Mémoires de Bésenval, t. lU, p
2. Sallier, ordinairement plus sage, prétend que Brienne aurait pu 8*en tirer sans demander de l'argent à personne, rien qu'avec des économies et des réformes^ et que ses nouvelles combinaisons furent inspirées par la faction d'Orléans, « qui ne pouvait se passer de la continuation des Iroublea » (Annales françaises^ p. 107). Ce sont là des cbimères indignes d'examen sérieux, et que Sallier dément lui-même dans la suite de son récit.
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la question se réduisait à savoir quel serait le montant de la somme empruntée, et par quelles concessions on déciderait le parlement à donner son enregistrement volontaire, regardé comme indispensable au succès d'une émission quelconque. Sur ces deux points, entre autres sur le dernier, chacun avait son plan: les conseils affluaient autour de Bricnne. Dans le nombre, il y en a qui méritent d'être rappelés, par exemple ceux que lui adressaient deux de ses amis, Dufresne Saint-Léon et Tabbé Morellet. On en peut juger par le fragment d'une lettre que celui-ci écrivait à Tarchevéque de Toulouse, dans les premiers jours du mois de novembre 1787 * : « Vous ne doutez pas que, en refusant votre emprunt ou en l'acceptant, les parlements ne vous mettent encore en avant les états généraux; vous êtes forcé d'avoir une réponse à ce qui-va-là, dans l'une ou dans l'autre supposition. S'ils vous refusent, ils auront à dire qu'ils ne peuvent admettre de nouveaux emprunts, sans qu'on donne à la nation quelque sécurité contre la continuation des mêmes abus , etc. , enfin ce qu'ils ont dit déjà et ce que la nation entière dit avec eux *. — Je sais bien, et tous les gens sensés conviennent que les états généraux sont une pauvre garantie. Mais c'est ce que vous ne ferez pas entendre, tant que vous n'en offrirez pas une quelconque, et même une meilleure. Il n'y en a point d'autre qu'une représentation nationale; il n'y en a point d'autre qui puisse vous dispenser des états généraux. On se fut contenté d'abord d'un con-
1. Cette lettre est reproduite dans les Mémoires de Morellet, édition Berville et Barrière, t. I, p. 338 et suiv. Je ne connais pas de document qui fasse mieux comprendre par suite de quelles circonstances les amis les plus sages de la monarcliie oui été conduits à reconnaître la nécessité d'institutions constitutionuelles.
2. n ne faut pas oublier que la nation jugeait des abus financiers d'après les arn^tés parlementaires et, par conséquent, croyait le mal encore plus grave qu'il ne l'était réellement. De là ses exigences. De là sa résolution formelle d'en finir, si elle en trouvait le moyen.
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seîl des finances bien organisé... Je vous ai proposé ce plan dans le temps; il a été rejeté. A qui voulez-vous que la nation se fie? Les parlements, qui la défendaient si mal, Font encore abandonnée. Les promesses du roi tiennent au caractère et aux principes de ses ministres. Le conseil des finances, tel qu'il est, se laisse conduire par le ministère. Il nous faut une barrière au retour des abus; il nous faut des états généraux ou l'équivalent; voilà ce qu'on répète de tous côtés. Si vous avez une fois donné ou même promis solennellement cet équivalent, le refus d'enregistrer sera universellement blàmé et les reproches des suites tomberont sur les parlements. Si vous n'avez rien fait pour affaiblir cette grande objection, elle retombera,* de tout son poids, sur le gouvernement et sur vous. C'est la réponse à cette objection que j'aL voulu vous suggérer, en faisant promettre au roi, dans le préambule de son édit, d'accorder à ses peuples une garantie contre les surprises qui peuvent être faites à sa justice, garantie formée par une représentation tirée des administrations provinciales, sous une forme ou sous une autre, s'assemblant à des intervalles réglés, et, hors du temps de ces assemblées, agissant par une commission intermédiaire, qui correspondrait avec les administrations elles-mêmes. Je ne puis que donner une indication vague de ce nouvel établissement, qu'on ne formerait que d'après un plan bien détaillé et bien réfléchi, et qui serait l'objet d'une loi nouvelle... Si cette perspective parait étrange, ce sera faute de connaître la force de l'opinion publique et la faiblesse du crédit, deux circonstances qui rendent un grand changement nécessaire. Sur le premier de ces points, j'ai bien peur qu'à Versailles on ne soit point au courant. Il suflSrait pourtant, pour s'y mettre, de se rappeler les sacrifices pénibles qu'on vient d'être obligé de faire à l'opinion, en reti-
