Le soleil fait jouer son rayon circulaire.
De là brillaient les lacs à travers les rameaux;
Les sept fleuves creusaient sept vallons sous leurs eaux,
Grandes veines d'argent qui de leur haute artère
S'épanchaient à flots bleus pour féconder la terre,
Et que par mille nœuds rassemblait comme au nid
L'innombrable réseau des sources du granit.
« Oh! quelles fleurs croissaient sur ce berceau des fleuves! Quels cèdres étendaient leurs bras sur ces eaux neuves! Quels oiseaux se trempaient l'aile dans ces bassins! Quel firmament la nuit constellait dans leurs seins! Quels murmures secrets et quelle âme profonde Sortaient avec ses flots, chantaient avec son onde ! C'était comme le chant confus, à demi voix. Des flots impatients d'écumer sous les bois, Et quand le soir, rasant leur face occidentale. Rougissait dans le ciel sa barre horizontale. Et, I étirant d'en haut ses rayons repliés, Glissait entre les troncs du dôme incendiés, Et semblait allumer sur ces fumantes cimes Un bûcher colossal pour d'immenses victimes; Quand ces feux des sommets réfléchis par la mer Dans ces vagues du soir paraissaient écumer; Que les brutes, sortant de leurs antres sauvages. Venaient rôder, bondir, hurler sur ces rivages;
RllCIT. 2^ "^jrO
Q.ue les milliers de cris des nuages d'oiseaux. Que l'innombrable bruit de tant de chutes d'eaux. Comme un orgue à cent voix qu'une seule âme anuiie, Donnaient chacun un son au cantique unanime; Et qu'un souffle des airs venant à s'exhaler, La surface des monts semblait toute onduler, Comme un duvet ému d'un cygne que l'on îouclij Frémit de volupté sous le vent de la bouche; Que les cèdres plaintifs tordaient leurs bras mouvants, Qu'un nuage de fleurs soulevé par les vents Sortait de la montagne avec des bruits étranges Et des flots de parfums pour enivrer les anges, L'extase suspendait le cœur silencieux, [ .
i.es etoîles a amour se penchaient dans les cieux, ^ ■ Et Celui qui connaît la colline et la plaine '*
Écoutait l'hosanna dont sa cime était pleine!!! »
— Mais, disais-jc en mon cœur, ce vieillard inconnu Parle comme quelqu'un qui lui-même aurait vu.
Il lut dans mon esprit ma pensée et mon trouble :
« Oui, j'ai vu, non par moi, non par ce regard trou'olc,
Non par cet œil de chair, mais par l'œil de ces saints
A qui Dieu, d'ici-bas, laisse voir ses desseins,
A qui des jours futurs l'avenir dit le nombre,
Et pour qui dans sa nuit le passé n'a point d'ombre !
— Je croyais qu'ici-bas il n'en restait aucun.
— Dans ces jours ténébreux, mon fils, il en reste un. Un seul, digne héritier de ces sacrés prophètes Dont l'éclair du Très-Haut illuminait les tètes.
Et dont par d'autres sens le sens divin instruit
Réverbérait ses feux jusque daus notre nuit! Cet homme, quand du ciel le souffle le visite. Tout ce que voit son œil, sa bouche le récite: Heureux qui peut l'entendre eu ces heures où Dieu Le rend contemporain et présent en tout lieu ! Il assiste vivant au sublime mystère, Aux actes successifs du drame de la terre; Mais il faut à ce saint, d'un pur désir conduit, Apporter un cœur simple et vide de tout bruit.
— Oh! dans quel coin du monde habite-t-il, mon père? Des montagnes aux mers, voyageur sur la terre,
Pour chercher un rayon de pure vérité.
J'ai laissé le pays par mon père habité. Cette tombe où ma mère habite avec mon dme; J'ai pris par chaque main cette enfant, cette femme, J'ai confié leur vie aux flancs de ce vaisseau. Comme on emporte tout dans le pan d'un manteau ; J'ai risqué mes trésors, mes amours et ma vie. Que voulez- vous de plus qu'un homme sacrifie?
