‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 217 sur 350 · Sallier, Annales françaises, p · texte numérisé non relu

Sallier, Annales françaises, p

cent quarante millions, qui serait même porté pour l'année actuelle à cent soixante et douze millions. Ce fut l'abbé Sabathier qui, le premier, combattit ouvertement l'édit. Il fut d'avis de l'enregistrer quant au premier emprunt seulement, et demanda au roi la convocation la plus prompte des États généraux K D'autres après lui parlèrent dans le même sens, tous avec franchise et liberté, tous dans les termes du plus profond respect pour le roi, quelques-uns avec peu de ménagement pour les ministres. Sur ce fond un peu terne, encore plus monotone, se détachent quelques épisodes dont le souvenir mérite d'être conservé.

Parmi les plus anciens conseillers de lagrand'chambre, on distinguait un des chefs de l'opposition radicale, Robert de Saint-Vincent, magistrat austère, laborieux, accoutumé à vivre dans la retraite, à exprimer franchement sa pensée, et dont la bonne foi était d'ailleurs incontestable. Quand vint son tour d'opiner, il prononça un véritable discours, que Sallier a tenté de reproduire, à l'aide de notes prises séance tenante. On peut juger, par cet échantillon presque authentique, de la hardiesse de langage qui régnait ce jour-là sous les voûtes de la grande salle. Dès les premiers mots, le vieux conseiller ne craint pas de prendre le roi lui-même à partie. Il lui rappelle des circonstances pénibles, qui doivent lui servir d'avertissement et lui montrer qu'au sentiment du public l'édit présenté par ses ministres n'est qu'une « calamité » de plus, ajoutée à tant d'autres]: « Si Votre.Majesté venait apporter au parlement des lois pour le soulagement de la nation, aurait-on cherché à soustraire à vos regards le peuple de votre capitale? Les portes du

1. On a reproché à l'abbé Sabathier d'avoir oublié dans son discours les égards qu'il devait à Tautorité royale. Sallier déclare au contraire que, « loin de se livrer aux écarts de l'irrévérence, il fatigua le roi et l'assemblée par l'accumulation des formes respectueuses, dont il enveloppa la censure qu'il se permit » {Annales françaises, p, 133).

Palais seraient-elles fermées? Les avenues de cette salle seraient-elles interdites aux citoyens? La marche de Votre Majesté eût-elle été transformée en une course précipitée? Ah! pourquoi se trouve-t-on dans le cas de craindre qu'au lieu des acclamations unanimes, si justement dues à Votre Majesté pour sa bonté et son amour pour ses peuples, elle ne remarquât sur tous les visages qu'inquiétude et consternation? » De ces paroles, il est permis de conclure que l'hostilité populaire ne s'arrêtait plus à la reine ou au comte d'Artois. Elle commençait à monter jusqu'à Louis XVI, qu'elle obligeait de prendre des précautions humiliantes quand il se montrait aux Parisiens. Encore un symptôme, qu'il importe de recueillir et de signaler en passant.

Les nombreuses critiques que l'orateur dirige ensuite contre les dispositions financières de l'édit contiennent des aperçus remarquables ; et nous les recommandons, sans hésiter, à l'attention de ceux que ces détails intéressent. Mais, pour ne pas tomber dans des longueurs fatigantes, nous nous bornerons à citer ici le passage de ce discours qui concerne les États généraux. Sur ce point, Robert de Saint-Vincent partage les idées de Mirabeau. « Le remède aux plaies de l'État, dit-il, a été indiqué par votre parlement : c'est l'assemblée des États généraux. Votre Majesté y trouvera des conseils et des secours. Cette convocation, pour être salutaire, doit être prompte. Si l'on tarde, les maux s'accroîtront et le remède sera plus difficile. Votre Majesté annonce dans son édit que les États généraux seront assemblés pour l'année 1792; pourquoi ce retard? Le moment n'est pas venu, dit-on. Je cherche ce qu'on peut entendre par là. Trouve-t-on que le désordre ne soit pas assez grand dans les finances? Un déficit de cent quarante, de cent soixante et dix millions, ne paraît-il pas suffisant? En quoi donc est-il nécessaire d'y ajouter une dette de cinq

