LE PL\N DE BRIENNE
chir si vite un pas si redoutable. Puis, il n'était pas seul à prononcer : il avait à tenir compte des répugnances de la cour et des objections de ses collègues. Les parlementaires eux-mêmes se montraient beaucoup moins pressants qu'il y a trois mois, et certes un sursis de cinq ans concordait mieux avec leurs dispositions actuelles qu'une convocation à courte échéance.
Le plus difficile était de fixer le chiffre des emprunts, qui, d'après le système de d'Éprémesnil, devaient être enregistrés par un seul acte, sauf réalisation successive. Brienne le porta à la somme énorme de quatre cent vingt millions, savoir : cent* vingt millions pour l'année 1788, quatre-vingt-dix millions pour 1789, quatre-vingts millions pour 1790, soixante-dix millions pour 1791, et soixîinte millions pour 1792. C'était demander bien de l'argent à une cour de justice qui, naguère, faisait profession d'une économie si scrupuleuse ! Mais l'occasion était tentante. En redoublant de soins vis-à-vis des magistrats, on espérait qu'ils fermeraient les yeux sur l'immensité de la somme et ne verraient que l'heureux résultat d'une transaction désirée. Enfin, Brienne, toujours fidèle aux leçons de Galonné, imagina de se concilier la voix des libéraux, en leur offrant une satisfaction qu'ils réclamaient en vain depuis longtemps, et en préparant un édit qui rendait aux non-catholiques un simulacre d'état civil.
Maintenant, il s'agissait de décider le roi à prononcer solennellement la promesse décisive, celle de convoquer les États. Comment y parvint-on? Michelet prétend que Brienne la lui présenta comme un leurre *. « Au roi, à la reine alarmés, il disait qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'^se d'oublier sa parole, de donner les États ou de les éluder. » Si cette idée a traversé l'esprit
i. Louis XV et Louis XVI, p. 393.
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338 LA CPUTE DE l'aNCIEN RÉGIME
du ministre, assurément il n'a pas osé s'en prévaloir auprès de l'honnête homme qui s'appelait Louis XVI. Du reste, il est facile d'apprendre à l'aide de quels arguments on entraîna ce malheureux souverain, puisqu'ils se trouvent longuement exposés dans le trop fameux discours que le garde des sceaux devait prononcer à la séance du 19 novembre suivant. Lamoignon se chargea de soutenir que, même en présence des États généraux, le roi de France conservait la plénitude du pouvoir législatif; qu'à côté de lui les représentants des trois ordres ne formaient « qu'un conseil plus étendu, composé des membres choisis d'une famille dont il est le chef», et qu'il restait toujours « l'arbitre suprême de leurs représentations et de leurs doléances * ». En d'autres termes, Lamoignon se chargea d'annoncer que la promesse des États n'impliquait pas celle d'une assemblée législative, mais purement consultative. Réduit à ces termes, l'engagement n'avait rien qui choquât les susceptibilités de Louis XVI et de son entourage. Il ne réfléchit pas que l'étendue de certaines promesses est indépendante de la volonté de ceux qui les accordent, et surtout de ceux qui les subissent; et il ratifia le projet de ses ministres, sans en soupçonner les conséquences. Après tout, il n'était pas plus aveugle qu'eux!
Une fois sûr de Tassentiment du roi, Brienne n'avait qu'à régler la nature et les détails de la solennité dans laquelle devait être scellé le nouveau pacte d'alliance. Ces questions paraissaient d'importance secondaire. Personne ne prévoyait que d'elles allait dépendre le sort de l'opération tout entière. Brienne abandonna le soin de les résoudre au garde des sceaux, dans les attributions de qui elles rentraient naturellement. Est-il
1, Archives parlementaires^ t. I, p. 267-268. C'étaient là en effet les anciennes maximes de la monarchie française. Voyez les extraits des Mémoires de Saint-Simon, cités par nous, cliapitre XV, paragraphe 6.
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