— Eh bien, quand, au retour, de ces flots en courroux L'abime engloutirait et ces trésors et vous.
Vous n'auriez pas payé trop cher ce grand spectacle. Et sur la nuit des temps un éclair de l'oracle.
— Mais sur quels bords lointains vit cet homme de D:', Et qui m'enseignera le chemin et le lieu?
— Levez les yeux, mon fils; vous voyez sur nos têtes Ce groupe du Liban, tout voilé de tempêtes,
Dont les vastes rameaux, des feux du ciel fumants, Blanchissent au soleil comme des ossements, Et qui du haut Sanuin au cap blanc de Saïde Descendent vers la mer dans leur chute rapide : L'œil s'enfonce partout sous l'ombre des coteaux Dont le granit soutient de sublimes plateaux. Où les fentes du roc laissent sortir de terre
De distance en distance un sombre monastère.
En les voyant d'ici, l'œil même du nocher
Ne saurait distinguer leurs murs noirs du rocher;
Semblables à des caps qui brisent des nuages,
Ils s'élèvent au ciel d'étages en étages.
Noyés par les vapeurs dans les vagues de l'air;
On n'en voit quelques-uns qu'aux lueurs de l'éclair.
Nul n'en saurait trouver la route que les aigles.
Tout un peuple pourtant suit là de saintes règles,
Et, pour fuir l'esclavage et l'ombre du turban,
De trous comme une ruche a percé le Liban,
Et, suspendant son aire aux pans des précipices,
A fécondé du roc les moindres interstices :
Abeilles du Seigneur, dont la cire et le miel
Sont d'obscures vertus qui n'ont de prix qu'au ciel !
— Quel est ce peuple saint? — Ce sont les Maronites,
Tribu d'adorateurs, peuple de cénobit«s.
Qui, semblable aux Hébreux dans leur captivité,
A caché sur ces monts l'arche de vérité.
Dans les simples vertus que l'Occident oublie.
Là, depuis deux mille ans, leur race multiplie.
Ils n'ont pas recherché cette perfection
Qui s'affranchit des lois de la création :
Par les chastes liens des enfants et des femmes,
A l'amour du prochain ils exercent leurs âmes;
De leurs fruits, comme l'arbre, ils se font un honneur;
Un fils est à leurs yeux un tribut au Seigneur,
Un serviteur de plus pour servir le grand Maîlre,
Un œil, une raison de plus pour le connaître.
Une langue de plus dans le chœur infini
Par qui, de siècle en siècle, il doit être béni!
Ils ne dérobent pas, mendiants volontaires.
Leur pain aux indigents comme vos solitaires :
Du travail de leurs doigts pour tisser leurs habits.
28 I. A cHuxr d'un axgk.
Ils font filer le ver et paître les brebis;
Ils sèment le froment aux bords des précipices.
Ils attellent au joug leurs robustes génisses;
Et souvent vous voj-ez ces pieux laboureurs,
A moitié d'un sillon arrosé de sueurs,
Aux accents de l'airain qui sort d'un monastère
Arracher tout à coup le soc fumant de terre.
Et, mêlant sous le ciel la prière au travail.
Chanter l'h^'mne en laissant respirer leur bétail.
Sans jamais l'outrager, épurant la nature,
Leur vieux christianisme est une goutte pure
De cette eau que Jésus ne mêla d'aucun fiel
Quand sa bénite main la fit couler du ciel,
Et qu'il dit en partant: « Homme, je suis ton frère;
Mon royaume est le tien, et mon Père est ton père ! »
« Dans ce peuple d'élus quelques-uns cependant.
Soulevés d'ici-bas d'un soupir plus ardent.
Gravissant du Liban les sommets les plus rudes,
Sur la fin de leurs jours hantent les solitudes.
Où, livrés à l'esprit des contemplations.