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rant des édits, en rappelant des parlements, etc. » Mais, de tous les sacrifices qu'on pouvait demander à Versailles, celui que recommandait Tabbé Morellet avait peut-être le moins de chances de succès. Louis XVI connaissait de longue date le projet d'une assemblée nationale tirée des assemblées de province. C'était le système, conçu par Turgot et développé sous ses yeux par Dupont de Xemours dans un mémoire justement célèbre. Ce mémoire avait été soumis à Texamen du roi, et les annotations qu'il a mises en marge témoignent de la répugnance qu'il lui inspira. A tant faire que de renoncer à Texercice du pouvoir absolu, Louis XVI préférait encore le vieux ré'gime des états généraux, divisés en troR ordres, avec délibérations et votes distincts. Si ce n'était plus la monarchie de Louis XIV, c'était encore celle de Henri IV. D'ailleurs, Texpérience démontrait que les états généraux, avec leur organisation traditionnelle, n'avaient jamais été fort embarrassants pour la royauté française, tandis que personne ne pouvait prévoiries conséquences d'une assemblée représentative, organisée d'après le système de Turgot. Aussi Brienne n'essaya même pas de faire prévaloir les idées de ses deux amis et resta plongé dans une incertitude, dont il ne savait comment sortir, lorsqu'une circonstance inattendue vint subitement le tirer d'embarras. Un jour, d'Éprémesnil se présente chez le garde des sceaux. Il lui annonce qu'il vient proposer au gouvernement un plan de conduite dont il promet des merveilles, une combinaison propre à trancher d'un seul coup les difficultés présentes et à venir. « Les états généraux, dit-il *, sont devenus nécessaires et peut-être inévitables. Il ne faut pas se le dissimuler, s'ils présentent de grandes espérances, ils pourraient aussi, si
1. Tel est, du moins, le discours que lui prtïte Sallier, confident de sa démarche (Annales françaises^ p. 110).
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Ton n'usait d'aucune précaution, devenir une source de troubles. Convoqués dans un moment où les esprits sont encore agités, ils ne produiraient aucun bien et augmenteraient le désordre. Le parlement, par ce motif, est disposé à s'abstenir, quant à présent, de toute instance pour leur convocation. Que le roi annonce les États généraux pour une époque éloignée. Un délai de deux, de trois années suffira pour ramener tout à fait le calme. Mais, pendant ce temps, les besoins de TÉtat nécessiteront encore des emprunts. Si on les présente d'année en année, il est à craindre qu'ils ne deviennent l'occasion de discussions fâcheuses; des esprits turbulents en abuseraient peut-être. Tandis que nous le pouvons, prévenons ce danger. Que le gouviernement présente un plan de finance pour les deux ou trois années qui s'écouleront jusqu'à la tenue des États généraux, et qu'il demande d'avance des emprunts pour chacune de ces années. Le parlement les accordera dès ce moment. Il secondera de toute son influence les soins du gouvernement pour affermir et assurer la tranquillité publique. De son côté, la Cour, par tant de moyens qui sont en ses mains, pourra disposer les esprits, diriger utilement les choix des députés, et préparer ainsi, dans les États généraux, des délibérations calmes et des résultats capables d'assurer la fortune publique, la force du gouvernement et la tranquillité de TÉtat. »
On conçoit sans peine la surprise et la joie que dut éprouver le garde des sceaux lorsqu'il entendit des propositions si avantageuses sortir de la bouche de d'Éprémesnil. Quoi! le plus fougueux adversaire des ministres venait leur offrir ce qu'ils n'eussent point osé demander à leurs amis ! Cependant sa sincérité n'était pas suspecte ; et il paraissait sûr des dispositions de ses collègues. Lamoignon s'empressa de répondre par un éloge sans réserve à l'exposé des vues qui lui étaient présen-
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tées. Il déclara que, pour sa part, il n'hésitait pas à les approuver complètement et qu'il serait heureux de contribuer, dans la mesure de son pouvoir, à la réconciliation de la royauté avec la magistrature. Son émotion était si vive que les larmes lui coulaient des yeux. Peutêtre même, en ce premier moment d'effusion, se laissat-il aller à des promesses dont il ne tarda pas à reconnaître rimprudence. Mais tout dépendait de Brienne. Lamoignon courut avertir le chef du ministère et s'entendre avec lui sur les suites que l'incident comportait.
Quelques instants de réflexion leur suffirent pour se rendre compte des circonstances qui avaient déterminé la démarche de d'Éprémesnih Dès les derniers jours de son exil à Troyes, le parlement avait manifesté des dispositions moins agressives. Depuis son retour à Paris, une modification plus sensible encore s'était opérée dans l'esprit de ses membres, aussi bien les jeunes gens des Enquêtes que les graves magistrats de la Grand'Chambre, aussi bien les ultras comme d'Éprémesnil que les radicaux comme Adrien Duport. Quelles étaient les causes de ce nouveau courant? Il y en avait de plusieurs sortes, parmi lesquelles nous nous bornerons à signaler les deux principales.
