NOUVELLES CAUSES DE CONFLIT
division, deux surtout méritaient de trouver grâce auprès d'eux. L'un était relatif à la suppression des barrières intérieures et l'autre aux réformes que l'état des finances permettait d'apporter aux rigueurs de la gabelle. A propos du premier de ces objets, Galonné avait dit dans son discours du 12 mars : « C'est un objet bien digne de remarque.... qu'en ce jour les Notables du royaume... vont recevoir la réponse aux cahiers présentés par les États généraux en 1614, et sans doute qu'ils vont coopérer, par leurs avis, par leur acclamation, à l'accomplissement du vœu que la nation entière exprimait, il y a cent soixante-treize ans, de la manière la plus pressante. Elle demandait alors que les barrières fussent toutes reportées à l'extrême frontière du royaume, que la circulation intérieure fût rendue libre, que le commerce fût affranchi de ses entraves,... le roi l'accorde aujourd'hui, et c'est le but du plan que vous allez examiner. » L'élévation de ce langage n'empêcha pas les Notables de multiplier les chicanes contre les propositions ministérielles et de prétendre qu'elles étaient trop absolues. Au contraire, les améliorations apportées au régime de la gabelle semblaient insuffisantes. Monsieur, lui-même, lut un contre-projet, qui concluait à l'abolition complète, immédiate, afin qu'il ne restât rien, disait-il, de Yinfernale machine de la gabelle. Galonné sortait encore tout meurtri de cette phase de la lutte.
D'ailleurs, il savait que de nouvelles intrigues s ourdissaient contre lui. Brienne avait recruté, dans l'Assemblée, de nombreux partisans, qui, pour lui ouvrir l'accès du pouvoir, ne cessaient de répéter qu'il fallait coûte que coûte renverser Galonné et que le plus sûr moyen d'y parvenir était de faire échouer toutes les parties de son plan, bonnes ou mauvaises. Ceux que ce plan offusquait, pour un motif ou pour un autre, se lais-
18i2 LA CHUTE DE l'aNCIEN RÉGIME
sèrent facilement convaincre par les partisans de Brienne, et, malgré les efforts de quelques hommes sages, il fut, dit-on, convenu que toutes les propositions du contrôleur général seraient invariablement repoussées *. Sous le coup de cette menace de guerre à outrance, Galonné réunit encore l'Assemblée générale (29 mars) et lui présenta, sans trahir son irritation, la troisième division de son travail, relative aux domaines et forêts de la couronne. Mais sa patience était à bout. Las de se défendre, il ne put résister à la tentation de prendre l'offensive. C'était, en quelque sorte, sous le manteau de la cheminée que ses adversaires le harcelaient sans merci; il résolut de dénoncer leurs manœuvres à l'opinion publique et de se sauver, ou sinon de se venger par un éclat.
Jusqu'alors ses projets, ses mémoires, ses discours n'avaient pas été livrés à la publicité : ils n'étaient connus que dans un petit cercle de monde et par les indiscrétions malveillantes des Notables. Galonné résolut de les imprimer et de les répandre. S'il s'en était tenu là, personne n'eût songé à blâmer sa conduite; il usait d'un droit incontestable, il ne trahissait aucun secret, il ne faisait appel à aucune passion. Mais ce n'est
J. D'après les Mémoires de Weber (p. 100), les choses se seraient passées d'une manière bien différente. Grâce à l'intervention du duc, Nivernais et du dnc du Châtelet, un arrangement était sur le point d'intervenir entre les Notables et Galonné, lorsque ce dernier publia tout à coup Y Avertissement de Gerbier. Mais si Galonné avait eu le moindre espoir d'en finir à l'amiable, dans quel but, dans quel inlérêt, aurait-il compromis cette dernière ressource? Je ne saurais admettre non plus que la majorité des Notables, si animée contre Galonné, si pressée de le renverser, ait jamais eu l'intention sérieuse de transiger avec lui. Telle est aussi l'opinion de Droz [Hist. de Louis XVI, p. 374- 315).