Ils consument leur âme en aspirations :
Nouveaux Pauls du désert qu'une caverne abrite.
Que le lion nourrit et que l'aigle visite.
Il en est un surtout dont les anges, dit-on,
Ne prononcent entre eux qu'avec respect le nom,
Dont les hommes d'en bas, les plus vieux de leur race,
Ne connaissent plus l'âge, ont oublié la trace.
Et qu'ils n'ont jamais vu, dans leurs plus jeunes ans,
Qu'avec son front chenu, chauve de cheveux blancs.
Sa tempe approfondie et sa prunelle éteinte.
Où depuis soixante ans nulle clarté n'est peinte.
Mais qui semble, brûlée à des éclairs ardents.
Quoique aveugle en dehors, regarder en dedans.
Ah ! celui-là, mon fils, sait des choses étranges
Sur l'enfance du temps, sur l'homme et sur les anges ;
Soit qu'un récit divin lui fût un jour conté.
Soit qu'au-dessus des sens son esprit soit monté,
Soit que dans les rigueurs dont il se sanctifie
Son âme ait retrouvé le don de prophétie,
Et .qu'au lieu de percer la nuit de l'avenir
Elle sache évoquer des temps le souvenir.
Comme un esprit robuste, à force de pensée,
Rappelle du lointain sa mémoire effacée.
Il voit les jours d'Adam comme ceux d'aujourd'hui.
Mais il n'est pas aisé de parvenir à lui ;
II habite, au plus haut de ces cimes visibles.
Un antre tout fermé de rocs inaccessibles.
Où des pas des mortels ne mène aucun sentier:
Le montagnard en vain gravit un jour entier.
On ne peut découvrir la grotte «ans proSige;
On dit qu'à moins qu'un ange ou Dieu ne vous dirige.
De peine et de sueurs le corps anéanti,
On se retrouve au point d'où l'on était parti.
Mais l'esprit du Très-Haut, qui de si loin vous mène.
Vous conduira, mon fils, mieux qu'une trace humaine.
Laissez la blonde enfant avec sa mère en bas.
Et demain au Liban j'accompagne vos pas. »
Nous laissâmes tomber notre ancre dans la vase Où l'antique Sidon, près d'un cap qui s'évase. Rassemblait autrefois sous ses quais de granit Ses voiles comme autant d'aiglons rentrés au nid. Le temps n'a rien laissé de sa ruine immense Qu'un môle renversé qui dort au fond d'une anse, Du sable dont la lune éclairait la blancheur,
30 LA CHUTE D UN AXGr.
Et l'écume lavant la barque d'un pécheur.
Que ton éternité nous frappe et nous accable,
Dieu des temps, quand on cherche un peuple dans du sabll
Et que d'un vaste empire où l'on descend la nuit,
La rame d'une barque, hélas! est tout le bruit!
-^iS:*-
Je laissai tous mes biens dans ma maison flottante. Que ces flots assoupis berçaient comme une tente, Et le vieillard et moi, d'un essor tout pareil, Nos pas aux flancs des monts devançant le soleil, Nous vimes par degrés, au lever de l'aurore, La mer derrière nous fuir et les pics éclore, Et des sommets atteints d'autres sommets voilés Fendre des firmaments par leur neige étoiles. De là, le grand désert sous sa vapeur de braise Brillait comme un fer chaud rougi par la fournaise ; Et la mer et le ciel fondus à l'horizon, Trompant en s'unissant les yeux et la raison. Semblaient un océan circulaire et sans plages Où nageaient le soleil, les monts et les nuages. Nous passâmes au pied d'un haut mamelon noir Que couronnaient les murs d'un antique manoir, Tout semblable aux monceaux de gothiques ruines Dont le Rhin féodal revêtait ses collines. Des turbans noirs brillaient au sommet d'une tour. « Quel est, dis-je au vieillard, ce terrible séjour? Quel crime, ou quelle ardeur d'une âme solitaire, A pu faire habiter ce palais du mj'stère? — C'est là pourtant, mon fils, c'est là, répondit-il.
