ORIGINE DES TROUBLES EN BÉARN S
de septembre 1787, celui qui portait prorogation du second vingtième et dont l'adoption peu sincère et peu digne avait attiré tant de reproches au parlement de Paris. Dans certaines provinces, le ministère, au lieu de braver l'hostilité notoire de la magistrature, s'était mis en relations directes avec les états, auprès desquels il avait quelquefois trouvé des dispositions plus conciliantes. En Béarn, il paraît qu'il ne s'était adressé ni aux Etats ni à la cour, et, depuis le mois de septembre, malgré les besoins du trésor, il laissait les choses en suspens, il reculait devant une solution quelconque. Le lit dejupticeduS mai lui fournit l'occasion de faire d'une pierre deux coups. Avant de présenter ses nouvelles lois, il résolut d'en finir avec la loi ancienne, qui restait encore imparfaite. Dès que la lecture en eut été donnée, le procureur général se leva pour protester « en faveur des privilèges des provinces du ressort, dans lesquelles il ne peut être établi aucune imposition sans le concours, consentement et octroi des états. » De son côté, le premier président réclame pour la cour le droit de délibérer, et, sur le refus qu'on lui oppose, il déclare qu'elle s'en réfère à son arrêté du 2 mai, dont elle confirme les dispositions. Il ajoute que, du moment où aucune délibération n'est permise, la présence des magistrats devient inutile, qu'il lève la séance et qu'il invite ses collègues à se retirer. Mais le cas était prévu. Les commissaires étaient porteurs de lettres spéciales du roi ordonnant aux magistrats d'assister à toute la séance d'enregistrement, « sans pouvoir désemparer. » Ils excipent de ces lettres. Le calme se rétablit, chacun reprend sa place, et l'édit d'octobre est enregistré dans la forme usitée pour les lits de justice.
« Ce fait, continue le procès-verbal, le greffier en chef a dit qu'il venait de lui être signifié, de la part des syndics généraux du Béarn, un acte de protestation
ci-après transcrit, dont il a été fait lecture et que nous avons annexé au présent. » Puisqu'on devait aboutir à ce résultat, n'eût-il pas mieux valu, quelques heures plus tôt, recevoir et entendre le syndic général en personne? Maintenant, au lieu d'une protestation, on en avait deux, la sienne et celle de l'évêque de Lescar. Chacune à son tour avait retenti dans l'enceinte de la justice, et chacune aussi devait laisser, sur les registres du parlement, une trace ineffaçable. Sans doute, les commissaires du roi ne savaient comment concilier les ordres qu'ils avaient reçus avec des droits qu'ils ne pouvaient méconnaître. Mieux partagé que la plus grande partie de la France, le Béarn avait une constitution, une vraie constitution, écrite, jurée par chaque roi à son avènement, consacrée par une pratique constante, et qui ne laissait prise à aucune équivoque. C'est ce pacte fondamental qu'invoquait le syndic pour réclamer son admission; « attendu, disait-il, que les fors duBéarn, rubrique des syndics, article trois, leur ordonnent de veiller au maintien desdits fors...; qu'à cet effet, par la rubrique neuf des privilèges..., ils ont droit de siéger au parlement, immédiatement après les gens du roi, qu'ils ont droit d'entrer à la cour toutes les fois qu'ils le requièrent, en l'avertissant par l'huissier, et droit de prendre es mains du greffier communication en original de tout ce qui peut être présenté à ladite cour, concernant l'intérêt du pays. » A Versailles, les ministres avaient oublié ce texte formel. A Pau, les commissaires se crurent obligés d'en tenir compte.
Ils procédèrent ensuite à l'enregistrement des édits de mai 1788, ce qui donna lieu, cinq fois de suite, au retour des mêmes formalités : lecture complète de chacun des édits, préambule et articles; observations, protestations et conclusions du procureur général ; protestations du parlement; transcription forcée sur les régis-
très, avec mention de la volonté royale, qui rendait chaque loi exécutoire. Après cette longue et monotone opération, les commissaires n'étaient pas encore débarrassés d'une des parties les plus délicates de leur tâche. Ils communiquèrent à la cour des lettres closes, en vertu desquelles le roi lui interdisait de prendre un arrêté quelconque et lui prescrivait de s'abstenir dorénavant de toute délibération. Alors se produisit un dernier incident, dont nous allons emprunter le récit au procès-verbal officiel. « Lecture faite desdites lettres, nous avons déclaré que, la séance étant finie, les chambres devaient se séparer, et messieurs qui les composaient se retirer du palais. Sur quoi, monsieur le président a demandé, au nom de la compagnie, de faire connaître les ordres en vertu desquels ils devaient se retirer. Nous avons dit que telles étaient les intentions de Sa Majesté et les ordres à nous adressés. Les membres de la compagnie persistant à ne pas sortir, nous les avons invités, autant qu'il a été en nous, à se rendre à nos exhortations, lesquelles ayant été réitérées et inutiles, nous les avons prévenus qu'en vertu de nos ordres nous serions contraints, en cas d'une plus longue résistance, à employer des moyens de rigueur, dont il nous répugnait de faire usage. La compagnie ayant néanmoins persévéré, le marquis de Lons, après que nous en avons conféré, a introduit dans la chambre du conseil le susdit sieur de Béhague, lieutenant de la maréchaussée, à la vue duquel messieurs ont dit que, pour ne pas laisser profaner le sanctuaire de la justice, ils croyaient devoir céder à la force. » Après cette déclaration, le parlement se retira, sauf le premier président et le greffier en chef, qui restèrent, avec les commissaires royaux, pour clore et signer le procès-verbal. Quand ceux-ci partirent à leur tour, les portes du palais furent fermées derrière eux. Cette fois, tout paraissait irrévocablement fini.
