‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 155 sur 350 · Mémoires de Saint-Simon, t. VII, p. 19i · texte numérisé non relu

Mémoires de Saint-Simon, t. VII, p. 19i

Malgré tout, la royauté française était armée de pouvoirs si étendus, elle disposait de tant de moyens d'influence, qu'en cas de conflit avec les parlements elle aurait été sûre de conserver le dernier mot, si elle ne s'était pas vue contrainte de recourir à eux pour se procurer des ressources nécessaires. Il n'y a pas de gouvernement possible sans crédit : jadis il n'y avait pas de crédit public sans la garantie parlementaire librement accordée. Ce n'était pas là une question de droit, sur laquelle variait l'avis des jurisconsultes; c'était une question de confiance, sur laquelle les préteurs se montraient unanimes. Depuis que la détresse du trésor était connue, les exigences des capitalistes allaient évidemment s'accroître, et le secours du parlement devenait de plus en plus indispensable à la royauté. Voilà ce qui donnait tant d'assurance aux magistrats. Eux aussi, comme les révolutionnaires \ bénissaient au fond du cœur le déficit, le bienheureux déficit, dont ils se plaisaient à exagérer le chiffre. Jamais circonstance aussi favorable n'avait encouragé leurs prétentions ambitieuses.

Malheureusement leur ambition n'était pas de celles qui rachètent l'égoïsme de quelques visées particulières par l'importance des services qu'elles rendent à l'intérêt public. Pas plus que les parlements de province, le parlement de Paris ne songeait nullement à profiter de l'occasion pour fonder un ordre meilleur, dans lequel

1. Voir la suite de cette Etude, chapitre XV, parag. 42. «Tous s'accordaient à dire qu'il n'y a qu'une occasion pour reprendre la liberlô... et que le déficit était le salut de la France. » (Uabaut-Saiut-Etienne, Œuvres, t. l,p. 281.)

il se réserverait une prépondérance plus utile au pays. Gomme les Notables, il n'avait aucun plan d'avenir mûrement arrêté. Gomme eux, il était plus propre aux taquineries de l'opposition qu'à la conduite des affaires gouvernementales. Nous avons, pour le bien connaître, un témoignage précieux, celui d'un de ses membres, que nous avons déjà cité, que nous citerons souvent. Jeune encore au mois de juillet 1787, Sallier vint prendre possession d'un siège de conseiller que la fortune de sa famille lui avait permis d'acquérir. Il ne pouvait être mieux placé pour voir de près les choses qu'il rapporte et les acteurs qu'il dépeint. D'ailleurs, ses jugements sont ceux d'un homme éclairé par l'expérience, refroidi par le malheur, et qui ne craint pas d'avouer franchement la part que lui-même a prise aux torts de ses collègues, a Le parlement, dit-il S avait un grand fond de royalisme et en même temps le sentiment de ses devoirs envers les peuples. De tous les corps intermédiaires qui ont existé, aucun peut-être n'a réuni plus d'honneur et d'indépendance; mais, se regardant comme le seul gardien -de la liberté publique, il vivait dans une défiance rigoureuse du ministère, qu'il était toujours prêt à censurer. De cette disposition habituelle il résultait que, s'il était incapable de manquer à la fidélité envers son roi, il n'était cependant pas à l'abri de l'influence des factions naissantes, lorsqu'elles sont encore cachées sous les dehors séduisants de l'amour du bien public. » Un peu plus loin, en regrettant les excitations du dehors, qui poussaient toujours les magistrats à des mesures extrêmes, Sallier ajoute ^ : « Ge langage était facilement écouté par des hommes qui plaçaient leur premier devoir et la plus essentielle de leurs vertus dans une censure sévère de tous les ministres, quels qu'ils

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