RliCIT. 31
Q.U une femme d'Europe a bâti son exil*.
Et que, livrant ses nuits aux sciences des Mages,
Elle s'élève à Dieu par réchelle des sages:
Dieu connaît si son art est songe ou vérité,
Mais tout homme bénit son hospitalité. »
Nous passâmes la nuit dans ces hautes demeures :
La grâce et la sagesse en charmèrent les heures,
Les étoiles du ciel en fêtèrent l'accueil,
Et mes pieds en sortant en bénirent le seuil.
Do la crête des. rocs aux torrents des abîmes, Nous montâmes trois jours et nous redescendîmes: Nous touchâmes du pied les sauvages tribus Des enfants du désert, des races vils rébuts; Des Druses belliqueux aux yeux noirs et superbes, Adorateurs du veau qui rumine leurs herbes; Des Arabes pasteurs, dont les chameaux errants Vieunent de trente jours pour boire les torrents, Q.ui suivent les saisons, et dont les tentes blanches. Portatives cités, brillaient entre les branches. Nous dormions en tout lieUj sans soif et sans danger, Car partout l'Orient a sacré l'étranger. Enfin, aux sons lointains de leurs cloches bénites. Nous connûmes de loin les monts des Maronites ; Et gravissant leurs pics où se brisent les vents. Nous laissâmes en bas leurs plus sombres couvents. Le Liban n'était plus pour nos pieds qu'un cratère. Éclaté par ses flancs en cent bouches de terre,
■ Lady Suuhopc, à Djiouu-
Où le regard, plongeant sur son rebord profond, Trouve la nuit, l'horreur, et le vertige au fond. Les neiges, qui fondaient en pâle et jaune écume. Fumaient comme des feux que le pasteur allume, Et, roulant dans l'abime eu cent mille canaux, Remplissaient l'air muet du tonnerre des eaux. Nous marchions en tremblant où l'aigle à peine niche, Quand, au détour soudain d'une étroite corniche, Nous vîmes, étonnés et tombant à genoux, Des cèdres du Liban la grande ombre sur nous; Arbres plantés de Dieu, sublime diadème. Dont le roi des éclairs se couronne lui-même. Leur ombre nous couvrit de cette sainte horreur D'un temple où du Très-Haut habite la terreur. Nous comptâmes leurs troncs qui sur%ûvent au monde, Comme, dans ces déserts dont les sables sont l'onde, Ou mesure de l'œil, en renversant le front, Des colonnes debout, dont on touche le tronc. De leur immensité le calcul nous écrase; Nos pas se fatiguaient à contourner leur base. Et de nos bras tendus le vain enlacement N'embrassait pas un pli d'écorce seulement. Debout, l'homme est à peine à ces plantes divines Ce qu'est une founni sur leurs vastes racines. De la croupe du mont où les neiges fondaient. Jusqu'aux bords d'un plateau leurs bras noirs déborda: Comme d'un coup de hache, en cet endroit fendue, La pente tout à coup jusqu'à perte de vue Plongeait en précipice, où, se brisant au fond, Un fleuve tout entier s'élançait d'un seul bond, Et de là, vers la mer se creusant en vallée. Faisait serpenter l'onde en un lit rassemblée.