cent millions? La vérité, la voici. Vos ministres veulent éviter ces États généraux dont ils redoutent la surveillance. Mais leur espérance est vaine : les besoins de TÉtat vous forceront à les assembler d'ici à deux ans. Oh î oui, ils vous y forceront, et le plus sage parti à prendre serait de profiter de la bonne disposition des esprits, de cette passion du bien public qui anime aujourd'hui tous les Français. Ceux qui disent qu'il faut attendre ne peuvent pas avoir des vues droites. S'ils veulent du temps, c'est donc pour former des intrigues, pour composer les États généraux avec des courtisans préparés à les applaudir, ou avec des hommes turbulents qui y porteraient le désordre et les rendraient infructueux et peut-être nuisibles. Dieu veuille préserver le royaume de tels malheurs ! Mais il est permis de les craindre... » Après avoir rapporté ces paroles prophétiques, Sallier ajoute : « J'ai pu rendre avec fidélité les expressions de ce discours ; mais il faut l'avoir entendu, pour se faire une idée de ce que le débit, l'organe et le geste y ajoutaient de rudesse et d'originalité. Pendant tout le temps qu'il dura, le roi resta tourné vers l'orateur, les yeux fixés sur lui, l'écoutant avec attention et bonté, et il fit témoigner depuis que cette franchise ne lui avait pas déplu, »

On attendait avec impatience l'avis de d'Éprémesnil. Tous les assistants connaissaient la part qu'il avait prise aux projets ministériels. Personne n'ignorait non plus les froissements qu'il avait éprouvés. Quelle attitude allait-il prendre? Ne céderait-il pas à la fougue de son caractère? L'histoire lui doit cette justice qu'il sortit avec honneur de cette difficile épreuve. Fidèle à ses premières inspirations, il proposa l'enregistrement de l'édit, quant aux deux premiers emprunts, et demanda que la convocation des Etats généraux fût fixée à 1789. Du reste, il s'efforça de donner à son langage une douceur insinuante qui ne lui était pas habituelle.

C'est à la bonté de Louis XVI qu'il s'adressa, plutôt qu'à sa raison. Il le pressait d'écouter les sentiments de son cœur; « et, développant avec habileté toutes les ressources, tous les prestiges de l'art oratoire, il fut sur le point de remporter un des plus beaux triomphes que puisse obtenir l'éloquence. S'apercevant de lïmpression avantageuse qu'il avait faite sur le roi, il redoubla ses instances. — Sire, lui disait-il, d'un mot vous allez combler tous les vœux. Un enthousiasme universel va passer en un clin d'oeil de cette enceinte dans la capitale, et de la capitale dans tout le royaume. Un pressentiment, qui ne me trompe pas, m'en donne l'assurance; je lis dans les regards de Votre Majesté; cette intention est dans son cœur, cette parole est sur ses lèvres : prononcez-la. Sire; accordez-la à l'amour de tous les Français... — A ce moment, il s'arrêta. Tous les yeux étaient fixés sur l'orateur et sur le roi. Les regards de d'Éprémesnil, pleins de l'expression la plus vive, se confondaient avec ceux de Louis XVI. Un léger nuage d'embarras et de doute ne le disputait que bien faiblement à la bonté, à l'attendrissement, que le roi ne cherchait plus à dissimuler *. »

Pendant ce moment d'hésitation et de silence, moment solennel, le garde des sceaux, « assis au-dessous du roi, mais à une assez grande distance, » n'osait intervenir ni par une parole, ni par un signe. L'altération de ses traits révélait seule la profondeur de son inquiétude. Il craignait que la séance ne se terminât tout à coup par une solution imprévue, qui déjouerait en quelques minutes les laborieuses combinaisons du ministère. Livré à lui-même, Louis XVI eut pourtant la force de résister et de se taire. Mais, le lendemain, il avoua à l'archevêque de Paris qu'il avait été sur le point

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