Mémoires de Weber, p
Poussé par un mouvement si général et si prononcé, le parlement de Paris ne pouvait rester en arrière; il céda bientôt à la tentation de regagner l'avance qu'il avait perdue. La réponse que lui avait attirée sa dernière démarche n'avait rien d'offensant pour une susceptibilité moins ombrageuse que la sienne. Néanmoins, il y trouva matière à de nouvelles plaintes et, incidemment, à de nouvelles attaques. Redevenu cour des pairs, il consacra ses premières séances à libeller le texte de longues Représentations *, qu'il décida de transmettre au roi en personne, par l'entremise de quatre commissaires. Le ton de cette pièce est caractéristique. Dès les premiers mots dont il entendit la lecture, Louis XVI put mesurer l'étendue de la faute qu'il avait commise, en rendant le courage et la force à une opposition incorrigible. « Sire, lui disaient les commissaires admis en sa présence, votre parlement, les princes et les pairs y séant, nous a chargés de porter au pied du trône ses respectueuses représentations sur la réponse de Votre Majesté à ses supplications. Les véritables magistrats sont également consternés des reproches qu'elle renferme et des principes qu'elle manifeste. »
A la vérité, le parlement se garde bien d'attribuer « aux sentiments personnels » du roi des reproches qui ne sauraient venir que des ministres. C'est un moyen commode d'en parler avec une entière liberté, et il en profite pour soutenir que ces reproches sont doublement injustes. Alors même qu'une certaine exagération percerait dans son langage, est-ce qu'elle ne
1. Archives parlementaires, t. I, p. 272 et suiv. « Représentations du parlement au roi, du 8 décembre 1787. — Arrêté du 10 décembre, décidant que les représentations ci-dessus seront portées au roi le jour même par quatre commissaires. Réponse du roi. »
serait pas « pardonnable dans le premier moment de la douleur et de l'effroi »? Mais le parlement n'a rien exagéré, et, sous prétexte d'en fournir la preuve, il revient, il insiste sur ce qu'il appelle « l'atrocité » commise par les « suppôts de la police ». Après quoi, il conclut par cette déclaration hautaine : « Qu'il nous soit permis, sire, de vous représenter qu'en nous dévouant au service public, en promettant d'acquitter Votre Majesté de sa première dette envers la nation, celle de la justice, en lui consacrant nos veilles, nos fortunes, notre existence, en élevant nos enfants pour les mêmes sacrifices, nous n'avons pas cru nous destiner, nous et nos enfants, à de pareils malheurs, moins encore à de pareils outrages. »
Des reproches, dont il se plaint, le parlement passe ensuite aux principes, contre lesquels il proteste, et ses paroles deviennent encore plus graves. « Ce n'est point, dit-il, une grâce que votre parlement vient solliciter : il revient, sire, vous demander justice. Cette justice a des règles indépendantes des volontés humaines, et les rois mêmes y sont assujettis... Une de ces règles est de ne condamner personne sans l'entendre... Et Votre Majesté nous permettra de lui représenter que ce devoir l'oblige autant que ses sujets. Mais Votre Majesté n'a même pas à le remplir... » Si le duc d'Orléans, si les deux conseillers frappés avec lui ont commis des actes punissables, « c'est à votre parlement de les juger, nous demandons seulement que leurs crimes soient connus... Le dernier de vos sujets n'est pas. moins intéressé au succès de nos réclamations que le premier prince de votre sang. » Car il s'agit ici de ces lois « qu'on ne peut violer, suivant la magnifique expression de M. Bossuet, sans ébranler les fondements de la terre et préparer la chute des empires. » A cette citation menaçante, le parlement ajoute en finissant : « C'est au nom
de ces lois qui préservent les empires, au nom de cette liberté dont nous sommes les interprètes respectueux et les modérateurs légitimes, au nom de votre autorité dont nous sommes les premiers et les plus sûrs ministres, que nous osons réclamer le jugement ou la liberté de M. le duc d'Orléans et des deux conseillers éloignés, emprisonnés par des ordres surpris, aussi contraires aux sentiments qu'aux intérêts de Votre Majesté. »
Fidèle à ses habitudes de froideur impassible, Louis XVI reçoit en face cette audacieuse mercuriale, sans trahir la moindre impatience. Quand elle est finie, il se contente de répondre en deux mots : « Je ferai connaître mes intentions à mon parlement. » Autant dire qu'il chargera ses ministres de répondre à sa place, comme si la besogne ne regardait qu'eux. Les parlementaires n'ont pas grande peine à le convaincre que leurs attaques ne sauraient le toucher; lui-même, il ne demande qu'à s'effacer, à se tenir en dehors du débat. Alors, que deviennent l'ancien- prestige de la royauté absolue et l'influence personnelle du prince sur des sujets qui l'aiment ou qui le craignent? Personne ne sait au juste ce que celui-ci veut, ce qu'il défend, ce qu'il autorise. Un tel roi n'est déjà plus une force pour le gouvernement, dont il reste malgré lui le chef nominal, et, s'il n'est plus une force, il devient un embarras.
Quinze jours après \ les ministres se décident à faire la réponse annoncée, réponse tardive, incolore, comme celle de gens dégoûtés de discussions interminables et d'efforts infructueux. Une seule phrase vaut la peine qu'on la remarque. « Mon parlement, disent-ils au nom du roi, ne doit pas solliciter de ma justice ce qu'il ne doit attendre que de ma bonté. » En d'autres termes,
1. Réponse du roi, du 27 décembre 1787, aux représentations du parlement, les princes et les pairs y séant, du 8 du môme mois. » Bibl. nat., Lb39, n- 498.
tout se réduit à une question de formes. Que les magistrats sauvent les apparences, que leur langage soit moins agressif, ils obtiendront ce qu'ils demandent, et la paix ne rencontrera plus d'obstacles sérieux. L'offre était si claire et le résultat si désirable, que la majorité du parlement se sentit ébranlée. Un grand nombre de membres ne dissimulèrent pas leur désir de prêter les mains à un arrangement. Il paraît d'ailleurs qu'à Paris « la partie la plus éclairée des habitants » se prononçait dans le même sens \ Elle refusait de croire que « l'amour du bien public » conseillât tant de luttes stériles et s'effrayait des conséquences qu'un pareil désordre pouvait entraîner à la longue. D'autre part, les gens de finance, que Brienne avait su gagner et que la crainte de la banqueroute touchait de plus près, s'efforçaient d'assurer le placement de l'emprunt, qui venait d'être émis. Ils se montraient hostiles à tout ce qui troublait la confiance des prêteurs. Grâce au concours de ces influences diverses, les derniers jours de 1787 s'écoulèrent dans un calme relatif et permirent d'espérer que le début de l'année suivante amènerait quelque transaction boiteuse.
Ce n'était pas l'affaire de la « faction américaine » du parlement de Paris. Le groupe de radicaux dont elle se composait commençait à reconnaître en France les symptômes précurseurs d'une révolution prochaine, et, pour en faciliter les progrès, ils pensaient que la meilleure tactique était de harceler le ministère, d'affaiblir le gouvernement et d'entretenir dans les esprits une agitation constante. Ils ne souhaitaient qu'une chose, la continuation de la lutte, cette lutte fût-elle sans objet sérieux et sans profit immédiat. Depuis quelque temps, leur chef le plus résolu, Adrien Duport, restait à l'écart :