RLCIT. 3}
Couchés sur le rebord, pour qu'en plongeant en bas Le vertige des eaux ne nous emportât pas, L'écume dans les yeux et le vent au visage, Nous regardions le gouffre ébattre son nuage. Comme du haut d'un cap on regarde écumer Sur les écueils fumants les grands flux d'une mer. Nos fronts seuls débordaient la béante muraille. Mon guide m'y montra du regard une entaille Q.ue Tonde avait creusée, et qu'en changeant de lits Sa chute avait laissée en ces rochers polis: C'était comme une immense et blanche cannelure Dont l'onde aurait sculpté la profonde moulure, Ou comme la moitié d'une solide tour Dont un pan écroulé laisse les flancs à jour, Et dont les jets de ronce et d'arbustes sauvages Laisse compter à l'œil les débris des étages. A quelques pas de nous, comme une fente au mur, S'ouvrait dans ses parois un interstice obscur, Semblable par sa forme aux portes colossales Qui s'élèvent du seuil au toit des cathédrales ; Devant cette ouverture, un grand banc de rocher, Promontoire du mont plus lent à s'ébrécher, Étendait de niveau quelques pieds de surface. Où la mousse et les pas trouvaient un peu d'espace. A travers de grands blocs de porphyre sanglant, Notre œil en démêlait le sentier circulant. L'onde, dont le granit le plus dur se découpe, En relevait les bords comme ceux d'une coupe. Ce rebord défendait le regard et les pas De l'abime ondoyant qui mugissait en bas. Une branche d'un cèdre, ainsi qu'un noir nuage, S'abaissant sur la place avec tout son feuillage. Dont les perles d'écume étincelaient au jour, \'ersait un peu de nuit et de fraîcheur autour,
Et laissait du matin les rayons et les ombres Luttant dans les rameaux jouer sur ces décombres.
« Rendons grâce au Seigneur, dit le vieillard tout bas;
Lui-même vers son saint il a guidé nos pas :
Nous sommes arrivés; ces gigantesques tiges
Des arbres de l'Édeu sont les sacrés vestiges;
Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom ;
Ces cèdres étaient vieux aux jours de Salomon ;
Leur instinct végétal est une âme divine
dui sent, juge, prévoit, et raisonne, et combine;
Leurs gigantesques bras sont des membres vivants
Qu'ils savent replier sous la neige ou les vents;
Le rocher les nourrit, le feu les désaltère;
Leur sève intarissable est le suc de la terre.
Ils ont vu sans fléchir sur leurs dômes géants
Le déluge rouler les flots des Océans ;
C'est un de leurs rameaux que l'oiseau bleu de l'arche
Rapporta de l'abîme en signe au patriarche;
Ils verront le dernier comme le premier jour!
L'ermite sous leurs pieds a choisi son séjour.
^'oilà depuis les temps l'antre afi"reux qu'il habite.
Où l'esprit du passé nuit et jour le visite,
Où, des rameaux sacrés peuplés d'illusions,
Descendent sur ses yeux les saintes visions;
Son âme s'y confond à l'âme de la terre.
Jamais seul, et pourtant constamment solitaire.
Il converse sans cesse avec d'étranges voix;
Il voit ce qui n'est plus, ainsi que je vous vois.
Sa chair ne ressent plus les lois de la nature.
Quelques fruits secs sont là toute sa nourriture;
Et, si du monastère à nos pieds habité
De ses frères en Dieu l'active charité
Ri": CIT. 35
Oubliait quelque jour d'apporter les corbeilles Des dattes et du miel aliment de ses veilles, Ce jour le trouverait mort d'inanition Sans avoir suspendu sa contemplation.
Allons, suivez ma trace au bord du précipice; Mais de vos pieds muets que le bruit s'assoupisse; Demeurez à la porte, et gardez-vous d'entrer Si je ne vous fais pas signe d'y pénétrer; Car un sens qui s'éteint en rend plus clair un autre ; Son oreille entendrait ou mon pas ou le votre ; Et, s'il est absorbé dans les choses d'en haut, Craignons de réveiller son esprit en sursaut : Nous chasserions la voix qui parle dans son âme, Comme en la secouant on éteint une flamme ! »
Je suivis pas à pas mon guide; en un clin d'oeil
De l'antre révéré nous touchâmes le seuil.
Un sourd bourdonnement, écho d'un cœur qui prie.
Ou d'une solitaire et sainte rêverie,
Vers la porte du roc nous guidait en marchant,
Comme un bruit d'eau caché qui croit en s'approchant ;
On eût dit que la roche, au lieu du solitaire,
Avait pris une voix et louait Dieu sous terre.
