‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 137 sur 350 · Mémoires de Weber, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Weber, p

mieux de résigner les fonctions de contrôleur général, dès que le moment serait venu d'aborder une combinaison définitive. De là le choix de Fourqueux. « Jamais perruque du conseil d'État, dit plaisamment Mme de Staël, n'avait couvert une plus pauvre tête. » Ceux qui ne connaissaient pas le secret de la comédie ne purent réprimer un cri de surprise, et il paraît que M. de Montmorin lui-même n'était pas au nombre des initiés, si l'on en juge par les détails curieux qu'il raconte à ce propos : « Lorsque le roi, dit-il \ me chargea de sa lettre pour M. de Fourqueux, je crus devoir lui représenter que je trouvais le fardeau des finances trop au-dessus des forces de ce bon magistrat. Le roi parut sentir que mes inquiétudes étaient fondées. — Mais qui donc prendre? me dit-il. — Je lui répondis qu'il m'était impossible de ne pas être étonné de cette question, tandis qu'il existait un homme qui réunissait les vœux de tout le public... J'ajoutai que, tant que M. Necker existerait, il était impossible qu'il y eût un autre ministre des finances, parce que le public verrait toujours avec humeur et avec chagrin cette place occupée par un autre que lui. Le roi convint des talents de M. Necker; mais il m'objecta les défauts de son caractère; et je reconnus facilement les impressions qu'avait données contre lui M. deMaurepas dans l'origine, et que MM. de Vergennes, de Galonné, de Miromesnil et de Breteuil avaient gravées plus profondément. JeneconnaissaispaspersonnellementM. Necker; je n'avais que des doutes à opposer à ce que le roi disait de son caractère, de sa hauteur et de son esprit de domination ^ Un peu de timidité, pas assez d'énergie

1. JSote reproduite dans les Mémoires de Marmontel, t. III, p. 332 et suiv.

2. Ceci rappelle et justifie ce qu'a dit Besenval (voir plus haut) : « Certainement M. Necker était le plus propre à rétablir la confiance, à ramener l'argent; mais le roi était convaincu qu'il fallait lui cédei^ son trône, s'il le rappelait; et le roi avait raison (!). »

m'empêcha d'être aussi pressant que j'aurais pu l'être... Il fallut aller remettre à M. de Fourqueux la lettre qui lui était adressée et même vaincre sa résistance : j'en avais Tordre positif. Cependant il est certain qu'on avait offert la place à M. de La Millière; la reine l'avait fait venir ; le roi s'était trouvé chez elle à l'heure qu'elle lui avait donnée, et tous les deux le pressèrent fort d'accepter ; mais il eut assez de bon sens pour ne pas céder à leurs instances. M. de Fourqueux fit d'abord assez de difficulté, mais enfin il se détermina. A peine fut-il en place, que l'opinion modeste qu'il avait de lui-même ne fut que trop bien confirmée. »

Cependant Louis XVI, en se séparant de Galonné, ne lui laissa d'abord apercevoir aucun signe de mécontentement. Au contraire, il le pria de rester à Versailles, comme à son ordinaire, ou à Paris au contrôle général, et de travailler à la rédaction des mémoires relatifs à la quatrième division de son travail, mémoires qui n'étaient pas encore prêts et qu'il s'agissait de présenter le plus tôt possible à l'examen des Notables. Cette mesure insolite, rapprochée de l'incapacité notoire de Fourqueux, fit soupçonner quelque arrière-pensée. Tout le monde crut que le renvoi de Calonne n'était qu'une satisfaction apparente, concédée à la fureur des Notables; qu'il continuerait à diriger sous main les finances jusque la clôture de l'Assemblée, et qu'ensuite il reprendrait le titre confié temporairement à un homme de paille. L'erreur publique ne tarda pas à se dissiper. Bientôt le roi, sans donner à Calonne un ordre positif d'exil, lui fit conseiller de se rendre à sa terre de Gamonville, en Lorraine. On conçoit qu'une disgrâce douteuse et incomplète ne suffisait pas à l'ardeur de ses ennemis. Est-ce Fourqueux, est-ce Breteuil, qui se chargea de lui porter le coup de grâce, en prenant auprès du roi l'initiative d'une dernière dénonciation ? Peu importe.

Cette fois, la carrière de Galonné fut irrévocablement brisée K

Peut-être un jour l'histoire montrera-t-elle pour lui moins de rigueur qu'elle en a déployé jusqu'à présent. Il a eu la singulière destinée de soulever la réprobation des partisans de l'ancien régime, et de ne recueillir aucune sympathie parmi les partisans de la Révolution. Ce double résultat n'a rien qui doive surprendre. Les partisans de la Révolution ne lui témoignent aucun gré des services qu'il a rendus à leur cause, sans le vouloir ou sans le savoir. Quant aux partisans de l'ancien régime, ils ne peuvent lui pardonner d'en avoir cherché le salut par l'emploi de moyens qu'ils ont fait échouer avec autant d'imprudence. Il faut même qu'ils le montrent coupable, afin d'avoir le droit de se prétendre innocents. Il faut qu'ils exagèrent ses fautes, afin d'atténuer les leurs. Aussi leurs imputations intéressées méritent qu'on les contrôle, et j'en ai cité plus d'une qui ne résiste pas à l'examen. Je serais tenté d'ajouter que cet homme, accusé de tant de malversations, sortit du contrôle général plus besogneux qu'il n'y était entré. Mais je ne veux relever, au sujet de sa chute, que deux points plus dignes d'attention.

