Bailly, corlfm, p
sans impôts ? A la vérité, l'administration des finances royales comportait de nombreuses et profondes réformes. Mais ces réformes, quelle que fût leur importance, ne pouvaient produire tout à coup des effets si merveilleux qu'ils permissent d'obtenir en pleine guerre un équilibre inconnu en pleine paix. Cependant Necker emprunta, sans faire le moindre appel à la bourse des contribuables. Il n'y était que trop encouragé par les sentiments instinctifs du roi et les dispositions de la cour. Son système obtenait aussi les applaudissements du public, qui n'en- voyait que les facilités immédiates et ne se donnait pas la peine d'en calculer les inconvénients futurs. Mirabeau lui-même se taisait alors, lui qui plus tard, éclairé par l'expérience et poussé par la passion, devait dire de Necker * : « Il a fait la guerre sans impôt, c'est un Dieu ! Voilà le cri universel; mais il s'élève un impie qui dit : Ce que vous lui imputez à gloire est un crime! Ce que vous regardez comme un bienfait est l'aggravation de vos maux. Emprunter sans imposer, c'est livrer une nation aux usuriers, car eux seuls prêtent sans gage ; c'est tromper un peuple sur sa véritable situation; c'est enivrer les gouvernements, en leur présentant comme faciles ces projets de dépenses et de destruction qui désolent l'humanité; c'est rejeter sur les générations à venir le poids des iniquités d'un ministre, qui ne voit que sa gloire personnelle et «es succès présents... Peuple crédule, hâtez- vous de l'admirer, vos enfants le maudiront un jour. »
A mes yeux, Necker commit une faute encore plus grave, lorsque, au début de l'année 1781, il publia son fameux Compte rendu, le conte bleu, comme disait en «ourlant Maurepas ^ Dans ce document officiel, Necker
1. Lettres sur l'administration de Necker, publiées en 1787, pendant l'assemblée des notables. Voir au chapitre suivant.
2. Allusion à la couleur du papier qui servait de couverture à la pu-
ne se borne pas à présenter la situation des finances sous un jour assez favorable pour consolider le crédit, encourager les préteurs, attirer au trésor des fonds indispensables. Il annonce comme étant acquis et réalisés, les effets merveilleux que nous déclarions tout à l'heure impossibles. « Je me hâte, dit-il, d'annoncer à Votre Majesté, que tant par l'effet de mes soins et des différentes réformes qu'elle a permises, que par l'amélioration de ses revenus ou par leur augmentation naturelle, et enfin par l'extinction de quelques rentes et de quelques remboursements, l'état des finances est tel que, malgré le déficit en 1776, malgré les dépenses immenses de la guerre, et malgré les emprunts faits pour y subvenir, les revenus ordinaires de Votre Majesté excèdent dans ce moment ses dépenses ordinaires de 10 200 000 livres *. » Un peu plus loin, Necker prétend que ce chiffre même est inférieur à la réalité. « On peut, dit-il, avancer avec fondement que ses revenus ordinaires surpassent dans ce moment-ci l'état de ses dépenses ordinaires de 27,500,000 livres. Enfin Votre Majesté n'est pas encore au bout des économies et des améliorations de divers genres qu'elle peut se proposer. » Or il résulte de l'état au vrai de l'année 1780, arrêté régulièrement le 26 juillet 1786, que les payements effectués dans le cours de l'exercice s'élevèrent à 615,642,000; que les ressources correspondantes fournirent en tout 501,300,000 livres; et que par conséquent le déficit réel fut de 114,800,000, auquel Necker fut obligé de pourvoir par des anticipations assignées sur les revenus futurs et des emprunts ouverts sur les pays d'Etats. L'état au vrai de 1781 révèle une situation encore plus triste, car la différence
blication de Necker. Le titre exact est : Compte rendu au roi pni M. Necker, directeur général des finances, au mois de janvier 178/ , imprimé par ordre de Sa Majesté. Paris, impr. royale, 1781, in-4. 1. Archives parlementaires, introduction, t. I, p. 156-157.
entre les ressources réalisées et les dépenses acquittées atteint cette fois la somme de 218,830,000 livres K
En présence de ces chiffres authentiques, incontestables, il est difficile d'expliquer les assertions pompeuses Ae Necker. Quels que soient les motifs d'excuse, avec lesquels certains auteurs essayent de colorer sa conduite, ils doivent reconnaître eux-mêmes que le Compte rendu, bien ou mal compris, maintint la France dans une erreur profonde; et, si cette erreur universelle procura momentanément à la couronne l'avantage d'un crédit immérité, elle ne tarda pas à devenir la source d'embarras inextricables.
Quoi qu'il en soit, la guerre continuait. Les dépenses s'accumulaient. Il fallait sans cesse recourir à de nouveaux emprunts. En succédant à Necker, Joly de Fleury ne se crut pas obligé de marcher sur les traces de son prédécesseur. Necker venait de proclamer, contre toute vraisemblance, qu'il était facile de subvenir aux frais d'une luttte dispendieuse et de remédier en même temps au déficit annuel, sans recourir à des impôts, rien qu'en améliorant les recettes et en introduisant l'économie dans les dépenses. Joly de Fleury prit le contrepied de ce programme. Il ne se fit aucun scrupule de créer des ressources nouvelles, ce qui était juste et nécessaire ; il renonça aux économies et surtout aux améliorations, ce qui était doublement regrettable. Aussi, malgré l'établissement d'une taxe sur les consomma-
1. Tous ces chiffres sont empruntés à Bailly, qui lui-même ne les a donnés que sur le vu des documents officiels {Eist. fin., t. II, p. 233). Ceux qui prendront la peine de se reporter à son ouvrage verront que les résultats, auxquels il s'arrête, ne souffrent aucun doute.