Nous ne distinguions pas les mots; mais les élans
De la voix pour l'oreille étaient assez parlants.
On y sentait l'ardeur et les bonds de l'extase
Qui d'un sein débordant jaillit et s'extravase,
Et de l'âme en travail le saint bouillonnement.
Le vieillard s'arrêta sur la porte un moment.
Entre les deux piliers tendit un peu la tète.
Prit ma main, et du doigt m'indiqua le prophète:
C'était lui; l'œil fermé comme un homme assoupi»
Sur le seuil de son antre il était accroupi,
Les deux pieds sous son corps, dans la sainte attitude Dont ses membres pieux avaient pris l'habitude, Ses mains sur ses genoux jointes par tous les doigts, Le buste sur lui-même affaissé sous son poids, Ses os près de percer sa chair d'anachorète Dessinés sous sa peau comme ceux d'un squelette. Mais où l'on retrouvait la charpente d'un corps Dont un esprit puissant avait mû les ressorts. Tout ce buste était nu ; la lourde couverture Que nouait une corde auteur de sa ceinture Déroulait seulement, pour ombrager le tronc. Quelques plis effilés sur sa natte de jonc. Ses longs bras attestaient la hauteur de sa taille; Son épaule adossée à la rude muraille.
Imitant par la peau la teinte du rocher, Comme un bloc de sculpteur semblait s'en détacher; Et sur ce blanc du marbre on distinguait à peine. Pour attester la chair, le bleu de quelque veine. Son crâne, éblouissant d'un blanc teint de vermeil. Ainsi qu'un dôme d'or éclatait au soleil; On eût dit que jamais aucune chevelure N'en avait ombragé la robuste moulure; Seulement les fils blancs de ses deux hauts sourcils Se mêlaient sur ses yeux à la blancheur des cils. Ses yeux étaient fermés, comme si la paupière N'eût plus cherché qu'en Dieu le ciel et la lumière; Un jour intérieur paraissait inonder Son visage immobile et doux à regarder; Creusés par la pensée et non pas par des rides, Ses traits purs n'étaient plus que des lignes arides Dont la peau qui s'y colle embrassait le contour; Même à travers sa joue on croyait voir le jour. De ce tissu fibreux la transparente trame Ne semblait plus un corps, mais un vêtement d'dme;
RLCTT. 37
Et, si l'on n'eût pas vu ses lèvres murmurer
Et sa poitrine osseuse en s'enflant respirer,
On eût pu croire, aux traits que le jeûne exténue,
A l'immobilité de ce front de statue,
A la même couleur des membres et du roc.
Que l'homme et le rochern'étaient qu'un même bloc!
Le soleil, qui rasait les parois de l'abime.
De son front chauve et nu teignait déjà la cime.
Ce rayon où ses veux allaient s'épanouir,
Bien qu'il ne pût le voir, il semblait en jouir.
Comme par l'autre sens dont la foi nous inonde
On sent Dieu, sans le voir, dans la nuit de ce monde.
La stupeur dans le roc pétrifiait nos pas;
L'ombre sans mouvement ne nous trahissait pas;
Xul soufHe de nos sens ne lui laissait connaître
Entre le ciel et lui la présence d'un être.
Oh ! qui retrouverait les paroles de feu
Qui consumaient sa langue en jaillissant à Dieu !
Que le Dieu qui créa ces natures étranges
Des lèvres de ses saints aspire de louanges!
Quand il eut exhalé son matinal encens.
Sans qu'un signe visible eût averti ses sens,
II se tourna vers nous, comme si la prière
D'un jour surnaturel eût guidé sa paupière:
« Jeune étranger, dit-i!, approchez-vous de moi!
Depuis des jours bien longs, de bien loin je vous voi
Vous venez, mon enfant, d'une ombre bien épaisse
Chercher le jour à l'heure où mon soleil s'abaisse î
Mais Celui dont la main me rappelle au tombeau
Avec une étincelle allume un grand flambeau;
Du levant au couchant l'inextinguible flamme
De l'âme qui s'éteint se communique à l'dme.