Dans l'intérêt de la royauté. Galonné tombait trop tard ou trop tôt. S'il était incapable de présider à l'exécution de ses plans, dès l'origine, Louis XVI ne devait pas le charger de les soumettre à l'assemblée des Notables, au risque d'attirer sur eux la défaveur qui s'attachait au caractère de leur auteur. En tout cas, il devait éviter de

1. Le principal prétexte de cet exil fut remploi que Galonné avait cru pouvoir faire de valeurs empruntées au trésor, afin de soutenir le cours des fonds publics, au début de l'assemblée des Notables, par l'intermédiaire de M. de Veymeranges et autres. Il s'en est longuemet expliqué dans sa Requête au roi. Il prétend même qu'il n'a fait que se conformer aux intentions que le roi lui-même avait manifestées. Voyez la Hequéte, p. 49 et suiv.

le soutenir si longtemps et d'assumer la responsabilité de ses a^tes, y compris V Avertissement, qui donna le signal des dernières attaques. Mais, puisqu'il avait suivi cette marche, puisqu'il y avait persisté malgré les observations des Notables, pourquoi l'abandonner tout à coup, comme s'il était effrayé de leurs clameurs? « Il nuisait presque autant à la dignité de son pouvoir, en abandonnant ainsi un mauvais ministre, que lorsqu'il en avait sacrifié de bons ^ » Il donnait à la France une nouvelle preuve d'irrésolution et de faiblesse.

Dans de telles circonstances, la chute de Galonné menaçait la royauté d'un autre péril. Elle rappelait aux privilégiés, ce qu'ils ne savaient que trop, que, sous un prince comme Louis XVI, aucun ministre n'était assez fort pour attaquer leurs privilèges. Car, au fond. Galonné, pas plus que Turgot, pas plus que Necker, n'a pas été puni des torts qu'on lui impute : il est tombé parce qu'il a eu l'audace de toucher aux abus de l'ancien régime. Mirabeau lui-même, si animé qu'il fût contre son ancien protecteur, déplorait hautement l'injustice « dont on usait, disait-il, envers un ministre qu'on avait flatté quand il commettait des fautes, et que l'on persécutait quand il s'efforçait de les réparer ^ » En cédant une fois de plus aux exigences du clergé, de la noblesse et de la magistrature, Louis XVI commettait plus qu'une injustice, il tombait dans une de ces erreurs politiques dont les souverains ne tardent pas à se repentir.

Le lendemain du jour où Galonné fut remplacé par Fourqueux, Necker publia le Mémoire justificatif \ qu'il

1. Considérations sur la Rév. fr., par Mme de Staël, t. I, p. 97.

2. Mémoires de Mirabeau, par Lucas de Montii^ny, t. IV, p. 594.

3. Mémoire publié par M. Necker (avril 1787) en réponse au discours prononcé par M. de Calonne, devant rassemblée des Notables.

avait rédigé malgré la défense du roi. Personne ne prit le temps de rechercher si ses calculs étaient exacts, ses arguments sans réplique. On ferma les yeux sur les invraisemblances choquantes de son système. On ne vit, dans son œuvre, qu'un prétexte de récrimination contre les administrateurs qui lui avaient succédé. Décidément, il était seul capable de rétablir l'ordre dans les finances et de combler le déficit sans la moindre augmentation d'impôts. Cet éloge, colporté partout, inquiéta les amis de Brienne. Ils persuadèrent à Louis XVI, déjà fort irrité, qu'une telle désobéissance entretenait une fermentation dangereuse, et Necker reçut une lettre de cachet qui l'exilait à vingt lieues de la capitale. « L'opinion publique, dit Mme de Stael S changeait les persécutions en triomphe. Tout Paris vint visiter M. Necker, pendant les vingt-quatre heures quMl lui fallut pour les préparatifs de son départ. L'archevêque de Toulouse, protégé de la reine, et qui se préparait à remplacer M. de Galonné, se crut obligé, même par un calcul d'ambition, à se montrer chez un exilé. De toutes parts, on s'empressait d'offrir des habitations à M. Necker... Le malheur d'un exil qu'on savait être momentané ne pouvait être grand, et la compensation était superbe. Mais est-ce ainsi qu'un pays peut être gouverné?... » La mesure était d'autant plus fâcheuse qu'elle souleva l'indignation des Notables, parmi lesquels Necker comptait beaucoup d'amis. D'ailleurs, l'Assemblée entière attendait le Mémoire Jus tï/îcatîf comme un document nécessaire à son édification. Exiler l'auteur, n'était-ce pas avouer qu'on redoutait de la voir éclairée? Elle ne trouva pas de meilleure réponse à ce déni de justice qu'une sévérité plus grande pour les plans de Galonné, une opposition plus ardente contre tous les pro-

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