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pas ce qu'il voulait. Son but était de démasquer la conduite de ses adversaires et d'opposer aux intrigues aux criailleries de l'intérêt de caste, les protestations et les représailles de l'intérêt général. Aussi ne craignit-il pas de placer, en tête du volume qui contenait la première et la seconde division de son travail *, un Avertissement qui répondait à ses nouveaux desseins. La rédaction en fut confiée par lui à Gerbier % le célèbre avocat. Plus habitué aux vivacités des luttes judiciaires qu'aux périphrases du langage des chancelleries, Gerbier n'était pas l'écrivain le plus capable de donner à cette œuvre délicate une forme prudente et modérée ^ Cependant il ne faudrait pas juger de son mérite par le toile qu'elle suscita jadis ou par les reproches qui la poursuivent encore. D'ailleurs, elle n'est pas si longue qu'il soit impossible de mettre sous les yeux du lecteur les passages dont il a besoin pour l'apprécier en pleine connaissance de cause :
« Il s'est répandu des bruits ♦, des suppositions capables d'induire le peuple en erreur ; il est donc nécessaire de l'instruire des véritables intentions du roi ; il
1. Collection des Mémoires présentés à fass. des Notables, première et seconde division, Versailles, Pierre, premier imprimeur du roi, 1787, in-4».
2. Mémoires de Weber, p. 100, Comparez Droz, Hist. de Louis XVI, L I, p. 376.
3. Môme comme avocat, Gerbier était cité pour la vivacité et le caractère piquant de ses reparties, toutes les fois qu'il y était provoqué par ses adversaires. Voyez la notice insérée dans le Baireau français (édition Panckoucke, Paris, 1822), t. VI, p. 353.
4. Ceci est le début de V Avertissement dans le tirage à part dont nous parlerons un peu plus loin. Dans le volume contenant les mémoires, V Avertissement commence par ces mots : « Ces mémoires n'ont été faits que pour les Notables. Ils n'ont d'abord été remis qu'à eux et pour eux seuls. Il était juste que l'exposé des vues sur les<|uelles le roi a demandé leurs observations fût réservé à leur examen, avant d'être livré à la connaissance du public, et qu'ils pussent former tranquillement leurs avis dans l'intérieur des bureaux, sans être prévenus ou troublés par les opinions du dehors. Mais il s'est répandu dos bruits, etc. •
est temps de lui apprendre le bien que Sa Majesté veut lui faire et de dissiper les inquiétudes qu'on a voulu lui inspirer.
« On a parlé d'augmentation d'impôts, comme s'il devait y en avoir de nouveaux ; il n'en est pas question. C'est par la seule réformation des abus, c'est par une perception plus exacte des impôts actuels, que le roi veut augmenter ses revenus, autant que les besoins de l'État l'exigent, et soulager ses sujets autant que les circonstances peuvent le permettre.
« Mais, dit-on, la subvention territoriale équivaudra à quatre vingtièmes! Quant au produit, cela peut être; il est tellement altéré aujourd'hui par d'injustes exceptions qu'il pourra doubler par leur suppression. Mais, quant à la quotité, la subvention territoriale n'est et ne doit être que le remplacement exact des deux vingtièmes qui existent aujourd'hui. Le nom est indifférent, quand la chose n'est pas changée, et ce n'est pas la changer que d'en écarter les abus.
« Il y a deux vérités constantes et qu'on ne saurait nier : l'une qu'il est désirable pour tout le monde que l'équilibre entre les recettes et les dépenses de l'État soit promptement rétabli, puisque de là dépendent l'exactitude des payements, l'ordre économique et la tranquillité générale; l'autre que, pour parvenir à ce but. Sa Majesté n'emploie que des moyens fondés sur la justice distributive et qui, loin d'être onéreux au peuple, tendent tous à l'allégement des contribuables les moins aisés.
