‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 292 sur 350 · Eoderrif môme page · texte numérisé non relu

Eoderrif môme page

sir dans les parlements ceux qui perdraient, ceux qui conserveraient le droit de vérification : il faudrait donc quitter son domicile, renoncer à son pays, se dépouiller de ses affections, s'arracher à ses confrères, violer son serment, trahir l'État, et s'exposer au déshonneur, ou se livrer aux coups du despotisme, et tout cela sur un seul mot de la bouche du roi ! »

Les remontrances du 4 mai se terminent par une déclaration, à laquelle il ne manque pour être courageuse que de s'adresser à un gouvernement plus ferme et à un roi moins débonnaire. « Pour votre parlement, ses principes, ou plutôt, sire, ceux de l'État, qui lui sont confiés, sont immuables; il n'est pas en son pouvoir de changer de conduite. Quelquefois les magistrats sont appelés à s'immoler aux lois : mais telle est leur honorable et périlleuse condition, qu'ils doivent cesser d'être avant que la nation cesse d'être libre. » De ce coup, le triomphe de d'Éprémesnil était complet. Il n'avait plus rien à attendre de la docilité de ses collègues. Non seulement il était parvenu à leur faire partager l'intempérance de ses idées : il leur avait imposé jusqu'à l'emphase habituelle de ses discours.

On conçoit l'émotion que la nouvelle d'actes si graves produisit à Versailles. Le roi lui-même sentit que l'autorité de sa couronne et la dignité de son caractère venaient de recevoir une atteinte impardonnable. Louis XVI n'était pas moins irrité que ses ministres et leur permit de prendre telles mesures de rigueur que bon leur semblerait. D'abord, et suivant l'usage, « un arrêt du conseil * cassa l'arrêté pris la veille par le par-

1. Weber, Mémoires, p. 125. Voir aussi l'arrêt du conseil d'État, du 4 mars 1788. Bibl. nat., Lb^^, n» 546.

lement de Paris, avec la défense tant de fois bravée d^en prendre de pareils à l'avenir sous peine de désobéissance. » Puis, l'ordre fut donné d'arrêter dans leurs demeures les deux magistrats qui, depuis quelques jours, s'étaient faits les promoteurs de la révolte, d'Éprémesnil et Goislard de Montsabert. L'exécution devait avoir lieu sans retard. Toutes les précautions étaient combinées en vue d'un secret absolu. Néanmoins, d'Éprémesnil et son collègue furent prévenus à temps. Chacun d'eux s'échappa sous un déguisement quelconque et courut se réfugier au palais de justice. Parmi les écrivains les mieux informés, les uns * déclarent que cette fuite « est difficile à comprendre, sans soupçonner quelque collusion de la part du chef de la police, qui, €omme on le sait, appartenait à la magistrature. » Les autres affirment que l'avertissement fut donné par un des secrétaires d'État, lequel « était alors en opposition avec le principal ministre ^ ». Quoi qu'il en soit de cette légère divergence, il parait certain que le gouvernement fut encore une fois trahi, et trahi par un fonctionnaire de l'ordre le plus élevé. N'est-ce pas là un symptôme de véritable dissolution? A défaut du dévouement de ses principaux serviteurs, la royauté ne peut même plus compter sur leur discrétion professionnelle.

En arrivant au palais, les deux fugitifs s'empressèrent de dénoncer au président d'Aligre le prétendu attentat dont ils avaient failli être les victimes. Aussitôt le parlement fut convoqué, les chambres assemblées, les pairs invités à s'y rendre, et bientôt s'ouvrit cette fameuse séance de trente heures, dont le retentissement causa partout une impression si profonde. Les premiers moments furent occupés par un incident sans importance et pourtant caractéristique. Laissons le soin de le

Page 1