CESSATION DU TROISIÈME VINGTIÈME
tiens et d'un troisième vingtième, le déficit, devenu beaucoup plus grand qu'autrefois, continua de jeter dans l'équilibre budgétaire une perturbation plus effrayante.
Le premier tort de Galonné à ses débuts, c'est d'avoir reculé, et reculé jusqu'en 1786 devant une résolution qui s'imposait à lui dès le commencement de 1784. Aussitôt qu'il a pu se rendre compte des dangers de la situation, son devoir lui prescrivait de les signaler, de rappeler les conseils de Terray, ses cris d'alarme, d'établir que le mal avait constamment progressé depuis 1774, que la nécessité d'un remède n'admettait aucun sursis, et que, après tant de fautes accumulées, il n'en restait plus une seule à commettre. Malheureusement Galonné, arrivant au pouvoir, qu'il avait convoité si longtemps, ne songea d'abord qu'à s'y affermir. Il connaissait la puissance de la cour à laquelle il devait son élévation. Éclairé par le sort de ses devanciers, il sayait que la moindre tentative de réformes devenait fatale aux ministres assez courageux pour l'entreprendre. Il commença par recruter des partisans et par acheter des protecteurs. Il s'empressa de répandre autour de lui des largesses sans mesure. Il affecta la prodigalité. Loin de chercher un remède immédiat au désordre des finances, il ne craignit pas de l'augmenter, 4lans l'intérêt de son ambition personnelle. Aussi qu'arriva-t-il, le jour où l'imminence d'une catastrophe le força de revenir à des préoccupations dignes d'un homme d'Etat? Il trouva le mal plus profond, le remède plus difficile, et, en outre, il avait perdu l'autorité morale dont un réformateur ne saurait se passer. On eût compris Galonné, en 1784, dénonçant un régime dont il n'avait pas encore partagé les erreurs ni encouragé les abus. Deux ans plus tard, quand on le vit tout à coup s'affubler d'un rôle si contraire à ses habitudes,
personne ne prit au sérieux cette transformation subite. Venant de lui, les meilleures idées n'excitèrent que défiance.
Ce n'est pas une raison pour que l'histoire impartiale laisse peser sur Galonné la responsabilité d'un désordre invétéré, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait su guérir. Avec plus de sagesse et d'économie , peut-être aurait-il empêché le déficit d'atteindre des proportions aussi fortes. Sous prétexte de solder les dettes de la guerre, il a emprunté 487 millions. Peut-être, en y regardant de près , parviendrait-on à découvrir qu'une partie de cette somme pouvait être épargnée. Un peu plus, un peu moins, le résultat n'aurait pas sensiblement varié. S'il est vrai qu'en 1782 le déficit fût déjà de quatre-vingts millions *, ce qui paraît certain, et s'il est vrai aussi qu'une énorme quantité de dettes arriérées restât encore à payer, ce qui n'est pas non plus douteux, comment s'étonner qu'en 1786, le déficit se soit approché du chiffre de 100 millions?
La situation devient alors accablante. Non seulement
Galonné, imitant l'exemple de Necker dans ce qu'il avait de moins recommandable, a négligé de créer de nouvelles ressources pour couvrir les intérêts de ses nouveaux emprunts; mais l'époque approche, où l'un des impôts que lui a légués Jol}^ de Fleury va lui faire défaut. La perception du troisième vingtième doit cesser le 31 Décembre 1786. Louis XVI répugne à le prolonger au delà de ce terme, et d'ailleurs, l'attitude du parlement, au sujet de l'emprunt de Décembre 1785, prouve que cette prolongation inattendue provoquerait une résistance invincible. Le trésor est donc sur le point de perdre un revenu annuel de 21 millions. Gette
1. Ce n'est pas seulement Galonné qui l'affirme; son affirmation est pleinement confirmée par les recherches de Bailly, Hisl. fin. de la France, t. I, p. 259 et passim.
NÉCESSITÉ d'en FINIR AVEC LE DÉFICIT 97
fois, il ne semble plus permis de différer l'emploi de mesures exceptionnelles et de combinaisons décisives.
Pourtant, ce que les partisans de l'ancien régime reprochent surtout à Galonné, c'est de n'avoir pas attendu, louvoyé, gardé le silence. Ils avaient blâmé le Compte rendu de Necker, parce qu'il livrait à la curiosité publique des détails ignorés jusque-là. Pour la même cause, ils avaient blâmé son livre sur l'administration des finances. Ils blâmaient tout ce qui permettait à la nation de jeter un regard sur ses affaires. Pour eux, le principe essentiel, en matière d'administration, était d'en cacher les ressorts aux yeux des profanes. Et voilà que Galonné trahissait l'existence du déficit. Sous prétexte d'y porter remède, il convoquait une assemblée consultative, à laquelle il entr'ouvrait les portes du sanctuaire. Du même coup, il troublait la quiétude des satisfaits, menacés dans leurs privilèges, dans leurs pensions, dans la jouissance d'abus immémoriaux. Allez au fond de leurs plaintes, tel est le véritable esprit qui les anime. Galonné dit avec raison * : « Je n'aurais point paru coupable si j'avais laissé le déficit sous le voile qui le couvrait depuis tant d'années; au moment où j'ai pu déchirer ce voile sans danger pour la chose publique, et à mes seuls dépens, j'en ai eu le courage et on m'accuse! » Geux qui n'osent pas l'accuser positivement se bornent à dire comme Mounier * : « Puisque tant de malheurs ont suivi la connaissance de ce fatal secret, on doit regret-