38 I.A CTIUTE d'uX AXGF.
Ce flambeau du passé que ne souffle aucun vent, Le mourant ici-bas le transmet au vivant; Toujours quelqu'un reçoit le saint manteau d'Élie, Car Dieu ne permet pas que sa langue s'oublie! C'est vous que dans la foule il a pris par la main, Vous à qui son esprit a montré le chemin. Vous que depuis le sein d'une pieuse mère De la soif du Seigneur sa grâce ardente altère ; C'est vous qu'il a choisi là-bas pour écouter La voix de la montagne et pour la répéter. Mais de ces grands récits des merveilles antiques Hâtez-vous d'épuiser les sources prophétiques ; Car dans cette mémoire où Dieu les fit rouler Elles n'ont plus, hélas! qu'un instant à couler. Celui qui vous amène à mes dernières veilles Veut que ma vieille voix meure dans vos oreilles. J'ai vu ma dernière heure avec vous s'approcher. Je vais laisser bientôt nia dépouille au rocher. Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre ; Lisez avant qu'un doigt ne déchire le livre Des secrets de la terre; il est partout écrit. Parlez: où voulez-vous que j'ouvre mon esprit?
— Que le souffle divin, dis-je, l'ouvre lui-même: Qui suis-je pour parler devant la voix suprême?
— Eh bien, répondit-il, mon fils, recueillons-nous; Mettez entre vos doigts le front sur vos genoux: Quand vous relèverez de vos mains votre tête,
La mort aura scellé les lèvres du prophète. »
Et trois jours à ses pieds nous restâmes assis. Ceci fut le second de ses douze récits.
v^R c'était dans ces jours,, avant que sur ces cimes Dieu n'eût fait refluer les vagues des abîmes, Qiiaud tout être voisin de sa création, Excepté l'homme, était dans sa perfection. La lune dans le ciel, pâle sœur de la terre. Comme aux bornes des mers la voile solitaire, S'élevait pleine et ronde entre ces larges troncs. Et, des cèdres sacrés touchant déjà les fronts, ]
Semblait un grand fruit d'or qu'à leur dernière tige Avaient mûri le soir ces arbres du prodige. De rameaux en rameaux les limpides clartés Ruisselaient, serpentaient en reflets réfractés. Comme un ruisseau d'argent, qu'une chute divise, En nappes de cristal pleut, scintille et se brise ; Puis, s'étendant à terre en immenses toisons. Sur les pentes en fleurs argentaient les gazons. On voyait aux lueufs de la nocture lampe Des files de troupeaux gravissant une rampe,
Qu'une errante tribu de pasteurs, pris du soir, Ch assait dans le lointain derrière un tertre noir; Hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'omb: Cette famille humaine était en petit nombre. Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité Xul tissu ne couvrait leur belle nudité : Les femmes s'ombrageaient avec leur chevelure, Qu'elles tressaient en frange autour de leur ceinture; £t les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux Des plus beaux léopards, ennemis des troupeaux. La taille, la grandeur, la force de ces hommes Passait l'humanité des âges où nous sommes. Autant que la hauteur de ces arbres géants Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans. Leur voix qui s'éloignait mourut dans la distance, Et tout fut sous le bois solitude et silence.
Majesté des déserts, de la nuit et des cieux.
Qui pourrait vous chanter comme vous voient mes yc
Si vous gardez encore après votre ruine
Pour le regard de l'homme une empreinte divine,
Si la nuit rayonnante et ses globes errants
Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents,
Qu'était-ce avant le jour où le dépôt de l'onde
Jeta sur notre sol son atmosphère immonde?
Qu'était-ce quand, du jour le grand globe couché.
Le firmament de nous par l'ombre rapproché,
Laissait lire au regard égaré dans ces routes
Ces voûtes de soleils derrière d'autres voûtes.
Et ce filet des cieux, vaste éblouissement
Dont chaque maille était un soleil écumant?
Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie
N'avait du globe encor qu'efileuré l'harmonie.
Que ce monde terrestre était encor celui
PREMIÈRE VISION". 4I
Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui?
Que tout, sortant d'Édeu, s'y souvenait encore
De l'immortalité de sa première aurore,
Et que dans l'univers toute chose et tout lieu.
De jeunesse exultants, se sentaient pleins de Dieu
Ah ! si de tout flétrir tu ne t'étais hâtée,
O mort! on n'eût jamais compris le nom d'athée!
Or en ces jours, mon fîls, tous les êtres vivants,
Q.u'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents,
Du soleil au ciron, de la brute à la plante,
Étaient tous animés par une âme parlante.
L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix
Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois;
De ces langues sans mots, depuis sa décadence,
Lui seul avait perdu la haute intelligence,
Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui,
Que l'âme commençait et finissait en lui;
Comme si du Très-Haut la largesse infinie
Épargnait la pensée en prodiguant la vie!
Et comme si la vie avait un autre emploi.
Père, que de comprendre en s'approchant de toi !
Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature
Xe parussent qu'un vague et stupide murmure.
Les anges répandus dans l'éther de la nuit
D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit;
Car du monde réel à leur monde invisible
L'échelle continue était plus accessible.
Aucuns des échelons de l'être ne manquaient;
Tous les enfants du ciel entre eux communiquaient;
Des esprits et des corps l'indécise frontière
N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière.
L'homme entendait l'esprit; l'être immatériel,
Habitant l'infini que l'homme appelle ciel,
Uni par sympathie à quelque créature.
Pouvait changer parfois de forme et de nature,
Et, dans une autre sphère introduit à son gré,
Pour parler aux mortels descendre d'un degré.
Bien plus, de ces amours des vierges et des anges
Il naissait quelquefois des natures étranges ;
Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que Du
De la brute à l'archange occupant le milieu ;
Monstres que condamnait leur nature adultère
A regretter le ciel en agitant la terre.
Du grand monde impalpable à ce monde des corps,
Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports;
Nul ne peut remonter de parcelle à parcelle
Les générations de l'âme universelle ;
Nul ne peut dénombrer, démêler, dénommer,
Ces gouttes s'écoulant de l'éternelle mer.
Mais la terre à nos pieds nous en rend témoignage :
De ce qu'on ne. voit pas ce qu'on voit est l'image;
Un ciel réfléchit l'autre, et si dans nos sillons
La poussière de vie écume en tourbillons.
S'il n'est pas un atome en la nature entière.
Un globule de l'air, un point de la matière,
Qui ne révèle l'être et la vie à nos yeux,
L'infini d'ici-bas nous dit celui des cieux;
L'éternité sans fond n'a point de bord aride,
Et ce qui remplit tout ne connait pas de vide !
De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux. Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux: Créés du même jour, enfants du même père,
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Que l'homme en les nommant peut appeler mou frère;
Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié
De tous nos sentiments n'a pris que la pitié!
Invisibles témoins de nos terrestres drames.
Leurs 3'eux ouverts sur nous pleurent avec nos âmes ;
De la vie à nos pas éclairant les chemins,
Ils nous tendent d'en haut leurs secourables mains.
C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes
Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines ;
Et pour eux la nature est un saint instrument
Dont l'immense harmonie éclate à tout moment,
Et dont la claire voix et les mille merveilles
De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles.
A cette heure où du jour le bruit va s'assoupir. Pour entendre du soir l'insensible soupir, Quelques-uns d'eux, errant dans ces demi-ténèbres. Étaient venus planer sur les cimes des cèdres. Des étoiles aux mers, comme pleine de sens, La montagne n'était qu'une âme à mille accents. Il eût fallu Dieu même et l'oreille infinie Pour démêler les voix de la vaste harmonie. Les anges, le silence et la nuit écoutaient Ce grand chœur végétal; et les cèdres chantaient.