« C'est ce que fera voir la lecture des Mémoires donnés par les deux premières divisions du plan général, et c'est ce que manifesteront également ceux qui doivent suivre. On y reconnaîtra que les projets adoptés par Sa Majesté sont tous les projets sanctionnés depuis longtemps par le public. »
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Ici se place un résumé succinct des projets soumis aux Notables ; après quoi, V Avertissement continue et finit en ces termes :
« Au total, le résultat des moyens proposés doit être qu'enfin le niveau existera entre les recettes et les dépenses, et qu'en même temps il y aura trente millions de soulagement pour le peuple, sans y comprendre la suppression du troisième vingtième.
« Quelles difficultés peuvent entrer en balance avec de tels avantages? On paiera plus... sans doute, mais qui? ceux-là seulement qui ne payent pas assez; ils paieront ce qu'ils doivent suivant une juste proportion, et personne ne sera grevé. Des privilèges seront sacrifiés.... oui, la justice le veut, le besoin l'exige; vaudrait-il mieux surcharger encore les non-privilégiés, le peuple? Il y aura de grandes réclamations... on s'y est attendu. Peut-on faire le bien général sans froisser quelques intérêts particuliers? Réforme-t-on sans qu'il y ait des plaintes? Mais la voix du patriotisme!... Mais le sentiment dû au souverain qui concerte avec la nation les moyens d'assurer la tranquillité publique!... Mais l'honneur! L'honneur, si puissant au cœur des Français!... Peut-on douter qu'ils ne l'emportent enfin sur toute autre considération?
« Déjà les premiers ordres de l'État ont reconnu que la contribution territoriale doit s'étendre sur toutes les terres, sans aucune exception, et en proportion de leurs produits *. Déjà ils ont ofiert de sacrifier pour le soulagement du peuple des exceptions personnelles, que le roi avait trouvé juste de leur accorder *. Déjà l'Assem-
1. Ceci n'était peut-être pas tout à fait exact. Cependant les déclarations faites par les Notables, pour masquer le fond de leur pensée, autorisaient suffisamment cet éloge plus habile que mérite.
2. Allusion au refus fait par la noblesse de la décharge de capitation, qui lui était olTerte.
blée a fait éclater sa reconnaissance sur les vues annoncées par Sa Majesté.
« Ce serait à tort que des doutes raisonnables, des observations dictées par le zèle, des expressions d'une noble franchise feraient naître l'idée d'une opposition malévole; ce serait faire injure à la nation et ne pas la connaître que de n'être pas assuré que son vœu conspirera avec celui d'un roi qu'elle chérit et qu'elle voit animé du seul désir de rendre ses peuples heureux. »
En lisant avec calme ces lignes aujourd'hui refroidies, on a peine à comprendre l'émotion incroyable qu'a produite leur apparition. Rédigées pour servir de préface à un recueil de pièces justificatives, elles ne semblent pas dépasser la mesure qu'autorise une légitime défense. En quoi les renseignements qu'elles donnent sont-ils contraires à la vérité? En quoi les arguments qu'elles résument blessent-ils les convenances qu'un homme d'État soit tenu de respecter? Aussi, parmi les contemporains, il y en a qui ont su résister aux entraînements de leur époque et tempérer la rigueur de leur blâme. « Sans doute, a dit l'un deux *, l'intention n'était pas sans excuse, le contenu peut-être n'était pas sans justice. » Pour nous, si Galonné a commis une faute, c'est qu'il ne s'est pas contenté de laisser à un simple Avertissement la place qui lui était destinée dans le volume de ses Mémoires. Il l'a fait tirer à part ^ ; il l'a fait répandre à profusion, dans les rues et sur les places, par les crieurs publics. Il en a transmis des exemplaires aux curés de campagne pour être lus au prône. Sous