PRÉLIMINAIRES DE LA SÉANCE ROYALE
ni de théories abstraites, ni de formes plus ou moins surannées; qu'avant tout il fallait réussir; que d'ailleurs il n'y avait aucun inconvénient à constater l'existence d'une majorité dont on était sûr, et qu'il pouvait y en avoir beaucoup à blesser la susceptibilité de magistrats dont on avait encore besoin. Le conseil se sépara sans avoir le moindre soupçon de l'écueil au-devant duquel il marchait sans le savoir. On croyait avoir pourvu à tout. On touchait au port, et l'on pensait y entrer à pleines voiles. Vingt-quatre heures après, tout était perdu, irrévocablement perdu. Une erreur des uns, une simple inadvertance des autres, dans les dispositions de la dernière manœuvre, avait fait sombrer tout à coup le navire et l'équipage.
Le lundi 19 novembre 1787, il n'était encore que huit heures du matin S quand le cortège royal arriva sans bruit aux portes du Palais de Justice. Déjà tous les princes et la plupart des Pairs occupaient dans la Grande Salle leurs places accoutumées. A peine entré, Louis XVI ordonna au président d'Aligre d'introduire le parlement, et les chambres vinrent aussitôt prendre séance '. Malgré les vides causés dans leurs rangs par l'éloignement de leurs membres qui n'avaient pas reçu l'avis tardif de la convocation, elles étaient fort nombreuses. Le garde des sceaux avait eu soin de recommander
1. C'est l'heure indiquée par Sallier [Annales françaises, p. H3 et 129). Bésenvai se trompe certainement, quand il fixe l'ouverture de la séance à onze heures {Mémoires, t. III, p. 304). Le choix d'une heure si matinale concorde avec les précautions prises pour éviter la foule : voyez plus loin le discours de Robert de Saint-Vincent.
2. Sauf indication contraire, presque tous les détails que nous donnons ici sur .la séance du 19 novembre sont empruntés i\ Sallier, qui y assista comme conseiller des Enquêtes et qui nous en a laissé le récit le plus fidèle. Annales françaises, p. 113 à 131.
l'exactitude aux conseillers d'État et aux maîtres des requêtes, à qui le titre de conseillers honoraires donnait droit de présence et de voix délibérative. Ils s'empressèrent tous de se rendre à son appel. C'est ainsi que l'on voyait deux membres du ministère, Malesherbes et le contrôleur général Lambert, assis au milieu des magistrats. Un troisième ministre, le duc de Nivernais, siégeait parmi les pairs. Lamoignon accompagnait le roi, comme organe officiel de ses volontés. Mais il n'était que garde des sceaux. Le vieux Maupeou conservait encore dans son exil la dignité inamovible de chancelier de France, et, à son défaut, la présidence de l'Assemblée revenait au président d'Aligre. Quant à Brienne, quoique ministre principal, un usage étrange ne lui permettait pas de pénétrer dans l'enceinte où le sort de ses projets allait être débattu. Pour se tenir au courant des débats et calmer son impatience, il dut se contenter d'envoyer au Palais son neveu et secrétaire l'abbé de Loménie \ C'était « un jeune homme rempli d'esprit, de connaissances et des qualités les plus attachantes. » Il s'installa dans une des salles réservées au parquet de la cour; et là, tout en causant avec les curieux qui s'y trouvaient admis, tout en donnant carrière à sa verve quelquefois indiscrète, il surveillait attentivement les péripéties de la séance et dépêchait à son oncle courrier sur courrier.
Si les premières nouvelles qu'il lui transmit étaient exactes, elles ne durent pas le rassurer. Depuis quelques jours, l'état des esprits, dans le parlement, présentait un caractère beaucoup moins favorable, qui s'explique par un concours de circonstances diverses. De quelque mystère que fussent enveloppés les plans ministériels, leurs principales dispositions avaient transpiré au de-
1. Voyez Lameth, Hist. de PAss. const., t. I, Introduction, p. lxxyi; et Bésenval, Mémoires, t. III, p. 306.