Sallier, Annales françaises^ p
aux magistrats; qu'enfin le parlement ne s'était pas réservé de reprendre sa délibération à jour fixe; qu'il avait eu soin de la remettre au premier jour, ce qui, dans le style d'usage, « équivalait à un abandon presque absolu. » Il n'en est pas moins vrai que la décision prise, venant après la protestation du duc d'Orléans, constituait un acte d'hostilité qui provoquait les justes sévérités du pouvoir. Cette fois même, le parlement n'avait pas la ressource de prétendre, comme d'habitude, que son opposition n'atteignait que les ministres. Il avait entendu le roi en personne déclarer que la méthode suivie était légale, par cela seul qu'elle était conforme à sa volonté souveraine, et, malgré cette déclaration positive, cette volonté manifestée hautement, le parlement déclarait à son tour que la méthode suivie était entachée d'illégalité. Cette circonstance particulière donnait au conflit un caractère de gravité exceptionnel ; et personne ne fut surpris d'apprendre le lendemain qu'une grande députation du parlement était mandée à Versailles, avec ordre d'apporter les registres de la compagnie. C'est là qu'avait abouti, par la faute du roi, du gouvernement tout entier, mais plus encore par celle de Lamoignon que de tout autre, une politique pleine de contradiction et d'incohérence, mélange bizarre de faiblesse incurable et de raideur inutile.
Les ministres ne résistèrent pas à la tentation de se donner un dernier tort. Ils avaient appris le conciliabule tenu chez le duc d'Orléans dans la soirée du 48. Peut-être aussi pensaient-ils que les assistants avaient eu connaissance des résolutions prises, quelques heures auparavant, par le conseil tenu à Versailles, ce qui n'est pas improbable. Qui donc avait livré ce secret
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d'Etat? Gomment se faisait-il qu'un prince de la maison royale n'eût pas craint de se rendre le complice d'une pareille trahison, en consentant à s'en servir pour régler sa conduite? Entraînés par un premier mouvement de colère, les ministres oublièrent les conseils de la prudence. Dans la nuit du 20 au 21, deux membres du parlement S l'abbé Sabathier de Cabre et Fréteau de Saint-Just, furent enlevés de leur domicile, en exécution de lettres de cachet, et conduits aussitôt l'un au Mont-Saint-Michel , l'autre au château de Doullens. En même temps, une troisième lettre exilait le duc d'Orléans à Villers-Gotterets et lui ordonnait de s'y rendre sans retard. « Grâce à cette dernière entreprise du ministère, dit un observateur impartial % le parlement, qui n'eût pu se présenter à Versailles qu'en accusé, pour subir la radiation de ses registres, se présenta en accusateur, dénonçant l'emprisonnement ou l'exil illégal, et réclamant la liberté immédiate de deux de ses membres et du premier prince du sang. » La mesure était d'autant plus fâcheuse que le public se trompait sur sa véritable cause. Il ignorait le conciliabule du 18 et ne voyait, dans tant de rigueur, qu'une punition infligée à des hommes dont le seul tort lui paraissait être d'avoir exprimé librement leur opinion, quand on venait la leur demander.
C'est le 21 novembre que la grande députation du parlement comparut devant le roi. Dès qu'elle fut entrée, Louis XVI lui adressa le discours suivant, rédigé d'avance par les ministres ou concerté avec eux ^ : « Je vous ai ordonné de m'apporter la minute de l'arrêté que
1. Il paraît que Sabatier et Fréleau furent tous deux arrêtés, comme coupables d'avoir assisté au conciliabule du 18, ce qui était vrai pour l'abbé Sabatier, et inexact en ce qui touche Fréteau de Saiat-Just. Droz, Ilist. de Louis XVI, t. Il, p. 34.