Eodem, p
l'idée antique de revêtir la toge sénatoriale, après avoir déposé la cuirasse, le charme nouveau de défendre la liberté par la parole, dans le sanctuaire des lois et sur les rives de la Seine, après l'avoir défendue par Tépée sur les bords de l'Ohio, étaient des traits dignes d'entrer dans un roman. Lafayette dut être tenté. Mais, encore frappé des délibérations flegmatiques des congrès américains, il craignait un ridicule, s'il se mêlait à la cohue des enquêtes parisiennes \ Il refusa donc d'être conseiller au parlement. Mais il se lia dès lors avec quelquesuns de ces magistrats, qui, depuis, lui ont reproché d'être moins hardi qu'eux dans la carrière révolutionnaire. Il y eut des conférences - ; on se formait aux discussions ; on rédigeait un corps de doctrine ; on dressait des batteries contre les débris de la féodalité qui étaient encore debout. Peu de temps après que la grande chambre avait condamné au feu l'écrit de Boncerf contre les droits féodaux, les membres influents des enquêtes se liguaient entre eux pour donner toujours gain de cause aux vassaux dans leurs procès contre les seigneurs. » Au début d'une efl'ervescence qu'il ne partageait pas, le premier président d'Aligre avait fait quelques efforts pour en contenir l'explosion et pour en arrêter les progrès. Mais, sous le ministère de Galonné, le gouvernement commit la faute de l'indisposer par des mesures
1. Lafayette refusa parce qu'il voulait bien se servir du parlement, mais non se lier à lui. Voir sa correspondance avec Washington et autres. « Les Parlements, malgré leurs inconvénients, ont été des champions nécessaires à mettre en avant (25 mars 1788)... Je suis peu parlementaire, comme vous savez, et, quel que soit l'arrangement, il faut que la magistrature passe par le creuset des Etats généraux » (fin août 1788).
2. Il ne faut pas confondre ces conférences, qui remontent au retour d'Amérique, en 1783, avec les réunions moins nombreuses et moins bruyantes qui se tenaient chez Adrien Duport à la veille de 1789. Nous aurons à nous occuper avec plus de soin de ces dernières, auxquelles tous les historiens attribuent une influence considérable sur la marche des événements.
i246 LA CHUTE DE l'aNCIEN RÉGIME
dont la sévérité déplacée l'atteignait personnellement ^ . Depuis lors, jusqu'à sa retraite, au mois d'octobre 1788, « un sentiment d'animosité et de vengeance le décida à abandonner les enquêtes aux mouvements déréglés de leur pétulance ^ » Du reste, le président d'Aligre n'avait jamais eu, à la tête de la compagnie, l'autorité d'un guide et d'un modérateur. Bésenval le représente sous les traits d'un homme « bien blanc, bien frais, bien occupé de son énorme fortune, » et bien incapable de s^ dévouer à Taccomplissement d'une tâche aussi ingrate que difficile. Sallier dit plus gravement =^ : « Il manquait surtout au parlement un premier président qui, par l'habitude de cette estime et de cette confiance que donne un caractère éprouvé de sagesse et de vertu, eût su, à l'exemple des de Thou, des de Harlay, des Mole, se faire à la fois écouter de la cour et dans sa compagnie. »
D'un autre côté, le gouvernement avait perdu l'habitude des grandes luttes parlementaires d'autrefois, des précautions qu'elles exigeaient, des manœuvres dont elles autorisaient l'emploi. Le temps était passé des hommes d'Etat, comme le duc de Ghoiseul, qui professaient la doctrine que la royauté, obligée de subir le contrôle des cours souveraines, devait s'attacher à vivre avec elles le moins mal possible et trouver le moyen d'en tirer tous les services qu'elles étaient susceptibles de lui rendre : « Soit orgueil *, soit insouciance, le ministère avait toujours beaucoup trop négligé les moyens qui peuvent conserver Tharmonie entre la cour et l-e parlement ; et, faute de pouvoir corrompre, il paraissait ne pas avoir la moindre idée de l'art nécessaire pour
1. Voyez, en ce qui touche cet incident, Particularités sur les ministres des finances, p. 286-287.