En effet, un calme absolu régnait dans les rues désertes de la ville. A aucun moment le marquis de Lons n'avait eu besoin de recourir aux troupes dont il disposait. Quelques détachements de maréchaussée lui suffirent pour assurer la paisible exécution des ordres qu'il avait reçus. C'est qu'à Pau, comme à Paris, l'immense majorité de la population demeurait spectatrice impassible du conflit qui se déroulait sous ses yeux.
Malgré celte indifférence apparente, le parlement ne perdit ni le courage ni l'espoir. Il se hâta de distribuer les expéditions de son arrêté du 2, qu'il avait fait préparer d'avance. Bientôt d'ailleurs les détails du lit de justice furent connus. La présentation de l'édit de septembre 1787 permit de soutenir que le ministre avait la prétention d'asseoir un nouvel impôt sur les terres, sans le consentement des états provinciaux. De là un nouveau grief. Les uns se plaignaient de l'atteinte portée aux privilèges constitutionnels du pays, les autres de la surcharge qui menaçait leurs bourses. Nulle part les questions d'impôt foncier n'étaient plus sensibles aux paysans qu'en Béarn. « Dans nos campagnes, dit un acte du parlement , tout le peuple est propriétaire ^ . » Aussi tout le peuple s'émut. Oubliant les sentiments de défiance que lui inspiraient d'habitude les magistrats et les nobles, il prêta l'oreille à leurs excitations. Il ne vit plus en eux que des alliés nécessaires pour résister aux exigences du fisc. Néanmoins les meneurs hésitaient encore à provoquer une révolte ouverte, quand ils apprirent les événements si graves de Bretagne et de Dau-
1. Remontrances du 20 juin, Archives parlementaires, t. I, p. 34S.
l'émeute a PAU 519
phiné. L'exemple était tentant. Puisque l'émeute venait de réussir à Rennes et à Grenoble, pourquoi n'en pas faire l'essai à Pau ? Une foule de gentilshommes arrivent de toutes les parties de la province. Sous prétexte de concerter entre eux les termes d'une protestation collective, ils se réunissent, ils s'agitent, et le résultat de leurs démarches ne tarde pas à se produire.
Six semaines après la séance du lit de justice, le 19 juin 1788, des bandes de montagnards, venues des environs, cernent tout à coup la ville. Ils commencent par s'emparer de l'artillerie royale, qu'ils braquent sur les remparts, « bien résolus à repousser la force par la force ». Puis, ils se distribuent les postes, ils organisent entre eux le service, « avec autant d'exactitude et de discipline qu'on en exige des troupes réglées ^ » Ils n'eussent pas mieux combiné leurs dispositions, s'ils eussent exécuté les ordres de chefs éprouvés dans le métier des armes. -Ainsi protégée contre les attaques du dehors, l'émeute se rend facilement maîtresse de l'intérieur. Que va-t-elle faire de sa victoire? Voici le résumé de la journée, tel que le parlement l'a intercalé dans des remontrances rédigées presque aussitôt. On peut être certain qu'il n'exagère pas la gravité des faits : il eût plutôt cherché à l'amoindrir, ne fût-ce que pour excuser la part qu'il y avait prise. « Tout à coup, dit-il % au calme de la consternation ont "succédé autour de nous les signes effrayants du désespoir... La foule s'est précipitée chez lecommissaire de Votre Majesté, réclamant l'ouverture du palais de justice. Sur son refus, elle en a brisé les portes. Elle a couru chez le chef de votre parlement et l'a sommé de convoquer cette coriipagnie. Elle a assiégé une seconde fois la maison de votre commissaire, en a exigé un ordre pour l'assemblée du parlement. Le tumulte