Malgré les entraînements qu'ils avaient subis et qu'ils subissaient toujours, les parlementaires auxquels restait la moindre lueur de bon sens ne pouvaient se méprendre davantage sur les dangers que leur opposition faisait courir à la monarchie. Quelques-uns commençaient à se demander si les débris de l'ancien édifice, en s'écroulant, ne menaçaient pas de les écraser euxmêmes. Lorsqu'ils avaient soulevé la question des États généraux, ils n'avaient pas mûrement réfléchi, parce qu'ils croyaient n'avoir en face d'eux qu'une éventualité lointaine et d'une réalisation plus que probléma-
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tique. Lancée par eux, l'idée avait marché à grands pas ; elle avait pris une consistance qu'ils étaient loin de soupçonner au début. Maintenant, ils se sentaient sous le coup d'une éventualité probable et dont Timminence troublait les plus téméraires. Comment de paisibles magistrats auraient-ils conservé leur sang-froid, alors qu'un esprit aussi aventureux que celui de Mirabeau ne pouvait se défendre d'une inquiétude poignante? Nous avons déjà cité plusieurs de ses lettres, datées des premiers jours d'octobre. Le 3 novembre, il écrivait encore au major de Mauvillon : « Nous sommes ici dans un tel brouhaha... qu'il m'est impossible de me livrer à vous écrire... Du chaos tranquille, ce pays-ci a passé dans le chaos agité. Il peut, il doit en sortir une création. Serace un embryon, sera-ce un homme? Je ne sais, mais il est impossible que nous restions stationnaires et nous ne pouvons plus descendre. » C'est la crainte de ce chaos agité et l'incertitude de-cette création future qui poussaient le parlement de Paris à se rejeter en arrière. C'est le même sentiment qui décidait d'Éprémesnil à souhaiter un transaction définitive avec la royauté; et, comme il ne savait jamais faire les choses avec mesure, il imaginait des plans, il recueillait l'adhésion de ses collègues ; il se faisait auprès du ministère l'interprète un peu excessif de leurs nouvelles tendances.
Une autre cause lui assurait, sinon le concours actif, au moins la neutralité bienveillante des radicaux. Ceuxlà ne redoutaient guère les conséquences d'une c grande révolution ». Au contraire, ils craignaient d'en compromettre les progrès par des exigences prématurées et des manœuvres imprudentes. S'ils forçaient le ministère à quelque coup de désespoir, ils risquaient de lui fournir un moyen de salut. C'est le déficit qui mettait l'autorité royale à leur discrétion : qu'adviendrait-il si l'autorité royale, acculée dans ses derniers retranchements, sor-
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334 LA CHUTE DE i/aNCIEN RÉGIME
tait (rembarras par une banqueroute? L'hypothèse, qui choque aujourd'hui nos idées et nos habitudes, paraissait alors parfaitement admissible. Lisez plutôt ces passages extraits des notes d'Young *. Le 11 octobre, il écrit : « L'opinion générale est que rArchevéque ne pourra pas tirer le pays de la situation actuelle... Tous s'accordent à pressentir quelque chose d'extraordinaire, et l'idée d'une banqueroute est loin d'être rare. Mais qui aura le courage de s'en charger? » Le 17, il ajoute : « Il est remarquable que jamais pareille conversation (sur les résultats de la crise) ne s'engage, sans que la banqueroute en soit le sujet. On se pose à ce propos cette question curieuse : occasionnerait-elle une guerre civile ou la chute complète du gouvernement? Les réponses que j'ai reçues me paraissent justes. Une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre; mais, essayée par un autre, elle les amènerait probablement toutes les deux. »
A la cour, on s'habituait peu à peu à considérer la banqueroute comme un remède acceptable, dont on discutait librement les avantages et les périls. Sur ce point, les renseignements que Bésenval emprunte aux souvenirs des salons de Versailles coïncident avec ceux qu'Young a recueillis sur les grandes routes de France, Lui-même, il ne dissimule pas qu'à ses yeux une vraie banqueroute, « une banqueroute totale * », car il n'est pas le partisan d'une banqueroute partielle à la façon de l'abbé Terray, paraissait de nature à produire plus de bien que de mal. Il cite avec complaisance l'opinion d'un « publiciste peu scrupuleux, mais assez profond ' », qui n'est autre que Linguet. Dans un numéro